‹ Philosophie des arts du dessinChapitre 13 sur 31 · VI · texte numérisé non relu

VI

duse , les Moissonneurs, sont des images que le temps n’a point flétries; elles sont jeunes et rayonnent d’un éclat qui n’est pas emprunté.

Combien de fois , à mesure que des chefsd’œuvre de ces peintres passaient du Luxembourg au Louvre, n’ai-je pas vu s’agrandir notre musée par le fatal privilège qui lait passer les œuvres choisies de la collection des vivants à la collection des morts! Depuis vingt ans, la mort contemporaine a fait sous nos yeux de terribles ravages ; dans le temps que les jeunes gens de vingt années ont mis à naître et croître jusqu’ici , une génération entière a passé , la mort a renouvelé le monde. Nous ne sommes pas vieux , nous qui disons ceci ; et , dans le monde de la politique , nous avons vu s’en aller presque tous les hommes du vaste empire, à commencer par la grande ligure qui dominera ce siècle entier. Et , pour ne parler que des artistes , le musée du Louvre a été bien fertilisé , grâce aux richesses qui lui sont trop fréquemment envoyées. Mais, sitôt qu’une grande toile d’artiste est transportée au Louvre , c’est comme un monument consacré à ce

mort dans la postérité. Ce n’est point un monument stérile et muet , dont on viendra plus tard interroger l’inscription effacée sur une tombe ; c’est l’esprit , c’est la vie , la substance même du peintre qui respire dans l’œuvre qu’il a laissée. La jeunesse véritable d’une œuvre d’art , le temps de sa consécration , vous le savez , ce n’est pas le temps où s’écoule la vie agitée de l’artiste ; la gloire n’est pas scellée , comme la cendre du mort , sous le marbre du tombeau.

Il m’est impossible de caractériser ici les productions de ces artistes et de cette époque mémorable de l’art en France. Je ne dirai qu’un mot : cet art , il se montra au niveau de l’époque même dont il fut le contemporain. Si l’on a pu remarquer que celui qui , dans notre siècle , reproduisit Alexandre ou César , n’eut pas un poète digne de sa grandeur , du moins il eut pour lui une école de peinture ; ce fut la vraie poésie de son temps; plus d’une fois celle-ci s’attacha à immortaliser ses triomphes, et les plus belles toiles du musée national de Versailles en demeurent la preuve incontestée.

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« Que l’on se reporte, écrivait, il y a déjà dix années , M. Victor Pavie , que l’on se reporte à l’époque où la peinture, tout imprégnée du mauvais goût des Boucher et des Wanloo, subit sous le pinceau de David sa première métamorphose ; où ces teintes blafardes et monotones firent place à un coloris varié ; ces poses contournées et bizarres, à un maintien décent et raisonnable; ces mannequins entassés sans jour, à des groupes aérés et d’une anatomie sévère ; et l’on concevra facilement quelle sensation profonde cette apparition nouvelle dut causer dans les arts. Mais il n’est pas donné à un même génie de parcourir d’un pôle à l’autre le cercle de la pensée et de l’expression ; de souffler tout d’un coup l’àme et la vie , là où tout languissait et séchait. David avait fait un pas immense vers la nature , on crut qu’il y touchait; la théorie de cet illustre maître, exprimée d’abord par ses ouvrages, développée ensuite et toutefois élargie par l’imagination poétique de Girodet, la grâce de Gérard , la touche légère et vigoureuse de Gros , semblait

avoir fixé dans ses derniers progrès l'histoire de la peinture en France.

» Cependant quelques grands peintres, doués de cette intelligence forte, indépendante, qui interroge l’admiration , se demandaient si c’était là tout ; si cette rectitude académique était l’expression d’une attitude violente ou d’un jeu passionné ; si , dans la fougue d’une mêlée ou dans le choc d’un combat , il se présentait souvent de ces poses-modèles , où les contours se dessinent dans toute leur rondeur et leur pureté j si cet étalage savant d’anatomie n’était pas quelquefois en contradiction avec le caractère des lieux et des temps; si les corps, à quelque distance qu’ils soient, se découpent toujours sur le fond avec cette pureté de trait qui les aplatit sur le tableau sans relief et sans vie ; par quelle fatalité enfin la peinture française , riche d’ailleurs de composition et d’idées , semblait dépouillée d'un avantage inappréciable, le premier de tous, la couleur. »

En elfet, depuis la seconde moitié de la restauration, l’école delà peinture historique s’est mo-

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difiée; dirai-je, elle s’est transformée? On a bien vu ce qui manquait, a-t-on accompli avec succès l’œuvre du progrès ? On a remué beaucoup d’idées , on a agité beaucoup de théories ; on affectait de chercher des routes nouvelles , mais on rentrait involontairement par des sentiers dès longtemps explorés. En littérature , ceux qui promettaient de s'affranchir des règles serviles d’Aristote et de Despréaux, se faisaient les disciples de poétiques étrangères ; et ces écrivains , après quelques conceptions dramatiques où vivait l’esprit incomparablede Shakespeare , venaient s’éteindre dans l’impuissance d’un drame consacré aux émotions du boulevard. De même aussi , nous avons vu l’école de peinture , se proclamant affranchie, cherchant le beau par sa seule vertu, tomber dans un éclectisme de peu de vie, de peu d’individualité. Celui-ci aurait bien voulu retrouver la pureté florentine , celui-là la suavité lombarde, cet autre la richesse du coloris vénitien ; mais surtout on aurait fait assez bon marché de l’idéale beauté de Raphaël , de la ligne onduleuse du Corrége , pour obtenir la splendeur du pinceau

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