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Dans le chapitre qui précédé, nous avons essayé d’établir les principes généraux qui constituent l’art considéré en lui-même , et à part de ses diverses manifestations dans la société ; mais, comme nous avons surtout pour objet de considérer le développement et les diversités de l’art par rapport aux diverses phases de la civilisation , nous entreprenons de déterminer dans ce chapitre quelles sont les lois psychologiques qui président à cette civilisation , afin
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d’appliquer ensuite ces mêmes lois à une division rationnelle de l’histoire de l’art. J’entrerai ici, pour n’y plus revenir, dans quelques austérités métaphysiques ; il s’agit d’établir notre division sur les principes mêmes de l’esprit humain.
Application des principes de la philosophie de l'esprit humain aux divisions de l'histoire générale.
L’histoire est bien définie : « la connaissance du développement de l’humanité dans l’espace et dans le temps. » 11 y a ici deux expressions à déterminer. Qu’est-ce que l’humanité, et qu’est-ce que le développement de l’humanité? Il est clair que l’humanité c’est l’homme, et qu’il ne saurait y avoir dans l’idée générale rien d’essentiel , je veux dire aucun élément qui ne subsiste en même temps dans l’individu. Or, si l’on veut attribuer un sens à cette proposition : « le développement de l’homme, » ce ne peut être que celui-ci : « le développement des facultés humaines , selon
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L’ordre qui a été assigné par la Providence à cette manifestation. » Si en effet vous me demandez ce que c’est que l’homme , considéré d’une manière abstraite et en dehors de ses facultés, je l’ignore, ou du moins ma psychologie se trouble et ne sait que vous répondre : mais si vous demandez ce que sont les facultés de l’homme , ma psychologie a prise sur ce problème ; c’est là sa science à elle , et elle est prête à vous la communiquer. Ainsi donc établissez, avec une méthode sûre et vraiment psychologique, l’ordre progressif, c’est-à-dire le développement des facultés humaines , et vous aurez déterminé d’une manière intégrale la loi qui préside au développement de l’homme, ou plutôt à celui de l'humanité dans le temps et dans l’espace , selon la définition du but que l’histoire se propose d’accomplir. Donc les mêmes éléments se retrouvent dans la philosophie et dans l’histoire ; des deux parts c’est l’histoire naturelle des facultés humaines par rapport à leur manifestation , soit dans l’homme, soit dans l’humanité. Il y a donc une philosophie de l’histoire vraiment légitime,
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parce qu’il existe un parallélisme réel et continu entre l’ordre moral et l’ordre historique; parce que le drame qui se joue dans l’homme intérieur est le même qui se représente plus en grand, à plus vastes ressorts, dans l’humanité entière ; parce qu’enfin l'histoire confirme la philosophie, et que celle-ci explique l’histoire. Elle dit, la philosophie, comment ces facultés , dont sa compagne raconte l’exercice dans ses pages monumentales, sont précisément les mêmes facultés qu’elle énumère dans l’homme abstrait , qu’elle interroge et qu’elle reconnaît de son regard curieux. Il n’y a qu’une différence , c’est que l’homme individuel meurt avec ses facultés propres et périssables, tandis que les oeuvres produites par ces facultés , les oeuvres de l’homme conservées dans l’histoire, survivent à l’homme et se propagent, toujours recueillies et agrandies par les générations.
Si donc il est reconnu que l’histoire représente l’homme intérieur , vu dans ses développements externes et dans les produits de ses facultés , on peut bien former le plan parallèle
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du développement intérieur des facultés humaines , tel que le décrit la psychologie , et de l’exercice externe de ces mêmes facultés , tel qu’il appartient à l’histoire de le faire connaître, à l’histoire, qui est le relief de l’humanité. Ainsi sera mise en parfaite lumière celte vérité, qu’en effet les diverses facultés de l’homme , à les considérer dans leur exercice extérieur et dans l’œuvre de l’histoire, jouent là un rôle analogue à celui que la Providence leur a assigné pour le gouvernement de l’homme en soi, de l’homme abstrait, dont s’occupe la philosophie. C’est un parallélisme que nous allons fâcher de rendre sensible et clair.
Il y a longtemps que les philosophes l’ont reconnu, l’homme spirituel est composé de trois facultés essentielles et distinctes. Un triple esprit , si je puis m’exprimer ainsi , anime cette créature choisie et privilégiée de Dieu. La première de ces facultés est la sensibilité. Jeté nu et solitaire au milieu de la nature nue et résistante, l’homme commence contre cette marâtre sa lutte permanente ; il la
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subjugue , il l’enchaîne à sa volonté : puis il se soumet k elle , il lui appartient par ses organes, par son instinct sauvage , par ce manque de culture qui le fait reculer devant la flamme vivifiante de la civilisation. A cette époque primitive, l’homme, comme la bête fauve, n’aime et ne connaît que la nature ; il vit au fond de ses forêts immenses , tanière universelle de l’homme et de la brute , tant que l’un et l’autre ne possèdent du développement de la vie qu’ autant que leur en départit la sensibilité. Alors, quand l’enfant échappé à son berceau bégaie l’expression de ses premiers instincts , avant le jour de la raison , c’est la partie inférieure de l’homme , c’est l’esprit sensible qui règne dans la sphère psychologique. Maintenant, si vous entrez dans la sphère de l’histoire , si vous regardez l’homme à son berceau de société , au premier âge du monde, dans ses forêts primitives où il a été précipité après sa chute pour fuir d’une fuite qui semble éternelle, ou bien sous la hutte de chaume qui n’est pas encore la tente du patriarche, vous trouverez que c’est le même esprit sensible qui préside aux
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sociétés naissantes, l’esprit sensible ayant pour mobile moral l’intérêt ou la satisfaction personnelle, ayant la force pour mobile social.
C’est lui , c’est cet esprit qui, plus tard, alors que de meilleures facultés ont grandi et prévalu dans l’économie spirituelle , se montre encore à des intervalles plus ou moins éloignés , et laisse voir, après de violentes commotions , des reflux de férocité soudaine qui éclatent et épouvantent, même au sein des civilisations les plus avancées.
La seconde des facultés premières et génératrices est l’intelligence ou la raison , celle qui dans l’homme individuel surgit aussi au second âge, quand l’enfance première est passée , quand l’adolescent , s’ouvrant à la lumière jusqu’alors inconnue aux ténèbres de son instinctive sensibilité , entre dans la vie de réflexion , reçoit la science de la vie , la science du bien et du mal , du vice et de la vertu. Alors il apprend à reconnaître que la vie d’ ici-bas est autre chose qu’une course passagère à travers des halliers, ou une halte de sauvages, avant le sommeil, au milieu des bois; mais qu’elle
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est encore, surtout pour l’homme, une volonté de la Providence, et le point de départ d’une destinée. Dans la société aussi , l’esprit intelligent est le second après l’esprit sensible; c’est l’époque à laquelle survient , après la vie active et musculaire de la société errante et non cultivatrice , la vie contemplative et intellectuelle de la société reposée, de la société qui a divisé les champs et les héritages, qui règne sous scs grands rois , au sein des cités splendides , et qui demeure les yeux fixés au ciel , pour interroger les astres , les saisons , et le Dieu que recèle la voûte sacrée de l’univers. Indifférent d’ailleurs à la tyrannie qui l’oppresse, l’homme de cette époque consent à être perdu dans le tourbillon du grand tout dont il est un fragment , dans ce jour fugitif à travers lequel il sait qu’il passe pour mourir entre deux éternités. L’époque à laquelle je fais allusion correspond à ces civilisations orientales où la science est profonde , le développement des arts éminent , où l’esprit sensible est terrassé, et qui n’attendent plus que l’esprit actif et libre qui va suivre ,
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pour se manifester pleinement , intégralement à la vie.
Le troisième esprit est en effet l’esprit libre ; c’est , dans l’homme psychologique , l’âge ou se montre la liberté' morale. Il règne à cette e’poque de la vie où la pleine possession de ses facultés ouvre devant lui toute barrière qui captiverait son impatience , à cette e'poque où l’homme ayant conscience de lui , de ses facultés , de ses opérations , des impressions du dehors et des inspirations du dedans, en un mot, de tout ce qui est la vie, la vie inte'rieure et extérieure, la vie personnelle et la vie de relation, veut , et se sent libre de vouloir, non pas d’une volonté instinctive, irrésistible et sans raison, mais d’une volonté potens et conscia suî , qui se sait et se possède, qui peut s’arrêter ou marcher , se produire en avant ou se contenir , mais qui sait aussi que la valeur de cette liberté n’est réelle qu’autant qu’elle se soumet à la vérité, cette parole de Dieu qui se fait entendre dans la raison. Or, il y a aussi dans l’histoire l’âge libre; c’est cet âge où l’intelligence immobile est descendue de son pié—
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destal , et s’est mise en route , se réalisant en applications positives, se détachant du tout panthéistique , sachant sa valeur d’homme , et la maintenant inviolable et sacrée vis-à-vis du prêtre et du despote couronné. Alors l’homme est émancipé, il marche sans liens, et triomphe dans sa liberté.
Ce triple esprit est réel , on ne peut le méconnaître , à moins de nier , d’une part , les manifestations psychologiques de l’homme dans les trois facultés que j’ai préétablies ; d’autre part , le rapport des facultés de l’homme abstrait avec celles de l’homme social.
Et par exemple, c’est une observation désormais vulgaire et incontestée , que celle qui dans l’antiquité établit trois types bien marqués de civilisation. C’est 1® l’état social du sauvage Germain , Celte ou Scandinave , au fond de ses forêts éternelles ; — âge de la sensibilité ou de l’homme physique. 2° C’est celui des puissantes monarchies de l’Asie orientale , nations chez qui les arts du luxe sont florissants , où la science est haute et voilée , recelée dans les profondeurs mystérieuses des sanc-
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tuaires; ainsi Babylone après les Scythes et les Massagètes , Memphis après les Ichtyophages de l’Éthiopie; ■ — âge de la raison, âge de l’homme intelligent. 3° Enfin , c’est la civilisation des nations grecques dans leur plus grand éclat; là on voit les peuples , après avoir passé par les bourgades demi-sauvages de l’Attique aborigène , après avoir reçu la lumière de l’Orient , on les voit grandir et fleurir , quand pour eux le jour de la personnalité s’est levé , quand l’esprit de liberté a renouvelé la religion, l’art, la politique , et multiplié les grandes choses au forum d’Athènes, et parmi les immortels champs de bataille dans lesquels a vaincu l’esprit nouveau, esprit conquérant et en même temps civilisateur ; — âge historique qui correspond à la manifestation de la liberté morale dans l’homme de la psychologie.
Ces trois éléments, bien qu’ils se succèdent et dominent tour à tour , coexistent néanmoins en proportions variées , et se retrouvent d’une manière simultanée à toutes les époques du monde. Comme c’est plutôt leur succession que leur simultanéité qui sera l’objet de ce livre,
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je montrerai seulement ici, par un bien rapide aperçu, que, même dans le temps où nous sommes, ces éléments sociaux sont encore manifestes, et se reconnaissent aisément si l’on embrasse d’un coup d’œil cette terre que nous habitons.
Si, en effet, nous cherchons chez nous et hors de nous l’état où en est la civilisation du monde, nous trouverons encore qu’après tant de siècles , coexistent sur la surface du globe les mêmes éléments primordiaux , les trois faits sur lesquels sera toujours modelée la psychologie de toutes les sociétés. Mais , sans préjuger la question de savoir si les lumières de nos jours sont plus intenses que dans l’antiquité , nous obtenons toujours ce résultat, savoir :
que le développement civilisateur existe dans notre temps sur une échelle plus étendue , et qu’un plus grand nombre de peuples que dans l’antiquité peuvent être regardés comme ayant reçu la lumière sociale; qu'enfin, sur la mappemonde que les modernes ont doublée au xv e siècle, par la découverte de l’Amérique , il y a plus de terrain défriché qu’on n’en pouvait
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rencontrer aux meilleures époques de l’antiquité, par exemple au temps de l’empire romain.
En effet, même dans notre dix-neuvième siècle, subsistent encore simultanées les trois phases auxquelles se réduisent toutes les civilisations. D’abord, en considérant nos moeurs européennes, notre civilisation vive, mobile, artistique , sérieuse et frivole , marchant dans sa liberté ou vers sa liberté , qui ne retrouverait Athènes et Rome, ces deux centres successifs de la perfectibilité de l’ancien monde ? Les Parthes et les Scythes du temps de Darius, les Celtes et les Germains contemporains de César , vivent encore semés à travers les deux mondes. Comme au règne de Sémiramis , les tentes mobiles des nomades Tartares sont encore voyageuses dans leurs steppes de verdure. Sans doute, tous ces peuples qui couvraient autrefois tout l’Occident européen ont vu tomber leurs forêts vierges , éternelles j elles sont entrées dans la civilisation : ces peuples sont devenus ce que nous voyons , ce que nous sommes ; mais leurs héritiers en matière de
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barbarie sont ailleurs ; ils sont aux quatre coins du globe , soit parmi les de'serts de l’ Amérique, dont les explorateurs du nouveau monde nous ont expose les moeurs primordiales; soit dans l’Afrique centrale, parmi cette pe'pinière de nations explorées par les successeurs de Mongo- Park , et qui présentent aujourd’hui des traits analogues à la civilisation primitive de nos aïeux. La Gaule , au temps de ses haches de pierre et de ses dolmens , e'tait-elle plus avancée que les peuplades de la mer du Sud ou de l’Amérique du Nord armées aussi de leur cassetête , de leurs calumets , de leurs parures guerrières, sous le chaume de leurs habitations , pai’mi leurs impénétrables prairies ? L’Afrique presque entière est barbare, comme elle l’était au temps de ses premiers Maures et de ses antiques Abyssins, tels que les Romains les tenaient tous refoulés aux barrières méridionales de leur empire.
L’Arabe du désert , la tribu errante des pâtres du Sinaï , c’est encore le Moabite qui pliait et dépliait sa tente fugitive , comme aux jours de Moïse et de Josué. Lit encore , dan6 ce chef
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de la tribu arabe qui , les yeux tournes au soleil levant, offre au Maître de l’univers les prémices de sa culture , vous retrouveriez Job et Abraham , ces pasteurs plus riches que des rois , qui vivaient avec leur splendeur errante au milieu de tribus rivales et indomptées.
Ainsi , malgré les différences particulières de nation à nation et d’époque à époque, toujours on voit reparaître un petit nombre de types généraux. Et cependant une loi s’accomplit : à mesure que l’humanité avance dans le temps , plus de terrain est gagné par des évolutions successives , plus de nations ont monté les premiers degrés et stationnent sur le sommet plus élevé , comme sur une large plate-forme, assez vaste pour recevoir un jour, si Dieu le veut , dans un cercle fraternel , tous les peuples de la terre.
Ainsi donc , dans notre époque , l’Europe et l’Amérique européenne représentent le degré supérieur de la civilisation , celui où le troisième esprit, l’esprit du mouvement et de la liberté, s’est approprié les deux précédents. Quant au premier état, l’état barbare qui pro-
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cède de l’esprit sensible , nous pouvons en suivre les nuances multipliées , depuis la dernière brutalité du sauvage chasseur jusqu’au semblant de civilisation marchande et politique des nègres de Guinée qui vendent leurs frères, et adorent leurs rois à l’égal de leurs fétiches impurs. Mais entre l’esprit sensible et l’esprit libre , il y a ce que nous avons appelé l’esprit intelligent, esprit des nations à qui manque le mouvement libre, et qui vivent ensevelies dans leurs civilisations pétrifiées, lesquelles n’attendent pour se déployer et pour croître que le jour peut-être impossible du mouvement.
Et où les chercher ces nations qui représentent dans l’époque moderne les antiques monarchies de l’Orient? où les chercher? Dans l’Orient lui-même. C’est une étude bien curieuse que celle des phases évolutives que l’Orient a subies. Il y eut un temps , un temps rapide , où ce Sphinx si longtemps immobile s’est remué à son tour parmi les sables de son désert ; il avait alors reçu le contre-coup du mouvement occidental ; la Grèce avait com-
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mencé cette action , Rome l’avait propage'e ; mais ce réveil fut court , et l’Orient est revenu au point où l’avait surpris la civilisation grecque de l’antiquité. Maintenant , cet Orient est encore pour nous , comme dans les temps les plus reculés, le symbole de l’enveloppement primitif, de l’esprit stationnaire , de la pensée, ayant l’intelligence de l’unité sans la variété , ayant l’esprit de la méditation sans l’esprit de la liberté; cardans l’Orient , l’esprit de la méditation , c’est celui de la fatalité qui règne et qui asservit.
Cela doit être l’objet d’une sérieuse réflexion. Depuis que l’ère moderne a commencé , depuis que l’Occident a grandi dans la lumière , l’Orient a décliné et s’est obscurci ; l’Orient , berceau universel de la civilisation des grands empires , a rétrogradé vers ses époques antérieures ; auguste patriarche de l’humanité , il est retombé aux faiblesses de son berceau. Au temps d’Alexandre le Grand , et plus tard sous la conquête romaine , l’esprit grec et romain , l’esprit de progrès, de mouvement, d’indépendance , qui caractérise l’Occident , vivifiait la
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Grèce et la Thrace, couvrait l’Asie Mineure de municipalités ardentes, atteignait les Numides et les Maures , remuait l’antique Egypte, cette momie ensevelie dans ses catacombes. Il avait jeté un vernis de culture grecque et romaine sur ces contrées les plus belles du monde, les plus favorisées du ciel , les plus voisines du soleil ; l’égyptienne Alexandrie était devenue la capitale des lumières antiques et l’héritière d’Athènes.
Le christianisme est venu éclore en Orient , avant d'aller mûrir en Occident. C’est de l’Orient qu’il est parti , voyageur divin , s'acheminant de suite vers l’Occident ; s’il a stationné dans cet Orient, s’il l’a soumis à sa puissance, ce fut seulement durant sa première heure de pèlerinage, et , cette heure seulement, l’Orient fut grand et splendide. C’est alors que le troisième esprit , l’esprit de mouvement et de liberté , est venu le visiter. Mais depuis que ces nobles contrées ont rejeté le christianisme qui savait les perpétuer dans le progrès , elles sont déshéritées , elles sont descendues d’un immense degré et se retrouvent aux conditions de
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leur berceau. L’antique Esaü a définitivement vendu son droit d’aînesse. Sous les longs plis du cafetan musulman , volontiers vous retrouveriez la simarre avec la mitre chaldéenne.
Depuis que le proconsul romain ne promulgue plus à Babylone l’édit du préteur , depuis que l’évêque chrétien ne gouverne plus Antioche de son sceptre pastoral , tout est fini pour la civilisation de l’Orient. La lumière profane venue du Capitole, et la lumière sainte venue du Golgotha , avaient quelque temps et tour à tour manifesté l’Orient dans le progrès occidental ; quand ce double flambeau a disparu , l’Orient est tombé dans les ténèbres ; il en est à son point de départ de théocratie et de despotisme ; le sultan et le muphty , le brahme et le rajah sont encore lesarbitres des populations, et le pacha de Saint-Jean-d’Acre ou de Bagdad, c’est encore le satrape persan de Babylone et d’Ascalon , qui gouverne avec un firman , qui exécute avec un cimeterre.
L’Orient est debout ; les costumes , les usages , la relégation des femmes , le mode d’architeçture , tout subsiste généralement comme il
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y a trois mille ans , non pas dans sa plénitude immense , telle que l’imagination en est encore frappée , telle surtout que le génie du peintre anglais Martin en a évoqué les ardents souvenirs , mais partout il y a des débris vivants de ce qui vivait plein et intégral il y a tant de siècles. Mosché, Manou, Zerduscht, connaîtraient encore leurs sectateurs. Si Thèbes et Memphis ne sont plus que de vastes ruines , si Ninive et Babylone ne présentent plus que des repaires de bêtes féroces , Damas, Bagdad , Ispahan, avec moins de magnificence, reproduisent sans doute la physionomie intérieure et extérieure de ces antiques cités. L’Inde étale ses pagodes, ses cités peintes et ciselées, ses robes blanches et flottantes , ses aventures fabuleuses , comme au temps d’Hérodote ; et la Chine , le plus puissant empire du monde , n’a pas fait un mouvement depuis qu’elle est la Chine, depuis que son immuable civilisation s’est établie au premier âge de l’univers , sans qu’aucune tradition connue puisse en marquer l’origine et le progrès.
J’ai donc établi ici que , dans les différentes
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époques de l’humanité, en prenant les plus saillantes, on trouve toujours les mêmes éléments coexistants. En effet , la nature humaine en soi ne saurait changer; or, les diverses phases d’une civilisation n’étant autre chose que la prééminence d’une faculté sur les deux autres, et comme l’homme ne sortira jamais de ses facultés , il faut donc qu’il en reproduise la vertu dans ses actes et dans son développement humain. C’est aussi une nécessité que les mêmes phénomènes se manifestent historiquement à toutes les époques de l’humanité.
Ainsi le premier résultat que l’on obtiendrait de cette échelle comparative des époques et des peuples, ce serait de démontrer que la perfectibilité réelle , quand on l’entend avec modération , ne saurait être infinie : car l’homme sans doute peut bien tendre à faire prévaloir ses meilleures facultés sur les inférieures ; mais comme il ne peut , je le répète , changer sa nature , et que ses facultés sont toujours identiques, il y a une borne par laquelle se décèle et toujours se décèlera l’éternelle imperfection d’ici-bas.
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En résumé , il y a , dans le système philosophique et historique qui vient d’être exposé, un point de vue peut-être assez nouveau sous lequel on peut envisager la loi qui préside au développement des choses humaines. Il s’agit d’assimiler le développement dans l’histoire à celui qui se passe dans la psychologie. Cette idée ne peut être bien comprise qu’à l’aide d’un tableau synoptique que l’on peut ramener à sa plus simple expression en produisant ses traits les plus généraux. Je vaisdonner ici l’explication préalable de ce tableau. Problème psychologique : Quels sont les directions, les tendances , les faits accessoires relatifs aux trois facultés auxquelles se réduit tout l’homme ?
2° Problème historique : Quels sont les directions analogues , les tendances , les faits accessoires relatifs à ces trois facultés : directions , tendances , faits accessoires , dont l’histoire montre le développement dans le tableau de ses grands événements, de ses états sociaux, de ses révolutions ? Or il y a trois états sociaux , c’est-à-dire trois types de civilisation. Cette proposition est simple , elle est légitime ; car ce
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n’est pas la première fois que l’histoire aurait e'tè formulée dans une synthèse. De tout temps l’histoire a e'ié produite en synthèse; faut-il en rappeler une , toujours renouvelée dans le but de généraliser , et par là de simplifier la multitude des faits particuliers ? Au lieu donc de diviser les peuples en chasseurs , pasteurs , agriculteurs , marchands , je propose une division plus arrêtée et plus profonde, parce qu’elle est prise dans la nature même de l’humanité.
D’abord on se demanderait quelles circonstances nécessaires accompagnent une civilisation, au premier, au second, au troisième degré ; ce serait la métaphysique de l’histoire , l’histoire préétablie. En effet , étant données les dispositions primitives des peuples par rapport au développement des trois facultés, on pourrait déterminer les éléments extérieurs dont la civilisation d’un peuple ou d’une époque serait composée. Ainsi on pourrait faire une théorie historique de la religion , de la politique , de la morale , de l’art , théorie subordonnée aux trois états sociaux. Toutefois on tiendrait compte, pour le détail , des différences relatives
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au climat , aux usages , à d’autres circonstances inhe'rentes à l’individualité des nations.
Alors , dans ce point de vue purement philosophique , on substituei’ait au synchronisme ordinaire de 1 histoire un synchronisme rationnel dans lequel chaque peuple, placé sur le degré de l’échelle qui lui convient par rapport à la faculté prédominante qui serait en lui, viendrait rendre témoignage qu’après tout il y a peu de faits distincts dans la nature humaine , et que, sous la perpétuelle mobilité des choses historiques, on retrouve toujours les combinaisons variées mais uniformes de la triple faculté qui compose à la fois l’homme de la psychologie et l’homme de l’histoire.
IDÉE D'UN SYSTÈME DE PHILOSOPHIE APPLIQUÉE A L’HISTOIRE GÉNÉRALE DES SOCIÉTÉS.