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Philosophie des deux Ampère

Ce volume renferme ce qu'on peut appeler la Philosophie des deux Ampère, c'est-à-dire les travaux philosophiques d'André-Marie Ampère, l'illustre physicien, et ceux de Jean-Jacques Ampère, son fils, que nous avons tous connu et aimé. Le fils s'est pieusement borné à exposer les idées paternelles, avec plus d'ordre et de clarté ; personnellement, il n'a pas voulu ajouter à l'héritage qu'il avait reçu et qu'il mettait en lumière. Très au courant des théories philosophiques, sans être. un philosophe, il pouvait traiter pertinemment toutes les questions de la science, et il y appor-

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tait cette élégance et cette netteté de forme qui les rend plus accessibles et plus attrayantes.

La première moitié du volume comprend une Introduction par J. J. Ampère. Divisée en chapitres, elle est d'une précision qui laisse peu de chose à désirer ; après qu'on l'a lue, on se dirige aisément dans le reste de l'ouvrage, qui, sans cette utile précaution, aurait pu présenter quelque obscurité. La seconde moitié contient des lettres d'Ampère le physicien à M. Maine de Biran, de 1804 à 1815, et en outre des Fragments assez nombreux. Naturellement la correspondance ne peut pas avoir beaucoup de rigueur d'exposition ; les Fragments n'en sont guère susceptibles non plus, et l'on eût risqué peut-être de s'y égarer sans le fil conducteur que donne l'Introduction.

Cependant, ce qu'il y a de plus important dans ce volume, c'est la philosophie d'Ampère le physicien. Malgré les imperfections qu'on y peut découvrir, elle a une véritable valeur historique par les idées qu'elle développe, et surtout par la date où elle s'est produite. Désormais le nom d'Ampère le physicien devra être réuni à celui de M. Maine de Biran, et il y aurait peu de justice à les séparer, dans les souvenirs de cette rénovation philosophique qui a occupé les quinze premières années de notre siècle.

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M. Cousin, en publiant les Œuvres de M. Maine de Biran1, en a marqué le caractère en traits profonds; il a fait voir que M. Maine de Biran, issu de l'école de Condillac, s'en était détaché en retrouvant le premier, et presque à son insu, le principe contraire, qui devait renverser toute la doctrine de cette école. Condillac n'avait étudié dans l'homme que la sensation, et il avait fait tout sortir de la sensation exclusivement. La nature humaine était réduite à être purement passive; elle recevait tout du dehors, et l'on aurait pu croire qu'elle-même n'était rien et ne produisait rien. Ce système, quelque faux qu'il fût, n'avait pas laissé de triompher;, il avait obtenu un succès prodigieux et universel. On eût dit que sa gloire était en proportion de l'erreur immense sur laquelle il reposait. Pas une réclamation, pas une contradiction ne se faisait entendre ; et si l'assentiment n'était pas absolument unanime, du moins il le paraissait.

M. Maine de Biran, voué aux études psychologiques par un goût naturel et passionné, avait débuté par être condillacien et sensualiste comme tout le monde, et il ne se distinguait pas de ses amis et de ses maîtres. Un mémoire couronné par l'Institut, en 1802,

1 Voir les quatre volumes publiés par M. V. Cousin. 1834 et 1840.

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semblait avoir encore resserré ces liens et les avoir rendus indissolubles. Ce mémoire, qu'a publié M. V. Cousin, avait pour sujet : de l'Influence de l'habitude sur la faculté de penser. Mais dans un second et important mémoire sur la Décomposition de la pensée, également couronné par l'Institut, en 1805, M. Maine de Biran avait quitté le camp du sensualisme ; il était passé à des doctrines peu définies encore, mais assez opposées néanmoins pour que Cabanis et de Tracy, juges du lauréat, ne s'y trompassent point, et pour qu'ils eussent à remarquer une dissidence qui depuis lors ne devait faire que s'accroître. C'est ce qui ne manqua point d'arriver ; dans toutes les études qui suivirent, M. Maine de Biran s'avança de plus en plus dans la voie du spiritualisme, et il finit même par un mysticisme que M. V. Cousin a trouvé exagéré.

Comment M. Maine de Biran avait-il accompli cette révolution secrète qui contenait le germe de toute la philosophie spiritualiste de notre âge? Uniquement par une observation plus attentive et plus vraie de la nature humaine. Sans nier la place considérable qu'y tient la sensation, il y avait constaté cet autre élément de l'activité, sans lequel la sensation même serait impossible. Outre les impressions extérieures, auxquelles nul être sensible ne peut se soustraire, M. Maine deBi-

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ran avait reconnu toutes celles que nous créons par nousmêmes et spontanément, sans le secours ni l'intervention de l'extérieur. En étudiant le simple fait de l'effort musculaire, que nous produisons à volonté, il avait si bien scruté ce phénomène dans tous ses détails, qu'il en avait pu tirer et mettre en pleine évidence tout le système de l'activité humaine, avec les conséquences qu'elle produit, non pas seulement en psychologie, mais en morale et même en métaphysique.

Bien que le sensualisme ne comprit pas d'abord le coup qui lui était porté, c'est de là pourtant qu'est venue sa ruine. A ce titre, le nom de M. Maine de Biran doit être à jamais célèbre, et l'histoire de la philosophie ne peut plus le passer sous silence. Toutes les fois qu'on voudra se rendre compte de ce qu'est le spiritualisme du dix-neuvième siècle , c'est à M. Maine de Biran qu'il faudra remonter. Sans doute, il n'en a pas été le plus brillant ni le plus énergique promoteur ; mais c'est lui qui, avant tous les autres et par la seule puissance de sa pensée solitaire, a ouvert et tracé la route. Que ce soit là sa supériorité, et son honneur aussi durable que réel.

Mais voici qu'auprès de M. Maine de Biran vient se placer un autre nom, plus fameux même que le sien, bien qu'à des titres différents. C'est celui d'Ampère

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le physicien. Le présent volume suffît à prouver que, dès 1802 et 1805, Ampère était occupé des mêmes pensées et entrait dans les mêmes chemins. Fort religieux, ardent même dans sa foi catholique, il était moins engagé dans les chaînes du système dominant, et il était sur la pente à peu près irrésistible du spiritualisme philosophique. Lié avec M. Maine de Biran dès 1804, il n'a cessé pendant vingt ans de correspondre avec lui, et de discuter une foule de questions psychologiques, où les nouveaux principes tendaient à se faire jour de toutes parts. On n'a qu'à jeter les yeux sur les Lettres pour en être convaincu. On ne peut pas dire que M. Maine de Biran reçoive l'impulsion de son correspondant, et il serait peu sûr d'attribuer au génie fougueux d'Ampère une telle influence; mais on ne peut nier non plus qu'Ampère ne soit, de son côté, tout aussi indépendant, et qu'il n'ait tiré l'étincelle de son propre fonds, sans l'emprunter à autrui.

Rien ne nous apprend comment les deux psychologues s'étaient rencontrés, ni quelle avait été l'occasion d'un commerce où tous les deux semblent tant se complaire. Il y avait à Lyon, où vivait alors Ampère, quelques amants de la philosophie qui se livraient assez régulièrement, et avec une sincère curiosité, à des

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discussions de métaphysique. M. Ampère, appliqué en même temps à d'autres études, figurait dans ces discussions, pour les animer et pour en faire sortir quelques résultats positifs. Ce fut probablement par l'intermédiaire de ses amis lyonnais qu'il entra en relation avec M. Maine de Biran, qui habitait l'autre extrémité de la France, à Bergerac. La première des lettres qu'on lira dans ce volume montre cette liaison naissante, et entourée des embarras ordinaires, dès la fin de 1804. Ampère est tout prêt à exposer et à défendre ses théories. M. Maine de Biran, déjà couronné parla Classe des sciences morales et politiques, semble plus décidé encore ; mais bientôt l'égalité s'établit, et de part et d'autre, c'est une série de communications qui se répondent et se réfutent ou se fortifient mutuellement.

Après son mémoire sur l'Influence de l'habitude et son mémoire sur la Décomposition de la pensée , M. Maine de Biran en avait composé deux autres : l'un sur l'Aperception immédiate, qui avait obtenu un accessit, à l'Académie de Berlin, çn 1807; l'autre, qui, en 1811, avait obtenu le prix à l'Académie de Copenhague, sur les Rapports du physique et du moral de l'homme. Ces deux mémoires, qui n'ont été publiés que beaucoup plus tard par M. Cousin, étaient alors sim-

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plement manuscrits, et l'auteur les revisait avec le plus grand soin, tout occupé, avant de les faire imprimer, de leur donner la perfection qui dépendait de lui. C'est sur les théories renfermées dans ces divers mémoires que roule la discussion, et c'est à ces théories que se rapportent les arguments réciproques des deux amis, M. Ampère ayant lui-même écrit un long mémoire pour le concours ouvert par l'Institut, en 1803, sur la Décomposition de la pensée.

Je ne veux pas m'étendre sur ces détails, qui me conduiraient peut-être trop loin, et je préfère renvoyer le lecteur attentif à la correspondance qui les contient1. Mais je puis, sans m'écarter de mon sujet, montrer le caractère général de cette correspondance, du moins en ce qui regarde directement M. Ampère, qui est à peu près le seul à y paraître. M. Maine de Biran n'y figure que par de lointains reflets ; nous n'avons pas ses lettres en face de celles qui lui sont adressées ; c'est une lacune qu'il ne nous a pas été possible de combler.

Ampère le physicien, livré aux recherches les plus variées, se divise entre la psychologie, les mathématiques, la physique et une foule d'autres sciences. Il

1 voir la seconde partie de ce volume, p, 195 et suivantes.

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ne consacre à la philosophie qu'une portion assez restreinte de son intelligence et de son temps. C'est déjà un inconvénient, et cet inconvénient se fait sentir davantage encore dans un esprit qui n'excelle pas toujours par la méthode. Il aborde tout ce qu'il touche avec une impétuosité qui ne lui laisse pas la pleine domination de sa pensée. Il se permet des digressions où il se répète fréquemment ; tout en ayant un but assez bien arrêté, il ne s'oriente pas toujours assez sûrement dans ces sentiers ardus. Mais en même temps, il faut bien reconnaître qu'il y a, dans cette intelligence, une fermentation puissante et une énergie infatigable, qui ne peut jamais pleinement se satisfaire, mais qui revient sans cess£ à la charge pour emporter d'assaut les problèmes attaqués. On peut trouver que la solution de ces problèmes n'est pas très-complète ; et même après cette longue correspondance, on ne voit pas aussi distinctement qu'on le voudrait quel en est le résultat définitif. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle a fort activement intéressé les deux amis pendant plusieurs années, et que, de part et d'autre, elle a dû sembler féconde, puisqu'on l'a poursuivie avec tant de zèle et tant de plaisir.

Un autre point non moins évident et beaucoup plus essentiel, c'est que M. Ampère est toutà fait d'accord avec

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M. Maine de Biran sur la question capitale, celle de l'activité du moi, avec le cortège de toutes les vérités qui en découlent. On remarquera, dans les Lettres et dans les Fragments, une multitude de passages décisifs. La pensée n'y est pas douteuse, bien qu'elle n'y soit pas exprimée avec toute la limpiditée nécessaire. Partout la nouvelle doctrine, qui ne se pose pas encore comme l'adversaire du système régnant de Condillac, s'y montre commune aux deux correspondants. Plusieurs fois, Ampère la revendique comme sienne; plusieurs fois, il la laisse en propriété à M. Maine de Biran, qui ne le contredit ni dans un cas ni dans l'autre. En un mot, il semble que l'élaboration de cette théorie rénovatrice se fait à deux, et que dans ce mélange et cette union d'esprits si divers, les parts sont à peu près équivalentes. Pour moi, je ne veux pas en dire davantage, et je dois même déclarer que, dans ma conviction, M. Maine de Biran a dû fournir plus qu'il ne recevait ; mais dans les Lettres, c'est Ampère qui semble l'inspirateur1. Sur cette répartition assez difficile à faire équitablement,le fils pourrait bien avoir outre-passé la

1 11 paraît que, sur la fin, les deux amis eux-mêmes ne purent s'entendre complètement sur la part respective de chacun d'eux dans la doctrine nouvelle. Voir plus loin pages 330 et suivantes un fragment très-curieux, o M. Ampère demande à M. Maine de Biran de reconnaître ses droits exclusif sur une portion du système commun.

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juste mesure ; dans son Introduction, il admet que son père a dû fréquemment soutenir et relever les défaillances de M. Maine de Biran. Je ne crois pas à cette prétendue faiblesse de celui que M. Cousin a nommé « le plus grand métaphysicien français de son temps. » M. Maine de Biran n'avait besoin de l'appui de personne. Mais je ne voudrais pas non plus prétendre qu'Ampère le physicien ne fût arrivé au spiritualisme, et à la vraie notion du moi actif et libre, que sur les exemples et les indications d'un autre.

En un mot, et à mon sens du moins, la controverse reste indécise, et je laisse au lecteur l'embarras de se prononcer après avoir lu les Lettres et les Fragments. Il est assez présumable que les deux philosophes, partis de points divers, sont arrivés presque ensemble, et sans communication préalable, à une conclusion identique. C'est encore la meilleure manière de tout expliquer, et aussi de tout concilier.

Ce qui me confirme dans cette opinion moyenne relativement à Ampère, c'est le motif que j'ai déjà donné un peu plus haut : je veux dire l'esprit religieux dont il était pénétré. Ce serait à ceux qui l'ont pratiqué personnellement de nous apprendre jusqu'où allait sa foi, et ce qu'a pu être l'action qu'elle a exercée sur son intelligence. Mais c'est dès le début de sa vie

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qu'Ampère a été pieux, et il n'a pas cessé de l'être, avec des oscillations qu'on a pu critiquer, mais qui n'avaient rien de bien dangereux. Au contraire, M. Maine de Biran, qui devait finir par être mystique, ne semble pas avoir eu, dans les premiers temps, de foi religieuse bien prononcée; ce n'est que pas à pas et par le progrès de sa doctrine philosophique qu'il arrive à la pensée de Dieu, et à une dévotion sincère que lui impose sa raison. Sous ce rapport, Ampère est en avance sur lui, et il n'a pas eu certainement à l'imiter. C'est qu'il est à peu près impossible d'être tout ensemble religieux et sensualiste. Si Ampère a été quelque temps dans cette étrange situation, il a dû y demeurer beaucoup moins que M. Maine de Biran.

Aussi Ampère le fils n'a-t-il pas manqué de joindre à son Introduction un Appendice sur la morale et la théodicée de son père. Le mot de Théodicée semblera peut-être un peu ambitieux pour des morceaux qui ne forment point un véritable corps de doctrine. Mais à côté et comme complément de la psychologie, on ne pouvait oublier des pensées qui la dépassent, et qui, de l'âme de l'homme, s'élèvent jusqu'à son Créateur, en montrant les rapports que l'àme peut avoir avec l'Etre infini de qui elle vient.

Ainsi, Ampère le physicien doit avoir son rang parmi

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les psychologues du commencement de notre siècle et parmi les psychologues spiritualistes. Chacun placera ce rang plus ou moins haut selon son appréciation; mais l'hésitation n'est plus permise, quel que soit d'ailleurs le jugement que l'on porte sur les Lettres et les Fragments, dont se compose le volume qu'on publie aujourd'hui.

Toul ce que j'ai dit jusqu'à présent ne s'appuie que sur le témoignage d'Ampère lui-même. Bien que ce témoignage soit irrécusable en présence des monuments où il est déposé, n'y aurait-il pas moyen de le fortifier encore par celui de M. Maine deBiran? Que manquerait-il alors à la démonstration ?

A défaut des lettres de M. de Biran, on pourrait espérer rencontrer des informations étendues dans le Journal intime qu'il tenait exactement, et qui a été publié par son récent historien, M. Ernest Naville1. Par malheur, ce Journal, précieux à bien des égards, ne contient absolument rien depuis l'année 1795 jusqu'à l'année 1811 , c'est-à-dire durant l'intervalle où a commencé la liaison des deux penseurs, et où s'est continuée leur correspondance psychologique. Il faut nous résigner à ce silence, du moins provisoirement,

1 Maine de Biran, sa vie et êes pensées, publiées par Ernest Naville, in- 18°, 1857.

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et jusqu'à ce qu'un heureux hasard vienne nous restituer peut-être les parties du Journal qui manquent. Mais en attendant, voici un passage formel qui se rencontre dans le Journal de 1 81 4, et où M. Maine de Biran ne balance pas à s'associer M. Ampère pour la doctrine à laquelle son nom doit rester attaché. En parlant de la Société philosophique qui se réunissait chez lui tous les vendredis, et dont étaient membres MM. Royer- Collard, Guizot, Cuvier frères, Thurot, de Gérando, etc. , il ajoute (22 septembre) :

« M. Ampère a exposé notre doctrine commune sur « le sentiment du Moi et l'activité1. »

Il paraît que cette exposition ne fut pas très-bien accueillie de l'assistance. MM. Royer-Collard et Cuvier la combattirent. La discussion fut animée; mais elle n'aboutit à rien, comme le constate, avec une sorte de dépit, M. Maine de Biran. Il désespère presque de faire bien comprendre «son point de vue, » tout en demeurant ferme dans ses convictions contre des antagonistes si redoutables. Mais peu importe ; de l'aveu de l'auteur lui-même, la doctrine ne lui appartient pas en propre; elle est à M. Ampère aussi bien qu'à lui. Voilà le seul point qui nous intéresse. 11 est vrai que c'est en 1814

1 M. Ernest Naville, Maine de Biran, sa vie et ses pensées, p. 152.

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que parle ainsi M. Maine de Biran ; mais, d'après la correspondance d'Ampère, inaugurée dix ans plus tôt, il est clair que cette assertion pouvait remonter à cette première époque, assez éloignée déjà quand M. Maine de Biran écrivait, dans son Journal, le passage qui vient d'être cité.

M. Ernest Naville, qui appelle M. Ampère le principal correspondant de M. Maine de Biran, reconnaît positivement que leur commerce philosophique remontait à 1805, et «qu'Ampère contribuait dès lors à la refonte générale» que son ami méditait de tous ses écrits1. Il faut en croire le biographe instruit et fidèle qui nous a fait connaître mieux que personne ce qu'a été M. Maine de Biran dans sa vie privée.

Nous pouvons donc réunir trois témoignages qui ne laissent plus aucune place au doute. M. Ernest Naville, Maine Biran et Ampère, sont d'accord ; désormais l'histoire de la philosophie peut enregistrer ce fait avec une pleine sécurité. Le nom d'Ampère avait été jusqu'à présent omis; il faut le rétablir, et l'on ne peut plus le négliger.

Est-ce à dire qu'Ampère doive tenir en philosophie la place supérieure qu'il occupe dans les sciences?

1 M. Ernest Naville, Maine de Biran, sa vie et ses pensées^ p. 34.

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Je ne le pense pas; et pour aller jusqu'à cette assertion excessive, il ne faut pas moins que le louable enthousiasme d'un fils qui, devant beaucoup à son père, l'admire sans limites, et qui voudrait que le monde l'admirât autant que lui. Enlisant son examen du système paternel, on sentira à plus d'une reprise l'exagération à laquelle son affection se laisse aller. La piété filiale excuse tout, tant le sentiment qui l'inspire est noble, fût-il même trop peu clairvoyant. Comparer Ampère le physicien à Descartes, à Leibniz, àAristote et à Platon, c'est le surfaire. Ce n'est peut-être pas non plus bien consulter l'intérêt de sa gloire ; car une affirmation extrême en appelle toujours d'autres en sens contraire; et, en exaltant les gens au delà du juste, on provoque des critiques qui, en leur genre, peuvent n'être pas moins outrées. 11 faut reconnaître à M. Ampère le physicien le mérite très-réel que nous lui avons assigné ; il ne faut pas aller plus loin, afin de n'être pas forcé de reculer.

En physique, Àndré-MarieAmpère a été un novateur, ou du moins il a complété par une découverte plus générale la découverte partielle d'Œrsted. Le physicien danois avait observé l'action d'un courant électrique sur l'aiguille aimantée; Ampère a observé l'action d'un courant électrique sur un autre courant; il a créé

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par là toute une branche nouvelle de la physique et de l'électricité. En philosophie, il n'a pas fait quelque chose d'égal. La théorie des rapports, un peu trop vantée, n'est pas une invention ; elle contient beaucoup de détails neufs et vrais; mais elle n'a rien en soi d'absolument original ; elle n'est pas demeurée en philosophie, comme l'électrodynamisme doit demeurer en physique. Le passage du subjectif à l'objectif tel qu'Ampère le décrit et l'expose, n'a pas non plus une nouveauté aussi grande qu'on l'a cru.

Il faut ajouter que la forme sous laquelle ces théories sont présentées n'est pas entièrement propre à leur assurer toute la gloire qu'on prétendrait leur attribuer. Cette forme est plus d'une fois déparée par sa prolixité et son abondance intarissable. Un mathématicien, habitué à la démonstration dans sa science spéciale, aurait pu transporter dans une science voisine quelque chose de la précision scientifique. Ampère n'a pas cherché à se donner cet avantage. En philosophie, on ne peut pas dire qu'il ait rien démontré. Ce qui est probable, c'est qu'il a écrit un peu trop hâtivement ; la réflexion ne semble pas avoir toujours suffisamment mûri sa pensée avant qu'il l'exprimât.

Telles sont les considérations dont j'ai tenu à faire

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précéder le volume qu'on offre actuellement au public. Je les ai crues indispensables; un éditeur ne doit pas être soupçonné d'une partialité qu'on n'aurait pas de motif de lui pardonner. Un fils peut se faire quelque illusion sur son père ; nul autre que lui n'en a le droit, on pourrait presque dire, le devoir. Mais tout en faisant des réserves, je reconnais hautement la part du bien, qui est de beaucoup la plus considérable. Lors» que j'ai eu en main les manuscrits des deux Ampère, je n'ai pas hésité à m'associer à la pensée de leurs amis. Ainsi qu'à eux, il m'a paru bon que ces manuscrits fussent connus; et j'ai répondu bien volontiers à l'appel qui m'était adressé. Pour ce qui concerne l'Introduction et les Appendices, je n'ai eu qu'à reviser les épreuves. La rédaction était entièrement achevée de la main d'Ampère le fils; j'ai pu la donner telle qu'elle était. Il n'en a pas été tout à fait de même pour les Lettres et les Fragments ; j'ai du choisir pour ces derniers entre ceux que je croyais dignes de l'impression, et ceux que j'ai du mettre de côté, comme moins accomplis et moins importants. Les parties du grand mémoire préparé pour le concours de l'an XII paraîtront peut-être également quelque peu décousues ; mais on se rappellera qu'elles n'ont jamais formé d'ensemble que dans la pensée dérailleur; en réalité, elles ont été écrites se-

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parement les unes des autres, bien que pour le même objet.

Je termine en rappelant qu'il reste encore des fragments très-étendus d'Ampère le physicien; je les ai écartés jusqu'à nouvel ordre; mais si ceux qu'on imprime aujourd'hui étaient favorablement reçus, on pourrait publier aussi les autres, qui, grâce à ceux-ci, trouveraient une route facile et toute prête.

Barthélémy Saint-Hilaire.

Aoùl 1866.

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