‹ Philosophie des deux AmpèreChapitre 2 sur 56 · POINT DE VUE GENERAL. — METHODE · texte numérisé non relu

POINT DE VUE GENERAL. — METHODE

« Tandis que tant d'êtres sur Ja terre restent paisibles « dans l'ignorance où ils sont de leur propre existence, et « suivent les impulsions irréfléchies auxquelles ils ont toujours abandonné leurs actions, pourquoi suis-je tource mente du désir de connaître la nature de mon intelligence « et de ma volonté, de remonter à l'origine des connais- « sances que j'ai ou que je crois avoir, au principe des dé- « terminations par lesquelles j'agis? Chercherai-je à étouffer « ce désir, dans la crainte de ne tirer aucun fruit des efforts « que je dirigerai vers un but qu'il n'est peut-être pas « donné à l'homme de pouvoir atteindre? Ou, sûr que l'au- « teur de mon être n'aurait pas mis en moi cette tendance a vers la vérité, qui me domine si impérieusement, s'il ne

« m'avait accordé, en même temps, les facultés nécessaires « pour marcher avec assurance dans la route qui y con- « duit, consacrerai- je mon existence à cette noble desti- « nation ?

« Je sais que je suis sujet à Terreur, mais que dans le « silence de la méditation, je puis faire justice des illusions « dont l'erreur m'environne, et qu'alors les caractères de « la vérité brillent de trop d'éclat pour que je puisse les « confondre avec de trompeuses apparences. M'en faut-il « davantage pour décider mon choix, et pour que je m'ef- « force d'écarter les obstacles qui pourraient m'arrêter, et ce reporter mon esprit sur les futiles intérêts que chaque « instant ne voit naître que pour les voir bientôt s'éva- « nouir ? »

Il m'a paru convenable de placer ces belles paroles de mon père en tête d'une introduction à sa philosophie. Elles sont une première réponse à ceux qui méconnaissent l'importance de cette étude de l'intelligence, qu'il plaçait si haut. Voilà un grand esprit qui a excellé dans les sciences mathématiques, qui a créé une branche de la physique, qui, sur presque tous les autres objets de nos connaissances a eu des vues originales, qui, sans se dissimuler les chances d'erreur auxquelles l'homme est exposé, quand il s'applique à la recherche de son propre entendement, est convaincu pourtant qu'il peut trouver là le caractère d'évidence auquel il est accoutumé. Qui osera ensuite traiter de rêverie une pareille recherche?

Beaucoup le font cependant, se croyant sans doute des esprits plus exacts et plus pénétrants que le mathématicien illustre et le physicien immortel que l'on vient d'entendre. Lui, pas plus que les autres mathématiciens, ses pairs,

Descartes et Leibniz, n'a pensé que la métaphysique, dont le nom remonte à ce rêveur d'Aristote, est une science vaine et une ambitieuse chimère.

Aux esprits frivoles qui prennent leur ignorance des solutions et même des problèmes philosophiques pour une opinion sur la philosophie, à ceux qui croient avoir dit quelque chose quand ils ont répété sans l'entendre ce mot à1 Idéologie, dont un grand conquérant et un grand despote était si prodigue, je rappellerai que Napoléon avait autre chose à faire que d'étudier la métaphysique. 11 goûtait trop la force pour aimer beaucoup les idées et laissait tomber, avec l'humeur que la liberté de l'esprit sous toutes formes lui inspirait toujours, ce mot d'idéologie sur les nobles dithyrambes spiritualistes de madame de Staël, aussi bien que sur les analyses mesquines et erronnées où se complaisaient les débiles héritiers de Condillac. A ces espritslà, malgré l'incompétence en matière philosophique du plus habile des capitaines et l'autorité douteuse en métaphysique du plus puissant compresseur de la pensée humaine, à ceux-là il n'y a rien à répondre; leur dédain mérite le dédain.

Mais il est des esprits sincères et droits que leur vocation et leur destinée ont portés d'un autre côté et qui souvent, très-philosophes de leur nature, ignorent ou méconnaissent la philosophie. Les uns, absorbés par la contemplation du monde physique, et arrachés pour ainsi dire à eux-mêmes par l'étude des choses matérielles, finissent par oublier d'observer cette intelligence qu'ils appliquent souvent avec gloire à des objets moindres qu'ellemême, exerçant chaque jour des facultés et employant des instruments dont ils n'ont pas étudié la nature. Semblables à l'artisan, qui construit habilement une machine sans

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connaître les lois de la mécanique, eux ne connaissent pas le mécanisme de leur esprit.

D'autres plongés dans le tourbillon de la vie active, des affaires, de la politique, n'ont pas eu le temps de se replier sur eux-mêmes, et de considérer les principes de leurs pensées et de leurs croyances morales. Chez quelquesuns , et c'est le bien petit nombre , la conscience , le bon sens naturel, la sagacité innée suffisent. Mais combien, pour n'avoir pas démêlé les vrais principes de la vie humaine, agissent sous l'impulsion de la passion aveugle, de l'enthousiasme mobile, sous l'empire du fait, en faveur duquel une philosophie menteuse et intéressée, au défaut de la vraie, se trouve toujours là pour forger des sophismes? Les anciens, qui nous ont donné de si grands exemples de la pratique des vertus publiques, ne négligeaient point la théorie ; et de presque tous les grands citoyens de la Grèce et de Rome, on peut dire à quelle école ils appartenaient, quel système ils avaient embrassé. Périclès était déiste avec son maître Anaxagore ; César était matérialiste avec Épicure ; Caton était platonicien.

Les Français ne passent pas pour un peuple spéculatif; et cependant, à toutes les époques, la philosophie a tenu une grande place dans leur vie intellectuelle et a exercé une grande influence sur leur destinée. Le dix-septième siècle, Arnauld et Bossuet en tête, fut cartésien. Est-ce une chose sans importance , que la doctrine de Descartes ait été acceptée et professée par de tels esprits? La philosophie des sens, de la matière, de l'intérêt a régné sur le dixhuitième siècle, malgré les protestations d'autant plus nobles qu'elles étaient plus isolées, de Vauvenargues et de Rousseau. L'empire de cette philosophie sur tout un grand

siècle, d'où est sorti la Révolution française, est-elle un fait indifférent?

A ces deux classes d'adversaires honorables et sérieux de la philosophie, on peut faire remarquer d'abord, ce que j'insinuais déjà tout à l'heure, que la philosophie est comme la science, comme la politique ; on ne saurait entièrement s'en passer.

En effet, l'enfant et le pâtre qui voient dans la lune une boule blanche, avec un nez et des yeux, font de l'astronomie à leur manière; le paysan qui croit éloigner la foudre en sonnant une cloche fait de la physique; le cultivateur qui laisse reposer la terre, au lieu de la réparer par des cultures variées, fait de l'agriculture ; le charlatan qui prétend guérir un bras cassé, en récitant un pater à rebours, fait de la médecine. Seulement, ils font de la mauvaise astronomie, de la mauvaise physique, de la mauvaise agriculture et de la médecine absurde. Ils expliquent à leur manière les phénomènes de la nature, et ils croient agir sur elle. C'est ce que font aussi l'astronome, le physicien, l'agronome, le médecin, dignes de ces noms; seulement ils connaissent la véritable nature des phénomènes, et ils agissent réellement sur la production de ces phénomènes pour l'aider ou la combattre.

De même en politique on dit : « Je m'abstiens, » et on agit en croyant s'abstenir; en ne résistant pas au mal on aide au mal ; en taisant la vérité on laisse le champ libre à l'erreur ; en se soumettant à la'violence et à la tyrannie, on fait les affaires de la violence et de la tyrannie. L'homme est une puissance qui ne saurait abdiquer ; son intelligence ne peut se supprimer elle-même; son activité, qui ne saurait être suspendue, ne se détourne d'un objet que pour se porter vers un autre ; et là où elle croit s'anéantir, elle agit

encore. Puisqu'on ne peut s'empêcher d'avoir des notions, il faut tâcher qu'elles soient justes ; puisqu'on ne peut s'empêcher d'agir, il faut s'efforcer de bien agir; il n'y a pas de place dans la vie pour le néant.

Il en est de même de la philosophie que de la science et de la politique ; je défie qui que ce soit de ne jamais philosopher bien ou mal ; encore ici, on n'a que le choix de la bonne ou de la mauvaise philosophie. Sur chacun des sujets que cette science, la science supérieure et souveraine, considère, tout homme a, quoi qu'il fasse, une opinion ; il affirme, ou nie; il doute. Ce sont trois manières de croire; seulement, le plus souvent, il affirme, il nie, il doute sans preuve, sans y avoir pensé.

Voilà donc une raison de ne pas mépriser la philosophie, qui pourrait suffire ; car, à un homme qui prendrait la respiration en mépris, ce serait peut-être assez pour le ramener de montrer qu'il ne peut vivre sans respirer. «Mais, dira-t-on, peu importe quelle philosophie on embrasse; si tout le monde a la sienne, pourquoi en changer? Que chacun reste avec les idées telles quelles qu'il a, sur l'âme, sur la matière, sur la puissance de la vérité; car, en toutes ces choses, on ne peut arriver à la certitude. »

Qui vous l'a dit? Sans avoir étudié une science, comment pouvez-vous affirmer que la certitude n'y existe pas, quand vous voyez les intelligences les plus vastes et les plus sûres ne pas être de votre avis? De quel droit réclamez-vous pour vous une autorité que vous leur refusez ? Vous ne voulez pas les croire, et je vous croirais !

« Mais les métaphysiciens ne s'entendent pas; autant de têtes, autant d'opinions ; et comme on l'a tant répété : Y a-t-il une erreur qui n'ait été soutenue par un philo-

sophe?» D'abord, les solutions philosophiques ne sont peut-être pas aussi variées qu'elles le paraissent; les progrès de Thistoire de la philosophie l'ont ramenée à un petit nombre de solutions principales ; et en supposant que la principale ne s'y rencontre pas, qui prouve qu'on ne peut pas la trouver? Parce qu'il y avait, en Grèce, sur les lois qui régissent la marche des astres et l'action réciproque des corps, autant d'opinions que de cervelles, s'en suit-il qu'on ne devait jamais arriver à connaître ces lois? La veille du jour où ont paru Copernic, Kepler, Galilée, Newton, on était dans l'erreur sur la cause des phénomènes, que ces grands hommes ont révélée. Pourquoi ne ferait-on pas des découvertes dans le monde intérieur? On en a fait. L'histoire de la philosophie a enregistré l'invention du syllogisme par Aristote, de la vraie méthode par Descartes ; et, retournant cette injure banale qu'on jette depuis deux siècles à la face de la philosophie, ne pourrait-on pas répondre : « Y a-t-il beaucoup de vérités qui n'aient pas été enseignées par quelques philosophes? »

On peut dire aussi, si l'on veut, qu'il n'y a pas d'absurdité qui n'ait été enseignée par quelque religion ; est-ce une raison pour les mépriser toutes et ne pas chercher la véritable ?

Mais il faut de nouveau laisser parler mon père. Dans quelques fragments d'ouvrages commencés, mais non achevés, il a exprimé avec beaucoup de force et de netteté ce que ses méditations lui avaient enseigné sur l'objet de ces méditations et sur la méthode à suivre dans l'étude de la métaphysique, de cette science que lui, qui pouvait comparer, déclare la plus belle et la plus digne des efforts des hommes.

Cette science est pour lui « la science de l'intelligence; »

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il l'appelle en général Psychologie, science de l'âme. Il appelle aussi cette science Métaphysique dans un sens général, et quelquefois Philosophie, entendant par là « non un ensemble de spéculations sur la substance douée de la faculté de connaître, mais les connaissances elles-mêmes qu'elle possède. »

Mon père a exposé dans quelques pages pleines de profondeur comment « la science de l'intelligence » semble devoir être la plus facile et est réellement la plus difficile des sciences.

« La psychologie ou la science de l'intelligence paraît au premier coup d'œil celle de toutes les branches de nos connaissances où il devrait être plus facile de constater et de décrire les faits, de les classer, de les désigner par des dénominations dont le sens fût déterminé avec précision, et de remonter à leur origine, puisque les faits n'exigent, pour être observés, ni circonstances que l'ordre de la nature présente rarement, ni instruments à construire, ni opérations dont le succès dépende de la perfection de ces instruments ou des causes extérieures qui peuvent la déranger, puisqu'il suffit de s'observer soi-même et qu'on porte en quelque sorte avec soi, dans tous les instants de sa vie, l'objet de son étude. »

Mais cette facilité apparente cache une difficulté réelle ; rien n'est plus malaisé que le retour sur nous-mêmes, sans lequel il n'y pas d'observation intérieure ; et mon père ne tarda pas à reconnaître que l'étude de nous-mêmes, comme êtres intelligents, est la plus difficile de toutes, parce que l'objet de cette étude est l'instrument même de toute étude possible. Cette difficulté a encore selon lui une autre cause, a L'homme, dit-il, porté naturellement à examiner tout ce qui l'étonné, ne sait malheureusement point s'étonner de

ce qui s'offre à lui à chaque instant de sa vie, tant que tout reste conforme à l'ordre auquel il est accoutumé; il n'observe, il n'étudie qu'autant qu'il y est porté par la privation de ce qu'il désire ; et, à mesure qu'il a trouvé les moyens de se le procurer et qu'il y a réussi, son esprit retombe dans sa première apathie. Mais, que cet ordre soit interverti par quelque chose d'extraordinaire, la curiosité s'éveille, on examine en détail, on décrit toutes les circonstances, on travaille avec persévérance à découvrir les causes, et à remonter à l'origine de ce qu'on a observé. On suit ainsi la marche qui seule peut conduire à une connaissance approfondie ; et cette marche est ensuite appliquée à l'étude d'objets analogues quoique plus familiers.

«C'est pourquoi, sans doute, parmi les sciences dont l'observation des faits peut seule poser les bases, celles où l'ordre habituel de ces faits était le plus souvent troublé par des circonstances insolites, par des anomalies contraires et d'anciennes habitudes, ont été les premières cultivées et se trouvent portées aujourd'hui à un plus haut degré de perfection. »

De toutes les branches de nos connaissances, la psychologie est celle dont les progrès ont dû être et ont été en effet les plus retardés parla difficulté d'étudier des objets qui nous sont toujours présents et toujours à peu près les mêmes. C'est déjà un grand pas de fait dans l'élude de cette science que de trouver quelque chose d'étonnant dans les phénomènes intellectuels qui se passent sans cesse en nous, et qui sont cependant, parmi tout ce que nous offre l'univers créé, ce qui devrait nous frapper du plus profond étonnement.

Un autre obstacle se présente : c'est la langue philosophique. Les mêmes mots sont souvent employés dans des

sens divers par différents auteurs et quelquefois par le même écrivain : « Je n'éprouve donc pas seulement, ajoute mon père, en rédigeant cet essai , l'embarras commun à tous ceux qui étudient un objet, d'en acquérir des idées claires et complètes. Lorsqu'il me semble que j'y suis parvenu, il me reste une autre difficulté à surmonter, c'est celle de trouver des expressions qui puissent servir à faire passer ces idées dans l'esprit du lecteur, sans que le vague qu'on a laissé jusqu'à présent dans la signification des mots dont je suis obligé de faire usage, l'expose à leur donner un sens tout différent de celui que je leur attribue ; souvent cette seconde difficulté m'a plus arrêté que la première. » De là, chez mon père, une disposition à créer des mots nouveaux, et je trouve quelque part cette note de sa main : « Utilité d'une nouvelle langue idéologique ; on a tiré tant d'avantages de la nomenclature chimique ! »

Mon père ne se faisait donc pas d'illusion sur la difficulté du problème qu'il aspirait à résoudre. En outre, il voyait la science philosophique engagée dans une voie qu'il jugeait fausse. Aucune des écoles ne lui paraissait en possession de la vérité ; il avait à la conquérir par ses propres forces; il s'y résolut.

Jetant un coup d'œil rapide et précis sur l'histoire de la philosophie moderne depuis Descartes, mon père signale ce qui en a retardé les progrès. Tantôt on a négligé d'observer les faits intellectuels; tantôt on s'est contenté de les décrire, sans chercher à les expliquer, en érigeant en faits primitifs, inexplicables et indémontrables, ce qu'on peut espérer d'expliquer et de démontrer. La première de ces critiques s'applique surtout à Condillac ; la seconde s'applique, dans la pensée de mon père, à la fois à Reid, chef de l'école écossaise, et à Kant.

Telle était en effet la situation des études philosophiques dans les premières années de ce siècle, quand mon père commença à s'y livrer.

Condillac en exagérant les idées de Locke avait cru établir qu'il n'y avait dans l'intelligence que des sensations; selon lui, idées abstraites, jugements, volonté, n'étaient qu'une sensation transformée. L'extrême simplicité de cette explication de l'origine de nos facultés les plus diverses avait séduit presque tous les esprits, que cette simplicité même aurait dû mettre en garde; car la nature humaine est plus variée et plus complexe que cela. Dans un travail qui est de 1804, et qui date ainsi de la première origine de ses recherches métaphysiques qui commencèrent en 1803, mon père n'est pas encore entièrement dégagé de la théorie de la sensation ; mais je n'en ai trouvé nulle autre trace dans ses écrits.

L'école de Condillac régnait à peu près seule quand mon père se mit à réfléchir sur la nature de notre intelligence. Il ne tarda pas à trouver cette école étroite et fausse ; et toute sa carrière philosophique a eu pour but de remplacer cette explication incomplète et mensongère de l'homme par une théorie plus vraie. On verra, dans la suite de cette introduction, que sa théorie est entièrement distincte de celle deReid enseignée par M. Royer-Collard, et de celle de Kant, qu'exposa M. Cousin dans ses cours destinés à une si grande et si juste célébrité. Dans cette lutte contre la philosophie de la sensation, mon père se sépara donc des deux écoles qui combattaient le même adversaire que mi, l'école de Reid et l'école de Kant, et ne suivit jamais d'autre drapeau que le sien.

Son point de départ était le même que celui de Descartes, de Locke, de Reid et de la nouvelle école française :

l'observation des faits intérieurs. Ce qui lui est propre, ce n'est pas cette méthode, ce sont les résultats qu'il en a tirés ; il en a énoncé les principes avec la fermeté qu'on devait attendre d'un physicien, et il les a appliqués avec la rigueur qu'on devait attendre d'un géomètre.

Aux yeux de mon père, les trois systèmes que je viens d'énumérer, celui de Condillac, celui de Reid et celui de Kant, avaient cela de commun qu'ils détruisaient la certitude de l'existence réelle, tant du monde moral que du monde physique. Si l'on admet qu'il n'y a en nous que des sensations, on sera facilement entraîné au système qui fait de l'agréable et de l'utile le seul principe de nos actions et la seule fin des arts. Cette morale révoltait mon père. « Je lisais, dit-il, dans un métaphysicien. (Helvétius) que l'intérêt est l'unique juge de la probité et de l'esprit. Ainsi, l'admiration involontaire que m'avaient inspirée le dévouement de Curtius, les vertus de Vincent de Paul, et les chefs-d'œuvre d'Homère était aussi une illusion, un prestige de l'éducation, et toutes les notions de la morale disparaissent avec les beauxarts ! » Mais, il n'était guère moins malheureux en voyant Kant ébranler la vérité absolue des mathématiques, l'existence réelle du temps et de l'espace; et l'école de Condillac, ébranler la réalité substantielle des corps. Mon père avait, en toute chose, soif de certitude ; je me rappelle, avec un remords véritable, l'avoir jeté un jour dans un vif accès de désespoir, en lui niant l'existence absolue de l'espace. Eh ! quoi, me disait-il : « Il n'y aurait pas un espace réel où les astres décrivent leur orbite, selon les belles lois de Kepler \ » On ne me soupçonne pas de manquer de respect à cette mémoire vénérée, en rappelant cette peine que je voudrais pour beaucoup

aujourd'hui ne lui avoir jamais causée, et qui tenait à un besoin passionné que ce qu'il croyait fût vrai et fût reconnu pour vrai.

On retrouvera quelque chose de ce besoin de vérité dans les lignes que je vais transcrire. A la lecture d'un passage d'un ouvrage de son respectable ami de Gérando, qui, comme, moi, pour l'espace, et sans plus de bonnes raisons, niait la réalité extérieure des qualités que nous attribuons aux corps, mon père fut saisi d'une profonde tristesse. «Toute vérité s'éclipse, s'écriait-il; dès lors plus de science des faits; l'histoire naturelle, la physique, la chimie, disparaissent; si les propriétés que nous observons dans les objets qui nous environnent ne sont que des modifications de notre propre être, sans rapports à ces objets, comment pourrions-nous en tirer aucune conséquence relativement à leur action réciproque ? La poussière des étamines ne fécondera plus les germes cachés au fond du calice de la fleur ; mais il me semblera seulement que cela est ainsi! »

Il ne pouvait se résigner à ce qu'il lui semblât seulement. Il voulait se démontrer à lui-même l'existence de l'univers matériel, celle de l'âme, celle des vérités physiques, mathématiques, religieuses, qui n'avaient plus de bases, si nous ne pouvions que contempler notre propre esprit, si nous ne pouvions sortir, pour ainsi dire, de nous-mêmes, et aller atteindre la réalité. Cet effort, cet élan vers la démonstration de la vérité des choses, qui ont produit tous les systèmes philosophiques, ont donné naissance à celui de mon père; du moins le point de départ était, comme je l'ai dit, le terrain solide de l'expérience. Après avoir promené son esprit sur les autres connaissances, il le ramena à la connaissance de lui-même. « Ma pensée, dit-

il admirablement, a clé pour moi comme une de ces machines ingénieuses qui produisent des merveilles entre les mains d'un ouvrier ignorant; je voulus connaître l'instrument dont je m'étais servi avec succès, persuadé que la lumière dont je l'aurais éclairé rejaillirait sur les résultats que j'aurais obtenus.

« La marche qu'on a suivie jusqu'à présent, la synthèse, est cause du peu de progrès de la métaphysique... c'est moins l'analyse des sciences les plus abstraites qui convient ici, que celle des sciences de fait, l'analyse chimique... Il suffît de voir la révolution de la chimie pour tracer la marche à celle de la métaphysique. »

Ce qui est propre à la philosophie de mon père, et ce qu'on devait attendre de lui, c'est l'application aux problèmes métaphysiques des procédés employés de nos jours dans les sciences physiques et naturelles. Inventeur en physique, classificateur en chimie, auteur d'aperçus nouveaux sur l'histoire de la terre et même sur l'organisation des êtres animés, ce métaphysicien d'une espèce nouvelle observe l'entendement en physicien, l'analyse en chimiste, classe les faits intellectuels d'après leurs analogies naturelles, d'après les principes de Jussieu et de Cuvier ; il cherche l'explication des phénomènes et leurs lois à la manière de Galilée et de Newton. En même temps, le disciple de Bacon est un spiritualiste chrétien. Il n'est pas étonnant que des conditions si rarement réunies et l'application constante, durant tiente années, d'un tel esprit sur un tel sujet, aient produit d'importantes découvertes ; il faudrait au contraire s'étonner s'il en eût été autrement.

De plus, mon père était soutenu par la passion de la vérité, par l'enthousiasme que lui inspirait le but sublime

de ses efforts ; il a jeté quelque part ! ces'lignes : « A quoi sert le monde? A donner des idées aux âmes ! » 11 pensait que la métaphysique avait suivi la même marche que les sciences, qu'elle avait traversé l'âge des hypothèses et qu'elle approchait dune grande révolution, analogue à celle qu'ont opérée, Newton dans l'astronomie, et dans la chimie Lavoisier : « Elle attend, s'écriait-il, le grand homme qui doit profiter des fécondes erreurs de ses prédécesseurs, pour l'élever au point de perfection qui l'attend. »

Ce n'est. pas à moi qu'il appartient de décider si c'était lui qui était appelé à réaliser cette prophétie, dans laquelle son admirable candeur l'empêchait de se reconnaître. La postérité, car il y aura une postérité pour lui, jugera,

En commençant ces nobles études, il s'écriait encore : « Passons-nous du génie de Bacon; avec son exemple et avec les progrès que les siècles ont faits depuis, on peut le surpasser sans l'égaler. »

Je lis au haut d'une page qu'il n'a pas remplie : « On parle des limites de la raison humaine ! Aucune question qu'elle se soit proposée qu'elle ne finisse par résoudre. Copernic, Galilée ont eu raison contre l'univers; Mens veriîatis conseia. » Il prenait courage en voyant combien de siècles et d'efforts avaient été nécessaires pour amener les autres sciences à l'état où elles sont parvenues. Il fallait tant de siècles, pour que les méthodes fussent inventées, et pour que l'on apprît à observer et à faire usage de l'observation, que l'homme eût été découragé dès le premier pas qu'il a fait dans la carrière des sciences, s'il avait pu mesurer la distance qui le séparait des premiers résultats

1 Dans un fragment sur la Théorie philosophique, qui date de 1804, du genre de ceux que j'ai placés à la fin de cette publication.

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conformes à la vérité et dignes d'être conservés. 11 fallait, pour exciter son zèle et soutenir son ardeur, qu'il ignorât que plusieurs vies étaient trop peu pour y parvenir, et que, poursuivant des fantômes qui fuyaient et s'évanouissaient devant lui, il fît du moins une partie de la route que ses successeurs devaient continuer, en créant de nouveaux systèmes, jusqu'à ce que les méthodes et même l'intelligence se perfectionnant par le travail inutile dans son objet, mais précieux par les forces nouvelles qu'il donnait à l'esprit, on pût enfin découvrir le but où l'on devait tendre, et y marcher avec tous les moyens fournis par les recherches précédentes.

Enfin, bien que les recherches philosophiques de mon père aient été dans leur ensemble purement scientifiques et qu'il n'y fasse jamais intervenir d'autre autorité que celle de la raison l, je trouve dans ses papiers les lignes suivantes, et je croirais faire une infidélité à sa mémoire en les supprimant. « Puis-je montrer que cette belle science loin d'en combattre une plus sublime, presque divine, mais méconnue des philosophes du jour (il écrivait ceci au commencement de ce siècle) , s'en rapproche d'autant plus qu'elle se perfectionne davantage. Pascal! Pascal ! »

1 II a donné cette définition de la réflexion : « Se rendre raison de tout. »

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