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SUR LE SENTIMENT DU MOI

Poleymieux, près de Lyon, le 14 octobre 1805,

Monsieur ,

Depuis près d'un mois que je passe mon temps en partie ici,, et en partie à Lyon, plus occupé de mathématiques et d'affaires particulières que de toute autre chose, je me proposais tous les jours de vous écrire, et je n'exécutais pas cette résolution, faute de temps et de résultats métaphysiques dont j'eusse à vous faire part. J'attendais toujours d'en avoir quelques-uns qui valussent la peine de vous être communiqués ; je me détermine enfin à vous écrire ; sans cela, un plus long silence me pèse trop. Je voudrais d'abord savoir de vos nouvelles, où vous en êtes de votre ouvrage, et quels changements ont été produits dans votre théorie par les réflexions qui ont dû suivre la conviction où

je vous ai laissé qu'un certain nombre d'impressions distinctes et associées, et la connaissance que l'homme a de ses membres et de leur mobilité, devaient nécessairement précéder la volonté de mouvoir, et par conséquent la naissance de ce que vous nommez le sentiment du Moi. Je m'en suis beaucoup occupé, et j'ai discuté cette question avec deux Lyonnais, qui se sont aussi beaucoup occupés de métaphysique. Chacun de nous voyait d'abord la chose sous un point de vue différent; mais la discussion a produit des idées si précises que nous avons fini par être tous d'accord :

1° Que la distinction et l'association des impressions par juxtaposition, résultat immédiat de l'organisation étendue de l'œil et de l'organe du tact, étaient absolument indépendantes du mouvement volontaire, et devaient nécessairement le précéder , puisque la volonté même ne peut naître que de cette connaissance ;

2° Que l'impression faite sur le cerveau lorsque l'âme imprime aux nerfs la détermination nécessaire pour le mouvement volontaire, se plaçait hors de ces impressions, par la même raison qui les avait déjà placées les unes hors des autres;

5° Que cette dernière impression, bien distincte de celle de la contraction musculaire apportée par les nerfs du membre et dont elle est la cause , se retrouvant dans toutes nos actions qu'on nous apprend à exprimer par des phrases qui commencent par Je ou Moi, s'associe nécessairement à ce mot, et constitue ainsi un Moi qu'on peut appeler phénoménal, hors duquel se trouvent, d'après sa génération même, nos diverses impressions;

4° Mais de même que nous ne connaissons que par nos impressions le monde phénoménal où les couleurs sont sur les objets, où le soleil a un pied de diamètre, où la terre est

plate et immobile, où les planètes rétrogradent, etc., les physiciens et les astronomes conçoivent un monde nouménal hypothétique, où les couleurs sont des sensations excitées dans l'être sentant par certains rayons et qui n'existent qu'en cet être ; où le soleil a 507,000 lieues de diamètre; où la terre est un sphéroïde aplati qui tourne autour de lui; où les planètes se meuvent toujours dans le même sens, etc. De même, les métaphysiciens conçoivent un Moi nouménal, dont le Moi phénoménal n'est, ainsi que toutes nos impressions ou idées, qu'une simple modification, en sorte que le vulgaire et les Cartésiens ont également raison de placer les uns les couleurs hors du Moi, les autres au-dedans, parce qu'ils parlent de deux choses différentes qu'ils nomment également Moi : les Cartésiens, du Moi nouménal, où les couleurs sont réellement; le vulgaire du Moi phénoménal, hors duquel elles sont précisément comme elles sont les unes hors des autres ;

5° Ce Moi nouménal ne peut être connu, comme le monde des physiciens et des astronomes, que par les hypothèses que nous faisons pour expliquer les phénomènes du monde apparent et de notre propre pensée. Mais son existence est par là même prouvée de la même manière que celle des autres substances; et c'est cette existence, base de l'espérance de l'autre vie, qu'il faut chercher à mettre hors de doute; car pour le sentiment que je viens d'appeler Moi phénoménal, il n'a lieu que lors d'une action sur un terme organique ; il disparaît dans le sommeil et ne peut par conséquent conduire à aucune conséquence utile à la morale.

J'ai fait aussi de nouvelles réflexions sur ce vice de raisonnement dans lequel les métaphysiciens sont si sujets à tomber, lorsqu'une sensation est liée avec une idée abs-

traite. Depuis les époques de notre enfance dont nous ne nous ressouvenons plus, on est porté à attribuer faussement cette idée abstraite à cette sensation. Ainsi l'idée du déplacement d'un membre est liée à la sensation musculaire, dont M. de Tracy a tant parlé ; mais si Ton n'avait pas perçu ce déplacement dans l'étendue perçue par un autre organe, on aurait eu beau sentir et produire à volonté cette sensation, on n'en aurait jamais tiré l'idée de déplacement, qui n'y est associée que par une longue habitude de les percevoir ensemble. De même, la véritable idée de résistance est celle d'une cause qui s'oppose au mouvement; elle suppose la connaissance de l'étendue et du déplacement, et qu'on ait vu que ce déplacement continuerait si le mobile ne rencontrait pas un autre corps. On a pris l'idée de cause en soi pour l'associer dans ce cas ; et d'après cette hypothèse, on a dit qu'il résistait. Cette idée de la résistance s'est unie par une longue habitude à la sensation de pression que nous éprouvons, en appuyant sur les corps qui résistent à nos mouvements. Mais, dans cette dernière sensation, il n'y a rien originellement qui ait le moindre rapport avec l'idée abstraite de résistance ; la liaison entre cette sensation et cette idée vient uniquement de ce que les mêmes corps qui empêchaient le déplacement de nos membres, nous faisaient éprouver la première.

J'espérais vous écrire plus au long; mais je suis forcé de vous quitter. J'attends de vos nouvelles avec une vive impatience, et je vous prie d'agréer l'hommage de ma haute estime et de ma vive amitié.

A. Ampère.

LETTRES A M DE BIIU>*. — 1805. 191

Lyon, le 2 novembre 1805.

Vous avez sans doute été surpris, monsieur et cher ami, de n'avoir point encore reçu de réponse à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Un petit voyage que j'ai fait dans le Forez, le jour même où je l'avais reçue, et dont je ne suis revenu que ce matin, en est la cause.

Je l'ai lue deux fois avec la plus grande attention; j'ai discuté une partie des réflexions qui y sont contenues avec deux hommes que je regarde comme assez forts en métaphysique. L'un d'eux, genevois et grand partisan de Kant, qu'il ne suit pas pourtant en tout (Roux), est celui dont les idées se rapprochent le plus des vôtres; et d'après cette discussion et ce que vous me dites dans votre lettre, je vois qu'il n'y a plus entre nous que des questions de mots. Nous sommes d'accord, à ce qu'il me semble :

1° Que divers mouvements, tels que ceux qui ont lieu lors de la sensation, pourraient s'exécuter dans les organes sensitifs ou le cerveau, sans que l'âme en fût nullement modifiée; mais alors, ce serait pour elle absolument comme s'ils n'avaient pas lieu ;

2° Que l'âme sans avoir agi, ni avoir, par conséquent, en aucune sorte, le sentiment du Moi, est modifiée par ces mouvements, en affections et en images distinctes et coordonnées ;

5° Que ces affections, et plus encore les images, sont l'occasion pour l'âme d'agir volontairement, et de sentir ce que j'appelle le Moi phénoménal. C'est là une impres-

\ç)S AMPÈRE LE PHYSICIEN.

sion bien différente de toutes les autres, en ce qu'elle est la seule immédiatement produite par la volonté. Cette impression se place hors des images déjà existantes, comme celles-ci se sont placées les unes hors des autres; et ce n'est qu'en considérant les choses de cette manière que l'on peut expliquer comment, toutes nos impressions existant réellement dans le Moi nouménal, ou dans l'âme qui n'est connue que par une hypothèse explicative, il arrive que toutes nos impressions sont placées hors du Moi phénoménal. Il me paraît que vous aviez d'abord confondu les deux premiers des trois états que je viens de décrire, et que c'est pour cela qu'il vous arrive encore souvent de faire abstraction du second, celui où l'âme éprouve des affections et des images sans sentir d'effort, parce qu'elle n'en exerce pas encore.

Or, il me semble évident qu'il est contradictoire que l'âme arrive au troisième état sans passer par le second, qui est composé des circonstances intellectuelles préalablement nécessaires à l'exercice de la volonté, et par conséquent à la conscience. Je crois donc que vous devez mettre tous vos soins à signaler ce second état, qui est celui de l'entendement des animaux, et à le distinguer avec autant de soin du premier état que du troisième.

N'est-ce pas maintenant une question de mots de savoir si l'on doit appeler connaissance ce second état, le premier où Târne soit modifiée? Gela ne dépend-il pas uniquement de la définition qu'on donnera de ce mot connaissance?

M. Roux, ce genevois dont je viens de vous parler, est à cet égard de votre avis ; il dit qu'il se passe un si grand changement dans l'âme à l'instant de la naissance du Moi phénoménal, et que cela l'élève tant dans l'échelle de l'intel-

ligence, que l'on doit n'appeler nos modifications connaissances qu'à dater de cette époque. Mais il pense comme moi qu'il est indispensable de fixer avec le plus grand soin les circonstances intellectuelles qui la précèdent; ces circonstances sont aussi importantes au moins, et aussi nécessaires pour la production du sentiment d'effort, que les circonstances organiques, les seules que vous eussiez d'abord considérées.

La nécessité où vous êtes, si vous voulez ne pas continuer à faire sortir ce sentiment de pures circonstances organiques qui sont évidemment insuffisantes, de parler de l'état de l'âme où, avant le Moi, elle se trouve identifiée avec des affections ou des images, exige que vous disiez que, dans ce cas, ces images sont aperçues par l'âme, quoique, n'ayant pas de Moi, elle ne sache pas elle-même qu'elle les aperçoit. Sans cela, vous confondrez cet état avec celui où l'âme ne serait nullement modifiée par les mouvements cérébraux, et vous retomberiez dans le cercle vicieux où vous vous étiez placé dans votre premier mémoire.

M. Roux, qui admet comme vous qu'avant le Moi, les images ne sont pas des connaissances, n'a pas voulu me croire quand je lui ai dit que vous répugniez à dire que ces images étaient, avant le Moi, aperçues par l'âme. Tous ceux que j'ai consultés à cet égard, comme si c'était moi qui avais là-dessus quelques difficultés, ont tous pensé que dans le sens donné universellement au mot Apercevoir, l'âme aperçoit les images qui lui sont présentes, avant qu'elle aperçoive en outre son Moi. Il y a donc des choses aperçues par l'âme sans l'être par le Moi. Il est évident que, dans le même cas, on doit dire que l'âme exerce la faculté de sentir, quoiqu'elle ne puisse pas savoir qu'elle

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l'exerce, parce que le Moi ne peut naître que par l'exercice d'une autre de ses facultés, celle de vouloir.

Vous me dites que l'idée du Moi ne diffère pas de celle de causalité. N'auriez-vous pas confondu ces deux mots cause et causalité? Le Moi est senti comme cause; la causalité n'est que le rapport de dépendance aperçu entre les deux termes auxquels nous donnons, en vertu de cette dépendance, les noms de cause et d'effet ; l'effort est donc la cause, et non la causalité.

La permanence du Moi n'exige pas un effort permanent senti ; il suffirait que cette impression laissât un souvenir, que l'habitude de l'éprouver souvent rendrait extrêmement familier. Cela m'expliquerait comment il arrive que je perds le Moi toutes les fois que je dors.

A. Ampère.

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