‹ Philosophie des deux AmpèreChapitre 14 sur 56 · THÉODICÉE · texte numérisé non relu

THÉODICÉE

Mon père a vécu et est mort dans la foi catholique. C'est dire que les dogmes du catholicisme ne pouvaient être pour 1 ui un sujet de discussion ; mais il croyait, comme l'ont cru d'autres grands génies, que la raison humaine, qui ne discute pas les dogmes, peut concourir à les prouver. Il a appliqué les notions de sa philosophie à exprimer dans toute eur rigueur plusieurs des enseignements les plus mystérieux du Christianisme ; car les mystères ne sont pas des impossibilités. Jamais l'Église ne l'a prétendu ; elle les présente comme des vérités que la foi enseigne à la raison, que la raison ne saurait comprendre, qui sont au-dessus d'elle, mais ne lui sont pas contraires. Mon père n'était pas de ces nouveaux docteurs catholiques qui croient que la raison est radicalement impuissante, parce qu'elle a des bornes, et qui trouvent plus commode de la repousser que de s'en servir. Mais il était de cette famille de penseurs chrétiens qui ont vu dans la philosophie, non l'ennemie, mais l'auxiliaire de la

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Religion; noble et nombreuse famille, qui commence à saint Justin et à Clément d'Alexandrie, ces platoniciens du Christianisme, embrasse tous les docteurs du moyen âge, qui en furent les péripatéticiens, avant à leur tête saint Thomas, qui en fut l'Aristote, comprend Fénelon, Bossuet, Arnauld, Pascal lu?-même, qui, tout en foulant aux pieds la raison dans sa mélancolie superbe, travaille toute sa vie à une démonstration de la Religion chrétienne; cette famille, qui compte aujourd'hui encore dans son sein quelques esprits élevés en Italie, en Allemagne, même en France, et qui vient de perdre une de ses plus chères espérances dans Ozanam, ami trop tôt enlevé, et dont j'aime à associer le nom à celui de mon père.

Mon père avait la foi , la foi qui est un don. Son éducation dans la retraite, au milieu d'une famille pieuse, l'y avait prédisposé ; et puis, il y était porté naturellement par ce besoin impérieux de croire qu'il portait en toutes choses ; il avait à un haut degré cette faculté qui incline les hommes à croire et qu'il appelait la crédibilité.

ïl a remarqué que l'excès même de celte disposition vaut mieux que la disposition contraire. C'est elle qui le prévenait favorablement pour une vue, une théorie nouvelle dans les sciences, sauf à la rejeter, si l'examen des faits lui était contraire. Mais avant même cet examen, bien des savants sont disposés à rejeter ce qui leur est nouveau. Mon père avait une tendance exactement contraire; sa sympathie pour les travaux d'autrui était pour quelque chose dans cette généreuse tendance ; elle ne l'empêchait pas d'y reconnaître l'erreur; mais il cherchait d'abord à y trouver la vérité. Avec une telle nature d'esprit, on peut penser que le doute lui était insupportable : « Le doute, a- t-il dit, est l'état le plus pénible pour l'intelligence, parce que Dieu a voulu que

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l'homme souffrît quand il s'écarte de la vérité, comme quand il s'écarte du devoir. » Selon lui, douler, c'était être en désaccord avec ce qu'il appelait la vérité objective; il disait :

« Ce qui est probable ou douteux, pour nous, êtres bornés, est vrai ou faux réellement.... Ce qui n'est que probable pour une intelligence finie est vrai ou faux

D'où il suit que tant que nous restons dans le

doute, nous sommes sûrs de nous tromper ; car il y a erreur toutes les fois que ce que nous jugeons n'est pas tel que nous le jugeons ; et douter, c'est juger. »

Mon père croyait donc, d'abord, parce que Dieu l'avait voulu, puis parce que son éducation et la nature de son esprit le poussaient invinciblement vers la croyance. Il croyait, parce qu'il avait cette horreur du doute et cette soif de la certitude, qui lui a fait découvrir quelques-unes des lois de la nature et résoudre quelques-uns des plus grands problèmes de l'intelligence.

Je dois à sa mémoire de compléter ce que j'ai dit des applications qu'il a faites de ses idées métaphysiques à la morale et à la religion naturelle, par quelques mots sur l'emploi qu'il en faisait, non pour expliquer, mais pour exposer lesmystères etfortifierla démonstration des dogmes, tels que les enseigne la théologie catholique.

Je me bornerai ici à transcrire exactement ce que j'ai sous les yeux et à citer fidèlement ce que je me rappelle de ses entretiens. Ce sujet, auguste en lui-même, m'est doublement sacré; car il s'agit de la foi de mon père. Je dois m'effacer complètement et plus que jamais ; c'est mon père qu'on va entendre parler.

Tout, selon lui, aboutissait à la révélation ; j'ai transcrit quelque part cette phrase sublime : « A quoi sert le monde?

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A donner des idées aux esprits. » Et ailleurs, car il aimait à revenir sur cette grande pensée :« Conclusion : la matière pour donner des pensées aux esprits, comme les esprits pour lui donner le mouvement. » J'ai trouvé aussi celle-ci : « Matière créée pour donner les idées nécessaires à l'intelligence de la révélation. » La première de ces phrases est la profession de foi du philosophe ; la seconde est la profession de foi du chrétien.

Il a dit encore : « Les pensées utiles sont celles qui peignent les attributs de Dieu; elles restent, tandis que la douleur et le plaisir physique passent. L'utilité de ces derniers est de conduire l'attention sur les premiers, dont le but est de rendre la révélation intelligible. »

La philosophie, qui suffisait à ses yeux pour démontrer la certitude d'une autre vie, avec l'identité du moi et le souvenir, lui ouvrait des jours sur la condition des hommes dans le monde futur, conçu d'après les enseignements de la religion. Ainsi, il a écrit cette note : « Nécessité de la résurrection des corps pour donner de nouvelles idées. » Il a établi que le sentiment du moi, bien que, dans notre existence actuelle, il soit le produit de l'action de l'âme sur le cerveau , pouvait persister même en l'absence du cerveau. Mais dans sa théorie, on conçoit difficilement comment l'àme, si elle n'agissait sur rien, pourrait avoir le sentiment qui naît de son activité et la lui révèle. Le dogme chrétien de la résurrection des corps le tirait à cet égard de tout embarras, et je lui ai entendu citer à ce sujet le mot de saint Paul « sur les corps glorieux que doivent revêtir les élus. » Non-seulement le moi de l'homme après la mort avait attiré son attention ; mais elle s'était portée jusque sur le moi des anges, comme le prouve cette ligne écrite, je crois, à l'occasion d'un verset de l'Apocalypse : « L'ange regardant le soleil.

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c'est l'ange modifié à la fois en moi et en représentation du soleil. »

À propos des bienheureux, je trouve ces paroles : « Le mouvement n'est pas dans l'espace, mais dans le changement de la pensée; le repos est dans la même pensée, fixée sur les bienheureux. »

Dante, le grand poëte catholique, a bien osé exprimer dans sa sublime poésie les plus" hauts mystères. Le grand philosophe catholique dont j'expose les pensées, avait aussi le droit de chercher à les traduire dans son langage, non pour que leur champ cessât d'être insondable et incompréhensible, mais pour rendre leur énonciation plus intelligible et plus précise; ce qui a toujours été permis et pratiqué dans l'Église.

Ainsi, le mystère de la Trinité divine ne cessera pas d'être un mystère, parce que le langage philosophique achèvera de rendre impossible qu'on prenne un mystère pour une absurdité, et qu'on dise que la théologie, quand elle s'exprime ainsi : « Une substance unique en trois personnes, » dit que un égale trois, comme si une substance était la même chose qu'une personne. Tous les théologiens ont indiqué la différence ; mais elle ne peut être nulle part plus marquée qu'en parlant du système métaphysique de mon père. Or, la substance de 1 ame et sa personnalité, notre propre personne, ces deux choses si souvent confondues par les plus grands philosophes, sont ici énergiquement distinguées. Le mystère consiste en ce qu'une seule substance s'aperçoive et se manifeste dans trois personnes; c'était un mystère sans doute pour mon père; mais, moins pour lui que pour personne , ce mystère était une contradiction.

Il en est de même de l'unité de personne dans le Christ

avec deux natures et deux volontés ; tout ce qui est incompréhensible n'est point contradictoire, surtout quand on a, comme l'avait fait mon père, séparé le sentiment du moi, qui est la personne, de ce qui n'est pas elle, comme la nature et même la volonté.

Cette même distinction entre la substance de l'âme et le moi subjectif, qui n'est que le sentiment qu'elle a de sa personnalité, rend moins incompréhensible l'opération de la grâce. Le moi subjectif, l'émesthèse de mon père, est ce qui, pour lui, peut se sentir libre et phénoménalement être libre; la substance de l'âme peut être soumise à son insu à une action de la puissance divine.

« Le moi est libre, absolu psychologique; ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait opération objective de Dieu sur la substance de l'âme à notre insu, comme on le conçoit dans le baptême, souillure non sue, effacée par cette opération, sans qu'on le sache. »

On voit par ces exemples comment mon père, dont la philosophie ne fit jamais usage que de l'observation et du raisonnement, après en avoir établi l'ensemble sur une base positive et rationnelle, sans aucune intervention de quelque chose qui ne fût pas la libre recherche du vrai, conciliait celte philosophie, où régnait une entière indépendance de pensée, et ses convictions religieuses, qui n'en étaient point la base ni une condition essentielle, mais qui en formaient le couronnement.

La probabilité, dont Pascal fit un si singulier et si téméraire usage, le jour où il voulut forcer l'incrédule à croire, en lui disant qu'il avait ainsi tout à gagner, comme si la foi devait être le coup de dé d'un joueur désespéré, la

probabilité fut employée par mon père pour démontrer les preuves des témoignages sur lesquels s'appuie le Christianisme. A ceux qui voulaient juger de la vraisemblance de son origine miraculeuse par les conditions ordinaires de la probabilité, mon père opposait cette réserve que j'ai indiquée contre les résultats du jugement de probabilité, et qui naît de l'intervention de la liberté divine.

Hors de l'intuition des rapports évidents et nécessaires, mon père ne voyait que des probabilités. Tout ce qu'il admettait en philosophie avec la conviction la plus assurée, l'existence du corps, de l'âme, du temps et de l'espace réels, de Dieu, le mouvement des astres dans les orbites, selon les lois de Kepler et le principe de Newton, tout cela reposait pour lui sur une probabilité , la probabilité d'une hypothèse justifiée par les faits. Cette probabilité était une certitude, la seule certitude, dans tout ce qui n'est pas d'intuition immédiate, qu'il fût, selon lui, possible à l'homme d'acquérir; il disait qu'une probabilité infinie était la certitude pour des êtres finis, et que la certitude n'est pas une chose infinie. .

C'était ainsi que, mettant toujours de côté ce quelque chose d'insondable qui est la foi, sa croyance religieuse, fondée elle-même sur des témoignages qui lui donnaient une probabilité infinie, équivalant à une certitude, reposait sur les bases qui étaient à ses yeux les bases de toute certitude scientifique et philosophique; ce qui était beaucoup; car les sciences et la philosophie comme manifestation de la vérité, étaient pour lui, à un moindre degré sans doute que le Christianisme, mais beaucoup plus réellement que pour la plupart des hommes, une véritable religion. Se mettant en esprit à la place de ceux qui n'admettent pas une origine surhumaine des conceptions religieuses, il

écrivait ces remarquables paroles , les dernières que je citerai :

« Pour celui même qui en rejette l'origine céleste, c'est la plus sublime hypothèse, la seule qui rende raison des phénomènes naturels et miraculeux que nous atteste l'histoire, et des phénomènes moraux de la grandeur et de la bassesse de l'homme. La création considérée comme l'origine du monde est aussi une hypothèse , formée par le transport de l'idée de faire, des accidents aux substances. Cette hypothèse est seule possible. »

Je terminerai ce qui concerne les croyances religieuses de mon père par cette préface, déjà très-ancienne, d'un ouvrage que malheureusement il n'a pas écrit :

« Si l'homme accoutumé, par l'étude des sciences abstraites, au sentiment de l'évidence vient à replier son intelligence sur elle-même, il voit s'évanouir toutes ses opinions, tous les motifs de ses actions, et cherchant en vain, dans cet océan de doutes, la démonstration de tout ce qu'il a cru et voulu jusqu'alors, il tombe dans un état trop pénible pour pouvoir durer. Il faut qu'il prenne un parti, qu'il forme un système, qu'il devienne dogmatique, pyrrhonien, religieux ou athée; il n'importe à son esprit. Il s'enorgueillit de s'être fait, sur tout ce qui se rapporte à la méthode, des idées bien éloignées de celles du vulgaire ; mais en sont-elles plus justes? L'amour-propre l'empêche d'en douter; mais l'amour-propre n'est pas un juge infaillible. J'ose croire, au contraire, que plus il a de diversité avec le vulgaire, moins il a de vérité. Nous sommes organisés de manière que nos sensations et les jugements que nous portons sur elles, nous donnent, d'une vraie manière,

toutes les notions métaphysiques et mathématiques nécessaires à la conservation personnelle et à celle de l'espèce. Elles sont vraies; mais c'est un instinct irréfléchi qui nous y conduit; dès que le raisonneur l'a perdu, il voit tout s'évanouir, et il faut le chef-d'œuvre de la raison pour y revenir. »

DE

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