SUR LA SENSATION ET LE MOI COMBINES
Revenons maintenant à notre science chérie. C'est le défaut de langage qui la tue; je n'insisterai plus sur certains mots; qu'importe cela à la vérité? Mais je vous ferai cependant observer que je n'avais cité le dictionnaire de l'Académie, au sujet du mot spontané, que pour confirmer le seul emploi de ce mot qui soit conforme à l'étymologie. Il est bien singulier qu'on l'ait violé au point de faire de ce mot un usage qui lui est directement opposé. Spontané en latin veut dire librement, volontairement, spontaneus , volontaire, etc.
J'ai beau relire votre grande lettre, j'y vois toujours que vous nommez perception l'union de l'autopsie * avec lin-
1 L'autopsie est le sentiment du moi, que mon père nomma depuis émesthèse.
tuition; que, dans ce phénomène composé, l'intuition qui en fait partie est nécessairement telle qu'elle était avant le Moi; qu'ainsi, dans la perception d'une couleur, par exemple, il y a la couleur telle qu'elle aurait été perçue avant le Moi ; plus, l'autopsie de ce Moi lui-même ; qu'il y a telle intuition qu'on ne peut avoir qu'après le Moi, et qui n'est pas pour cela d'une nature différente que celles qu'on peut avoir auparavant. Dès lors, je reste dans l'ignorance de la distinction que vous voulez conserver dans le langage. Je dirai toujours : Tout mouvement excité dans les organes et senti par l'être sentant produit une intuition ou sensation, comme vous voudrez, soit que ce mouvement soit excité avant et indépendamment de l'action hyper-organique1, soit que cette action y concoure.
Dans le premier cas, il n'y a que cette intuition ; dans le second, il a en outre autopsie. L'union de cette autopsie avec l'intuition est pour l'autopsie ce qu'est la contuition pour des intuitions simultanées. Cette union de l'autopsie avec une sensation ou intuition, de même qu'avec tout autre phénomène, car l'autopsie s'unit à tous, est ce que je nomme cognition; voyez si ce mot ne peut pas vous suffire, au lieu de perception.
Je dirai : cognition d'intuition, cognition d'affection, cognition d'image, etc., pour désigner cette union, toujours la même au fond, de l'autopsie avec une intuition, une
1 L'action hyper-organique, c'est le mouvement imprimé par l'âme à l'organisation, d'où résulte pour elle le sentiment de la personnalité du moi. L'intuition ou sensation précède cette action ; et alors elle est seule, ou elle la suit; alors il y a l'autopsie (vue du moi) et la sensation, et de plus, l'union de l'autopsie et de la sensation. Ceci est ce que mon père nomme cognition. C'est par cette union du sentiment du moi avec une intuition, une affection ou une image, qus nous savons que nous avons actuellement telle intuition ou telle affection, telle image; alors seulement nous avons conscience de ce que nous sentons,
affection, une image, etc., par laquelle nous savons, nous apercevons que nous avons actuellement telle intuition, telle affection, telle image, etc. Ceci me paraît tout semblable à ce que vous me proposiez dans une de vos précédentes lettres, de distinguer des perceptions d'intuition, des perceptions d'affection , etc. Ce ne sera que le mot de perception changé en celui de cognition; et il en résultera cet avantage, outre la définition plus exacte du sens attaché à ce mot, que le mot perception ayant été tellement employé en divers sens, et spécialement dans un assez grand nombre d'ouvrages pour désigner la sensation non affective, il y aurait toujours eu à craindre que le lecteur s'y trompât, au lieu que le mot Cognition, encore vierge, si l'on peut dire ainsi, n'est pas exposé au même inconvénient.
Lorsque l'autopsie s'est jointe ainsi à une autre modification, la trace qui reste après elle, et qui est la vue de notre Moi passé, comme l'autopsie est la vue de notre Moi actuel, et que je nomme comme tout le monde réminiscence *, se reproduit en union avec la trace de cette autre modification. Ce n'est que par cette union que nous pouvons dire : « J'ai éprouvé cette modification, » comme ce n'est que par l'union de l'autopsie avec la modification actuelle que nous pouvons dire que nous l'éprouvons. Cette union constitue ce que je nomme un souvenir, phénomène qui reste après la cognition comme sa trace....
A. Ampère.
* La réminiscence est la trace que laisse l'autopsie (vue du moi actuel); elle est la vue de notre passé se reproduisant en nous avec une modification sensitive; elle produit le souvenir de cette modification.