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SYSTÈME ACTIF ET SYSTÈME SENSITIF

Tout ce que vous me dites de la génération du Moi et des circonstances qui raccompagnent est tellement conforme à ma manière de voir actuelle, que je vous dois1, qu'il n'y a pas une syllabe que j'en voulusse retrancher; nous voilà sur ce point parfaitement et entièrement d'accord2. Le système sensitif, tant qu'il n'y a pas eu d'effort, ne peut donner que des sensations ou intuitions, et les images qu'elles laissent après elles pour éléments uniques de tout ce qu'il y a de représentatif dans ce système. Ces images sont des modifications actuelles sans réminiscence, sans succession, comme pour l'animal, qui les éprouve successivement, chaque instant étant anéanti pour lui par l'instant suivant. Lorsqu'il y a effort, la conscience de l'effort ou l'autopsie, c'est pour moi la même chose, fournit un nouvel élément absolument différent de tous les autres, qui s'aperçoit distinctement d'eux, mais en combinaison avec eux5. Tous les autres éléments se coordonnent autour de ce centre commun ; les effets produits par l'effort se coordonnent avec

1 II faudrait examiner si cela porte sur le fond de la doctrine du moi; je ne le pense pas.

2 Avant que le moi se soit manifesté dans l'effort, il n'y a que des sensations et des images, modification alors purement passive; il ne peut y avoir réminiscence, parce qu'il n'y a pas encore d'activité.

3 L'autopsie (vue de soi-même) est l'acte par lequel on découvre l'émesthèse, le moi subjectif, le moi phénoménal entièrement distinct du moi objectif, du moi substance, c'est-à-dire de l'âme, qui est à l'émesthèse ce que la matière est à la sensation. Mon père assimile ailleurs l'autopsie à la réflexion de Locke.

lui par causalité; les affections simultanées, par attribution personnelle ou subjective l. Les intuitions sont en même temps attribuées à des causes extérieures. De plus, cette conscience de l'effort ou autopsie laisse une trace, l'idée du passé ou réminiscence, qui seule peut établir la notion de succession aperçue et reconnue par l'être modifié. Chaque ima^e d'une modification précédente, lorsque celle-ci a été unie à l'autopsie, se trouve unie à la réminiscence, suivant la rè<de générale que deux phénomènes qui ont été coordonnés entre eux, laissent des traces coordonnées entre elles. C'est cette union d'une image ou idée quelconque avec la réminiscence qui constitue un souvenir.

A l'exception de la coordination par juxtaposition superficielle2, qui a eu lieu dans le système sensitif, pour les impressions du tact, de la vue et peut-être du goût dans certains cas, toutes les coordinations de causalité, de succession, d'attribution, de lieu dans l'espace à trois dimensions, etc., sont uniquement dues à l'autopsie. Mais pour se faire ensuite une idée à part de ces diverses relations, raisonner sur elles, etc., il faut des actes de synthétopsie, appartenant au quatrième et dernier système de l'entendement. Dans toutes ces coordinations avant la synthétopsie, qui met à part le Moi et la causalité, il y a Moi distinct, causalité distincte. Mais tout cela combiné avec d'autres éléments, comme, pour me servir d'une comparaison sensible quoique peu exacte, chaque couleur est distincte dans le spectre coloré, quoique coordonnée avec les autres de manière à former un seul tout.

1 Tableau des phénomènes que produit en se développant l'activité du moi.

. C'est la juxtaposition dans laquelle nous sont données les impressions produites en nous par la résistance des objets matériels existant hors de nous.

« J'ai levé le bras1, » c'est aussi, avant la synthétopsie dont nous parlions tout à l'heure, un seul tout composé : de la conscience ou autopsie de l'effort, de la sensation ou intuition, de la contraction musculaire dans le bras, de la vue de son déplacement, etc., et du rapport de causalité perçu entre l'effort et l'intuition musculaire ethypotbétisée, entre cette intuition ou sensation et le déplacement extérieur du bras. Tous ces éléments sont distincts, sans quoi on ne pourrait pas dire : « J'ai levé le bras; » mais ils sont coordonnés en un groupe, dont ils ne peuvent être abstraits que par un acte synthétoptique.

Je ne sais si vous concevrez tout cet amas indigeste que j'ai écrit, à diverses reprises, avec une rage de dents.

Venez, venez donc à Paris avant que j'en parte pour ma tournée, sans quoi je ne pourrai connaître votre manuscrit ni vous faire aucune observation avant l'impression.

Quant à l'état de mon âme, il est à peu près le même, mais moins insupportable: j'ai éprouvé quelque satisfaction à des recherches de psychologie et de mathématiques; mais le fond de mon existence n'a pas changé 2.

1 Quand je lève le bras, j'éprouve dans ce bras une sensation d'un genre particulier, la sensation musculaire,'qui,' à la différence des autres sensations n'est point produite par des sensations extérieures, mais par l'effort que j'ai la conscience d'avoir produit. C'est cet effet dont j'ai conscience comme produisant la sensation musculaire qui me donne le sentiment de ma personnalité, se manifestant à elle-même dans l'effort qu'elle déploie- C'est le rapport de cet effet produit par moi, et dont j'ai la conscience qui me donne l'idée de la causalité, c'est-à-dire d'un rapport de cause à etfet, qui ne peut venir du dehors; car au dehors il n'y a que des phénomènes qui se succèdent et non qui se produisent les uns les autres, avant que j'aie transporté au dehors et établi entre les phénomènes extérieurs ce rapport de cause à effet, aperçu d'abord dans ma conscience, entre l'effort que je produis et ia sensation musculaire qui en résulte.

2 Ce passage peut servir à dater approximativement cette lettre. Il semble qu'elle répond aune époque où M. Ampère, répétiteur d'analyse à l'Ecole polytechnique depuis vendémiaire 1805, était encore dans la douleur profonde que lui avait causée, deux ans auparavant, la mort de sa femme. [5ote de l'éditeur.)

Adieu, mon cher ami, l'amitié que vous me témoignez est peut-être le plus grand consolateur de ma vie ; si vous étiez ici, je vousverrais sans cesse et nous élèverions enfin l'édifice de la science, dont nous avons reconnu les mêmes bases.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

A. Ampère.

11 novembre 1807.

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