DEUXIÈME SYSTÈME
Les causes modifiantes venant à cesser, le cerveau, en vertu des déterminations qu'il en a reçues, conserve ou reproduit des phénomènes analogues qui composent ce système, savoir :
1° Les images des intuitions , simples intuitions plus faibles, et différant des premières, comme la pensée du rouge de la sensation du rouge, sans réminiscence, ni attribution à un objet absent ; car il n'y a point d'idée de temps d'existence extérieure avant le moi.
2° Ces images reparaissent comme les intuitions qu'elles retracent. Cette sorte de coordination des images est un phénomène général et très-remarquable de notre mode d'existence. Sans lui, nous ne nous retracerions aucun groupe tel que nous l'avons reçu ; je le nomme commémoration, dénomination dont je vous ferai voir tout à l'heure la convenance, et qui n'est que le latin commemoratio.
3° L'image d'une intuition ou d'un groupe d'intuitions qui ont été accompagnées d'une affection agréable ou pénible, se trouve accompagnée d'un attrait ou répugnance
LETTRES A M. DE BIRA>\ — 1807.
qui nous porte vers elle ou nous en repousse, qui est à l'égard de l'affection ce que l'image elle-même est par rapport à l'intuition, une sorte de trace. Ce n'est encore ni désir, ni espérance, ni crainte, puisque l'avenir ni le passé n'existent pas encore. Je vous prie de choisir entre ces deux dénominations : tendance, inclination, et de me faire part de votre choix. Vous verrez bientôt que ce phénomène est aussi par rapport aux déterminations nommées désirs, craintes, espérances, ce que les images sont aux croyances par lesquelles nous les attribuons à tels ou tels êtres, et à telles ou telles époques.
4° Enfin le cerveau, se remettant dans un état analogue à celui où il était dans la réaction, après la cessation des causes qui ont déterminé cette réaction, donne naissance à ces mouvements, soit extérieurs, soit bornés à l'intérieur du cerveau, où la force hyper-organique prend part déplus en plus et finit par produire seule. Cet état précède le Moi ; mais c'est de peu d'instants, puisqu'il est l'occasion prochaine de sa naissance. C'est pour cela que je le retiens encore, dans le système dont nous parlons actuellement, et qu'il le termine, en annonçant, en quelque sorte, ceux qui vont le suivre, et qui tous supposent le Moi formé. C'est là l'effort proprement dit, spontané, qui ne cesse plus dans l'état de veille, et qui est l'objet continuel de l'aperception qui nous constitue Moi.
Voilà donc mon second système :
Image, commémoration, tendance, effort.
214 AMPERE LE PHYSICIEN.
Du 13 novembre 1807.
Je n'eus pas un moment hier. N'ayant point encore été à Auteuil depuis mon retour à Paris, et voyant que ma tante allait un peu mieux, j'y suis allé ce matin ; je suis resté une heure et demie avec M. de Tracy, qui est bien triste de la maladie à peu près désespérée de madame de La Fayette, la mère, et de l'état alarmant de Cabanis1, qui conserve bien sa tête, mais paraît toujours très-fatigué de la moinde application; on craint de nouveaux accidents, il est à une douzaine de lieues de Paris, près de Meulan. La famille de Tracy est d'ailleurs en bonne santé ; il m'a beaucoup parlé de vous. J'ai fait votre commission pour lui; il m'a chargé de lui écrire ce que je pourrais savoir de l'époque où le prix pour lequel vous avez concouru à Berlin sera décerné2. M. de Gérando m'a dit aujourd'hui qu'il ne l'était point encore, et qu'on ne savait point quand il le serait ; je lui ferai part de cette réponse ; car il me paraît y prendre un vif intérêt. M. de Gérando m'a aussi beaucoup parlé de vous; il est désolé que ses occupations, dont il est véritablement accablé, ne lui aient pas laissé un moment pour vous écrire; il m'a chargé de ses excuses, et des témoignages de sa vive et tendre amitié pour vous. Il m'a donné, en même temps, un petit travail extrêmement pressé relatif au compte qu'il doit rendre pour l'Institut des progrès de la philosophie depuis 1789. Je ne sais quand je pourrai finir cette lettre.
1 Cabanis est mort le 5 mai 1808 à l'âge de cinquante-deux ans. Celte jettre doit donc être bien datée de 1807. {Note de l'éditeur.)
2 Ce prix a été décerné en 1807, et M. de Biran eut l'accessit. Voir M. Cousin, page vin de la préface aux Nouvelles Considérations sur les rapports du physique et du moral. [Note de l'éditeur.)
Du 14 novembre
Mon cher ami, je me décide à remettre la fin pour un» autre jour. Ma tante a eu une crise affreuse cette nuit; maman est tremblante et désolée; cependant le médecin juge cet accident très-favorable; l'accès a été suivi d'une rémission presque complète. Je n'ai pas même le temps de penser au travail que m'a donné notre ami ; vous n'auriez de mes nouvelles que huit jours peut-être olus tard, et j'ai tant d'envie d'avoir des vôtres! Ecrivez-moi, je vous en conjure, le plus tôt que vous pourrez. Dès que j'aurai le temps, je vous enverrai le reste de ma classification.
Je vous embrasse mille fois de toute mon âme. Adieu,, mon ami.
A. Ampère.
Rue Cassette, 22, en face de la rue Mézïèrcs.
P. S. J'oubliais de vous observer que, si vous trouvez que j'admets trop de phénomènes avant le Moi, il y a une raison qui y porte puissamment. Pour pouvoir n'en point admettre dans les bêtes, il faut bien en rendre indépendants les phénomènes sans lesquels leurs actions seraient tout à fait inexplicables. D'ailleurs, tous les phénomènes de ces deux premiers systèmes ne présentent rien de trop relevé pour n'être pas attribuables à la simple sensibilité.
216 AMPERE LE PHYSICIEN.