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QUESTIONS SUR LE MOI

1° Y a-t-il ou n'y a-t-il pas dans l'idée d'une substance un élément de plus que dans celle d'une cause durant indéfiniment, avant, pendant et après l'effet qu'elle produit, douée d'une manière permanente de la faculté de le produire transitoirement, etc.; en un mot, un élément qui ne se trouve pas parmi ceux que l'observation intérieure nous révèle à l'égard du moi phénoménique ?

2° Les sensations sont-elles données hors du moi, comme des choses phénoméniques, objets de son attention et non comme des attributs de ce Moi, indépendamment de toute idée des causes extérieures de ces sensations?

5° Si ce fait de conscience est reconnu pour vrai, ne s'en suit-il pas nécessairement, ou que les sensations sont des choses hors de l'âme, comme le dit Malebranche, si le Moi est toute l'âme s'apercevant elle-même, conformément à l'opinion de M. de Gérando, ou que le Moi n'est qu'un des attributs, une des modifications de l'âme?

4° Les expériences par lesquelles on prouve l'action de l'âme sur le cerveau laissent-elles lieu à quelque objection? Ou sont- elles entièrement concluantes?

5° Cette action est-elle accompagnée dans la conscience d'un sentiment particulier, toujours le même, et qui ne peut cesser que par le sommeil ou le délire?

6° Ce sentiment est-il autre chose que le Moi luimême?

7° A mesure que le mouvement produit dans le cerveau par cette action de l'âme, se propage jusqu'à un muscle et le fait contracter, la sensation qui résulte de cette contraction n'est-elle pas hors du Moi comme toutes les autres, mais cependant liée intimement avec lui par la relation de causalité, en sorte que le sentiment permanent et toujours le même dont nous venons de parler, est la cause, et les diverses sensations musculaires produites transitoirement, les effets de cette cause?

8° Les preuves par lesquelles on démontre la diversité de ces sensations musculaires, tandis que le Moi reste le même, sont-elles irréfragables?

9° Pour se borner à ce qui se passe dans la conscience, pendant que tout ce que nous venons de décrire a lieu, estil vrai, de vérité intime, que le phénomène de l'effort se compose de deux termes : l'un permanent et toujours le même, l'autre transitoire et variable, existant à la vérité et nécessairement ensemble, mais distincts, hors l'un de l'autre, et dont le second est perçu immédiatement comme produit par le premier?

10° Peut-on admettre deux siibstratum, l'un pour le Moi avec ses volontés, etc.; l'autre pour les sensations, affections, etc.?

Mon cher ami,

Je n'ai point reçu de vos nouvelles depuis la lettre où je vous annonçais le cours, moitié mathématique, moitié métaphysique, que je me proposais de faire à l'Athénée de Paris, et où je vous envoyais le programme de ce cours. J'en ai déjà fait cinq leçons, dont la dernière a roulé uniquement sur la psychologie, c'est-à-dire, suivant la définition que j'en ai donnée, sur la science où l'on se propose d'examiner et de classer les phénomènes que présente l'intelligence humaine, comme le naturaliste se propose d'examiner et de classer les objets extérieurs.

Voici le précis de cette leçon , sur lequel je vous prie de me dire votre avis , quoique je sache bien qu'il ne sera point conforme en tous points à votre manière de voir, surtout relativement aux dénominations que j'emploie. La plupart semblent souvent peu convenables pour désigner exactement ce que je leur fais signifier; mais comme le grand nombre de ces phénomènes exige une méthode de classification complète et précise, où Ton puisse assigner le caractère distinctif de chaque genre et de chaque espèce de phénomènes, et une langue où chacun d'eux soit représenté par une dénomination particulière, on est entre ces deux écueils, d'inventer des mots nouveaux auxquels personne ne pourrait s'accoutumer, ou de tâcher de profiter, le moins mal qu'il est possible, des mots déjà usités. En

prenant ce dernier parti, le seul qu'on puisse adopter si Ton veut être entendu, il faut bien se résoudre à modifier un peu le sens ordinaire des mots.

L'homme agit et connaît. De là, deux classes de phénomènes, ceux qu'il présente comme être agissant, et ceux qu'il offre comme connaissant. Ces deux classes de phénomènes ne se développent que Tune par l'autre. Comment agirait-on sans connaître? Et quelles seraient les connaissances dans un être qui ne réagirait point sur les impressions qu'il recevrait?

C'est, précisément parce que ces deux classes de phénomènes dépendent mutuellement l'une de l'autre et ne peuvent se développer que simultanément, qu'il me paraît impossible, sans cette première distinction, d'embrasser, dans une classification conforme à la nature, les phénomènes que nous observons dans l'être qu'elles nous offrent sous deux points de vue si différents.

Je vous prie de relire, sur ce sujet, un excellent passage de M. de Tracy, pages 9 et 10 de sa Logique.

On ne saurait concevoir qu'un être pût commencer à agir si tout lui était indifférent. Le premier point de vue offre donc deux ordres de phénomènes : 1° Ce qui constitue en lui attrait ou répugnance pour quelque chose que ce soit; je nommerai en général Déterminations les phénomènes de cet ordre; 2° Toutes les actions, c'est-à-dire toutes les modifications qu'il produit lui-même dans ses manières d'être, indépendamment du changement des circonstances où il se trouve. Ce qu'on nomme attention est une action, d'après cette définition, soit qu'elle se borne à modifier l'état du système nerveux, soit qu'elle change, par des mouvements imprimés aux organes sensitifs, l'état où se trouvent ces organes.

Sous le second point de vue, l'homme présente : 1° Des idées, mot que je définirai comme M. de Gérando dans l'ouvrage couronné par l'Académie de Berlin, page 109 : ce que nous apercevons, ce que nous voyons, ce que nous connaissons, ce que nous savons; en un mot cet ordre de phénomènes comprend toutes les idées que la présence des objets nous donne de ces objets. Il a restreint, à la vérité, l'emploi de ce mot aux souvenirs, images, etc., que nous conservons en l'absence de ces objets; mais il y était forcé par la question même proposée par l'Institut, qui eût été absurde sans cela.

Loke et Condillac ont souvent donné la même généralité au mot Idées.

2° Des coordinations entre ces idées, par lesquelles elles se réunissent pour former ces groupes qu'on nomme idées complexes.

Voilà les quatre ordres de phénomènes auxquels j'ai cru devoir rapporter tous ceux que présente l'homme considéré psychologiquement : Déterminations, actions, idées, coordinations. Il me reste à vous faire voir, en les subdivisant en genres et en espèces, qu'il n'en est, en effet, aucun qui n'y soit compris.

Ils correspondent à la division des diverses applications de la psychologie en quatre sciences : la morale, qui étudie nos déterminations et rectifie celles qui doivent l'être ; l'économie, qui nous enseigne à diriger nos actions de la manière la plus convenable, vers le but que nous nous proposons; l'idéologie, où nous examinons nos idées et la manière dont nous les acquérons; la logique, qui s'occupe des moyens de rendre les diverses coordinations de ces idées conformes à la vérité.

Pour subdiviser ces quatre ordres en genres, j'appellerai

les déterminations Affections, tant qu'elles rendent heureux ou malheureux l'être qui les présente: ainsi, le plaisir, la douleur, le regret, la joie, le désir, l'impatience d'un événement désiré, la colère, l'admiration, la crainte, l'espérance, etc., seront des affections. J'aurai soin de distinguer par des épithètes les diverses espèces d'affections.

Il y a deux cas où nos déterminations cessent de nous rendre heureux ou malheureux : lorsqu'elles se rapportent à une chose qui ne dépend que de nous, ou à une conception à la réalité de laquelle nous ne pensons point; dans le premier cas, ce sont des volontés; dans le second, je les nommerai des inclinations.

La preuve que nous avons encore attrait ou répugnance pour les choses mêmes que nous regardons comme impossibles, c'est que, si nous venions à changer d'opinion à cet égard, nons serions sur le champ agités de désirs ou de crainte. De même quand nous avons l'idée abstraite d'une mauvaise action ou d'une action héroïque, nous avons de la répugnance pour la première et de l'attrait pour la seconde, puisque, dès que nous leur attribuons l'existence, nous souffrons ou nous jouissons ; ce qui n'a pas lieu, lorsque nous y pensons d'une manière purement abstraite. Cela vous fait assez comprendre ce que j'entends par inclinations.

Nos actions présentent une différence bien essentielle, suivant qu'elles sont déterminées immédiatement par nos affections, sans que nous pensions aies faire ou que nous les voulions. Telles sont celles qu'on nomme instinctives, et les contractions musculaires, la pâleur, etc., qui décèlent souvent malgré nous ces affections. Parfois, nous ne les faisons qu'avec la connaissance de ce qui en résultera. Faute de mots français pour exprimer cette différence, je n'ai

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employé que le nom générique Actions pour les diverses espèces de phénomènes qui appartiennent à cet ordre, en joignant seulement l'épithète de Spontanée aux actions déterminées immédiatement par nos affections, et me servant du seul mot Action, pour les vraies actions accompagnées de la connaissance de ce qu'on fait et de ce qui en résultera. Je distingue trois genres de coordinations. Les unes ne dépendent nullement de nous ; elles constituent pour nous des vérités, des faits, où en changeant seulement l'ordre des idées qu'elles associent, il en résulterait des faussetés. Ces sortes de coordinations sont des jugements. Nous coordonnons à volonté les idées que nous avons des actions que nous nous proposons de faire ; ce sont là des coordinations faites d'avance que je nomme préordinations. Nous coordonnons également à volonté les idées auxquelles nous n'attribuons aucune existence ; ces coordinations prendront le nom de combinaisons. Ainsi l'ordre des couleurs, du spectre coloré, rouge, orangé, etc., est pour moi un jugement; mais lorsque je combine différents moyens d'atteindre un but que je me propose, ou lorsque je combine de pures conceptions en m'abandonnant à mes rêveries, je ne fais que des combinaisons.

Vous voyez, mon cher ami, que ma définition du jugement diffère beaucoup des définitions ordinaires. Voici mes raisons :

1° On a dit que le jugement résultait de la comparaison de deux idées, mais M. de Gérando a fait voir1 qu'il y avait des jugements sans comparaison, par simple association, c'est-à-dire précisément par ce que je nomme coordination. De plus, la comparaison est une action consistant dans une

1 Des Signes et de l'Art de penser, t. I.

double attention pour découvrir un rapport; dès qu'on le découvre, ce rapport est une perception, et il n'y a jugement que parce que cette idée de rapport aperçue s'associe à l'un des termes ou à tous deux, comme une autre perception s'associerait de même, d'après les lois de notre nature. Ainsi, qu'en comparant le cuivre au fer j'aperçoive ce rapport, qu'il est plus lourd, cette idée d'être plus lourd grossit le groupe de l'idée complexe des propriétés du cuivre, comme l'idée de l'odeur particulière de ce métal grossit le même groupe, quand je viens à m'en apercevoir. Il y a également dans ces deux cas une nouvelle idée perçue, et une coordination de cette idée, qui constitue un jugement. Dans les deux cas, ces deux actes sont inséparables, d'après les lois et l'état actuel de notre organisation.

2° On a dit que le jugement consistait à voir dans une idée complexe une des idées partielles dont elle était composée ; je dis que le jugement consiste à ce qu'elle y soit; si on ne l'y voyait pas, elle n'y serait pas explicitement; elle n'y serait pas du tout ; car il n'y a réellement dans l'idée complexe que j'ai actuellement que ce que j'y vois actuellement.

Cette définition serait donc à peu près la même que la mienne, si l'on ne parlait que de coordinations qui ne dépendent pas de nous, les seules que j'appelle jugements; car dès qu'elles dépendent de nous, il en est tout autrement. Ainsi, quand j'imagine un palais pavé de diamants, soutenu par des colonnes de cristal, je vois l'idée de ces colonnes dans l'idée complexe de tout le palais ; mais ce n'est pas là un jugement, puisque ce n'est pas une vérité, un fait, et que je puis y substituer alternativement des colonnes de rubis, de saphir, sans qu'il en résulte une fausseté.

La subdivision des idées tient à une autre considération ;

celle des sortes d'existence qu'elles nous présentent ; bien entendu que nous n'acquérons l'idée de ces diverses sortes d'existence, et même de l'existence en général, qu'en cpmparant des groupes d'idées qui en étaient revêtus, par opposition à des groupes qui ne nous offraient pas la même sorte d'existence.

Il s'ensuit qu'il faut admettre comme fait primitif que tantôt nos idées s'offrent à nous comme nous donnant la connaissance du présent, qui se trouve dans la sphère de notre sensibilité actuelle, tantôt la connaissance de notre sensibilité passée, tantôt celle de l'avenir qui ne dépend que de notre volonté, tantôt l'image de ce qui existe au delà de ce passé, de ce présent, de cet avenir, qui sont en quelque sorte à nous. C'est par là que nous franchissons en quelque sorte aussi les limites de notre être, pour nous emparer du reste de l'univers. Tantôt enfin, nos idées nous donnent la pure conception d'un avenir intellectuel, auquel nous n'attribuons aucune existence hors de notre pensée.

Dans le premier cas, nous nous trouvons dans les circonstances propres à acquérir l'idée; et tant que durent ces circonstances, je la nomme perception. À moins d'admettre la chimère des idées implicitement innées1, il faut reconnaître que nous n'avons aucune idée qui n'ait été perception, c'est-à-dire que nous n'ayons reçue dans des circonstances propres à ce que nous puissions l'acquérir. Tant que

1 Je dis implicitement innées, parce que quelques auteurs, Leibniz entre autres, si je ne me trompe, appellent idées innées la simple propension ou disposition à acquérir telles ou telles idées. Ce n'est plus alors telles ou telles idées; ce n'est plus alors une fausseté manifeste, mais une hypothèse qui, bien analysée, ne signifie rien; car on ne peut contester cette disposition, non plus que la propriété qu'a l'oxygène de se combiner avec certains corps avant qu'il ne les ait rencontrés. Mais que tirer de cette considération?

durent ces circonstances où nous pourrions l'acquérir, si nous ne l'avions déjà, elle se nommera ainsi. Ces circonstances sont, pour les idées, des impressions faites sur nos organes extérieurs ou internes, la présence de la cause de l'impression, comme l'admission dans l'œil de certains rayons pour la perception du rouge. Pour nos idées de rapports, c'est la présence simultanée à l'entendement des idées entre lesquelles nous pouvons apercevoir ces rapports. Ainsi, tant que nous avons présente la démonstration de l'égalité du carré de l'hypoténuse et de la somme des carrés des deux côtés, ce rapport d'égalité est une perception. 11 n'est plus qu'un souvenir, espèce particulière de représentation, quand je me rappelle avoir compris cette démonstration, sans qu'elle me soit encore présente; il n'est plus qu'une conception, quand je me lais l'idée d'un homme grand comme les tours de Notre-Dame, idée que je ne peux me former que par la présence de deux choses réellement égales ou du moins crues telles, ce qui m'adonne l'idée du rapport d'égalité, et que j'en fais une combinaison arbitraire avec celle que j'ai d'un homme et de la hauteur de ces tours.

Après que les circonstances propres à ce que nous ayons la perception d'une idée n'existent plus, elle n'est pas anéantie pour cela. Des causes capables delà réveiller, sans pouvoir en aucune sorte nous la donner, en occasionnent le réveil ; elle est alors accompagnée d'une conscience que nous l'avons éprouvée, et elle prend en conséquence le nom de souvenir. On a dit que, dans le souvenir, il y avait l'image de ce que nous avions éprouvé, jointe au jugement que nous l'avions éprouvé. Je rejette absolument cette manière de voir, qui supposerait que nos idées se présentaient d'abord à nous comme de pures conceptions, tandis

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que leur première forme, dès qu'elles ne sont plus perceptions, est d'être souvenirs, et de passer ensuite par d'autres formes dont je vais parler, sous les noms d'actions et de représentations, longtemps avant qu'elles puissent s'offrir à nous comme desimpies conceptions. Je crois même pouvoir prouver, comme vous le verrez tout à l'heure, que les signes du langage et la communication de pensée qu'il établit entre nous et les autres hommes, peuvent seuls donner naissance à ce dernier phénomène.

D'ailleurs, si les traces de nos perceptions se réveillaient en nous sans cette conscience que nous les avons éprouvées, comment pourrions-nous même le soupçonner? N'ayant nulle autre connaissance du passé, nous ne pourrions savoir que nous avons déjà existé. Nous aurions une idée actuelle, voilà tout. Dira-t-on que nous la comparerions avec la perception qui l'aurait précédée? Mais cette perception n'existant plus pour nous que dans l'image qui nous la retrace, ce serait dire que nous comparons cette image à elle-même ; ou plutôt ce serait ne rien dire du tout.

Je pense donc que ce que l'on a nommé acte de réminiscence est un sentiment inhérent au souvenir, qui en est une condition intégrante, et le constitue tel. Un souvenir est alors une modification particulière de l'être pensant, aussi différente de ce que je vais nommer options, représentations et conceptions, que de la perception, et que ces diverses sortes d'idées le sont entr'elles. Le souvenir nous rend le passé qui nous a appartenu ; l'option nous donne l'avenir qui dépend de nous ; j'appelle ainsi une idée qui s'offre à nous avec la conscience qu'il dépend de nous de la réaliser. Je vous indiquerai une autre fois comment j'explique la formation de telles idées, qu'il est d'au-

tant plus important de considérer que ce sont elles qui donnent naissance à la connaissance de notre propre puissance, et par conséquent à l'idée du moi.

L'option a pour caractère distinctif ce sentiment qu'il dépend de nous de faire ou de ne pas faire ce qu'elle représente, de même que le souvenir est caraclérisé par le sentiment que nous l'avons éprouvé. Le psychologiste doit examiner ces formes de nos idées, et comment elles les acquièrent ; mais il doit d'abord les considérer comme des faits. C'est un fait incontestable que les idées de ce que je peux sont accompagnées en moi de cette conscience de puissance qui leur est inhérente, aussi invinciblement qu'un souvenir est accompagné de la conscience que j'ai éprouvé ce qu'il retrace à ma pensée. La représentation est une quatrième forme sous laquelle s'offrent nos idées, comme nous représentant quelque chose d'existant indépendamment de nous, hors des limites de notre sensibilité actuelle ou passée. Je regarde encore le caractère propre à cette sorte d'idées comme une sorte de sentiment que la chose existe. Ce sentiment n'est pas un jugement; c'est souvent la suite d'un jugement. Ainsi, Copernic a transformé, dans son esprit, en représentation, le mouvement de la terre autour du soleil, par un jugement né de l'association aux termes comparés, des rapports par lesquels il a vu que ce mouvement produirait, s'il existait, les apparences de rétrogradation qu'offrent les planètes et qu'il voulait expliquer. Mais, ce jugement une fois porté, cette pensée que la terre tourne autour du soleil continuait pour lui d'être une représentation. Maintenant, je crois devoir d'autant plus distinguer cet effet du jugement, la propriété représentative de ce qu'on pense, du jugement lui-même, qu'elle a lieu dans l'enfant, avant qu'elle puisse être fondée sur un

jugement. Il commence à concevoir tout ce qu'il conçoit eomme existant, c'est-à-dire que toutes ses pensées sont accompagnées de ce sentiment que ce qu'il pense existe, que ce sont des représentations. Pour avoir la notion ou la croyance explicite d'existence, il faut avoir celle de son existence et de la simple possibilité ; il faut connaîlre le vrai ; il faut avoir la conception de ce qui est vrai ou faux. 11 arrive une époque à laquelle il découvre qu'une pensée peut n'avoir point de réalité. Je crois que cela vient de l'usage du langage qui lui fait concevoir ce que d'autres croient, lorsqu'il fait le contraire. De là, une cinquième sorte d'idées que j'appelle conception, et qui le portent au delà de tout ce qui existe, comme les représentations l'ont porté au delà du domaine de sa propre sensibilité et de son activité.

Cette distinction des cinq formes des idées est d'autant plus remarquable qu'elle fait changer de nature à tous les autres phénomènes. Ainsi, avec une perception, la détermination est plaisir ou douleur, affection immédiate. L'action déterminée par cette sorte d'affection est l'action spontanée immédiate ; la coordination déterminée entre la perception et d'autres perceptions simultanées, ou même d'autres idées quelconques, est le jugement immédiat. Quatre phénomènes composent un premier système, le système immédiat. Nous allons reconnaître successivement quatre autres systèmes.

Je voudrais pouvoir vous écrire tout ce que j'ai dit sur ce phénomène si remarquable de notre faculté d'apercevoir que les mêmes circonstances qui nous procurent des perceptions, en déterminent la coordination à l'instant où nous les avons. ^!ais celte lettre n'est déjà que trop longue; je me hâte de la finir.

LETTRES A M. MAIXE DE BIRAK. — 1807. 2'A

Les souvenirs sont aussi accompagnés d'affections. Ces affections déterminent aussi des actions spontanées, parmi lesquelles est celle qui produit le rappel des idées par les signes, rappel sur lequel je me suis l'ait une théorie particulière, dont je suis plus content peut-être qu'elle ne le mérite, mais que je ne puis vous expliquer ici. Les souvenirs se retracent coordonnés comme les perceptions qu'ils retracent ; ces coordinations sont une nouvelle sorte de jugements.

La même théorie m'a rendu raison de la manière dont l'homme découvre sa propre puissance. Cette découverte lui offre certaines idées comme pouvant être réalisées ou non à son choix; ce sont des options. Les déterminations qui les accompagnent cessent d'être des affections et deviennent des volontés ; les actions faites alors avec la connaissance de ce qui en résultera, cessent d'être spontanées et deviennent volontaires. Enfin, les coordinations ne sont plus des jugements, et deviennent ce que j'ai nommé préordinations.

C'est par ce système que nous acquérons et notre Moi et l'idée de cause. C'est celle-ci qui étend notre pensée au delà des limites qui semblaient d'abord devoir la circonscrire ; car je ne conçois pas qu'on pense à rien hors de ces limites, si ce n'est comme cause de ce qui y est déjà : nos perceptions et nos souvenirs, ou comme autres effets de ces causes. Ici se présentent les idées que j'ai nommées représentations et une foule de nouvelles affections : d'abord, celles qui se rapportent à la partie de notre avenir qui ne dépend pas de nous, les désirs, craintes, espérances, etc.; puis, celles qui viennent de la connaissance que nous donnent nos représentations qu'il y a d'autres êtres ; de là, toutes les affections sympathiques.

AMPERE LE PHYSICIEN.

Ces affections produisent encore des actions spontanées et des coordinations entre les représentations, qui sont une nouvelle espèce de jugements. Ce sont des affeclions, actions spontanées et jugements de croyance.

Enfin, la connaissance qu'il existe d'autres êtres, et le langage qui'nous rend participants à leurs pensées, nous conduisent à concevoir des choses comme n'existant pas. Alors nos déterminations deviennent des inclinations ; nos actions se réduisent à ces actions intellectuelles par lesquelles nous combinons nos pensées dépouillées de réalité ; les idées prennent le nom de conceptions, et nos coordinations ne sont plus que des combinaisons.

De tout cela, résulte le tableau suivant où sont réunis ces phénomènes.

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