SUR LES SENSATIONS
Avant l'apparition du Moi (subjectif), il n'y a que des sensations qui se composent de phénomènes ; affection (plaisir
236 AMPERE LE PHYSICIEN.
ou douleur), intuition (partie représentative de la sensation, couleur, son, etc.), et contuition 1. Ce sont là tout autant de phénomènes qui peuvent entrer unis ou séparés dans le fait de sensation.
Toutes les modifications produites par les impressions sur les organes, avant et indépendamment de l'autopsie, sont au fond de la même nature ; mais elles présentent une suite de différences successives suivant qu'elles sont plus ou moins affectives. Je ne crois pas qu'il faille regarder l'affection et l'intuition comme deux phénomènes liés par la nature de l'organe, ou comme vous dites si bien : in concreto, en sorte que je regarderais ce qu'on nomme sensation comme étant en général la réunion des trois phénomènes : affection, intuition, contuition; ou de deux de ces phénomènes, ou même, quoique rarement, d'un seul.
D'abord, il est bien évident que le plus grand nombre de nos sensations sont dans ce cas.
Les premières sensations sont plus affectives que les autres, c'est-à-dire plus mêlées de l'impression de plaisir et de douleur.
Secondement, les sensations visuelles ou tactiles, qui semblent les moins affectives, le sont certainement beaucoup, avant que l'habitude les ait émoussées. Voyez comme les enfants suivent la lumière; comme les couleurs semblent les charmer ou les repousser ; comme certaines couleurs déplaisent même aux animaux, qu'elles vont jusqu'à mettre en fureur. Et à l'égard des sensations tactiles, qui peut douter de celles des enfants, dont la peau est si délicate?
1 Le mot Contuition est pris ail'eurs pour une aperception de rapport, à une époque beaucoup plus avancée du développement intellectuel. Ne pas confondre ces deux emplois du même mot.
5° S'il n'y a que les sensations dont l'habitude a flétri partie affective, qui soient représentatives, il n'y a de purement affectives que celles dont la vivacité de l'affection couvre el dérobe la partie représentative ; et, à mesure que l'habitude en affaiblit l'affection, elles se rapprochent des sensations plus représentatives. C'est ainsi qu'un aveugle, placé dans la boutique d'un pharmacien, parviendrait à reconnaître aussi sûrement les médicaments à l'odeur, que nous à la couleur.
Ce fait est une preuve sans réplique qu'il y a dans les odeurs une partie intuitive , si vous faites attention qu'on ne peut reconnaître une sensation qu'en la comparant à l'image d'une sensation antérieure, et qu'il n'y a que la partie intuitive d'une sensation qui puisse laisser une image. Il y a d'ailleurs, dans certaines maladies causées par des dérangements des organes internes, des affections qui sont absolument privées d'intuition, et qui nous montrent qu'alors, il est non-seulement impossible de les reconnaître, mais même de savoir qu'on les a quand on les a, comme un mélancolique, persuadé que sa tristesse vient des contrariétés qu'il éprouve , tandis qu'elle vient d'une affection sans intuition qui, par là, se dérobe entièrement à sa connaissance l.
1 Toute cette analyse de la partie représentative et de la partie affective de nos sensations me semble pleine de finesse et d'originalité.