‹ Philosophie des deux AmpèreChapitre 29 sur 56 · FRAGMENTS D'UNE LETTRE A M. MAINE DE BIRAN · texte numérisé non relu

FRAGMENTS D'UNE LETTRE A M. MAINE DE BIRAN

Le nouvel élément introduit dans la formation des idées peut être indépendant de la nature des modifications, et dépendre seulement de leur mode de coordination. Ainsi, en voyant une suite de points, on voit, outre tout ce que chacun offrirait s'ils étaient vus séparément, s'ils sont dans une même direction, ou si cette direction varie, quel en est le nombre, etc. Pour s'apercevoir de ces circonstances dépendantes seulement et uniquement du mode de coordination, il ne faut plus rapprocher les éléments, les comparer, mais au contraire les voir simplement ensemble dans Tordre où ils sont. Ce n'est plus une comparaison dans Je

1 Ce ne fut qu'en 1812 que, M. Maine de Biran vint se fixer définitivement à Paris. [Note de l'éditeur.)

sens usuel de ce mot. Et n'est-ce pas là ce qu'on doit nommer Contuition? Vous savez que je l'appelais autrefois Intuition; mais ce nom, dont vous ne voulez pas dans ce sens, en a déjà tant reçu de divers auteurs, que c'est un mot à rejeter d'une langue psychologique précise 1. Si les comparaisons laissent après elles des idées ; les contuitions laisseront des notions; ainsi je dirai la notion et non pas l'idée de la rectitude d'une ligne ; la notion du nombre 5 ou 7, par exemple; la notion de la somme, de la différence, etc.

En voyant, dans la contuition de la ligne2 droite, cette autre contuition qu'elle est la plus courte, on a une liaison nécessaire entre ces deux contuitions, par laquelle l'une entraîne l'autre. Je l'appelle dans mon tableau : déduction immédiate. Je la nommais jugement catégorique dans le tableau que vous avez emporté. Cela ne signifiait pas grand'chose, et vous l'avez blâmé avec raison.

Une suite de déductions immédiates forme la déduction progressive, que je nommais déduction directe dans le tableau que vous avez emporté ; cela ne valait rien. Quand on raisonne sur une hypothèse sans y croire, on fait de ces déductions. Quand l'accord des résultats déduits avec les faits observés convainc à force de probabilité, il y a assentiment. L'assentiment laisse une opinion ; l'opinion diffère de la croyance, parce qu'il y a des motifs raisonnes de penser ainsi.

J'ai mis, derrière le tableau que je vous envoie, une courte explication, ou un exemple particulier, de chaque phénomène générateur. Ces exemples sont pris au hasard entre

1 Les comparaisons laissent après elles des Idées ; les contuitions laissent après elles des Notions.

2 De la vue du rapport nécessaire qui lie deux contuitions naît la déduction immédiate.

mille; il faudra que vous en imaginiez vingt autres, tous différant pour chaque phénomène.

Il me restait à vous parler de la manière dont je conçois l'autopsie1 formant un groupe avec les autres modifications, et distincte au milieu d'elles, comme le vert au milieu des autres couleurs, sans être encore séparée et isolée comme elle l'est dans le philosophe. Je vois par votre lettre que vous répondez à une autre hypothèse qui n'est nullement la mienne ; je ne pourrais examiner cette question sans retarder encore cette lettre ; aussi je la réserve pour la suivante. J'ai remis votre reconnaissance à M. Aubiet ; rien d'ailleurs de nouveau.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de toute mon âme.

Les rapports 2 qui tiennent aux ressemblances des phénomènes peuvent varier par des changements dans leur organisation; c'est le cas des idées générales proprement dites, mais non des idées de relation, celle de nombre par exemple, qu'il faut ou ne point avoir du tout, ou avoir telles qu'elles sont essentiellement et indépendamment de la nature des modifications entre lesquelles ces relations existent. Je le répète : c'est à cause de cela qu'il n'est pas absurde de supposer qu'elles existent entre les noumènes.

Cela m'étonne toujours de plus en plus que cette différence si essentielle, si évidente, vous paraisse délicate. Qui est-ce qui ne voit pas que cinq modifications, quelles

1 L'autopsie (vue du moi) forme un groupe avec les autres modifications de l'âme (sensations, intuitions, images) ; elle en est distincte, mais d'abord pas séparée. C'est l'analyse philosophique qui la sépare de cet ensemble de phénomènes dont elle l'ait partie, pour la considérer isolément.

2 Idées générales et vue des rapports qui existent entre les êtres, rapports aperçus d'abord entre les phénomènes.

qu'elles soient, donnent une même et identique idée de ce nombre, tandis que, suivant leurs diverses natures, elles fournissent des idées générales différentes ?

Vous concevez donc que les idées de rapports qui dépendent de la nature des termes comparés ne peuvent être regardées comme pouvant exister entre les noumènes, dont la nature nous est inconnue, sans une absurdité manifeste, évidente, tandis que les relations qui restent identiquement les mêmes, quelle que soit la nature des termes comparés, les nombres par exemple, peuvent sans absurdité être supposés exister entre le noumènes. En quoi, par exemple, est-il absurde de supposer des noumènes au nombre de cinq, en eux-mêmes et indépendamment de nous? Et quoique l'idée d'être sonore, par exemple, soit une idée très-générale, n'est-il pas évidemment absurde de supposer qu'il y a des sons dans les corps en eux-mêmes et indépendamment de nous, puisqu'un son * est une sorte de sensation qui ne peut exister que dans l'être sentant, et non dans l'être qui est la cause du son?

La cause du son, ce n'est pas le son; cela n'y ressemble en rien. Au contraire, on ne peut pas dire qu'il y ait dans la main, considérée comme un être simple et indivisible, une cause inconnue qui nous modifie en cinq; il est infiniment probable que les cinq doigts sont cinq noumènes différents. Donc les idées de nombre peuvent s'affirmer des noumènes en eux-mêmes et indépendamment de nous.

Je répète toujours les mêmes choses % parce que des notions si évidentes ne peuvent se faire comprendre qu'en les répétant.

1 Le son est en nous ; la cause du son, hors de nous.

2 Les rapports aperçus entre les phénomènes existent probablement entre les substances.

252 AMPERE LE PHYSICIEN.

Je viens à une troisième observation. Vous me rappelez cette bêtise de quelques idéologues, que les sensations sont des comparaisons. Comment m'avez-vous soupçonné d'une telle sottise1? Quand je mets ma main très-froide dans une eau de température ordinaire, et qu'elle me fait éprouver une impression de grande chaleur, j'ai une sensation de cette chaleur, voilà tout, comme si, ma main étant à une température ordinaire, je l'avais mise dans de l'eau trèschaude. Qu'est-ce que cela fait à ce dont nous parlons? J'ai dit, et je le répète, que le rapport de ressemblance entre tous les rouges, rapport dont la perception laisse une trace qui est notre idée générale de rouge, est différent du rapport de ressemblance entre tous les jaunes, rapport dont la trace est notre idée générale de jaune.

Puisque ces deux idées générales de jaune et de rouge sont différentes l'une de l'autre, il s'ensuit que nos idées générales proprement dites dépendent de la nature de nos organes, tandis que celles des relations, par exemple des relations de nombre, n'en dépendent nullement.

Vous prétendez que celles des relations d'étendue dépendent de la nature des organes, parce que, sans le tact et la vue, nous n'aurions aucune idée de ce genre. Bien loin que cette objection fasse contre ce que j'avais dit, elle en résultait nécessairement; car j'avais dit que ces idées supposaient qu'on pût coordonner par juxtaposition ; et je vous ai expliqué mille fois pourquoi ces deux sens sont les seuls où cette sorteMe coordination fût possible2.

1 La sensation, qui est passive, ne peut être une comparaison ; la comparaison suppose l'emploi de notre activité.

2 La vue et le toucher sont les seuls, parmi nos sens, qui puissent nous donner l'idée de la juxtaposition et de la coordination des points de l'étendue sensible.

Ainsi, suivant que les sens peuvent ou non donner lieu à ce mode de coordination, on a, ou l'on n'a pas, les idées des relations d'étendue. Mais ces relations sont indépendantes de la nature particulière des impressions reçues par les organes, au sens que je donne à ce mot Indépendantes, dans tout ce que je vous écris ; car j'ai déjà observé qu'on les trouve identiquement les mêmes, soit par le tact, soit par la vue. En un mot, pour avoir l'idée d'une relation, il faut la percevoir entre des modifications de notre sensibilité, entre lesquelles cette relation existe. Une fois qu'on a ainsi acquis l'idée de cette relation, il faut examiner s'il reste dans cette idée quelque chose des modifications comparées ; c'est le cas des idées générales de rouge, de plaisir, etc., ou s'il n'y reste rien du tout de la nature particulière de ces modifications, comme il arrive pour les relations de formes,, de nombres, etc. Dans le premier cas, il est évidemment absurde d'attribuer le rapport observé tel que nous en avons l'idée, aux noumènes; on ne peut leur attribuer qu'une propriété inconnue, cause de ce rapport. Dans le second cas, au contraire, il n'y a nulle absurdité à leur attribuer la relation elle-même, telle que nous la concevons, par exemple, à supposer que le nombre de certains noumènes est 2, 3, 4, 5, j3tc. Seulement cette attribution est une hypothèse qu'il faut ensuite rendre extrêmement probable, en comparant ce qui en doit résulter avec ce que nous observons réellement.

Vous me dites que vous en êtes à concevoir comment j'ai dénaturé le sens des mots Subjectif et Objectif. C'est vous qui changez entièrement le sens que leur a donné Kant ; ce n'est pas le moi qu'il appelle sujet, c'est tout l'homme, tant son intelligence que ses organes. Pour prouver qu'il y a quelque chose de subjectif dans toutes

nos perceptions ou représentations, il prend le cas où voyant tout dans un miroir rouge nous jugerions tout

Vous jugerez vous-même à la vue du tableau que je joins à cette lettre, combien la réunion des deux premiers modes de coordination de chaque système sous une même dénomination, et la séparation du troisième, conservent mieux toutes les analogies, et combien les mots se rapprochent par là de leur signification ordinaire.

Vous trouverez dans ce nouveau tableau une opposition entre les deux mots Permutation et Combinaison. Je pense que vous trouvez comme moi que le premier n'exprime que le changement d'ordre, sans aucune idée de la cause de ce changement, tandis que Combinaison suppose un agent qui combine. Aussi, ce que j'appelle permutation se fait-il entre des images, le plus souvent spontanément, en prenant ce mot dans votre sens, tandis que ce que je nomme combinaison se fait activement et entre des idées.

Il me reste à vous expliquer que n'ayant plus besoin du mot Contuition pour désigner l'association organique des sensations visuelles et tactiles par juxtaposition, je pouvais, en cas d'une indispensable nécessité, employer ce mot tiré du latin, où il signifie regarder plusieurs choses avec une forte attention ; car, contuiius vient de contueri? contempler, surveiller, défendre contre les dangers, dans le sens figuré ; l'employer, dis-je, dans une signification toute nouvelle, et où il conserve l'idée d'activité qu'il a en latin. Faisons-nous d'abord une idée bien nette des phénomènes qu'il s'agit d'énumérer.

Dans mon ancien langage, je disais qu'il y avait percep-

tioa de rapport toutes les fois que deux ou plusieurs modifications étant présentes à la fois à l'entendement1, on apercevait, outre tout ce qui se trouve dans chacune d'elles, considérée séparément, un nouvel élément qui ne peut venir d'aucune d'elles tant qu'elle est seule, mais seulement de leur concours.

Or, cela arrive de deux manières :

1° Le nouvel élément est une ressemblance ou un contraste entre les modifications en question, et il dépend par conséquent de leur nature, comme en présence de deux nuances de rouge et d'une nuance de bleu, on perçoit entre les deux premières une ressemblance qu'elles n'ont pas avec la troisième. Dans ce das, pour apercevoir cette ressemblance, il faut en quelque sorte rapprocher, identifier jusqu'à un certain point, les deux choses entre lesquelles elles existent. C'est ce qu'exprime proprement le mot Comparaison ; cet acte par lequel on l'aperçoit laisse pour trace l'idée ; dans cet exemple, c'est l'idée du rouge, bien différente des images de divers rouges.

Observez que ce n'est pas une partie commune de ces diverses images, qui n'en ont point, comme traces de sensations simples avant la comparaison.

1 Ceci se rapporte à la théorie des rapports; mon père y distingue : 1° La comparaison par laquelle on constate une ressemblance ou un contraste entre deux modifications de l'âme ; la trace que laisse dans l'âme cette comparaison est une idée générale; par exemple, l'idée générale de rouge obtenue en comparant des nuances qui ont cela de commun d'être rouges ; 2° La contuition. par laquelle on découvre entre deux modifications de l'âme un rapport indépendant de la nature de ces modifications, et qui dépend seulement de leur mode de coordination; par exemple, en voyant une suite de points, on aperçoit s'ils sont dans une même direction, si cette direction varie, quel en est le nombre, etc.

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