MÉMOIRE SUR CETTE QUESTION
Comment doit-on décomposer la faculté de penser, et quelles sont les facultés élémentaires qu'on doit y reconnaître1 ?
La question proposée par l'Institut national ne se rapporte directement qu'aux facultés purement intellectuelles ; mais l'étroite liaison qui existe entre elles, et les affections, les désirs et toutes tes autres facultés morales de l'homme, ne me permettent pas de faire ici abstraction de ces dernières. Comment est-il arrivé qu'après les recherches continuées pendant tant de siècles, sur la nature de nos facultés intellectuelles et morales, la théorie en soit encore si impar-
1 Note de V éditeur. Cette question avait été proposée en l'an XI (1805) par la Classe des sciences morales et politiques. M. Ampère avait eu l'intenlion de concourir; son mémoire ne tut pas achevé en temps utile, et il ne paraît pas que jamais l'auteur ait songé à le compléter.
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faite? La réponse à cette question se présente sur-le-cliamp à celui qui a étudié la marche qu'ont suivie, jusqu'à ce moment, les métaphysiciens de tous les âges. Cette marche a été constamment synthétique. C'est par la synthèse que Locke, Bonnet et Condillac sont parvenus aux découvertes qui les ont immortalisés. La vérité de cette observation, due à un mathématicien célèbre1, a été reconnue par les disciples mêmes des grands hommes que je viens de citer2; mais on a cru que la méthode dont ces derniers avaient tiré tant d'avantages était la seule qu'on pût employer dans la recherche des éléments de la pensée. J'espère montrer dans ce mémoire combien cette erreur serait devenue nuisible à la science, dont elle aurait borné les progrès ultérieurs dans le cercle étroit déjà parcouru.
Ce n'est pas au reste précisément l'analyse mathématique qu'il convient d'appliquer à la théorie de nos facultés; c'est plutôt celle qui est propre aux sciences qui dépendent davantage de l'observation des faits que de l'enchaînement des idées; car l'observation seule peut nous apprendre quelles sont les facultés dont nous sommes doués et l'usage que nous en faisons.
Dans l'un et l'autre cas, le caractère distinctif de la synthèse est de supposer au hasard des éléments au composé dont on veut reconnaître la nature, et de voir s'il peut, de leur réunion, résulter un tout semblable à ce composé ; celui de l'analyse est de partir, au contraire, de ce composé, pour remonter directement à ses éléments.
1 Voyez l'introduction phcée à la tête des Éléments de géométrie du professeur Lacroix.
2 Des signes et de l'art de penser, par M. de Gérando; tome IV, p. 186, 187 (1800). — Influence de l'habitude sur In faculté de penser, par M. Maine deBiran, p. 5 (1802)4
La synthèse peut conduire aux mêmes découvertes que l'analyse; on le voit dans la manière dont on résolvait, par le tâtonnement, les problèmes numériques, avant que l'invention du langage algébrique nous fournît les moyens de suivre la route qui, partant des conditions plus ou moins composées du problème, conduit directement aux conditions élémentaires dont elles étaient le résultat. Cette marche fut celle de Kepler, lorsqu'il découvrit ses fameuses lois. Mais si elle peut être extrêmement utile dans les sciences assez perfectionnées pour qu'on puisse reconnaître avec évidence la justesse ou la fausseté d'une supposition , elle présente moins d'avantages à l'égard des sciences où l'on manque de cette sorte de critérium. Telle était la chimie avant la révolution qu'y a introduite l'emploi de la méthode analytique ; telle est encore la métaphysique. Il suflit de jeter un coup d'œil sur ce qui est arrivé à la première de ces deux sciences pour entrevoir ce qu'il convient de faire à l'égard de la seconde.
Les hommes voyant la matière distribuée en trois grandes masses, l'une solide, l'autre liquide, la troisième gazeuse, firent trois éléments de la terre, de l'eau et de l'air. Un grand homme vint alors et dit : « La nature ne nous offre presque aucune substance qui ne soit formée de la réunion de plusieurs ; analysons ces grandes masses, nous trouverons deux éléments dans l'eau, trois dans l'air et plus de trente dans la terre. De cette analyse naîtra la véritable chimie, et pour donner à cette science toute la perfection dont elle est susceptible, il ne s'agira plus que de comparer, de classer et de dénommer, si on ne l'a pas encore fait, les éléments auxquels elle aura conduit, et d'en essayer ensuite de nouvelles combinaisons. »
Le métaphysicien qui voudrait suivre la même marche
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dirait : « On a remarqué que tantôt l'homme reçoit ses modifications intellectuelles d'impressions extérieures, que tantôt il s'occupe des traces qu'ont laissées en lui ces impressions sans qu'elles agissent actuellement sur lui ; que tantôt il se borne à combiner arbitrairement ses idées, pour en former des touts plus ou moins agréables, tandis que, dans d'autres moments, il les compare et les enchaîne à l'aide des rapports qu'il établit entre elles. C'est d'après cette observation qu'on a considéré la sensibilité, la mémoire, l'imagination, le jugement, etc., comme des facultés élémentaires; toutes cependant sont composées. Les facultés réellement élémentaires ne peuvent pas plus s'exercer isolément que les substances vraiment simples ne se trouvent, dans la nature, exemptes de toute composa lion. Analysons ces facultés considérées jusqu'à présent comme simples; nous rencontrerons bientôt les vrais éléments de la pensée, et il ne nous restera plus qu'à les comparer et à les classer, puis à en essayer de nouvelles combinaisons qui puissent nous donner la solution des questions qui offrent encore des difficultés. »
En traçant cette esquisse de la marche que je conseillerais au métaphysicien, j'ai indiqué la route que j'ai suivie, et je crois avoir répondu en même temps à la première partie delà question proposée par l'Institut : Comment doit-on décomposer la faculté de penser? Ce n'est que l'application de cette méthode au sujet que j'entreprends de traiter, qui peut en faire apprécier la bonté, et répondre en même temps à la seconde partie de la même question : Quelles sont les facultés élémentaires qu'on doit y reconnaître?
Il est évident que l'analyse d'une faculté se réduit à
celle de l'espèce de pensée1 qu'elle vous procure, et pour suivre un ordre constant dans ces analyses, il suffira d'examiner successivement chaque pensée sous ces trois points de vue : De quelle nature est la représentation (perception ou idée) que nous offre cette pensée? Quel est le sentiment qui l'accompagne? A quelle action ou déploiement de notre activité donne-t-elle lieu ?
Une des causes du peu de progrès qu'a fait jusqu'à présent la science de la pensée vient du peu de soin qu'on a mis à distinguer ces trois choses, surtout la représentation du sentiment qui l'accompagne, sentiment tellement distinct de la représentation qu'il peut changer absolument lorsqu'elle reste la même. Il paraît qu'alors les mêmes fibres du cerveau sont ébranlées de la même manière, mais non pas avec la même force, ni peut-être dans le même sens. Quoi qu'il en soit, il est évident que la perception d'un objet présent et le souvenir du même objet éloigné de nous, nous offrent la même représentation, mais que dans le premier cas elle est accompagnée d'un sentiment particulier qui fait cette représentation ce que j'appellerai, dans tout cet ouvrage, perception, tandis que dans le second cas, la même représentation n'est qu'une idée. Et qu'on ne dise pas que nous distinguons ces deux cas, parce que nous savons que dans le premier cas l'objet est présent et qu'il est absent dans le second; car nous ne pouvons évidemment juger s'il est absent ou présent que d'après le sentiment différent que nous éprouvons dans ces deux cas; ou plutôt, comme on le verra plus en détail dans la suite de ce mémoire, l'opinion que l'objet est tantôt absent et tantôt présent n'est qu'une hypothèse que
1 Je prends ici et dans. tout cet ouvrage le mot Pensée dans le sens le plus général, à l'exemple de tous les métaphysiciens modernes.
nous avons formée pour expliquer la manière différente dont nous sommes modifiés, dans ces deux cas, par une seule et même représentation. Il est également évident que, quand l'habitude a flétri le charme que nous trouvions à la vue d'un chef-d'œuvre de peinture ou de sculpture, il nous offre encore la même représentation, mais qu'elle n'est plus accompagnée du même sentiment; et pour donner un dernier exemple, lorsqu'un homme vient de se décider, après avoir longtemps délibéré s'il fera ou non une certaine action, son imagination lui offre encore le même tableau ; il se voit encore exécutant cette action, en recueillant les avantages, en craignant les inconvénients ; mais au lieu d'éprouver en même temps le sentiment pénible de l'indécision, il ne joint plus à ces représentations qu'un sentiment d'acquiescement, de quiétude, si l'on peut se servir de ce mot, et qui, s'il manque de nom pour être bien exprimé, est suffisamment connu de chacun d'après l'expérience. Il est bon d'observer qne les sentiments qui accompagnent nos représentations, et le déploiement de notre activité qu'elles occasionnent, deviennent à leur tour des objets de représentations, à l'aide de cette vue intérieure, de toutes les modifications que nous éprouvons, que Locke a nommée réflexion. Mais ce n'est pas une raison pour les regarder eux-mêmes comme des représentations ; car rien n'est plus différent qu'un désir, par exemple, et la perception que nous avons de ce désir pendant que nous l'éprouvons, lorsque nous nous sommes accoutumés à réfléchir sur nous-mêmes, et à observer tout ce qui se passe en nous.
Il est bon de distinguer les représentations incomplexes des représentations complexes. Les premières comprennent non-seulement nos représentations absolument simples,
mais encore celles où nous ne saurions distinguer les représentations qui se combinent pour s'offrir à nous comme un seul tout. Telle est la couleur verte, ou l'odeur d'un mélange de parfums.
La représentation complexe est une réunion de représentations associées dans un certain ordre. On doit y considérer séparément les représentations dont elle se compose, et l'ordre d'association. Cet ordre fait tellement partie essentielle de la représentation complexe, que celle-ci change entièrement avec lui, quoique les représentations restent les mêmes. Un carré rouge et un cercle bleu ne nous offrent point le même tableau qu'un carré bleu et un cercle rouge, quoique ces deux représentations soient formées de la réunion des mêmes éléments.
Nous distinguerons aussi deux classes principales de sentiments unis aux représentations : ceux qui déterminent les divers degrés de réalité que nous attribuons à nos représentations, et dont le premier, et l'un des plus remarquables, est celui qui caractérise nos perceptions et les distingue de nos idées; nous pourrons les nommer sentiments de réalité ; et ceux qui consistent dans les diverses sortes d'attrait ou de répugnance dont sont accompagnées presques toutes, et peut-être toutes nos pensées, qu'il me paraît convenable d'appeler d'un même nom, sentiments affectifs, pour les distinguer de tout autre.
Nous verrons, dans le cinquième chapitre de la première partie de ce mémoire, que nos représentations peuvent être accompagnées de plusieurs sentiments qui n'appartiennent à aucune de ces deux classes, telle, par exemple, que la surprise ; mais comme ils influent beaucoup moins sur les opérations de notre entendement, ce qui les concerne peut être sans inconvénient renvoyé à ce chapitre.
Enfin, il y a aussi deux sortes d'action, celle qui se borne à imprimer certains mouvements aux fibres du cerveau, à modifier de quelque manière que ce soit l'état actuel de cet organe, sans qu'il en résulte aucun changement extérieur ; telle est l'action de l'attention et de la mémoire volontaire. L'autre action est celle qui se manifeste au dehors par les mouvements de la locomotion et de la voix. Nous aurons donc sept choses à faire à l'égard de chacune des facultés regardées jusqu'à présent comme élémentaires :
1° Donner succintement une idée claire de cette faculté, des caractères qui la distinguent des autres, des limites où il faut la restreindre et des divers points de vue des différents auteurs ;
2° Quelle sorte de représentation nous est offerte par la pensée que nous devons à cette faculté, et ce qu'on peut conjecturer des phénomènes physiologiques qui concourent à la production de cette représentation ;
3° Comment s'associent, dans le cas d'une représentation complexe, les représentations dont elle se compose. L'ordre de cette association dépend-il de notre choix, ou estil déterminé par certaines lois particulières de notre organisation? Savons-nous quelque chose des causes physiologiques de ces lois?
4° Quel sentiment de réalité accompagne cette sorte de représentation?
5° Quels sentiments affectifs excile-t-elle en nous ?
6° Jusqu'à quel point l'exercice de la faculté qu'on analyse est-il soumis à l'activité intérieure ?
7° Cet exercice exige-t-il le déploiement de l'activité extérieure ?
Après avoir répondu à ces six questions, ou du moins aux cinq premières, quand il sera évident que la sixième
ne peut avoir lieu , relativement aux différents états de notre pensée que nous devons considérer successivement, nous saurons de combien d'espèces de représentations notre entendement est susceptible, de combien de manières ces représentations s'associent, quels sont les sentiments de réalité, les sentiments affectifs, et le développement de notre activité intérieure ou extérieure qui les accompagnent; et il ne sera pas difficile d'en conclure quelles sont les facultés élémentaires dont se compose celle de penser, dans quel ordre il convient de classer ces facultés, et sous -quel point de vue nous devons les considérer.
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