ANALYSE DE LA SENSIBILITÉ PROPREMENT DITE
Les métaphysiciens modernes ont employé le mot sensation dans deux sens différents. La sensation proprement dite est la modification intellectuelle immédiatement causée par un mouvement communiqué actuellement au cerveau par une impression faite sur un autre organe; la sensation, dans un sens plus général, serait la modification causée par un mouvement quelconque du cerveau.. Ce n'est qu'en donnant ce dernier sens au mot sensation qu'on a pu dire que toute modification intellectuelle était une sensation; et cette assertion s'est trouvée réduite, dans le fait, à celte vérité admise depuis longtemps : « Toute modification de ce genre
est liée à un mouvement cérébral correspondant. » C'est, au contraire, dans le premier sens qu'avait été pris le même mot par les philosophes qui démontrèrent les premiers que toutes nos modifications intellectuelles avaient leur première origine dans les sensalions, c'est-à-dire, que les modifications intellectuelles produites par des mouvements purement cérébraux ne pouvaient naître que de celles qui sont liées aux mouvements que le cerveau reçoit des autres organes actuellement agités, et qui peuvent seuls lui imprimer les dispositions nécessaires à la production des mouvements qui semblent y naître spontanément.
Cette dernière vérité, dont l'importance a été reconnuepar tous ceux qui ont su apprécier les découvertes de la métaphysique moderne, et qu'on exprime ordinairement ainsi : « Toutes nos idées viennent de nos sensations, » deviendrait une pure identité verbale, une proposition vide de sens, si l'on ne restreignait pas le sens du mot sensation aux modifications intellectuelles liées à des mouvements communiqués au cerveau par d'autres organes actuellement agités. La faculté d'éprouver cette sorte de modification est ce que j'appelle sensibilité proprement dite; c'est d?elle seule que je dois m'occuper dans ce chapitre.
L'influence qu'exercent les autres organes sur le cerveau ne se borne pas à y exciter les mouvements qui produisent nos sensations; mais il est toujours facile de distinguer l'idée influencée par Tétat d'un organe, de la sensation même qui résulte immédiatement de cet état. Que d'idées réveille la sensation produite sur l'organe de la vue par la présence d'un ami absent depuis longtemps ! Et pourrait-on regarder ces idées comme une partie de cette sensation? Dans une obstruction hépatique, la douleur seule de la région du foie est une sensation produite par l'état de
cet organe, parce que c'est l'effet du mouvement qu'il communique directement et immédiatement au cerveau, tandis que ce même état n'agit que médiatement sur les idées sombres qui obsèdent le malade, et dont il doit tous les matériaux à des sensations précédentes.
Après avoir fixé, comme je viens de le faire, le sens que J'ai attacbé au mot sensibilité proprement dite, interne ou externe, je reviens au but principal de ce chapitre, à l'examen des facultés élémentaires dont cette faculté se compose. Dans les sensations les plus simples, il faut au moins distinguer deux choses :
1° La connaissance qui résulte en nous de cette sensation, et à l'aide de laquelle nous la distinguons de toute autre et la reconnaissons si elle vient à renaître ; cette connaissance est, comme nous le verrons bientôt, un cas particulier de l'espèce de modifications que j'appellerai perception ; on peut, dès à présent, lui donner le nom de perception sensitive ;
2° La manière agréable ou désagréable dont nous sommes affectés par la sensation, le plaisir ou la douleur en un mot, que je crois nécessaire de réunir sous le nom commun d'affection et d'appeler dans le cas présent affection sensitive.
Il est évident que cette distinction est relativement à la manière dont nous sommes affectés par les objets présents, précisément la même que celle qui existe entre l'idée et le désir1, relativement à la manière dont nous nous occupons des objets absents.
De même que la perception est la connaissance de
*' J'emploie ici et dans tout le reste de cet ouvrage le mot désir dans le sens le plus général, en y comprenant le désir qu'une chose ne soit pas comme le désir qu'une chose soit.
quelque chose de présent, et que l'affection est l'attrait ou la répugnance que nous ressentons pour cette chose, l'idée est la connaissance d'une chose absente, et le désir l'attrait ou la répugnance que nous avons pour elle.
Il est assez singulier que cette observation, qui paraît si naturelle et si simple, n'ait pas été faite plus tôt, que les métaphysiciens qui ont distingué la faculté d'avoir des idées et celle d'éprouver des désirs, n'aient pas séparé la faculté de percevoir de celle de ressentir des affections, et que lorsqu'on a enfin distingué dans un ouvrage trèsrécent1 ces deux dernières facultés, cette importante distinction ait été déduite de considérations éloignées, relatives aux modifications contraires qu'elles éprouvent de la part de l'habitude.
M. Maine de Biran, à qui l'on en doit la première idée, paraît croire que, dans un grand nombre de sensations, il n'y a qu'une seule de ces deux facultés élémentaires qui soit exercée ; je ne saurais à cet égard être entièrement de son avis. Dans les sensations internes même où tout semble être affection, il faut bien admettre une perception faible et obscure, si Ton veut, mais suffisante pour nous faire distinguer de toute autre la sensation dont elle fait partie, puisqu'il est certain que nous ne confondons point ces sensations, et que nous les reconnaissons toutes les fois qu'elles renaissent. La faculté d'apercevoir pourrait plutôt être considérée comme agissant seule dans quelques sensations; mais la nullité de l'affection dans ce cas paraît dépendre de l'influence de l'habitude, et il est probable qu'il n'y a aucune sensation non encore éprouvée qui nous
* Influence de l'habitude sur la faculté de penser, par Maine de Biran
soit absolument indifférente. La décomposition de la sensation en perception et affection peut donc être appliquée, en général, à toutes les sensations, en admettant dans chacune un rapport différent entre le degré d'intensité de ces deux éléments. Dans les unes et surtout dans celles de la vue, la perception l'emporte infiniment sur l'affection ; c'est le contraire à l'égard des sensations internes et de celles que nous devons à l'odorat et au goût. Dans ces dernières cependant, la perception devient plus sensible à mesure qu'elles deviennent moins affectives. L'usage que nous en faisons contribue aussi à augmenter les perceptions dont elles sont accompagnées, comme par exemple, lorsque le botaniste étudie l'odeur et le goût des plantes, dans la seule vue de se procurer de nouveaux moyens de les reconnaître.
Les deux facultés que nous a offertes l'analyse de la sensation ne suffisent, pour en expliquer tous les phénomènes, qu'autant qu'elle n'est point accompagnée d'une perception complexe. On sent, d'après la définition que j'ai donnée des représentations complexes, que j'appelle ainsi une perception formée de la réunion de plusieurs perceptions distinctes associées dans un certain ordre.
Il est presque inutile d'observer que des perceptions déjà complexes s'associent pour former des perceptions plus complexes, qui peuvent s'associer à leur tour ; et ainsi de suite. C'est ainsi que, dans le tableau que nous offre un paysage, chaque arbre, qui est déjà une perception très-complexe, s'unit aux arbres voisins pour nous donner la perception complexe du bocage, qui fait partie de celle du vallon, perception qui ne nous offre encore qu'une portion de celle que notre œil embrasse.
Mais il se présente ici une question importante. Les perceptions simultanées s'associent-elles nécessairement? Oui, toutes les fois qu'elles sont vraiment aperçues, et que des idées réveillées en même temps ne troublent pas l'ordre naturel de ces perceptions et les obligent de s'associer à ces idées, au lieu de leur permettre de s'associer entre elles, comme il arrive, par exemple, quand un ouvrier parle en continuant l'ouvrage qu'il a entrepris; les perceptions qu'il reçoit par l'ouïe et celles de ses yeux ou de ses mains ne s'associent pas, quoique simultanées, parce que les premières réveillent les idées attachées aux sons qui les produisent et s'unissent à ces idées, tandis que les secondes réveillent en même temps les idées qui représentent à l'ouvrier ce que doit être son ouvrage, et les modifications qu'il doit faire éprouver à la matière sur laquelle il travaille pour atteindre son but. Au reste, en établissant que toutes nos perceptions s'associent ou aux perceptions simultanées ou aux idées qu'elles réveillent, et qu'il se forme ainsi de toutes les perceptions qu'un homme éprouve dans le cours de sa vie, une seule idée extrêmement complexe, où tout est lié, et où la réminiscence assigne à chaque souvenir la place qui lui appartient, je ne fais qu'énoncer un fait dont tout le monde peut s'assurer par sa propre expérience, et qui est sujet à quelques exceptions, soit à l'égard des premières perceptions des enfants, soit à l'égard de celles qu'on éprouve pendant l'ivresse et certains excès de manie, perceptions qui se lient encore entre elles, mais qui ne contractent aucune association avec les perceptions précédentes et suivantes; ce qui en rend souvent le rappel impossible et produit ainsi une sorte de lacune dans le souvenir de notre vie.
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Je ne puis qu'indiquer ici le parti qu'on pourrait tirer de ces considérations pour expliquer les phénomènes extrêmement singuliers que présente si souvent la mémoire, dans les individus sujets à des accès de manie.
La vraie distinction entre perception et idée est que, dans la première, le mouvement est déterminé par la nature de l'impression, dans la deuxième, par des déterminations précédentes.
La coexistence des attributs dans un même sujet n'est donc qu'un nombre égal de paquets de fibres qui réveillent mutuellement leurs mouvements les uns les autres. Mais les perceptions, qui s'associent ainsi pour se réveiller mutuellement, ne font pas qu'un groupe. La disposition des perceptions simultanées en plusieurs groupes, abstraction faite des associations avec les idées qui, supposant le concours de la mémoire, ne peuvent être traitées qu'à ce chapitre ; cette disposition, dis-je, a lieu de trois manières :
1° Organique dans un même organe ;
2° Association de simultanéité;
3° Associations des organes entre eux.
Ces trois modes d'associations expliquent la formation des groupes que nous formons de nos perceptions sensitives externes, et qui constituent nos idées complexes d'objets hors de nous, et de nos perceptions internes, et des externes qui s'y lient par le troisième mode, pour former les idées complexes de nos membres. Nous verrons dans le chapitre suivant comment nous formons le groupe des perceptions que nous avons de nos facultés intellectuelles et morales, pour en former l'idée complexe des propriétés de notre Moi.
Mais ces groupes tout formés ne nous feraient pas concevoir les autres corps hors du nôtre, ni notre Moi exis-
tant à part de notre corps. Je crois indubitable que tous ces groupes ne sont d'abord que nous-mêmes modifiés en une idée complexe, subdivisée en groupes, comme la statue était odeur de rose, avant la révolution dont je vais parler. Il n'y a pas d'autre Moi que l'ensemble de nos perceptions de toutes sortes; il se ramifie en toutes les perceptions élémentaires de la perception complexe qui le constitue. Quand arrive cette révolution, nous mettons dans chaque groupe un quelque chose d'inconnu, une substance dont ils ne sont plus que des attributs ; de même, dans chacun de nos membres ; enfin, dans le groupe des idées que nous laissent les perceptions de nos facultés. Cette révolution, qui se prépare peut-être dès les premiers instants de la naissance par la distinction des groupes, ne peut s'achever que longtemps après ; elle sera expliquée dans le chapitre des jugements dérivés.
La première base de toute idée de réalité consiste à produire cet acte particulier de l'entendement par lequel nous distinguons nos perceptions de nos autres sortes de pensées ; car il y en a trois à définir ici, en général et en particulier. Elle suppose que nous sommes modifiés différemment lorsque l'organe à qui nous devons la perception agit, et lorsque le cerveau seul est en mouvement. Cette différence disparaît dans les songes, où il semble que l'âme, séparée des autres organes, n'est plus en relation qu'avec le cerveau, et se trouve toujours modifiée de la même manière, lorsqu'il éprouve le même ébranlement, soit que cet ébranlement lui soit donné immédiatement par un autre organe, soit qu'il y renaisse spontanément.
Nous voyons, en effet, que nos rêves sont souvent produits par des impressions extérieures, sans que nous dis-
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tinguions les perceptions qui en résultent des souvenirs que nous retrace la mémoire, ou des tableaux arbitraires que nous offre l'imagination. Cet acte, par lequel nous donnons l'assentiment de notre croyance à la perception qui nous affecte actuellement, tandis que nous le refusons aux vains produits de notre imagination, est la première source de cette singulière propriété de croire et de ne pas croire, dont je ne pense pas que les métaphysiciens aient encore expliqué la nature d'une manière satisfaisante, et dont Kant a cru devoir faire une sorte d'idée innée. Ce n'est pas au reste le lieu de l'examiner ici. Une grande partie de ce mémoire s'y rapporte plus ou moins directement et peut seule en donner une idée suffisante. Elle appartient d'ailleurs autant à la mémoire et à l'imagination qu'à la sensibilité proprement dite, puisque la même faculté qui distingue les perceptions des souvenirs et des tableaux de l'imagination, distingue en même temps ceux-ci de la perception et les distingue entre eux ; d'où résulte la différence que nous reconnaissons entre ce qui est vrai actuellement, ce qui l'a été, et ce qui ne le sera peut-être jamais.
La perception est la connaissance d'une chose accompagnée du sentiment de la présence actuelle de cette chose ; le souvenir est la connaissance accompagnée du sentiment de la présence passée, sentiment qui a reçu le nom de réminiscence, et qui consiste à conserver, entre les idées dont il se compose, la même association qui avait heu pendant la perception. Nous ne saurions confondre, dans l'état de veille, la perception d'une chose et son souvenir, quoique nous reconnaissions celui-ci comme nous retraçant celle-là. Si ce souvenir vient à n'être plus accompagné du sentiment de la réminiscence, par la dés-
union des idées dont il se composait, celles de ces idées qui se reproduiront dans un nouvel état de combinaison où elles ne feront plus partie ni d'une perception ni d'un souvenir, recevront le nom d'idées pures ; et la nouvelle combinaison prendra le nom de conception ; car, concevoir signifie rassembler des éléments épars pour en faire un tout; et l'on ne dit jamais qu'on conçoit ce qu'on sent ou ce qu'on se rappelle.
La pensée pourra donc se définir, comme elle Fa été par M. deGérando1 composée de perceptions ou d'idées. Dans ce dernier cas, elle pourra être un souvenir ou une conception ; et la faculté dont il est ici question consistera à distinguer les unes des autres ces trois sortes de pensées : perception complexe, souvenir et conception; ou plutôt, car elle s'exerce indépendamment de toute comparaison, à joindre à chacune d'elles le sentiment qui lui est propre.
Sous un certain point de vue, on pourrait dire que la perception est l'union de l'idée et du sentiment de présence ou d'actualité, et le souvenir, l'idée combinée avec celui de réminiscence ; mais il vaut mieux pour la clarté, et même pour l'exactitude, considérer ces deux phénomènes chacun à part.
1 M. de Gérando, tome I, p, 135.
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