ANALYSE DE LA COMPARAISON
J'ai dit, dans le premier chapitre de ce mémoire, que les perceptions s'associaient en général à mesure que nous les éprouvions, soit avec des perceptions simultanées, soit avec des idées réveillées en même temps. Cette association peut se faire de deux manières. Tantôt les perceptions ou les idées s'unissent, immédiatement et entrent dans la composition d'une même' idée complexe. C'est ainsi que s'associent immédiatement les perceptions de couleur, de forme, de dureté, etc., que nous fait éprouver un même objet, et dont l'ensemble conservé dans la mémoire constitue l'idée complexe que nous avons de cet objet. C'est de la même manière, qu'à mesure que nous découvrons une nouvelle propriété dans un corps, elle s'associe aux propriétés que nous connaissions déjà dans ce corps, et fait, dès ce moment, partie de l'idée complexe qui nous le représente. Tantôt les perceptions ou idées simultanées, au lieu de s'associer immédiatement, produisent une nouvelle perception, celle d'un rapport entre elles; et cette nouvelle perception, s'associant à toutes deux, entre, dès ce moment, dans l'idée complexe que nous avons de chacune d'elles. C'est cette sorte de perception qui caractérise la comparaison. En même
temps que le rapport aperçu fait directement partie de l'idée complexe qui nous reste d'un des termes que nous avons comparés, l'autre terme y entre aussi, mais indirectement et par l'entremise de l'idée de ce rapport. Ainsi, dès que j'ai aperçu que le cèdre est plus grand que le chêne, l'idée d'être plus grand fait directement partie de celle que je conserve du cèdre; mais ce n'est pas l'idée indéterminée d'être plus grand, prise en général ; c'est l'idée d'être plus grand particularisée par son association à l'idée du chêne. Cette dernière entre donc nécessairement quoique indirectement dans l'idée du cèdre conçu comme plus grand que le chêne.
On pourrait opposer à ce que je viens de dire, sur la distinction du cas où deux perceptions simultanées s'associent immédiatement en une perception complexe, et de celui où nous en déduisons une perception de rapport qui s'unit à chacune d'elles, que la simple association est aussi une comparaison, que c'est la perception d'un rapport de coexistence. On ne ferait pas attention que ce serait reculer la difficulté et tourner dans un cercle vicieux dont il serait difficile de sortir; car tout rapport après avoir été perçu doit être associé. Si donc l'association élait la perception d'un nouveau rapport, il faudrait que, pour savoir qu'un cèdre est plus grand qu'un chêne, il ne suffît pas d'apercevoir entre ces deux ohjets le rapport d'être plus grand ; il faudrait entre la perception de ce rapport et celle du cèdre apercevoir le même rapport de coexistence que dans toutes les perceptions élémentaires dont nous formons nos perceptions complexes ; et ce rapport lui même ne pourrait s'associer à la perception du cèdre que par une nouvelle perception de coexistence, sans qu'on pût dire où se terminerait cet enchaînement de prétendus rapports.
Rapprochons la marche de l'esprit dans le cas où il y a simple association, et dans celui où il y a comparaison et association ; nous ne pourrons douter qu'il n'y ait dans celui-ci une opération de plus que dans le premier cas, que l'association est essentiellement différente de la comparaison, et qu'elle suit aussi immédiatement la plupart de nos autres perceptions que celles de rapports.
Un homme voit pour la première fois un cèdre ; il aperçoit la nuance de vert de ses feuilles et associe cette perception aux idées qu'il avait depuis longtemps de cet arbre ; cet homme compare pour la première fois ce cèdre qu'il voit au souvenir qu'il conserve du chêne; il s'aperçoit que le cèdre est plus grand, et il associe de même cette perception à celle dont il avait composé jusqu'alors l'idée du cèdre. N'est-il pas évident que, dans le premier cas, il n'y a que deux actes de l'entendement, la perception de la couleur et son association ; et que dans le second, il y en a trois : l'acte de rappel de l'idée du chêne, la perception du rapport, et son association? Enfin, cette faculté d'associer nos perceptions pour en composer des perceptions complexes, s'exerce arbitrairement sur les idées, comme on le verra au chapitre vi de ce mémoire ; et il est bien évident qu'elle ne consiste pas alors dans la perception d'un rapport. En aperçoit-on un, par exemple, entre l'idée complexe d'un homme et celle d'être plus grand qu'un cèdre, lorsque notre imagination nous présente cette conception formée de la réunion de ces deux idées, un homme plus grand qu'un cèdre ? On a dit que comparer était la même chose que juger ; il est aisé de conclure des éclaircissements précédents et de ce que je prouverai, dans le chapitre vu : que toute association de perceptions, pendant que nous avons ces perceptions, produit un jugement ;
Que toute comparaison est suivie sur-le-champ d'un jugement; mais qu'alors, la comparaison consiste à apercevoir le rapport, et le jugement, à l'associer;
Qu'il y a des jugements sans comparaison, comme l'avait déjà montré M. de Gérando1, ces jugements ayant lieu toutes les fois que nous associons des perceptions sensitives ou réfléchies. La nature de cette opération ne pourra être bien développée que dans le chapitre que je viens de citer, et qui y est spécialement destiné.
J'appelle ici perception l'acte par lequel j'aperçois un rapport, parce que, trouvant dans mon esprit des idées de rapport, il faut bien qu'elles aient pris naissance à une certaine époque et dans des circonstances propres à les produire, circonstances qui n'en laissent que l'idée quand elles sont évanouies, précisément comme il arrive à l'égard des idées sensitives et réfléchies; et là où il y a entière parité de phénomènes, on doit employer les mêmes mots, perception et idée, dans le même sens.
Il est évident que ces circonstances nécessaires à la formation de la perception des rapports, sont la présence à l'entendement des deux termes que l'on compare, et qu'on doit dire que les perceptions de ce genre naissent immédiatement d'une autre source de perceptions. Ces perceptions, que je nommerai perceptions comparatives, doivent
1 Des signes et de l'art de penser, tome I, p. 14, 15, 16.
Note de l'éditeur. Cet ouvrage de M. de Gérando avait paru en 1800.
porter ce nom tant que nous nous trouvons dans les circonstances où nous pouvons apercevoir ces rapports. Dès que ces circonstances ont cessé, c'est-à-dire dès que les deux termes de ces rapports ne sont plus présents à notre esprit, il ne nous en reste plus que l'idée, comme après que nous avons cessé de méditer ou de désirer, il ne nous reste plus que l'idée de la méditation ou celle du désir.
Plus on s'en occupe, moins on conçoit que Locke, en donnant la sensation et la réflexion pour l'origine immédiate de toutes nos idées, ne se soit pas aperçu qu'il y en avait une troisième source, nécessaire pour les idées de rapports, qui ne sauraient dériver immédiatement ni de l'une ni de l'autre de ces deux facultés.
La comparaison, ou Lacté par lequel nous apercevons un rapport, est donc une troisième sorte de perception, de même qu'un objet peut passer devant mes yeux sans que je le voie, ou ébranler l'air sans que je l'entende, de même que la plupart des hommes jugent, comparent, désirent, sans s'observer eux-mêmes et sans apercevoir, par conséquent, ce qui se passe en eux, quoiqu'ils se trouvent précisément dans les circonstances propres à leur en donner des perceptions. Il arrive souvent que deux perceptions ou idées sont présentes à la fois à notre esprit, et qu'il existe un rapport entre elles sans que nous l'apercevions. Souvent il faut un grand effort de la volonté, ou, si l'on veut, de l'attention, pour que cette perception ait lieu. L'aptitude à la produire est très- différente chez les divers individus, et tous ceux qui se sont livrés à l'enseignement savent que ce n'est pas à faire considérer à la fois deux idées par ceux qui les écoutent qu'ils éprouvent le plus de difficulté, mais à leur faire apercevoir le rapport qui existe entre elles.
On peut objecter à cette manière de considérer la comparaison, qu'il en résulterait des perceptions qui seraient déduites d'idées ; car on peut aussi bien apercevoir un rapport entre deux idées comparées qu'entre deux perceptions, ou entre une perception et une idée. Cela paraît d'abord très-singulier; mais la même difficulté, qui s'est déjà présentée à l'égard des perceptions réfléchies, a été promptement résolue par cette seule observation que rien n'empêche que certaines parties du cerveau reçoivent leur mouvement d'autres parties, précisément comme cellesci reçoivent le leur d'autres organes.
L'association des perceptions comparatives se fait comme celles des autres perceptions ; mais elle n'a lieu qu'avec les perceptions ou les idées qui les ont occasionnées, en sorte qu'il n'est pas nécessaire, pour expliquer les phénomènes de cette association, de supposer, comme pour rendre raison de ceux qui présentent l'association des perceptions réfléchies, que les fibres destinées à cette sorte de perceptions soient réunies dans un organe particulier, où pourrait se produire entre elles une association organique. Au contraire, tout semble, se réunir pour prouver que l'association des rapports aperçus et des termes comparés est due au moins autant aux causes organiques qu'à la simultanéité de ces impressions. On peut donc concevoir les fibres appropriées aux perceptions de rapports comme disséminées dans toute la masse du cerveau,
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entre les fibres dont les mouvements nous procurent les perceptions, et les idées entre lesquelles nous apercevons ces rapports. Les fibres qui leur correspondent servant ainsi de liens entre les fibres destinées aux impressions sensitives, aussi bien qu'entre celles qui le sont aux perceptions réfléchies que l'on compare également, ne pourront recevoir leurs mouvements que de ces dernières, ni être mues que quand les deux fibres qu'elles unissent le seront à la fois; ce qui s'accorde parfaitement avec la simultanéité des deux perceptions ou idées que l'on compare, nécessaire à toute comparaison.
Suivant les différents mouvements imprimés ou renouvelés dans les deux fibres qu'elles lient, les fibres appropriées aux perceptions comparatives recevront une impulsion différente, et nous feront apercevoir un rapport différent, toujours déterminé par la nature respective des deux perceptions ou idées entre lesquelles la comparaison a lieu. Les perceptions comparatives sont donc, comme les réfléchies, des perceptions dérivées; et les phénomènes physiologiques sont très-analogues. L'association des perceptions comparatives contribue singulièrement à former, de toutes nos perceptions, cette vaste chaîne de souvenirs qui embrasse en une seule pensée extrêmement complexe tout ce que conserve notre mémoire. Nous avons vu, dans un exemple cité tout à l'heure, comment la perception du rapport de grandeur qui existe entre le cèdre et le chêne, en se liant directement à toutes les idées dont nous composons notre idée complexe du cèdre, pour ne plus former qu'un seul tout avec elle, faisait entrer indirectement, dans cette idée complexe du cèdre, tout ce qui faisait partie de celle du chêne, et dans celle-ci se trouvent déjà toutes les idées des objets comparés au chêne, en
sorte que toutes ces idées déjà complexes se réunissaient pour en former une encore plus complexe.
Combien notre entendement ne nous fournit-il pas d'idées complexes infiniment au-dessus de ce que notre esprit peut embrasser à la fois ! Heureusement que l'attention et le secours des signes institués nous procurent les moyens de parcourir successivement les anneaux de cette vaste chaîne, et de faire ainsi une sorte d'inventaire de toutes les connaissances que nous avons acquises.
La connexion des affections aux perceptions correspondantes a lieu ici précisément comme dans le cas où les perceptions sont sensitives ou réfléchies. C'est pourquoi nous ne nous y arrêterons pas. Lorsque nous sentons le plaisir attaché à la perception des rapports géométriques, en éprouvant à la fois celle de ces rapports et la perception sensitive des lignes de la figure, qui ne voit que nous avons la facuhé de distinguer que cette- affection agréable dépend de la première de ces deux perceptions et non de la seconde?
lien est de même de cette faculté par laquelle nous discernons nos perceptions de nos idées , et dont je traiterai plus au long dans le chapitre VII. C'est cette faculté qui, en s'appliquant aux perceptions de rapports qui ont lieu pendant que les deux termes que nous comparons sont présents à notre entendement, nous fait distinguer ces perceptions des idées que nous conservons de ces rapports en l'absence des termes comparés.
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Les perceptions dues à la comparaison sont comme celles de la sensation et de la réflexion accompagnées d'affections, qu'on doit considérer comme une partie essentielle de la faculté de comparer, telle qu'elle existe dans l'homme ; nous les nommerons affections comparatives. Sans ce plaisir indicible attaché à l'exercice de cette faculté, et qui paraît si vif dans l'enfance et la jeunesse, l'homme n'aurait jamais approché du degré de perfection auquel il a élevé les arts et les sciences, presque entièrement fondés sur des idées de rapporte, qu'il n'aurait jamais travaillé a apercevoir. Les anciens géomètres pouvaient-ils se douter de l'utilité que les modernes retireraient de leurs découvertes? Ils étaient excités à . continuer leurs recherches par le plaisir même qu'elles leur procuraient. Tous ceux qui ont étudié les sciences exactes connaissent cette sorte de volupté que nous trouvons dans l'exercice de nos forces intellectuelles, et qu'on peut comparer à celui que nous trouvons surtout dans le bas âge à mettre en jeu nos forces musculaires. L'âge finit par flétrir toutes ces affections; l'habitude en détruit le charme, et plus encore l'affaiblissement de nos facultés ; car tant que l'étude et le mouvement sont des besoins, ces deux sortes d'exercice sont également accompagnées de plaisir.
Le sentiment de la symétrie et la plupart de ceux qu'excitent en nous les beaux-arts doivent aussi être rangés dans la classe des affections comparatives.
D'autres affections à la fois réfléchies et comparatives
semblent tenir à la faculté de nous observer nous-mêmes et à celle d'apercevoir des rapports. Ce sont les affections dont nous sommes émus, lorsque nous comparons ce que nous apercevons dans notre Moi, et ce que nous attribuons au Moi que l'analogie nous porte à admettre dans chacun des hommes, avec qui nous partageons la vie. Ces sentiments semblent réunir toute l'énergie qui peut se trouver dans les sentiments qui appartiennent aux deux facultés dont ils supposent l'exercice ; leur violence a été remarquée par tous ceux qui se sont occupés des passions de l'homme. Les plaisirs de l'orgueil satisfait, les tourments de l'envie, la noble émulation, la basse jalousie appartiennent également à cette classe d'affections. Et ne faut-il pas y joindre les sentiments tour à tour si déchirants et si délicieux de la pitié? Car, pouvons-nous juger des maux d'autrui autrement que par analogie, et d'après ce que nous avons observé en nous-mêmes ?
Enfin, l'attention et l'usage des signes institués agissent encore de la même manière sur les perceptions et les idées comparatives. La première les rend plus distinctes en les laissant dans le groupe qu'elles ont formé, ou augmenté en s'associant à mesure qu'elles étaient aperçues. Quelque attention qu'on fasse au rapport d'être plus grand qui existe entre le cèdre et chêne, on ne peut pas- plus isoler, des idées de ces deux arbres, celle de ce rapport, et cesser de la considérer comme le rapport individuel de grandeur de ces deux arbres, qu'on ne peut faire la même séparation à l'égard des idées sensitives et réfléchies. L'usage seul des
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signes fait, dans ces trois cas, la séparation des idées et les généralise, sur quoi je renverrai encore au chapitre V.
Mais l'attention peut agir sur les perceptions de rapports d'une double manière qui mérite que nous y donnions quelques moments. Les fibres appropriées à cette sorte de perception, ne devant point, comme celles qui sont destinées aux perceptions sensitives, recevoir.leurs mouvements d'organes placés hors du cerveau, et dès lors indépendants de l'action immédiate1 de la volonté, mais devant, au contraire, ces mouvements à ceux des paquets de libres liées avec elles, et sur lesquelles la volonté agit à son gré, il est clair que l'attention pourra augmenter l'intensité d'une perception de rapport, soit en se portant sur les deux termes comparés, soit en «'appliquant au rapport aperçu entre eux; et qu'avant que cette dernière perceplion existe, c'est-à-dire avant que la fibre correspondante se soit mue, on devra, pour la faire naître, augmenter autant qu'il sera possible l'attention donnée aux deux termes qu'on veut comparer ; car plus cette action de notre volonté augmentera le mouvement simultané des fibres qui répondent à ces deux termes, plus ce mouvement se communiquera aux fibres qui les unissent, pour produire ainsi la perception du rapport. Une fois qu'il aura été aperçu, la volonté pourra agir immédiatement sur ces dernières fibres, en donnant toute son attention à ce rapport.
Les trois facultés que nous venons d'examiner sont l'unique source d'où nous tirons toutes nos idées élémentaires; car il n'en est aucune qui ne soit, ou le souvenir d'une impression communiquée au cerveau par un autre organe, ou
1 Je dis l'action immédiate, parce que la volonté peut, presque toujours, agir sur ces organes, à l'aide de la voix et de la locomotion.
celui d'une des opérations ou facultés que nous observons en nous-mêmes, ou enfin le souvenir d'un rapport aperçu entre deux perceptions ou deux idées. D'autres facultés s'emparant de ces éléments les généralisent , les combinent, etc. ; mais elles n'y peuvent rien ajouter. Quand on a dit que toutes les facultés concouraient à la formation des idées élémentaires, on n'a pas fait attention que les idées que nous avons de nos jugements, de nos affections, de nos désirs, etc., ne sont point dues aux facultés de juger, d'être ému, de désirer, etc.,puisquel'expérienceprouveque toutes ces facultés peuvent s'exercer sans que l'entendement les connaisse. La faculté appelée réflexion par Locke est l'unique source des idées de ce genre; et si l'on voulait la chercher dans les facultés qui fournissent à celle-ci les matériaux qu'elle emploie, je ne vois pas trop de quelles idées on pourrait lui attribuer l'origine. Le fait le plus remarquable que nous puissions tirer de l'examen que nous venons de faire de ces trois facultés, c'est qu'outre tous les, autres caractères de similitude qui existent entre elles, elles se composent précisément des mêmes facultés élémentaires, et s'analysent absolument de la même manière.