ANALYSE DE LA REFLEXION
Je prends ici le mot réflexion dans le sens que Locke lui a donné pour désigner cette faculté par laquelle nous apercevons toutes les opérations de notre entendement et de notre volonté. Il est certain que nous pourrions exécuter toutes ces opérations sans savoir que nous les exécutons, puisque c'est ce qui nous arrive dans un grand nombre de cas, et que les enfants, dans la signification originelle de ce mot1, et les animaux, sont privés de la faculté dont nous nous occupons. Tous les métaphysiciens sont d'accord làdessus, et il est bien à regretter que Locke l'ait désignée sous ce nom auquel l'usage a attribué un autre sens; ce qui a empêché quelques écrivains de se faire une idée nette de ce que Locke avait voulu dire quand il avançait que toutes nos idées viennent de la sensation ou de la réflexion2. J'observerai en passant que cette assertion de Locke est également fausse, soit qu'il ait voulu parler de l'origine immédiate de nos idées, soit qu'il en ait considéré la source primitive. Dans le premier cas, la sensation pro-
1 « Infantes, qui ne parlent pas. »
* On voit, par le chapitre XVI de l'Essai analytique de Bonnet, qu'en adoptant, à cet égard, les expressions de Locke, il y attachait un sens absolument différent. Comment n'en a-t-il pas averti?
prement dite et la réflexion ne suffisaient pas pour rendre raison de la formation de toutes nos idées, puisque celles que nous avons des rapports ne nous sont données immédiatement par aucune de ces deux facultés, comme je le ferai voir plus en détail dans le chapitre suivant, où j'analyserai la faculté de comparer. Dans le second cas, la sensation proprement dite devait être considérée comme l'origine unique de toutes nos idées, puisqu'elle doit nécessairement précéder la formation des idées qu'elle ne produit pas immédiatement, et que, si nous ne pouvons pas comparer avant qu'elle ait fourni des objets de comparaison, nous ne pouvons de même apercevoir les opérations de notre entendement et de notre volonté, ni même notre propre existence, que lorsque nous exécutons ces opérations; ce qui suppose les sensations sans lesquelles elles ne peuvent avoir lieu.
• En analysant la faculté d'apercevoir nos opérations, nous y trouverons précisément les mêmes facultés élémentaires que dans la sensibilité proprement dite. En effet, l'idée que j'ai, par exemple, d'un désir, dans cet instant où je n'en éprouve aucun, n'est qu'un souvenir, une connaissance que j'ai de quelque chose d'absent ; mais lorsque j'ai acquis cette idée, ce n'a pu être qu'en m' observant moimême pendant que je désirais effectivement ; je prenais alors connaissance de quelque chose de présent; j'avais une véritable perception de ce désir, dont je n'ai plus que le souvenir. Comme pour avoir des perceptions de cette sorte, il faut que la pensée se replie, pour ainsi dire, sur ellemême, je leur donnerai dorénavant le nom de perceptions réfléchies, autorisé d'ailleurs par l'usage que Locke, et qu'à son exemple quelques métaphysiciens ont fait du mot réflexion .
1 M. de Gérando, dans le chapitre VII de la deuxième partie de son
J'appellerai également affection le sentiment agréable ou pénible que nous éprouvons ordinairement, pendant que nous nous observons ainsi nous-mêmes.
Si nous devons aux perceptions réfléchies tout ce que nous savons de la nature de notre entendement, nous devons aux affections réfléchies les sentiments les plus propres à diriger convenablement notre volonté.
En se repliant sur lui-même, l'homme vertueux en goûte l'indicible volupté; le méchant en ressent le tourment. Ces affections se trouvent unies aux sensitives toutes les fois que la sensation est accompagnée de ce retour sur nousmêmes par lequel nous considérons cette sensation comme une de nos modifications, et nous en faisons, pour me servir de l'expression de Locke, l'objet de notre réflexion. Alors, l'affection réfléchie est tellement distincte de la sensitive que leur effet est souvent absolument opposé. La première mêlait ses charmes à la douleur qu'éprouva Épictète quand son maître lui cassa la jambe; et souvent elle joint le'tourmenl du remords aux sensations les plus délicieuses. Quelque? auteurs ont pensé que ces affections, aussi nécessaires que les sensitives à l'existence du genre humain, étaient un fruit de l'éducation. Autant vaudrait avancer que nous ne trouvons un goût agréable aux aliments salutaires et une saveur nauséeuse aux poisons, que parce que nos parents nous ont dit que les premiers nous étaient nécessaires, et que les seconds nous donneraient la mort.
ouvrage sur la génération des connaissances humaines, où il développe l'idée de Locke avec une clarté et une précision au-dessus de tout éloge, adopte la signification que ce philosophe a donnée au mot réflexion ; d'autres métaphysiciens ont exprimé la même idée avec d'autres mots. M. Maine deBiran, par exemple, dans une note,, p. 51, du Mémoire sur l'influence de l'hahitude, appelle lumière intérieure ce que Locke avait nommé réflexion.
Il est évident que les affections réfléchies ne sont pas plus des idées innées, comme l'ont voulu avancer quelques auteurs, que les affections sensitives. Notre organisation est telle que certaines perceptions sont accompagnées chez tous les hommes de certaines affections; et soit qu'il s'agisse des perceptions qui nous portent au dehors, ou de celles qui nous ramènent sur notre propre pensée, les affections agréables sont presque toujours liées aux perceptions qui résultent des actions utiles à la conservation du genre humain, et les affections funestes, à celles qui sont liées aux actions qui tendent à le détruire. Il n'est pas plus étonnant que le remords soit naturellement douloureux, comme le prouve l'expérience, que la saveur de l'absinthe ou le son d'une dissonance.
L'association des idées a lieu dans l'exercice de la réflexion, comme dans celui de la sensibilité proprement dite ; souvent l'idée complexe se forme des perceptions réfléchies unies aux perceptions sensitives simultanées, comme lorsqu'on associe la perception du jugement, par exemple, que l'on porte, à celle de l'objet dont on juge; ce qui arrive nécessairement, dès que l'on considère ce jugement comme un acte de l'entendement relatif à cet objet.
D'autres fois, plusieurs perceptions réfléchies s'unissent pour former un groupe des propriétés de notre être, qui, comme nous le verrons dans la seconde partie de ce mémoire, produit l'idée complexe du Moi, comme le groupe des perceptions qu'un objet excite en nous est l'origine de l'idée complexe qui nous représente cet objet.
Dans ces deux cas, la distinction des perceptions réfléchies et leur association présentent absolument les mêmes phénomènes. Cette identité des effets qui semble démontrer celle des causes, me paraît trop importante pour que je ne
l'examine pas autant qu'il est nécessaire pour la mettre dans tout son jour. On est d'abord porté à croire que la perception que nous avons d'une de nos modifications queloonque, intellectuelle ou morale, n'est qu'un accessoire de cette modification, produit par le mouvement des mêmes fibres. Il paraît même que la plupart des métaphysiciens l'ont supposé ainsi; ils auraient probablement adopté l'opinion contraire s'ils avaient fait attention aux faits suivants.
1° Les enfants, et les hommes qui ne se sont pas accoutumés à s'observer eux-mêmes, exécutent la plupart des opérations intellectuelles, et éprouvent des affections et des désirs de toute espèce, sans avoir aucune perception de ce qui se passe en eux ; l'homme qui désire, par exemple, est tout entier aux idées qui lui peignent l'objet qu'il désire et les moyens de l'obtenir ; mais peut-on dire qu'il s'aperçoit toujours qu'il éprouve en effet ce désir, et qu'il porte divers jugements sur ces moyens ?
2° Si la perception du désir dépendait des mouvements des mêmes fibres qui l'excitent en nous, en nous peignant l'objet vers lequel il tend, plus l'image de cet objet et le désir qui l'accompagne auraient de vivacité, plus la perception de la manière dont nous sommes modifiés serait claire et distincte. Or, il arrive précisément le contraire : plus l'idée de l'objet que l'on désire agit vivement sur l'esprit, moins on s'aperçoit du désir lui-même; une impression empêche de sentir l'autre, comme il arrive à toutes les autres impressions dont la cause existe dans des mouvements de fibres distinctes.
5° Le mouvement cérébral auquel est attachée la perception d'un désir se renouvelle nécessairement quand on se
rappelle avoir désiré; or, souvent le désir n'existe plus dans ce cas ; souvent il est remplacé par un sentiment contraire ; de même que nous pouvons rappeler l'idée du soleil, quand la terre est dans l'ombre. Il y a donc une distinction entre les fibres appropriées au désir, et celles qui le sont à sa perception, analogue à celle qui existe entre l'organe de la vue et la partie du cerveau où nous recevons immédiatement les perceptions de cet organe, et où nous en concevons le souvenir. Cette sorte de perception, occasionnée par une autre qui a lieu quand une fibre reçoit sa première impulsion d'une autre fibre cérébrale, est ce que j'appellerai perception déduite. On pourrait se rappeler avoir désiré ou avoir jugé sans se rappeler l'objet qu'on a désiré ou le jugement qu'on a porté; ce qui prouve encore que ces deux impressions sont tout à fait distinctes l'une de l'autre; et lors même qu'on se rappelle en même temps cet objet et ce jugement, l'idée en demeure absolument distincte de celle que nous a laissée l'acte par lequel nous avons désiré ou jugé.
4° Les deux sortes d'associations dont l'expérience nous apprend que nos perceptions réfléchies sont susceptibles, et à l'égard desquelles je vais entrer dans quelques détails, s'expliquent bien naturellement en supposant qu'elles sont produites par le mouvement des fibres séparées de celles des perceptions ou des idées qui les occasionnent, une de ces associations se rapportant à la grande loi de l'association des perceptions simultanées, et l'autre à celle des associations organiques; tandis que, dans la supposition où les idées réfléchies ne dépendraient pas de mouvements excités dans des fibres appropriées à ce seul usage, les deux modes d'associations se réuniraient aux perceptions ou aux idées qui les causent ; et l'association
que nous voyons contracter entre elles les perceptions réfléchies deviendrait inexpliquable.
En effet, tantôt nos perceptions réfléchies s'associent à ces perceptions ou à ces idées, comme lorsqu'en jugeant uous unissons la perception que nous avons de cette opération à celles qui servent de matière au jugement, espèce d'association qui dépend bien évidemment de la simultanéité de ces deux sortes de perceptions ; tantôt nous associons toutes nos perceptions réfléchies et les idées qui nous les retracent, pour n'en former qu'un seul groupe qui constitue l'idée complexe des facultés de notre Moi, comme le groupe des idées qui nous retracent lés perceptions sensitives que nous avons éprouvées de la part d'un corps, forme l'idée complexe que nous avons des propriétés de ce corps. Cette dernière sorte d'association, qui est un des phénomènes intellectuels les plus remarquables, et sans laquelle nous vivrions sans savoir que nous existons, paraît se rapporter aux associations organiques, puisque les perceptions qu'elle réunit sont dues à des modifications intellectuelles infiniment disparates et qui ne peuvent être que rarement simultanées. On est donc fondé à croire, d'après l'analogie, et en prenant toujours les mots de fibres et de mouvements dans ce sens générique adopté par les métaphysiciens, où ils peignent le mode d'action, quel qu'il soit, du cerveau, que les fibres, aux mouvements desquelles sont attachées d'abord les perceptions et ensuite les idées réfléchies, et qui reçoivent leur premier ébranlement des fibres mues hors des opérations de l'entendement ou de la volonté que nous nous cconaissons par ces perceptions, composent un organe particulier, destiné à ce genre de perceptions, et où elles s'associent comme les perceptions visuelles s'associent dans les couches optiques.
Ces vues générales, qu'il suffit d'indiquer, font assez entrevoir comment les lois de notre organisation peuvent produire cette association en un seul groupe de tout ce que nous connaissons de nos facultés morales et intellectuelles, association qui est prouvée par le fait. Mais lorsque nous concevons dans ce groupe, comme dans ceux que nous avons formés de nos perceptions sensitives externes et de celles que nous rapportons à notre corps, lorsque nous y concevons, dis-je, une substance dont ces facultés deviennent des attributs et que nous appelons notre âme, nous portons un jugement que ce n'est pas ici le lieu d'examiner et dont nous traiterons dans le chapitre des jugements dérivés.
La connexion des affections avec les perceptions auxquelles elles se rapportent, a lieu dans le cas que nous examinons ici, précisément comme dans celui delà sensation proprement dite. Lorsque nous nous observonsnous-mèmes, et que nous y apercevons divers penchants dont les uns nous remplissent de la douce satisfaction qui accompagne l'estime de soi, et les autres nous font éprouver le pénible sentiment qui lui est opposé, nous unissons chaque affection à la perception correspondante. Si nous passons à la faculté de discerner les perceptions des idées, nous trouverons encore qu'elle s'exerce aussi de la même manière dans les deux cas. Elle nous fait distinguer, par exemple, le souvenir d'un désir que nous n'avons plus, de la perception que nous avions de ce désir pendant que nous l'éprouvions, précisément de la même manière que nous discernons le souvenir d'une perception sensitive, de cette perception. Enfin, la volonté agit de la même manière, pour rendre plus vives ou pour afiaiblir ces deux sortes de perceptions ; et si l'exercice de l'attention semble plus nécessaire pour saisir les perceptions réfléchies, cela ne vient sans
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doute que du moindre degré d'intensité de ces idées, ou, si l'on veut, de la faiblesse des mouvements cérébraux qui leur correspondent, et de ce que la plupart des hommes ont contracté l'habitude de leur prêter attention moins souvent et moins fortement qu'aux perceptions sensitives.
Le peu d'intensité qu'ont le plus souvent les perceptions réfléchies, et le peu d'attention qu'on leur donne ordinairement, expliquent pourquoi nos propres facultés et les opérations de notre entendement, que nous ne pouvons apercevoir que par elles, ont été si tard et sont encore si mal connues.
Au reste, l'attention ne peut se porter sur les perceptions réfléchies avant que ces perceptions elles-mêmes ne lui donnent l'éveil. Il faut donc que les fibres dont elles dépendent aient déjà été mises en mouvement en vertu des lois de notre existence, et l'attention ne produit pas plus ces perceptions que celles qui nous viennent immédiatement des sens. Ce n'est pas non plus à l'usage des signes institués qu'on doit attribuer les perceptions et les idées réfléchies; il remplit à leur égard précisément les mêmes fonctions que dans les transformations qu'il fait subir aux perceptions et aux idées sensitives. Dans l'un et l'autre cas, les perceptions sont d'abord confondues dans le groupe dont elles font partie ; l'attention, en scrutant successivement toutes les parties de ce groupe, les rend plus distinctes, mais sans pouvoir les détacher du groupe, ni les généraliser. J'aurai beau faire attention à un corps bleu, la perception que j'aurai de sa couleur ne sera jamais celle du bleu en général, mais seulement de son bleu individuel. De même, la perception d'un désir, unie aux idées dont il se compose, quoique rendue plus distincte par l'attention, ne sera jamais que la perception individuelle de ce seul désir; les
souvenirs qui retraceront ces perceptions les retraceront dans le même état de combinaison, et toujours également particularisées. L'usage seul des signes institués pourra les détacher de ces groupes et les faire passer dans la classe des idées générales ; mais j'anticiperais sur le sujet qui doit être traité dans le chapitre v, si je donnais ici plus d'étendue à ces remarques.
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