‹ Philosophie des deux AmpèreChapitre 45 sur 56 · PREMIER PRINCIPE D'ANALYSE · texte numérisé non relu

PREMIER PRINCIPE D'ANALYSE

Le premier de ces faits est la distinction qui existe dans chacune de nos modifications, entre l'idée que cette modification nous donne et le sentiment dont elle est accompagnée l. Cette distinction a été entrevue par tous les métaphysiciens qui ont distingué le désir de l'idée; car un désir n'est évidemment qu'un sentiment joint à une idée représentative de quelque chose d'absent, le désir supposant nécessairement cette idée, puisqu'on ne saurait désirer une chose sans en avoir l'idée, tandis qu'on peut en avoir l'idée sans la désirer. Il est bien étonnant que les mêmes métaphysiciens ne se soient pas aperçus qu'il fallait établir une distinction

1 Je donne ici au mot Idée, avec la plupart des métaphysiciens français, le sens le plus général dont il soit susceptible, celui que les Allemands donnent au mot Représentation. Il me semble que c'est aussi le sens vulgaire de ce mot ; nul ne doute qu'il n'ait l'idée de ce qu'il voit ou qu'il touche; et si l'on dit d'une vaine conception de l'imagination : Cela n'existe qu'en idée, on n'entend pas dire par là que ce qui tombe sous nos sens n'existe pas aussi en idée; mais on veut dire que ce qui existe sans que nous le sachions, existe en réalité ; que ce que nous savons exister, existe à k fois en réalité et en idée; ce qui est le cas de tout objet soumis à l'action de nos sens; et, enfin, que toute pensée que nous ne rapportons à aucun objet que nous jugions hors de nous, n'existe qu'en idée.

pareille entre l'idée que nous donne la présence d'un objet et le sentiment de plaisir ou de douleur qui accompagne cette idée. La parité pourrait-elle être plus exacte? L'idée que nous avons d'un objet présent, sorte d'idée à laquelle on a donné le nom de perception, nous représente cet objet; le plaisir ou la douleur sont l'attrait ou la répugnance qu'il nous inspire. De même l'idée d'un objet absent est pour nous la représentation de cet objet, et le désir1 est l'attrait ou la répugnance que nous avons pour lui. Si un objet soumis à l'action de nos sens y est tout à coup soustrait, la perception que nous en avions est remplacée par une autre sorte d'idée, par le souvenir ; et le sentiment du plaisir ou de la douleur, par œlui du désir.

Je pourrais pousser plus loin ce parallèle; mais je m'en trouve dispensé par ce que dit M.Maine deBirau, dans son excellent ouvrage de l'Influence de l'habitude2 sur la faculté de penser, relativement à la distinction des idées et des sentiments de plaisir ou de douleur. Conduit à cette distinction par l'influence absolument contraire que ces deux sortes de modifications éprouvent de la part de l'habitude, il fait observer qu'elles diffèrent si essentiellement qu'cî mesure que l'habitude rend l'idée plus claire, elle détruit le sentiment qui l'accompagne, et que, quoiqu'on ait certainement la même perception lorsqu'on revoit un objet pour la centième fois, il ne fait certainement plus la même impression.

1 Je prends encore ici, et dans tout le reste de ce Mémoire, le mot Désir dans le sens très-étendu que lui ont donné les métaphysiciens modernes, et suivant lequel on dit qu'on désire qu'une chose ne soit pas, comme on dirait dans le sens ordinaire qu'on désire qu'elle soit.

2 Le Mémoire de M. de Biran avait été couronné, en 1802, par l'Institut national. (ISote de /' éditeur.)

378 AMPERE LE PHYSICIEN.

Le savant métaphysicien que je viens de citer a appelé sensation les sentiments de plaisir ou de douleur qui accompagnent nos perceptions. Je n'ai pas cru devoir adopter cette dénomination, parce qu'il m'a semblé que ce mot de sensation devait être employé uniquement à désigner l'ensemble des phénomènes intellectuels qui ont lieu lorsque le cerveau reçoit l'impression des mouvements excités dans d'autres organes; ce qui comprend la perception, tous les sentiments qui l'accompagnent, l'attention que nous lui donnons, etc. Il paraît qu'il n'y a qu'un petit nombre de sensations où il n'y ait rien d'affectif, et où tout soit perception ; peut-être môme n'y en a-t-il aucune qui ne nous soit agréable ou désagréable la première fois que nous l'éprouvons, et avant que l'habitude en ait détruit le sentiment. Je ne crois pas non plus qu'il y ait beaucoup de sensations purement affectives, puisqu'elles nous laissent presque toutes, après qu'elles sont évanouies, une idée qui ne peut résulter que d'une perception. Quoi qu'il en soit, on ne peut disconvenir que, dans la plupart des sensations de la vue et de l'ouïe, la perception ne l'emporte inliniment sur le sentiment, et que ce ne soit le contraire à l'égard de celles de l'odorat et des organes internes.

Les sentiments d'attrait ou de répugnance, que nous réunirons sous le nom de sentiments affectifs, soit qu'ils se rapportent à des objets présents, ou absents, ne sont pas les seuls qui acompagnentnos idées; ilen est d'une autreespèce qui ne sont pas moins remarquables et que je nommerai sentiments distinclifs. Il suffit pour s'assurer de leur existence de faire attention qu'on a précisément la môme idée lorsqu'on regarde, par exemple, un polygone de vingt côtés, lorsqu'on se ressouvient d'en avoir vu un, et lorsque, sans en avoir vu, on en compose l'idée en combinant les sou-

venirs d'angles et de eôtés que l'on a conservés des polygones moins compliqués qu'on a pu voir. Cependant, nous ne confondons point ces trois sortes de pensées. Nous avons donc un moyen de discerner si l'idée qui nous occupe est produite par la présence de l'objet, et, dans le cas contraire, si elle est un souvenir, ou un produit de notre imagination. Or, comment pourrions-nous faire ce discernement si la même idée ne nous affectait pas dans ces trois cas d'une manière différente, si elle n'y était pas accompagnée de trois sentiments différents? ïelssont les sentiments que je nommerai distinctifs, et dont la considération nous découvrira, comme on le verra dans la suite de ce mémoire, la vraie nature du jugement, qui a été jusqu'à présentie point le plus obscur de la métaphysique, et celui sur lequel l'école moderne a le plus varié i.

Je viens d'indiquer les trois principaux jugements distinctifs ; mais ils sont susceptibles de plusieurs autres nuances. Le tableau que m'offre mon imagination d'un événement que je crois devoir bientôt se réaliser, ne m'affecte point en lui-même, comme le tableau d'un événement que je regarde comme impossible. Je ne confonds point le souvenir général que je conserve d'un objet que j'ai vu mille fois, avec le souvenir individuel de celui qui ne s'est offert qu'une fois à mes yeux. Enfin, l'enfant même à qui on présentera dans l'obscurité un son ou ui\c odeur qui ne ressemblent en rien à ceux, qu'il a sentis, ne prendra jamais l'odeur pour un son, ni le son pour une odeur. Tous ces différents discernements entre les modifications que nous

1 II suffit d'ouvrir les écrits de Locke, de Gondillac et "de M. de Gérando, pour voir à quel point ils diffèrent sur le sens qu'on doit donner au mot Jugement.

éprouvons, supposent autant de sentiments distinctifs. Le seul qu'on trouve indiqué d'une manière suffisante dans les écrits des métaphysiciens modernes, est celui qui distingue les souvenirs des conceptions de l'imagination. C'est ce qu'ils ont appelé acte de réminiscence.

L'auteur du Mémoire sur la génération des connaissances humaines, couronné par l'Académie de Berlin, a surtout insisté sur ce sentiment1, et il semble que ce qu'il en dit devait le conduire à remarquer celui qui distingue nos perceptions de toutes nos autres idées, et les différentes nuances dont il est susceptible. Mais il semble n'avoir considéré l'acte de réminiscence que comme un phénomène isolé, qu'il n'a point lié aux belles découvertes qu'il a faites sur la nature du jugement.

Une remarque, qui devait également conduire à reconnaître l'existence des sentiments distinctifs, c'est que la perte que nous faisons de ces sentiments dans les songes est le principal caractère qui les distingue de l'état de veille. C'est que, privés alors de leurs secours pour discerner nos souvenirs, nos conceptions et même nos perceptions, lorsque le sommeil des sens n'est pas assez complet pour les supprimer entièrement, nous leur accordons le même degré de réalité, et les prenons ainsi toutes pour des perceptions.

La même chose a lieu dans la manie, lorsque le discernement, dont je viens de parler, étant de même suspendu, du moins à l'égard de certaines idées, les malades mêlent aux perceptions des objets qu'ils ont réellement sous les yeux, de vaines conceptions auxquelles ils attribuent la même réalité.

1 De la Génération des connaissances humaines, seconde partie.

Cet ouvrage de M de Gérando avait paru en 1802. {Note de l'éditeur.)

En regardant nos modifications intellectuelles comme le résultat des différents mouvements imprimés aux fibres de notre cerveau, on peut considérer l'idée comme dépendant de la nalure du mouvement communiqué à ces fibres, et le sentiment comme l'effet du degré d'intensité, et des autres circonstances accessoires de ce mouvement, sa vitesse, sa direction , etc. De même que nous avons distingué deux classes de sentiments, nous remarquerons également deux classes d'idées : celles qui nous représentent les perceptions que nous recevons directement de nos différents organes, et que je nommerai idées primitives, parce qu'elles sont la source de toutes les autres ; et celles des rapports aperçus entre les idées primitives, et même entre des rapports déjà aperçus entre elles ; je les appellerai idées comparatives.

En restreignant, comme je l'ai déjà dit, le sens du mot Sensation à l'ensemble des phénomènes qui accompagnent une perception primitive, je donnerai le nom de Comparaison à l'ensemble des phénomènes qu'on observe lors dune perception comparative; et comme l'expérience prouve que cette dernière sorte de perceptions est souvent accompagnée de sentiments très-prononcés et très-remarquables, tels que les plaisirs que nous donnent les beaux-arts, les recherches abstraites, etc., la comparaison sera, comme la sensation, composée d'une perception, et suivant les cas, de sentiments affectifs, distinctifs, etc. J'appelle ici perception l'acte par lequel nous apercevons un rapport entre deux idées, parce que cet acte est précisément à l'égard de l'idée comparative ce qu'on appelle communément perception, relativement à l'idée primitive. Cette dénomination sera d'ailleurs justifiée dans la comparaison que je ferai bientôt de la manière dont nous acquérons les idées primitives, et de celle dont nous obtenons les comparatives.

382 AMP Élit LE PHYSICIEN.

Au reste, si j'ai borné, à l'exemple de M. Maine deBiran, le sens du mot Sensation à un certain ordre de modifications intellectuelles, au lieu de l'étendre à toutes, comme l'ont fait d'autres métaphysiciens , ce qui n'est évidemment qu'une question de mots, c'est surtout pour conserver ce célèbre axiome que l'origine de toutes nos idées est dans nos sensations. En restreignant, comme je l'ai fait ici, le sens du mot Sensation, cet axiome exprime cette grandevérité : que toutes nos sensations viennent originairement de celles qui sont transmises immédiatement au cerveau par les autres organes, puisqu'elles en sont, ou des souvenirs, ou des rapports aperçus entre elles, ou des combinaisons quelconques de ces souvenirs et de ces idées de rapports , tandis que le même axiome dans le sens qu'on a voulu donner, en dernier lieu, au mot Sensation, se réduit à cette identité verbale : J'appelle sensations toutes les modifications intellectuelles et morales de Thommc ; donc toutes ces modifications sont des sensations.

j'avais d'abord été tenté d'admettre une troisième sorte d'idées, celles qui nous représentent nos propres facultés, et que Locke a attribuées à une faculté particulière qu'il a nommée réflexion. L'analogie me portait à donner à cette classe d'idées le nom d'idées réfléchies, et à regarder l'acte que Locke appelle réflexion comme leur donnant naissance, de la même manière que la sensation et la comparaison produisent les idées primitives et comparatives. Je n'avais pas alors découvert la véritable génération de ces idées. Lorsque j'aurai expliqué la manière dont nous les obtenons, en examinant la théorie de ce grand métaphysicien, on verra pourquoi je n'en ai pas fait une classe à part. Il est assez étonnant que cet homme, dont le vaste génie a changé la face de la métaphvsique, ait oublié toutes nos idées de

rapport, dans l'origine qu'il assigne à toutes celles qui se trouvent dans l'entendement humain; car s'il n'avait voulu parler que de l'origine première et médiate de nos idées, il était trop éclairé pour ne pas dire, comme Condillac, que c'était la seule sensation; car il ne pouvait pas douter que nous ne pourrions observer nos facultés, si des sensations ne les mettaient préalablement en jeu, de même que nous ne pouvons apercevoir des rapports qu'autant que des sensations nous présentent des idées à comparer. Ii est donc évident que Locke entendait parler de l'origine immédiate de nos idées, et qu'il supposait que loute idée représentait, ou une sensation éprouvée, ou une de nos facultés observée en nous à l'aide de la réflexion. Mais alors on ne voit plus dans quelle classe il rangeait les idées de rapports, qui ne nous représentent, m une sensation proprement dite, ni un de ces actes que Locke appelait réflexion ; ce qui aurait dû lui faire admettre une troisième source de nos idées, la comparaison. On ne peut guère concevoir la production •d'une idée sans qu'une molécule du cerveau soit mise en mouvement; car toute toute modification de la matière suppose un mouvement. La différence des idées primitives, et de celles que nous avons appelées comparatives, s'explique facilement dans cette hypothèse; il suffit d'imaginer que les molécules cérébrales appropriées aux idées de rapports se trouvent en quelque sorte dispersées parmi celles qui, étant liées directement aux autres organes, reçoivent d'eux les mouvements qui occasionnent les idées primitives. Deux de celles-ci se mouvant simultanément, lorsque deux idées nous sont présentes à la fois, leur mouvement se communiquera à la molécule qui se trouve entre elles, et qu'on suppose ne pouvoir être ébranlée que par cette double impulsion. Ce mouvement sera déterminé par la nature

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de ceux qui existent dans les deux premières molécules, ou, ce qui est la même chose, par la nature des deux idées simultanées; et dès qu'il aura lieu, nous apercevrons entre ces deux idées le rapport déterminé également par leur nature. Au lieu des deux idées qui s'offraient d'abord à nous et entre lesquelles il n'existait aucune liaison , on aura, de cette manière, trois idées, dont la nouvelle se liant à la fois aux deux premières, les réunira avec elle en un seul groupe, comme il arrive effectivement toutes les fois que apercevons un rapport nouveau entre deux idées.

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