DES IDEES
Nous avons vu dans quel ordre et dans quelles circonstances naissait en nous la connaissance de ce qui n'est pas en nous, ce qui n'est pas une simple modification de notre âme, mais une conception de la matière, de l'espace réel, du temps réel, et de la substance de notre âme elle-même. Maintenant, il faudra prouver que nos conceptions ne sont pas trompeuses, et que les objets de notre pensée existent. C'est là ce qui forme comme le couronnement de la philosophie de mon père, dont je viens d'exposer les bases et dont le but est d'expliquer l'intelligence et de la justifier.
Mais cette démonstration de la réalité de nos connaissances suppose l'étude approfondie de nos moyens de connaître et de prouver, des produits de notre pensée, des procédés de notre raison, c'est-à-dire de nos idées et de nos jugements.
Ce que je vais exposer maintenant des opinions de mon père sur ce sujet formait, dans sa pensée, toute une science.
C'était, comme il le dit dans une lettre, une logique nouvelle à laquelle il travaillait depuis dix ans.
La théorie des idées est célèbre dans la philosophie, depuis Platon jusqu'à nos jours; dans les matériaux de cette théorie, telle que la concevait mon père, je vais choisir ceux qui me paraissent constituer particulièrement une doctrine neuve et originale.
D'abord il va sans dire qu'il distinguait fortement l'idée de l'image, comme l'ont fait presque tous les philosophes dignes de ce nom *, bien que l'école régnant alors qu'il écrivait, les eût confondues, comme tant d'autres choses. L'image est la trace de la sensation ; pour mon père, l'idée est la trace que laisse un acte intellectuel ; c'est la conception d'une substance ou la vue d'un rapport; l'une est rappelée par l'imagination, l'autre par la mémoire véritable. « Imager n'est pas concevoir, a dit avec raison un auteur qui a heureusement exprimé de fortes idées trop souvent vagues.» Le philosophe que mon père juge ainsi est, je crois, M. deBonald.
La sensation et l'image n'ont pas d'objet; elles ont des causes; les idées ont un objet que nous concevons quand c'est une substance, que nous apercevons ou concevons quand c'est un rapport.
D'après mon père, il n'y a dans l'animal que des sensations, des images de sensations et point d'idées, comme il n'y a que des désirs et point de volonté. « Sans conscience d'examen, dit-il, sans réminiscence proprement dite, c'estdire, sans mémoire volontaire, ils ne peuvent avoir la con-
1 Mon père fait remarquer que Malebranche a fortement insisté sur ceUe distinction méconnue par Jes psychologistes français de l'école de Gondillac; ce qui, selon lui, était une des causes principales de leurs erreurs.
94 JEAN-JACQUES AMPERE.
naissance des substances ; ils n'ont que des sensations actuelles, entrelacées de sensations passées. »
Voilà la sensation pure à laquelle on a voulu ramener l'homme tout entier, relégué ainsi dans l'animalité. L'animal a des sensations et des images; l'homme commence avec l'idée.
L'enfant, même avant le langage, est déjà tout autre chose que l'animal; il a la volonté libre, il a des idées, l'idée des corps extérieurs et de leur forme ; il distingue une boîte d'un cube, l'idée d'autres êtres semblables à lui, dont le visage et les gestes expriment des sentiments qu'il connaît pour les avoir éprouvés. Sans cela, comment pourrait-il entrer en communication avec ces êtres et apprendre d'eux à parler? Pour qu'il donne un sens à un signe, il faut qu'il comprenne l'intention de ce signe; et comment atlribuerait-il un sens à un signe artificiel comme un mot, s'il n'avait compris des signes naturels, comme l'expression, par les Iraits et la voix, de la colère ou de la douceur? Il y a plus, comment des mots auraient-ils pour lui une signification quelconque, s'il n'avait déjà l'idée que le mot exprime?
L'enfant a donc des idées; mais il n'a point encore d'idée générale; toutes ses idées sont particulières. C'est le langage commencé par ses idées particulières qui l'aidera à s'en former de générales.
« Ainsi, disait mon père, on échappe au cercle vicieux par lequel on est obligé de supposer le langage pour expliquer la formation des idées, et les idées pour expliquera formation du langage. » Quelques-uns trouveront que mon père refuse beaucoup à l'animal et accorde beaucoup à l'enfant. Noble erreur, si c'en était une ; ce que je n'admets point. La différence qui sépare de l'homme l'animalité, même la plus perfectionnée, ne saurait être trop marquée»
En général, quand on a cherché à la faire disparaître, c'a été au détriment de la dignité humaine; mieux vaut, avec l'école spiritualiste de Descartes, voir dans les animaux des machines, que d'écrire, comme Lamétrie, un traité de « l'homme machine, » et voir, comme on l'a fait de nos jours, dans certains sauvages, un chimpanzé imparfait. Mon père, d'ailleurs, n'allait pas si loin que Descartes; la sensibilité tout entière, telle était, pour lui, le champ de la vie animale; mais il ne pouvait accorder aux brûles le sentiment de la personnalité, sentiment qui est nécessairement libre. Or, sans personnalité, principe de toute activité, l'âme pourrait être affectée passivement par une sensation ; mais elle ne pourrait concevoir et apercevoir; car, concevoir et apercevoir sont des actes.
Quant à l'enfant, il faut se garder d'y voir une petite brute ; « res est sacra puer. » Même avant de parler, il veut, il pense. J. J. Rousseau cite un fait qui indiquerait chez lui, dès cette époque, le sentiment de l'injustice. Saint Augustin s'accuse, dans ses Confessions (l. I, c, vu), d'avoir eu, dès sa plus tendre enfance, des sentiments mauvais, tels que la jalousie ; il attribue aux enfants la faculté de pécher. Quoi qu'il en soit, plus on aura observé les enfants, plus on sera disposé à leur accorder des facultés humaines, encore bien peu développées sans doute, mais existantes. « L'enfant, dit mon père, fait quatre-vingt-dix-neuf pas dans une route où Newton et Copernic feront le centième. » Je ne sais ; mais il me semble touchant que cette ligne ait été écrite par un émule de Copernic et de Newton.
Mais arrivons à l'homme lui-même, à l'homme en possession de toutes ses facultés, et dont l'intelligence a été perfectionnée et complétée par le langage; et étudions la nature de ses idées.
Mon père rejetait les idées innées, que Locke lui paraissait avoir suffisamment réfutées, La doctrine qu'il s'attachait surtout à combattre, était celle que Locke lui-même avait concouru à établir, sans pourtant l'adopter tout entière, qui avait dominé au dix-huitième siècle, que Condillac avait portée à ses dernières conséquences, et qui, après lui, légèrement modifiée, mais au fond toujours la même, régnait encore dans la philosophie française quand mon père commença à l'attaquer.
Le premier article de cette doctrine, c'est que nos idées venaient par nos sens, et n'étaient que des sensations ou des images de sensations transformées. A cela, mon père, nous l'avons déjà vu, répondait : « Les sensations seules viennent par les sens; la sensibilité est passive, les idées sont le produit d'un acte intellectuel; l'intelligence est active; elle conçoit les substances et les rapporls qui existent entre elles; elle aperçoit les rapports qui existent entre les sensations elles-mêmes, dès que nous avons de ces rapporls une notion distincte, celui d'étendue, par exemple, aperçu d'abord entre nos sensations juxtaposées; le rapport n'est point une sensation. La conception d'une substance, l'intuition d'un rapport, sont des actes intellectuels qui laissent dans notre âme une trace, laquelle n'est point comme la trace d'une sensation, une image, mais qui est une notion ou une idée. »
Mais, outre cette réfutation fondamentale de la doctrine sensualiste des idées, mon père la combattait sur plusieurs autres points importants, comme nous le verrons bientôt, et principalement sur le rôle attribué, dans la formation de nos idées, à l'abstraction et au langage. Avant d'entrer avec lui dans cette discussion, je dirai rapidement comment il classait les idées.
Rejetant les diverses classifications des idées, entre autres les célèbres classifications ou catégories d'Aristote, où il ne voyait qu'une division arbitraire et le rapprochement peu naturel sous un même chef de faits intellectuels trèsdivers, il avait, après quelques tâtonnements, rapporté toutes nos idées à quatre groupes très-naturels, auxquels il a donné successivement différents noms, mais que j'exposerai, d'après un fragment où cette classification me parait plus nettement énoncée qu'ailleurs.
1° Idées qui se rapportent aux corps considérés isolément, à leurs qualités, tant premières que secondes, en prenant ces mots dans le sens que Locke leur attribue. Ces idées sont la base des sciences naturelles.
2° Idées qui se rapportent à notre personnalité et à notre âme, à tous les actes et à tous les faits de notre intelligence, comme penser, vouloir, comprendre. C'est ce que mon père appelait les idées réflexibles, objet des sciences philosophiques.
5° Les idées qui se rapportent aux corps considérés dans leurs relations de volume, de distance, de mouvement, de nombre, et qui sont surtout l'objet des sciences physicomathématiques.
4° Les idées qui se rapportent aux hommes vivant en société, aux relations sociales, et dont se composent surtout les sciences historiques et morales, la législation et la politique; ce que mon père appelait les idées anthropologiques.
Ainsi sont classées, par lui, les idées par rapport à leur objet , ensuite, et ceci est encore plus important, elles sont classées d'après leur nature.
Quant à leur nature, elles sont vraies ou fausses, claires ou obscures, complètes ou incomplètes, simples ou complexes.
Une idée ne peut être fausse que lorsqu'elle est la conception d'une chose qui n'existe pas, ou d'un rapport que Ton croit voir là où il n'est point. Mais l'idée du rapport en lui-même ne peut être fausse, pas plus qu'une sensation ne peut l'être; car les rapports nous sont donnés comme les sensations, par intuition immédiate; nous les découvrons entre les données subjectives qui nous apparaissent; et là, ils ne peuvent nous tromper. Quand nous voyons une rose et l'image de cette rose dans un miroir, l'idée du rapport numérique Deux que nous découvrons alors est une idée vraie. Mais si nous concevons que deux roses existent réellement et objectivement, notre conception de substance est fausse, et la conception du rapport, deux roses, entre les substances est fausse également. Le rapport aperçu entre les deux apparitions est vrai ; mais cette vérité, comme celle des sensations, est sans importance ; ce qui importe, c'est la vérité du jugement que nous portons sur les réalités non perçues immédiatement, et qui sont l'objet de nos conceptions. Il est vrai que nous voyons ronde une tour qui est carrée; il est vrai que nous voyons deux roses là où il n'y en a qu'une; mais ce qui importe, c'est la vérité du jugement par lequel, en dépit de la sensation et du rapport, nous affirmons que la tour est carrée, et qu'il n'y a là qu'une rose.
Quand Descartes disait que toute idée parfaitement claire était une idée vraie, il avait raison s'il entendait par là que tout rapport aperçu était vrai dans le sens que je viens de dire; mais une conception de rapport ou une conception de substance peut être très-claire et ne pas être vraie; une tour ronde, le nombre deux sont des idées très-claires, qui, appliquées aux cas particuliers que j'ai pris pour exemples, ne sont point vraies.
On voit qu'une idée claire n'est pas toujours une idée vraie. J'ajouterai, la clarté fait souvent l'illusion de la vérité. Il y a des esprits nets et faux, on Jes comprend si bien qu'on ne peut croire qu'ils se trompent; ils se trompent pourtant parfois, le plus lucidement du monde.
« Une idée peut être claire, dit mon père, bien qu'elle soit incomplète, quand elle suffit au jugement que l'on porte sur cette idée ; dans ce cas, on dit parfois qu'une idée est obscure, parce qu'elle est incomplète; et l'on a tort. » L'idée de la substance matérielle, cause de nos sensations, l'idée del'àme, cause de nos pensées, sontdes idées très-incomplètes ; car nous sommes loin de connaître à fond la nature de la matière et de Pâme, dont nous ne connaissons que certaines qualités essentielles; mais ces idées sont très- claires, quand nous nous bornons à affirmer, par exemple, qu'il y a une cause étendue de la sensation et une cause simple de la pensée. Il ne faut donc pas reprocher aux idées métaphysiques de manquer de clarté ; seulement, il faut reconnaître qu'elles sont incomplètes; notre faculté de concevoir est limitée ; mais, sur quelque sujet que ce soit, elle peut n'être point confuse. J'ajouterai encore que la difficulté de comprendre peut ne pas tenir à l'obscurité; la philosophie de Kant est difficile à cause du langage, pour nous bizarre, qu'emploie son auteur. Elle n'est pas réellement obscure; car les idées sont très-arrêtées et très-précises. On pourra, malgré cette Introduction, avoir parfois quelque peine à bien saisir la pensée de mon père, à cause des termes qu'il crée souvent pour la rendre; si on se familiarise avec ces termes, on trouvera sa pensée d'une netteté singulière. Qu'une personne étrangère aux mathématiques ouvre un livre où il sera traité de cette science, elle n'en comprendra pas un mot; cependant, quoi de plus