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DES NOTIONS DE L'AME ET DU TEMPS

Il semble que l'homme doive plus facilement parvenir à la notion de l'âme qu'à la notion de la matière , que l'une soit pour lui un objet de connaissance plus accessible et plus prochaine que l'autre ; il n'en est rien. Cependant notre âme est plus nôtre que le corps qu'elle anime ; substantiellement elle est à nous ; mais comme substance, il ne nous est pas donné de l'apercevoir. On ne voit d'une vue immédiate ni la matière ni l'âme ; on ne voit que leur ombre, ou si l'on aime mieux, que le reflet, qu'elles projettent dans notre conscience. S'il y a. un abîme entre la sensation et la matière, il y en a un aussi entre l'aperception de notre Moi en acte, et l'idée de l'être spirituel en substance.

L'âme en soi, aussi bien que la matière en soi, ne saurait être directement perçue ; nous sommes aussi séparés de notre propre réalité que de la réalité du monde extérieur. Ces deux réalités, comme celle de Dieu même, on peut les concevoir et les prouver ; on n'a point de prise pour les atteindre d'une aperception directe et immédiate.

Nous avons vu comment mon père a rendu compte des opérations intellectuelles par lesquelles ou obtient la conception de la matière et celle de l'espace absolu ; nous allons voir comment, d'après lui, on s'élève à la conception de l'âme et du temps réel.

m JEAN-JACQUES AMPÈRE

C'est encore par ce principe de causalité qui se découvre dans le déploiement de notre activité libre, et dans l'accomplissement de l'effort qu'elle a voulu.

Deux choses ont empêché les plus grands métaphysiciens de pouvoir expliquer comment nous arrivons à concevoir l'existence de notre âme, l'absence de ce principe de causalité, que nul avant M. Maine de Biran n'avait mis dans son vrai jour, parce que nul ne l'avait surpris dans sa véritable origine ; et la confusion presque universelle entre le Moi phénoménique, fait de conscience se manifestant dans l'effort, et la substance de l'âme, aussi différents l'un de l'autre que la sensation l'est de la matière.

Descartes^ qui a si nettement et si énergiquement distingué la sensation, qui est une modification de notre âme, de l'être matériel cause de cette modification, a confondu dès le principe le sentiment subjectif du Moi, et l'être spiri tuel qui produit en lui-même ce sentiment comme la matière y produit la sensation.

Descartes, dans sa seconde Méditation, a admirablement distingué le Moi pensant du corps. Mais le Moi pensant de Descartes n'est pas l'âme, bien qu'il le confonde perpétuellement avec elle.

En effet, le Moi n'est pas substantiel ; il est en tant qu'il pense ; il n'est même qu'autant qu'il pense ; et Descartes, pour établir la continuité de l'existence de l'âme, est obligé d'affirmer qu'elle pense toujours, même pendant le sommeil, pendant la léthargie. Quand, dans son doute intrépide, Descartes va jusqu'à supposer un mauvais génie, un démon rusé qui cherche à le tromper en lui faisant croire ce qui n'est point, et qu'il s'écrie, avec un si admirable sentiment de sa personnalité pensante : « Il n'y a donc point de doute que je suis ; s'il me trompe, et qu'il me

trompe tant qu'il voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. » Et quand il dit : « Je suis, j'existe, cela est maintenant certain ; mais combien de temps? Autant de temps que je pense; car, peut-être il se peut faire que, si je cessais totalement de penser, je cesserais en même temps tout à fait d'être, » qu'est-ce que ce Moi qui sera tant qu'il pensera, et peut-être, ou plutôt très-certainement, cessera d'être quand il cessera de penser, c'est-à-dire, de se parler, de se voir, de s'apparaître? C'est un phénomène, c'est-à-dire, une apparence, ce n'est pas un être. Ici du moins Descartes est parfaitement conséquent, il ne dépasse pas les limites du fait intérieur ; mais quand il dit : « Je pense donc je suis » en prenant le verbe être dans un sens absolu, et il le faut bien croire, autrement le célèbre enthymème ne voudrait rien dire et pourrait se traduite ainsi : « Je pense, donc je suis pensant ; » quand développant cette conséquence beaucoup trop précipitée, si elle n'est pas stérile, il écrit : « Mon être consiste en cela que je suis une chose qui pense, ou une substance dont l'essence et la nature n'est que de penser, » non-seulement il affirme ce qu'il n'a pas démontré, question que je n'ai pas encore à examiner ici ; mais il parle d'un être, d'une chose, d'une substance, avant d'avoir expliqué comment nous pouvions avoir l'idée d'un être, d'une chose, d'une substance.

Il tombe ici dans la confusion qu'il avait si bien évitée au sujet de la matière et de la sensation, dans la confusion du subjectif et de l'objectif, ou si l'on veut, de l'apparence et de la réalité. Descartes dit quelque part que l'existence de la matière est plus difficile à établir que l'existence de l'âme. Nous verrons plus tard, je crois, que la difficulté est

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égale, et le procédé de démonstration semblable. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que Descartes suppose l'idée de l'âme acquise, parce qu'il a constaté le sentiment du Moi. Je répondrai à ce grand philosophe par ces fortes paroles de M. Royer-Collard, qui, en interprétant Reid, se montre par moments si supérieur à lui : « C'est le sujet qui existe, qui dure, qui agit ; mais nous ne touchons ni l'être, ni la durée, ni la force. »

Malebranche a exprimé assez nettement l'impossibilité d'arriver à la notion de l'âme par le sentiment du Moi, lequel, chose remarquable, ne lui avait pas échappé ; il a dit quelque part : « que nous ne connaissons pas l'âme par une idée, mais par un sentiment intérieur ; et ailleurs, que nous n'avons point d'idée claire de la nature de notre âme. » On voit par cet aveu que l'école de Descartes n'avait pas, en effet, bien su démêler la notion de l'âme en elle-même, le sentiment intérieur, si énergique chez Descaries, du Moi pensant. De cette confusion, sortit une querelle célèbre entre Malebranche et Arnauld, où chacun d'eux, comse il arrive souvent, avait tort en partie et en partie raison. Malebranche soutenait contre Arnauld que les idées n'étaient pas dans notre âme. Mon père a montré que Malebranche, découvrant par l'observation intérieure que les idées sont aperçues par le Moi en dehors de lui, les plaçait par cette raison hors de l'âme qu'il confondait avec le Moi ; tandis qu'Àrnauld, qui les voulait dans l'âme, entendait parler de la substance spirituelle dans laquelle sont les idées et le sentiment du Moi lui-même. Mon père fait remarquer que ces deux opinions ne pouvaient être expliquées et conciliées que par la distinction fondamentale qu'il établissait entre le sentiment phénoménique du Moi, et la notion de l'âme conçue comme une substance réelle; ce qu'il appelait un noumène.

Une fois cette distinction bien arrêtée et bien comprise, il n'est pas difficile de se rendre compte du procédé par lequel nous nous élevons à la conception de l'âme.

C'est encore au moyen du principe de causalité, par lequel nous avons hypothétisé la matière comme cause de la résistance qu'éprouvent nos mouvements, puis comme cause de nos sensations ; c'est par ce principe de causalité que nous hypothétisons l'âme. Quand on a reconnu, ainsi qu'il a été dit plus haut, l'existence des corps matériels et en partie de notre propre corps, on remarque que plusieurs de ses parties se meuvent à notre volonté; et l'on est conduit, par le principe de causalité, à attribuer ces mouvements corporels à un être existant réellement et qui est leur cause ; cet être, c'est l'âme.

« Il en est, dit mon père, de la personnalité comme des sensations, relativement aux idées qui l'accompagnent; dans l'état actuel de nos connaissances, nous concevons une substance qui est à son égard, à l'égard du sentiment de notre personnalité, ce que le corps qui produit en nous une sensation, est à cette sensation. » Nous concevons cette substance comme douée de la propriété de mouvoir à son gré le corps qu'elle anime, en produisant en elle le sentiment de personnalité dont nous parlons. De même que les causes extérieures y produisent ces sensations ; de même que par le mot corps nous exprimons, dans l'usage ordinaire de la vie, à la fois et la substance matérielle dont nous concevons l'existence et l'ensemble de sensations qu'elle produit en nous et que nous rapportons à cette substance , de même le mot Moi exprime le concret formé du sentiment que nous avons de notre personnalité, et de l'idée que nous avons de la substance dans laquelle ce sentiment réside. Le sentiment de la personnalité est la partie intui-

tive de ce concret; l'idée de cette substance en est la partie conceptive.

Si le mot Moi n'exprimait que le sentiment, ces mots : « J'ai dormi, » n'auraient aucun sens.

L'âme étant conçue comme cause de nos mouvements, on lui attribue successivement nos volontés, nos idées; et, toujours en vertu du principe de causalité, on place en elle nos sensations ; car, dès qu'on la conçoit, on la conçoit nécessairement comme principe voulant, pensant, sentant; toutes ces choses convenant et ne pouvant convenir qu'à sa nature simple, et par conséquent immatérielle. Nous la concevons simple, parce que le Moi, son effet, est simple, de même que la matière étendue a pour effet la sensation, qui nous fait apparaître l'étendue. Plus tard, il sera prouvé, contre les matérialistes, que nous avons raison de concevoir notre âme comme simple; il suffit maintenant d'établir que nous la concevons ainsi. Qui, en effet, conçoit son âme comme composée de parties d'un plus ou moins grand volume, ce qui entraînerait telle ou telle forme, le rond, le triangle, le carré? Avant d'arriver à cette notion de la simplicité de l'âme, on a commencé, le langage en fait foi, par la considérer comme une matière, mais une matière trèssubtile, un souffle animé ; et les philosophes de l'antiquité ont eu d'abord cette conception imparfaite de l'âme. Gomme les enfants et les peuples enfants mettent d'abord dans les' êtres matériels une volonté, une personnalité, ce qui donne naissance aux êtres mythologiques, de même on mêle d'abord à la notion de l'âme quelque chose de la matière. Ceux qui confondent les deux principes et qui font l'âme grossièrement matérielle, il faut qu'ils sachent, avant toute discussion, qu'ils reculent encore au delà des premiers essais tentés par l'esprit philosophique pour échapper à une con-

fusion, peut-être excusable alors, enlre la matière qui produit la sensation multiple comme elle, et l'âme qui produit en elle le sentiment d'elle-même, dans lequel se manifeste sa simplicité.

Nous concevons aussi noire âme comme cause permanente de nos actes intellectuels, que nous lui attribuons; car nous transportons naturellement à l'âme, à notre Moi objectif, tout ce qui caractérisait le sentiment de notre personnalité, notre Moi subjectif. Mais ici cette permanence n'est point intermittente ; nous ne pouvons y admettre d'interruption. « Nous sommes convaincus, dit mon père, que l'âme continue à subsister quand un sommeil complet nous prive du sentiment de la personnalité, comme les corps ne cessent pas d'exister lorsqu'ils cessent d'agir sur nos organes, et que les sensations qu'ils produisaient en nous sont anéanties. »

De cette notion de la persistance de l'âme, naît la notion de la durée vraie, du temps absolu. La durée subjective nous avait été donnée dans la vue de la succession de nos actes intérieurs ; c'était, non une forme de notre sensibilité comme l'appelle Kant, mais une forme de notre activité. Maintenant que nous concevons l'existence d'une âme, substance durable et persistante, même quand nous n'avons pas conscience de nous-mêmes, pendant notre sommeil par exemple, nous sommes amenés à concevoir aussi une durée réelle qui subsiste indépendamment de nous et de notre aperception, dans laquelle s'accomplissent les actes intellectuels que nous attribuons à notre âme.

Ce temps ne commence pas comme la durée subjective, avec le déploiement de notre activité, pour s'interrompre quand il s'interrompt, et cesser avec lui; nous ne lui concevons ni commencement ni fin. Il est infini, il est éternel.

92 JEAN-JACQUES AMPERE.

Le temps relatif à nous est comme son image ; et de celui-ci l'on peut dire, avec J. B. Rousseau et après Platon :

Le temps, cette image mobile De l'immobile éternité !

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