‹ Philosophie des traditions: considérations sur l'histoire dun monde primitifChapitre 1 sur 11 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'histoire primitive de l*homme est

enveloppée de niidges qu'il sera sans

doute toujours difficile de percer com-

• plètement. Pendant une longue suite

de siècles, on s'est contenté d'accepter

si sur ce sujet si curieux pourtant pour "^ le moraliste et pour le philosophe, la lettre des récits emblématiques sous lesquels lantiquité avait transmis les pre-

mières traditions humaines, traditions dont elle-même avait depuis longtemps perdu la clef. Cette ignorance ^Êt se trouver épaissie encore, s'il se pouvait, par les ténèbres du Moyen-Age et durant le règne absolu de la Théologie scolastique. Qui eût osé alors porter une main téméraire sur l'édifice des croyances reçues et tenter une explication ratfonnelle de la lettre des livres sacrés devenus l'apanage exclusif d'une autorité prétendue infaillible, eût vite payé de sa tête, ou tout au moins de sa liberté, son intempestive et audacieuse curiosité.

Et en cela, il faut bien en convenir, le Moyen-Age n'était que conséquent.

A quoi bon, en effet, pour lui ces recherches? N'avait-il pas tout ce qui suffisait à ses croyances anthropomor-

phistes ejt manichéennes? Pour lui, qu'était-ce que Dieu ? Un éternel vieillard à barbe grise, toujours grondant, toujours tonnant, toujours en colère, soumis aux mêmes passions, aux mêmes caprices et souvent aux mêmes misères que l'homme dont on lui prêtait la figure. Eh ! vous l'avez vu vingt fois sur les vitraux gothiques de nos vieilles églises, ce Dieu de nos pères; Jupiter olympien greffe sur l'Evangile comme une grotesque figure de sorcière sur le corps gracieux d'une vierge. C'est un monarque assis sur un trône, couronne en tête et sceptre à la main comme le dernier des rois de la terre, en guerre perpétuelle pour notre chétive planète avec Satan, un autre roi, espèce de prétendant déchu et vaincu, il est vrai,

mais toujours remuant et conspirant, et, qui pis est> réussissant souvent, à force de ruses et d'intrigues, à happer au moins les trois quarts des créatures que le Dieu régnant s'efforce en vain de conserver dans son empire. Cette doctrine de deux principes contraires, sorte de paganisme indien ou arabe, si bien marié par la Théologie scolaslique aux traditions chrétiennes et à la doctrine évangélique qu'elle finit par les dénaturer presque entièrement et paraître ne faire qu'un corps avec elles, fut à peu près seule toute la foi du Moyen- Age. La religion d'alors était surtout une religion de crainte : crainte de Dieu, crainte du Diable, crainte de la fin du monde^ crainte du bûcher, • — sérieuse, celle-là, — crainte du sorcier... Ces

prétendus siècles de foi ne sont que des siècles de peur.

L'esprit humain, cette mystérieuse puissance qui distingue Thomme de la machine^ l'Esprit de Liberté surtout semble avoir complètement déménagé de cette sombre époque, ou pour mieux dire, de cette longue nuit. A peine jettet-il çà et là quelque lueur timide chez Abélard ou chez Dante Alighiéri : partout ailleurs, il se cache à Fombre des cloîtres et se tait, ou ne se traduit qu'en allégories équivoques dans les arabesques silencieuses des cathédrales. Hors de là, ne le cherchez plus : la Théologie qui le tient en perpétuelle surveillance, rétreint et l'étouffé. On ne peut pas même ouvrir un manuscrit de géométrie de ce temps, sans s y heurter à la

Théologie blottie entre deux théorèmes, ne serait-ce que pour interdire au mathématicien la démonstration de 1 infini.

De la Philosophie, sa très-humble servante, elle a fait un hideux cadavre.

Elle tient FAstronomie en laisse et la Jurisprudence en lisière. Lettres, sciences, lois, rien ne peut échapper à sa domination souveraine : elle s'empare de tout pour tout pétrifi^er.

Elle y avait presque réussi, lorsque Luther vint et la brisa.

La réforme fut en effet, du moins dans le domaine scientifique, l'arrêt de mort de la Théologie, et de quelque manière que Ion considère au point de vue religieux cette immense révolution, on ne peut nier qu'elle fut, sous tout autre rapport, un événement heureux.

Du moment où une voix s'est élevée

pour invoquer la souveraineté de ia raison et l'opposer à lautorité immobile^ le souffle de cette voix a déchiré jusque dans les replis cachés des institutions et des mœurs, les vieux langes de rhumanité, et la Théologie a dû dès lors reconnaître une égale, souvent une rivale, dans cette très-humble servante que naguère encore elle regardait de si haut : la Philosophie.

Théologie et Philosophie : ces deux mots résument dans leur plus haute expression toutes les questions qui, depuis l'origine des sociétés, ont divisé

l'humanité sous les noms divers d'Au— torité et de Liberté, d'Aristocratie et de Dônocratie, de Force et d'Idée.

Après cette tempête inouïe, qui fit sombrer au xvi® siècle la foi du Moyen- Age el raviva î'esprit humain, les vidl les solutions théologiques s'évanouirent au regard brûlant de la raison émancipée, comme une rosée de la nuit sous un rayon de soleil. Les questions sur l'origine de l'homme, sur sa nature, sur sa destinée, reparaissent alors sous la forme interrogative de problèmes à résoudre. ' Mais qui osera les aborder ?

La Théologie est encore toute puissante^

et le bras séculier est à son service. Il n y a pas un siècle que, dans les dernières fureurs d'une mortelle agonie, le Moyen-Age expirant a dévoré Jean Hus. Luther même, le grand initiateur, n'échappe que grâce aux puissants protecteurs qu'il rencontre dans la raisonneuse Allemagne. Mais Vanini et Giordano Bruno iront, martyrs de l'Idée, porter témoignage dans les flammes à là Liberté de la pensée.

Chose singulière! les bûchers qui brûlent les philosophes, n arrêtent pas même un instant la marche ascendante de ridée. Il semblerait vraiment voir Dieu même travailler de concert avec les émancipateurs. Chaque siècle qui meurt doit avant de descendre au tombeau produire un grand homine ou un

grand fait, dans Tordre de la Liberté, pour être le parrain du siècle suivant :

pour le seizième siècle, Luther; pour le dix- septième, Descartes; pour le dix-huitième, Voltaire; pour le dixneuvième, la Révolution française.

Ainsi, qu'on le regrette ou qu'on s'en réjouisse, aujourd'hui c'est un fait :

la pensée libre est devenue l'âme de la société. Qu'on tente de la supprimer un jour, je ne dis pas seulement au profit de la Théologie d'autrefois, mais au profit d'une idée exclusive quelconque, tout languira et mourra bientôt.

La philosophie, c'est-à^lire le libre examen, a donc repris dans le monde moderne toute la place que la Théologie avait occupée seule au Moyen- Age. La Théologie protestante, la seule

qui semble encore jouir de quelque activité, ne le doit qu'au caractère qu elle possède de n'être qu'une véritable Philosophie, ayant avec celle-ci un même principe: la raison humaine. Interpréter, c'est juger. Quand la raison hu-

maine, en Luther, s'est reconnu le droit de juger l'autorité, elle s'est faite supérieure à elle, et la Théologie conservée par le Protestantisme n'a pu être dès lors que la subordonnée de la Philosophie. Descartes, en parlSnt du coGiTO, ERGO suM commc du seul principe de toute connaissance certaine, n'a fait que reprendre en sous-œuvre, bien sciemment sans doute, le travail incomplet de Luther. Seulement, au lieu d'aller comme lui affronter en face la Théologie, trop reine encore, il fit

mieux : il la salua très-humblement et se passa d'elle.

La Réforme, en émancipant la raison, fait tomber pour ainsi dire dans le domaine public les livres sacrés de toutes les religions. Controversés, puis oubliés, laissés de côté avec une sorte de défiance et souvent avec une injuste ironie par le xvin® siècle, imbu contre eux de préjugés que l'histoire peut expliquer, ces livres sont relevés bientôt avec plus de respect par le xix'^ siècle, enfant de la grande révolution, plus rassuré que la génération contemporaine de Voltaire et de J.-J. Rousseau

contre les excès de Tin tolérance théologique. On commence à se demander si ces traditions qui ont fait rire Voltaire, parce qu'en d'autres temps elles avaient fait emprisonner Galilée, ne cachent paï vraiment sous leur apparence enfantine quelque chose de trèssérieux.

Au fait, comment concevoir que quelque chose puisse exister sans avoir ou avoir eu sa raison d'être?

Toute tradition, même lorsqu'elle se présente sous des formes absurdes, relativement à nos mœurs et à notre langage, renferme à coup sûr quelque vérité historique ou philosophique défigurée soit par le temps, soit au contact du mysticisme ou de l'exploitation intéressée d'une secte ou d'une caste.

Celui qui aurait les moyens et la patience de recueillir les traditions, orales ou écrites, éparses chez tous les peuples, de démêler en elles ce qu'il y a de général et ce qu'il y a de local et d éliminer ce qui serait contradictoire, pourrait avec ces données, par une interprétation à la fois hardie et prudente des expresâons figurées, traduction littérale d*un langage hiéroglyphique, rétablir d'une manière à peu près certaine l'histoire rationnelle des premiers âges du genre humain.

Et les caractères encore inexpliqués des ruines de .Tchelminar ? Et les bizarres figures des hiéroglyphes proprement dits? Ne leur doit-on pas quelque attention, au point de vue de la Philosophie historique, surtout depuis

que les intéressants travaux de Champollion ont commencé à en aplanir les difficultés ? L'image a été^ on ne saurait en douter, la première écriture de rhomme, et les monuments antiques aussi bien que les cathédrales du Moyen- Age, sont souvent de véritables manuscrits. 11 y a à Paris un livre plus ancien que la Bible et que le Zend- Avcsta : c'est l'obélisque de la place de la Révolution, Combien d'autres ne pourrait-on pas retrouver, perdus dans tous les coins du monde, et enfouis par milliers sous les sables de l'Egypte?

Que de curieux secrets n'apprendraiton pas si Ton savait consulter ces gigantesques bibles de pierre?

La Philosophie peut donc relier, plus et mieux que n'a pu le faire aucune Théologie, le présent au passé le plus ancien, et, par une étude raisonnée de l'origine de l'homme, de sa condition

primitive, de son histoire, des lois de son développement et des causes de perturbation plus ou moins grave qui ont pu interveXfir ou dénaturer ce développement, préparer pour un avenir peut-être prochain, les matériaux qui doivent servir de base au véritable ordre social ; celui-ci ne pouvant être que l'harmonie, et non l'antagonisme, entre toutes les forces vives et légiti-

— aimes de la société. Les révélateurs antiques, Menou, Moïse, Confucius.

Zoroastre, Mahomet lui-même, retrouvent ainsi, interprétés par le libre examen, et reprennent, dans un ordre infiniment plus élevé, toute Timportance que semblait devoir leur faire perdre la chute ou laffaiblissement des Théologies positives entées sur les traditions qui portent leurs noms. Ils redeviennent et doivent rester, chacun avec le caractère particulier à ses mœurs, à son climat, à sa nation et à son temps, les archivistes sacrés du berceau de l'homme, sur l'histoire primitive duquel ils projettent à travers la nuit des siècles une lumière que l'étude et la science, éclairées du soleil de la Liberté, ne

peuvent que rendre de plus en plus vive, selon la loi divine, inévitable et constante du Progrès.

sua

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