‹ Philosophie des traditions: considérations sur l'histoire dun monde primitifChapitre 2 sur 11 · DE LA CRÉATION · texte numérisé non relu

DE LA CRÉATION

Le progrès est la loi suprême et générale des choses créées. On peut maintenant affirmer sans la démontrer cette vérité devenue banale, et si quelqu'un pouvait en douter encore, le témoignage positif de l'histoire, et de l'histoire moderne en particulier, en serait une preuve irréfutable. L'homme peut bien, individuellement, s'opposer à cette loi, la détruire ou la transgresser en luimême, il peut même, selon qu'il est constitué en puissance, faire peser sur une partie plus ou moins grande de la so'ciété les effets de cette transgression, il ne lui en sera pas moins toujours impos-

sible d'empêcher une idée de naître, un fait de s'accomplir, une découverte nouvelle de se produire dans Tordre moral ou dans l'ordre matériel. Quel temps plus immobile et plus stérile en apparence que le sombre Moyen-Age? 11 n'en est rien, pourtant. Le Moyen-Age est plein d'activité latente, et c'est pour avoir été longtemps comprimée que cette activité fit, au xvi® siècle, une si terrible explosion. Pendant que tout est glace et silence

autour de l'autorité féodale et cléricale, le progrès s'avance à pas de géant du fond même des cellules monastiques où plus d'un saint du xnf siècle prépare Luther. Des lambeaux de phrases griffonnés aux murs des cloîtres ou sur les marges des manuscrits deviendront des livres, et ces livres à leur tour deviendront des révolutions quijetleront bas un abus, une misère, ou même un crime social.

Mais si le progrès se montre avec évidence dans les faits regardés par tous comme certains, dans la succession historique des peuples et les phases diverses de leurs conditions aux différentes épo-

ques connues, avons-nous le droit d'en conclure que la même loi a présidé aussi aux époques plus reculées et sur lesqudles nous n'avons que des traditions vagues, mythologiques ou théologiques? Non-^ulement cette conclusion est légitime, mais elle est logiquement nécessaire, et découle, pour ainsi dire, de ce que nous pouvons apercevoir de la nature même de Dieu.

Comment, en effet, notre intelligence conçoitelle Dieu?

Quand nous disons que Dieu est bon, juste, puissant, libre, nous nous servons d'expressions vraies sans doute relativement à la comparaison que nous établissons dans notre esprit entre nousmêmes et Dieu, mais ces expressions seraient, je ne dis pas fausses, mais pour le moins insuffisantes, si nous les appliquions à Dieu conçu dans l'essence même de sa nature absolue. Les mots bonté y justice, puissance, liberté, supposent toujours que l'objet auquel nous reconnaissons les qualités qu'ils désignent pourrait ne les avoir qu'à un moindre degré, ou même en être dépourvu, et ce

n'est qu'en vertu de cette supposition tacite à laquelle nous comparons l'état actuel de l'objet, que nous affirmons qu'il a ces qualités. Or, en Dieu, une pareille supposition est toujours impossible. Dieu moins libre, moins puissant, moins juste, moins bon, ce ne serait plus Dieu, ce ne serait que l'homme ou l'ange, aussi perfectionné que l'on voudra, mais cependant toujours imparfait.

Les termes par lesquels nous désignons les at* tributs divins ne peuvent donc devenir rigoureusement exacts qu'à condition d'en élargir le sens jusqu'à rinfini, et d'en abstraire toute idée de restriction possible. Mais, élevés à un tel degré, nonseulement ces mots perdent leur valeur grammaticale, mais chacun d'eux cesse en quelque sorte d'avoir son objet particulier, et tous se résolvent en une seule conception simple et absolue : I'être, de même que leur contraire se résume en tme autre idée simple et absolue aussi dans son genre:

le NÉANT .

Ainsi, pour résumer notre pensée, en dehors et pour ainsi dire au dessus et au dessous de l'exis-

tence contingente, incomplète et variable qui est la nôtre, nous concevons deux autres états, — remarquez bien que je ne dis pas deux existences,

— dont chacun a pour caractère essentiel l'unité : ce qui existe d'une manière absolue et à qui rien ne manque j c'est-à-dire Têtre, — que nous appelons Dieu, — et son contraire, ce à quoi tout manque, même l'existence, c'est-à-direile néant.

Si donc nous appelons Dieu le souverain bien, le Néant sera le souverain mal. — Ce sera, pour peu que vous teniez à ce personnage, le Diable.

— Mais il est plus logique de dire que les idées de bien et de mal n'existent que pour nous, n'ont d'objet qu'en nous, et ne désignent que les oscillations de notre volonté et de notre action libre entre l'Être et le Néant. Plus notre action volontaire est indépendante, personnelle et productive ou créatrice, plus nous ressemblons à l'Être, plus nous avons d'existence , plus nous faisons le bien : plus elle est subordonnée et destructive, plus nous nous rapprochons du Néant, plus nous faisons le mal.

Le Néant ne saurait jamais donner l'existence qu'il n'a pas, c'est de toute évidence. Comment

donc existe l'Être incomplet ou contingent? Il n'a pas d'existence absolue puisque bien des choses lui manquent et qu'il se modifie sans cesse. De même que ces modifications perpétuelles, développement ou diminution de son être, ont une cause dans son action perpétuelle,ilfaut qu'il ait lui-même une cause dans une action supérieure à la sienne. Est-il nécessaire de dire que cette action ne peut être que celle de l'Être absolu, c'est-à-dire de la Perfection «finie?

L'existence, en vertu d'une cause, constitue la création que Ton peut appeler le commencement de l'Être ou la sortie du Néant.

Si maintenant l'on admet ce que nous venons d'exposer, là loi de Progrès est démontrée.

Car si Dieu est la perfection INFINIE, quel aurait été son but en créant l'Univers, sinon la réalisation d'une perfection toujours croissante en dehors de lui-même ? Cette perfection, on le comprend bien, ne peut point avoir le caractère d'in-

finité, car alors elle s'absorberait en Diew, et cessant ainsi d'avoir sa réalité propre, ne pourrait plus s'appeler création, puisqu'elle ne serait que la perfection même de TÉtre^incréé. .

Mais si la perfection des choses créées ne peut pas être infinie, puisqu'elle doit toujours être nécessairement limitée par la cause même de son existence, elle n'est pas non plus /înie, car ses limites s'élargissent sans cesse. Qu'est-elle donc? INDÉFINIE ; c'est-à-dire que, placée à son origine le plus près possible du Néant, la création doit tendre continuellement se à rapprocher de l'Être et s'en rapprochera toujours de plus en plus sans pouvoir y atteindre jamais, même par la pensée (1), car l'Infini ne peut être réalisé que par lui-même, et comme nous venons de l'observer, Ja création ne saurait le réaliser sans cesser d'être.

On comprend maintenant que, la doctrine du Progrès étant admise comme loi de l'Univers,

(1) Sa loi la plus universelle est une loi d^ascension vers Dieu en qui elle aspire à se plonger, avec qui elle tend à être une, n*ayant d'autre terme que cette unité même, qui, croissant toujours, ne sera jamais consommée, f. lambnnais.

riraperfection native doit être en quelque sorte le premier article de cette loi . Il n'y a de perfection possible pour la créature, surtout dans Tordre moral, qu'à la condition expresse d'une action de la créature même, car autrement cette perfection ne lui serait jamais personnelle : elle ne serait que la perfection de la cause même qui l'en aurait gratifiée. Dieu a-t-il dû, cependant, douer la créature d'un commencement, d'une certaine somme de perfection? Nous ne le pensons pas, car ce commencement de perfection donnée eût été autant de retiré au travail moral de la créature, c'est-àdire à la condition même de tout perfectionnement en elle. Or l'action de Dieu ne peut point être de détruire ni d'amoindrir en rien la réalisation possible du bien, résultat de la volonté libre, car diminuer ou empêcher le bien, ne serait-ce qu'au moindre degré, c'est faire au même degré

le mal, ce que nous ne pouvons, sans absurdité, supposer en Dieu. Nous sommes donc convaincus que l'Être suprême a, volontairement et par un acte de souveraine sagesse, créé originairement

— sales choses dans la plus complète imperfection. Il ne leur a donné que l'existence la plus élémentaire : il a fait seulement qu'elles fussent, en laissant à des lois qui sont elles-mêmes des conditions de l'existence des créatures le soin de développer en elles l'être physique ou végétatif, et à la Liberté, c'est-à-dire à l'action spontanée et volontaire celui de compléter l'être moral.

Cette conclusion à laquelle nous amène le raisonnement, pourrait, au besoin, recevoir une preuve indirecte de la pauvreté même du langage des traditions sur les époques les plus anciennes de l'humanité: mais les résultats merveilleux des études géologiques en sont une démonstration bien autrement éloquente.

En étudiant, en effet, la conformation intérieure de la terre et les dispositions particulières de chacune des substances qui la composent, nous acquérons la certitude que, dans un temps dont nul ne saurait déterminer l'époque, le globe que nous habitons était à l'état de fusion ignée, c'est-à-dire à peu près semblable à du métal fondu, impropre

par conséquent à recevoir aucune espèce vivante^

animale ou végétale. Mais là ne doit pas s'arrêter notre induction. La terre, c'est encore la géologie

qui le prouve, s'est solidifiée par le refroidissement : ne pouvons-nous pas en conclure que l'état de fusion, l'état liquide, n'était lui-même qu'une modification d'un état plus ancien que nous concevons facilement avoir dû être l'état gazeux? Mais ici encore, nous pouvons remonter plus loin. La physique soupçonne depuis longtemps et les savants de nos jours admettent, généralement, l'existence de fluides d'une nature plus subtile que celle des corps que chacun connaît : les fluides électri-

que et magnétique, par exemple, dont jusqu'à cette heure les caractères échappent encore en très grande partie aux observations de la science, et ce fluide impondérable désigné sous le nom d'éther, dont la transmission de la lumière et quelques autres phénomènes physiques inexplicables sans cela, peuvent seuls indiquer la réalité. En tirant de ces hypothèses une conséquence très naturelle, ne devient-il pas évident que l'état gazeux sous lequel

notre globe dut exister avant d'être à l'état liquide pouvait bien n'être aussi qu'une modification par voie de perfectionnement d'un état plus ancien encore^ modification lui-même d'une autre modification ?

Nous sommes ainsi conduits à reculer indéfiniment dans le passé l'heure première, le commencement même de la création, ou plutôt encore, à conclure que, par rapport à nous, la création n'a point eu de commencement. Dieu étant éternel et éternellement actif (1), crée de toute éternité. Sans doute la terre a commencé d'être telle que nous la voyons avec ses océans, ses continents, ses plantes, ses animaux, ses habitants de toute nature : mais auparavant, on vient de le voir, ses molécules et les éléments de tout ce qu'elle renferme et de tout ce qu'elle porte existaient sous une autre forme : vapeur, éther, électricité. Notre corps aussi a commencé d'être ce qu'il est pour nous : pourtant on sait bien qu'il n'est pas une création de toutes pièces, tirée du néant, mais seulement une modi-

X) Mon père agit sans cesse, jésus-carist.

fication de la matière préalablement existante, à laquelle il emprunte à chaque instant et rend sans cesse dans une proportion moyenne de vingt-cinq à trente gT*ammes par jour. Les molécules qui sont aujourd'hui notre corps étaient, il y a^ peu de tempS; pain, blé, herbe, terre, et dans quelques jours elles retourneront à la terre pour redevenir encore plante, pain, sang et chair. Soit, dira-t-on, admettons cela pour la matière. Mais le corps ne constitue certainement pas seul tout l'homme. Qu'un habile chimiste puisse parvenir un jour à former, par des procédés quelconques de sa science, par analyse ou synthèse, un corps de chair et d'os, pourvu d'organes en parfait état, et en tout semblables à ceux de l'homme ou de l'animal le plus avantageusement conformé, c'est une idée qu'on peut, à la rigueur, concevoir , car, après tout, nos molécules corporelles ne sont pas composées d'autres choses que des éléments mêmes des substances dont nous faisons notre nourriture ; mais ce que l'esprit le plus hardi se refusera toujours invinciblement à admettre, c'eat que cet êlre chi-

inique aie conscience, veuille, se souvienne, aime, raisonne, parle, agisse, en un mot, remplisse toutes les fonctions vitales. Quelque parfailement établi qu'on le suppose donc, ce ne sera jamais qu'un agrégat inerte d'oxygène, d'azote, de chaux, de soufre, de phosphore, etc. ; ce sera une ingénieuse machine sans doute, mais à laquelle manquera toujours la condition essentielle pour en faire un homme ou un animal : la vie, c'est-à-dire cette chose toujours étudiée et toujours inconnue qui fait la conscience, la volonté, la mémoire, le désir, l'intelligence, l'action, et que l'on appelle l'âme. Or, cette âme, quelle qu'en soit l'essence, ne date-t-elle pas d'hier?

Qu'en savez-vous? répondrai-je. Il faut bien reconnaître pour cette âme une existence ultérieure, ou' bien la morale n'aurait plus de sanction, les quelques minutes que nous avons à passer sur ce globe ne seraient de la part de la cause de notre existence qu'une misérable et ignoble plaisanterie, et il y aurait dans notre anéantissement, ou ce qui est la même chose, dans notre transformation sans

la mémoire du passé une singulière contradiction à la loi du Progrès. Où serait, en effet , le progrès, si la vie avec ses luttes, ses travaux, ses sacrifices d'une part, avec ses hontes, ses lâchetés, ses crimes de l'autre, n'avait que le néant pour but, ou si tout cela devait être un jour comme n'ayant jamais été, parce que l'être qui en fut l'acteur en aurait pour jamais perdu le souvenir î La nature, dans laquelle viendraient alors s'absorber tous les éléments de l'esprit comme toutes les molécules des corps, ne serait plus qu'une espèce de Moloch aveugle et fatal, composé hybride de "bien et de mal, d'affirmation et de négation, de création et de destruction, dévorant avec indifférence tous les êtres dont la vie personnelle d'un jour n'aurait d'autre fin que cet immense anéantissement. En vérité, s'il devait en être ainsi, la souffrance pour le bien ne serait plus qu'une folie ; le sacrifice pour le juste, une stupidité ; le progrès, une chimère. L'honnête homme luttant et s^ouffrant, le martyr d'une foi quelconque serait vraiment un insensé, et le scélérat triomphant serait non<-seulement

l'heureux, mais le sage. Si donc il faut admettre pour être conséquent avec le principe aujourd'hui incontesté du progrès, la continuité de l'existence, la persistance de la vie avec tous ses caractères dans d'autres organes et probablement dans d'autres sphères, pourquoi n'admettrait-on pas une existence antérieure soit sur ce globe même, soit ailleurs, en passant par tous les degrés de l'échelle infinie des êtres ? Nous ne nous en souvenons pas, c'est là la grande objection. Mais d'abord, est-ce bien certain î N'avons-nous pas surpris parfois dans le fond même de notre intelligence des souvenirs vagues et confus dont les objets nous semblent n'avoir pourtant jamais passé devant nos yeux î On raconte qu'un Anglais voyageant en France pour la première fois et arrivant dans un village des environs de Paris, s'écria : « Voici un site qui me <x frappe comme si je me rappelais l'avoir déjà a vu. » Puis, quand il eut parcouru le village, visité l'église à demi gothique, les promenades et toutes les curiosités de l'endroit, il ajouta avec l'accent d'un étonnement profond : « Mais voilà

« qui est trop fort, par exemple ! C'est bien car- (X tainement la première fois que je viens dans ce c< paysy et pourtant rien de ce que je vois ici ne a me semble inconnu, rien ne me parait nouveau : « il me semble seulement que je revois, après une « très longue absence, des objets qui m^ont jadis (( été familiers. Il n'est pas jusqu'aux ruines « mêmes dont je ne reconstruise sans effort et a malgré moi les objets dans mon esprit avec une « facilité qui m'épouvante. »

Excentricité d'Anglais à part, n'y a-t-il pas là un fait psychologique digne d'exciter au plus haut point les méditations sérieuses du philosophe?

Du reste, quand cela serait, et j'avoue que c'est le cas le plus ordinaire, que nous n'aurions aucun souvenir d'une existence antérieure, serait-ce une raison pour la nier avec une assurance dogmatique? Non, certainement; caria raison de ce défaut de souvenir peut recevoir une explication toute naturelle : c'est qu'à l'existence humaine seulement, et encore après un certain développement des facultés, commence la vie morale et la mé-

moire raisonnée. Est-il un seul homme qui se soutienne de sa propre naissance, du temps où il était dans le sein maternel^ ou^ sans remonter si loin, de la première année de son enfance ? On ne prétendra pourtant pas que l'âme n'existait pas alors, et ceci prouve du moins qu'on ne peut pas s'appuyer du défaut de souvenir pour nier l'existence antérieure. Et puis connaissons-^nous bien la nature de ce principe vital que nous appelons Tâme ? Qui nous dit, après tout, que ce je ne sais quoi mystérieux et inexpliqué qui fait la vie de la plante et produit en elle l'activité organique, n'est pas quelque chose comme un embryon d'âme, transformé déjà d'un état moins parfait, et accomplissant là une des phases de l'existence, pour devenir ensuite peut-être zoophyte, puis animal , homme , ange et plus encore ? L'existence sans commencement dans le passé n'est pas plus absurde que l'existence sans fin dans l'avenir.

Cette théorie est, ce nous semble, tout aussi acceptable qu'aucune de celles qui ont prétendu expliquer ce grand problème de l'existence contin-

gente, et une raison péremptoire peut la justifier : La création n'est-elle pas un effet dont la cause est Dieu? Il n'y a donc rien que de légitime à considérer comme étemel l'effet d'une cause étemelle. D'un autre côté; l'éternité de la création , c'està-dire Faction infinie, n'offre-t-eile pas à l'esprit une conception plus grande, et par conséquent plus digne de Dieu, que la théorie qui, en assignant un commencement à cette action, lui pose une limite? C'est incontestable, et il est incontestable aussi que Fidée la plus grande et la plus digne, celle qui grandit à la fois dans la pensée et la cause et l'effet, doit être regardée comme la plus vraie.

Peut-on d'ailleurs se figurer un Dieu existant seul de toute éternité, mais éternellement inactif, et, pour ainsi dire, dans une éternelle paresse? Une pareille existence ressemblerait fort au néant si elle n'était le néant même. Quoi donc ? l'inaction qu'on ne peut concevoir dans l'homme, on la supposerait en Dieu , principe de l'Être ? Mais TÊtre, c'est l'action même; mais dire que l'Être a

pu exister sans agir, c'est dire qu'il a pu exister sans exister, c'est tomber dans le miracle ou dans l'absurde. Je sais bien qu'on va me répondre qu'avant la création de l'univers , l'activité de Dieu consistait à se contempler et à s'adorer lui-même. L'explication est sans réplique, je le veux bien; mais elle n'est une raison que pour ceux qui sont habitués à se payer de mots : elle n'est irréfutable que parce qu'elle n'offre aucun sens. (Vest une de ces phrases du jargon théologique qui n'ont la prétention d'être profondes que parce que le regard de l'intelligence n'en peut mesurer le vide ; magna y sed inania verba. Dieu s'adorant lui-même, sans que cette adoration se traduise en création, est une alliance de mots qui échappe à l'analyse.

Ce n'est donc que par son activité même, — et cette activité n'a d'objet que le bien, c'est-à-dire l'être, par conséquent n'est que création, — que Dieu peut s'adorer. 11 serait difficile de voir en quoi pourrait consister , en dehors de là, Tacte d'adoration.

Du reste, tout le monde convient aujourd'hui

que le but de la création n'a pu être que la réalisation d'un bien. Or, serait-il concevable qu'un Dieu parfait n'eût pas conçu de toute éternité le plan de

ce bien, ou que, l'ayant conçu, il eût tardé un seul instant à le réaliser?

Il n'y a pas, dit-on, deux éternités.

D'accord. Aussi l'éternité de Dieu et celle de la création ne sont-elles qu'une seule et même éternité, envisagée d'un côté comme CAUSE absolue, infinie et parfaite dans son mode d'existence ; et de l'autre comme EFFET contingent, indéfini et progressif.

L'éternité de la création n'est que celle de Dieu même, comme la beauté d un poème n'est que celle du génie du poète. Cette comparaison amènera peut-être l'objection que le poème est nécessairement postérieur au poète, et qu'ainsi, la création est postérieure et non co-éternelle à Dieu. Objection spécieuse, convenons-en : mais convenons aussi que ce ^ui est vrai du poète, être imparfait, d'une puissance toujours progressive, mais par cela même toujours bornée ; à qui il a fallu un

certain temps non-seulement pour concevoir mais

encore pour exécuter son poème ; manque d'exac- ' titude en parlant de Dieu, en qui tout bien est

conçu de toute éternité, et pour qui penser et exécuter sont l'acte d'un même instant.

Cette simultanéité de la pensée et de l'action en Dieu, simultanéité incontestable, à moins de contester la perfection même de TÊtre-Cause, est une preuve inductive des plus fortes en faveur du système que nous venons d'e^tposer, système qui, du reste, ne se trouve formellement contredit par aucune des cosmogonies antiques, et s'accorde de tout point avec l'idée que semble renfermer le premier mot de la Genèse beresith, si inexactement traduit par au commencement. La signification littérale de cette expression est en tête ou en principCy et indique non pas précisément un commencement dans le temps, mais une existence subordonnée à une cause, à une époque indéterminée. C'est ainsi qu'on pourrait dire : En principe, ou (si l'on veut conserver l'expression consacrée par tous les traducteurs, bien que logiquement

inexacte) : Au commencement Dieu se connut luimême. In principio novit seipsum Deus. Cette phrase, qui serait toute naturelle dans le tangage biblique et dans le style oriental, ne ferait certainement pas supposer que Dieu a commencé à se connaître et qu'il a pu être un temps où il ne se connaissait pas.

Remarquons bien encore que, dans le texte que nous interprétons ici, le mot beresith, seule indication de temps dans l'exposition de l'acte de la création, transporte la pensée à une époque antérieure au premier jour génésiaque même, c'est-àdire antérieure à la première période de l'histoire physique de notre globe. Pourquoi donc le narrateur de la Bible se serait-il servi de cette expression beresithy s'il n'avait voulu, par le vague même de ce terme, désigner un temps inappréciable pour son intelligence, un instant solennel reculé dans un passé sans fond, et pour ainsi dire situé à Tinfini du temps?

Or, l'infini dans le temps, qu'est-ce, c sinon l'éternité î

S'il pouvait y avoir quelque doute sur la valeur de ce root beresith et le rôle qu'il remplit dans la pensée qu'exprime le premier verset de la Genèse, ce doute se dissiperait pour nous au simple exar men des paroles qui le suivent : Dieu créa le qel ET LA TEREE. Chacufl Sait que par ces mots le ciel et la terre les anciens n'entendaient pas seulement notre planète et la voûte apparente que forme l'immensité sur nostétes, mais tout l'ensemble des choses créées. Il est donc indubitable que, parla même expression, jointe à l'idée d'un temps indéterminé, l'écrivain sacré a voulu signifia aussi les éléments mêmes des choses et leur création étemelle, c'est-à-dire l'éternité même de la matière infinie qui n'est en quelque sorte que rimmense organe, le corps de l'intelligence infinie, et constitue l'univers dans la plus vaste acception de ce mot, sous lequel il faut entendre nonseulement le globe où nous vivons et tous ceux qui circulent avec lui autour du même soleil, mais encore toute cette innonibrable armée de mondes qui roulent dans l'immensité de l'espace sans bor-

que le but de la création n'a pu être que la réalisation d'un bien. Or, serait-il concevable qu'un Dieu parfait n'eût pas conçu de toute éternité le plan de

ce bien, ou que, l'ayant conçu, il eût tardé un seul instant à le réaliser?

Il n'y a pas, dit-on, deux éternités.

D'accord. Aussi l'éternité de Dieu et celle de la création ne sont-elles qu'une seule et même éternité, envisagée d'un côté comme CAUSE absolue, infinie et parfaite dans son mode d'existence; et de l'autre comme EFFET contingent, indéfini et progressif.

L'éternité de la création n'est que celle de Dieu même, comme la beauté d un poème n'est que celle du génie du poète. Cette comparaison amènera peut-être l'objection que le poème est nécessairement postérieur au poète, et qu'ainsi, la création est postérieure et non co-éternelle à Dieu. Objection spécieuse, convenons^n : mais convenons iaïussi que ce ^ui est vrai du poète, être imparfait, d'une puissance toujours progressive, mais par cela même toujours bornée ; à qui il a fallu un

certain temps non-seùlement pour concevoir mais

encore pour exécuter son poème ; manque d'exac- ' titude en parlant de Dieu, en qui tout bien est

conçu de toute éternité, et pour qui penser et exécuter sont Tacte d'un même instant.

Cette simultanéité de la pensée et de l'action en Dieu, simultanéité incontestable, à moins de contester la perfection même de TÊtre-Cause, est une preuve inductive des plus fortes en faveur du système que nous venons d'e^tposer, système qui, du reste, ne se trouve formellement contredit par aucune des cosmogonies antiques, et s'accorde de tout point avec l'idée que semble renfermer le premier mot de la Genèse beresithy si inexactement traduit par au commencement. La signification littérale de cette expression est en tête ou en principe^ et indique non pas précisément un commencement dans le temps, mais une existence subordonnée à une cause, à une époque indéterminée. C'est ainsi qu'on pourrait dire : En principe, ou (si l'on veut conserver l'expression consacrée par tous les traducteurs, bien que logiquement

inexacte) : Au commencement Dieu se connut luimême. In principio novit seipsum Deus. Cette phrase, qui serait toute naturelle dans le tangage biblique et dans le style oriental, ne ferait certainement pas supposer que Dieu a commencé à se connaître et qu'il a pu être un temps où il ne se connaissait pas.

Remarquons bien encore que, dans le texte que nous interprétons ici, le mot beresith, seule indication de temps dans Texposition de l'acte de la création, transporte la pensée à une époque antérieure au premier jour génésiaque même, c'est-àdire antérieure à la première période de l'histoire physique de notre globe. Pourquoi donc le narrateur de la Bible se serait-il servi de cette expression beresithy s'il n'avait voulu, par le vague même de ce terme, désigner un temps inappréciable pour son intelligence, un instant solennel reculé dans un passé sans fond, et pour ainsi dire situé à rinfini du temps?

Or, l'infini dans le temps, qu'est-ce, o sinon l'éternité î

S'il pouvait y avoir quelque doute sur la valeur de ce mot beresith et le rôle qu'il remplit dans la pensée qu'exprime le premier verset de la Genèse, ce doute se dissiperait pour nous au simple examen des paroles qui le suivit : Dieu créa le qel ET LA TBREE. Chacun sait que par ces mots le ciel et la terre lesanciens n'entendaient pas seulement notre planète et la voûte apparente que forme l'immensité sur nos têtes, mais tout l'ensemble des choses créées. Il est donc indubitable que, parla même expression, jointe à l'idée d'un temps indéterminé , l'écrivain sacré a voulu signifia aussi les éléments mêmes des choses et leur création éternelle, c'est-à-dire l'éternité même de la matière infinie qui n'est en quelque sorte que rimmense organe, le corps de l'intelligence infinie, et constitue l'univers dans la plus vaste acception de ce mot, sous lequel il faut entendre nonseulement le globe oii nous vivons et tous ceux qui circulent avec lui autour du même soleil, mais encore toute cette innombrable armée de mondes qui roulent dans l'immensité de l'espace sans bor-

nés autour de ces myriades de soleils que nous appelons étoiles.

Considéré dans sa vaste unité, l'Univers ainsi conçu possède sans aucun doute tous les caractères de perfection qu'il doit avoir pour être Finstrument de l'activité universelle et de la Volonté suprême. Mais cette Volonté même, dans son action créatrice, en a mis des parcelles au service d'une multitude incalculable de forces secondaires émanées d'elle-même, intelligentes à divers degrés, mais se développant et grandissant sans cesse, sans cesse en travail pour briser la limite d'aujourd'hui, puis celle de demain, et toujours et toujours. Ces forces et ces intelligences, ce sont les habitants des mondes infinis, les hôtes de ces soleils sans nombre qui brillent semés dans l'espace ; ce sont les plantes, les animaux, les hommes, les anges et toute une suite d'insaisissables inconnus qu'aucune langue humaine ne sait encore nom mer. Ces parcelles de l'Univers mises à noire usage sans cesser pour cela de faire partie du grand corps de la nature, ce sont nos organes corporels. Et l'en-

semble de tous ces êtres qu'une invisible main semble pousser toujours en avant sur une route sans fin, forme une progression indéfinie qui, partant de l'imperfection extrême, n'a de terme que dans la perfection suprême et constitue la loi de perfectibilité ou du progrès.

Ainsi, pour n'envisager cette loi que dans son action sur notre globe, et pour ne nous en tenir qu'aux faits géologiquement démontrés: la terre en fusion ou en vapeurs grossières, et soumise à l'action à la fois unique et multiple d'une force

matérielle, résultat d'une loi première, principe

de toutes les modifications successives dans le passé ou dans l'avenir ; nul habitant, nulle plante, aucune lumière: rien que le bruit confus d* un immense travail et les formidables détonations des attractions et des répulsions électriques de la nature ; partout la vague et le mélange informe et confus de toutes choses : tohu-u-bohu, comme dit la Cosmogonie biblique: si ce n'est pas là l'imperfection native au dernier degré oii l'esprit puisse l'imaginer, il faut avouer du moins qu'un

progrès immense s'est accompli dans la nature physique depuis cette époque du Chaos jusqu'à celle oii la terre a pu recevoir l'homme pour habitant.

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