EPILOGUE
La catastrophe du déluge, en séparant l'âge primitif de la race humaine de Tâge dont notre époque n'est qu'une continuation, fixe naturellement la limite de ce travail. Quelques lignes pourtant, avant de fermer ce livre, pour répondre à une question qui nous est venue pendant que nous l'écrivions, de deux côtés aussi différents par leurs tendances que par ce qu'on pourrait appeler leurs traditions de famille.
On nous a demandé : Croyez-vous à la révélation ?
Aux uns, qui, enfants avoués de Voltaire, les yeux fixés sur cette grande figure et sans doute éblouis par son rayonnement, n'aperçoivent plus rien au delà, nous répondons: Prenez garde: re^ noncez à remuer la moindre poignée de la poussière des peuples si vous ne voulez vous heurter les doigts à quelque monument incontestable de leurs croyances sacrées? Est-ce que ces vieux écrits gravés sur la pierre ou tracés sur le papyrus, se
sont faits tout seuls? Si cela ne peut pas être, il faut avouer que leurs auteurs devaient être des romanciers d'une imagination bien féconde s'ils n'en ont point trouvé le sujet dans quelques faits réels, qui ne nous paraissent surnaturels que parce que nous ne les apercevons qu'à travers le crépuscule indécis d'un langage que nous ne comprenons plus. La fable, quelle qu'elle soit, ne pouvait pas être chez les anciens un conte fait à plaisir, on n'était pas assez riche de langage pour en usef* si légèrement. La tradition; c'est donc l'histoire à l'état d'enfance ; et le rôle du philosophe n'est pas, comme quelques-uns se l'imaginent, de dédaigner ces bégaiements parce qu'ils sont souvent informes, mais plutôt de chercher à saisir en eux le verbe historique des premiers âges, comme on cherche à saisir, sous la parole tremblante de l'enfant* qui commence à balbutier les premières lueurs de cette évolution intérieure qui sera plus tard et à travers mille modifications, la pensée d'un homme.
Nous le déclarons donc pour notre part : nous ne voulons pas plus nous affranchir de la tradition que nous ne voulons nous affranchir de l'histoire. Renier l'histoire serait décapiter l'humanité, mais renier les traditions serait en couper les racines. Seulement, on a souvent contrôlé, depuis un demi siècle, les données de l'histoire en les faisant passer par l'épreuve d'une critique puisée aux sources
mêmes de la morale : pourquoi n'en ferions-nous pas autant pour les traditions, au lieu de les laisser à l'état d'arche sainte si Ton veut, mais alors saintement inutile, à laquelle personne ne voudrait toucher, les uns par un respect mal entendu, les autres par un préjugé contraire? Pourquoi laisserions-nous à d'autres la jouissance exclusive de cet héritage commun dans lequel nous pouvons trou- ' ver aussi la confirmation de notre foi, et, si je puis ainsi dire, le droit divin du progrès?
Deux mots maintenant aux autres, aux héritiers directs du Moyen-Age, qui, de leur côté, et à leur point de vue, nous ont aussi demandé compte de notre pensée.
Si nous n'admettions pas la révélation, est-ce que nous aurions appelé iMoïse un révélateur?
Mais ici, il faut bien nous entendre: la révélation n'est pas, à notre avis, un fait passé, particulier à une époque, à une nation, à une langue : elle est un fait permanent, écho sans cesse répété de l'éternelle conversation commencée dès l'origine des âges entre le créateur et la créature, la cause et l'effet, l'esprit infini et Tesprit indéfini, conversation où chaque homme et chaque siècle a son mot à dire, et interprèle continuellement, selon ses lumières, et sous l'inspiration d'un esprit toujours nouveau, la parole de Dieu.
Qu'il y ait eu des hommes qui, comme Moïse et les autres sages, doués d'une intelligence supé-