CHAPITRE lY
Nous avons vu que la vie agitée et tumulteuse, la vie de tempête, comme l'appelle énergiquement Pascal, ne donne pas tout ce qu'elle promet. Faut* il pour cette raison réprimer fous les mouvements de Tâme et la condamner à une absolue insensibilité? L'âme n'a-t-elle à choisir qu^entre les ardeurs brûlantes et desséchantes de la passion, les amorces éphémères du plaisir, ou les glaciales jouissatices de l'égoïsme? Non; il y a pour le cœur un autre bien : ce sont les affections, c est-à-dire ces liens innocents et paisibles (quand il ne sont pas troublés par la douleur) qui nous attachent à une mère, à un enfant, à un ami, au pays natal. Les sentiments remplissent Tâme sans la tyranniser; ils lui laissent la liberté de ses mouvements et lui permettent'
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d*agiF, de travailler, de penser: ce que ne fait pas la passion. Ces sentiments donnent un intérêt vif et aimable à la \ie, etTémeuvent sans la bouleverser; ils semblent froids au premier abord, en comparaison des passions, a L'amitié est fadequand ona connu Tamour. » Et do même Tamour domestique, intérieur, continu, doit sembler fade à celui qui ne connaît que Tamour violent et déréglé. Mais cette apparente froideur cache un feu lent et doux, plus durable que . Tincendie éphémère des passions ; et souvent même, sous cette flamme violente des passions, quelle sécheresse intérieure ! quelle indifférence ! quel mépris ! L'amour de passion n'aime que soi ; Tamour d'affection aime son objet : le premier ne demande qu'à jouir et à oublier; le second veut s'oublier luî-méme dans le bonheur de lobjet aimé. Ce n'est pas que les affections ne puissent elles-mêmes s'élever par occasion jusqu'aux extrémités de la passion, lorsque les circonstances le réclament. Vous voyez alors Tamour de la patrie s'élever jusqu'à l'enthousiasme, sans s'égarer jusqu'au fanatisme; l'amour conjugal vaincre en dévouement passionné l'amour illégitime; et l'amitié enfin s'enflammer comme Tamour lui-même. Mais ces mouvements extrêmes, qui ne sont pas un effet de I$i ch^-
leur du sang, mais Femportement légitime d'une afleclion menacée ou rassurée, participent encore à la pureté et à la noblesse de rafTection elle-même.
Il y a donc dans l'homme ^eux principes : l'un qui nous attache à nous-mêmes, l'autre, qui nous transporte hors de nous ; l'un qui réglé, mesuré, coordonné avec nos autres afTections, est le principe de notre conservation ; l'autre qui, nous liant aux autres hommes, et même aux objets extérieurs, et enfin à Dieu lui-même, est le principe de la société humaine et de la société universelle ; l'un qui, porté à Texcès, est flétri par tous les hommes sous le nom d'égoisme; l'autre qui, soutenu par la croyance, devient le principe de la plus divine des vertus humaines, la charité.
La Rochefoucauld a prétendu que ces deux dispositions si diverses ne sont qu'un seul et même principe, et que la seconde se ramène à la première. Mais ne serait-il pas bien étrange que ce fût le même principe qui portât les uns à tout immoler à leurs désirs, et les autres à s'immoler euxmêmes?
J'avoue- que La Rochefoucauld est un auteur pour lequel j'éprouve une répulsion naturelle, et que j'ai peine à juger avec impartialité. On trouve sa phi-
losophie très-profonde, je | la crois superficielle : on admire son esprit fin et délicat, et il est vrai qu'on ne peut avoirun style 'plus finement ciselé; mais sa pensée est grossière el brutale; il n'a jamais un seul mot noble et fier ; et Ton ne sent pas en lui le gentilhomme, quoiqu'il soit, comme l'a si bien dit* le cardinal de Retz, « le courtisan le plus'poli qui ait paru dans son siècle. » Ce que je lui reproche le plus, ce n'est pas ce qu'il dit, c'est ce qu'il ne dit pas. Je permets que l'on dénigre l'homme, mais à la condition de le relever aussitôt, comme fait Pascal. « S'il se vante, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je levante. » La Rochefoucauld n'a connu que les misères de l'homme, il n'en a pas connu la grandeur. « Ce sont misères de grand seigneur, grandeur d'un roi dépossédé. » Voilà ce qu'il n'a pas vu. Son livre laisse après lui une impression malsaine : il nous laisse plus mauvais qu'il ne nous a pris, ce qui est le signe le plus fâcheux pour un livre de morale. En outre, son exagération est souvent trop visible. Il n'est pas nécessaire d'être un , héros ou un saint pour éprouver des sentiments meilleurs que ceux que décrit La Rochefoucauld : il suffit d'être homme. On ne lui donne pas seulement quelquefois des démentis, on lui en donne
tous les jours et à chaque instant de la vie. Entin^ il altère, ilfaussj, il corrompt tout ce qu'il touche. Souvent même je suis tente de croire que l'amertume de sa pensée n'est qu'un mensonge littéraire et le prétexte d'un trait hardi et piquant; et je dirais volontiers, en essayant d'imiter sa idanière : c( On ne médit souvent des hommes que pour avoir le plaisir de montrer qu'on a de l'esprit. »
La Rochefoucauld nous dit : «t Ce que les hommes ont nommé amitié [n'est qu'une société, un ménagement réciproque d'intérêts, un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un commerce où Tamourpropre se prépare toujours quelque chose à gagner.» Il n'est pas nécessaire d'être Oreste ou Pylade, Damon ou Pythias pour savoir qu'une telle pensée est fausse. Il n'est pas d'homme qui n'ait eu un ou plusieurs amis, auxquels il s'est attaché par un autre lien que l'espérance du profit. Il y a dans l'amitié elle-même un plaisir naturel, indépendant de tout calcul. Ce qui le prouve, c'est qu'il y a beaucoup d'hommes auxquels nous sommes liés par l'intérêt et le besoin, par l'espérance et par la crainte, sans éprouver pour eux aucun sentiment d'amitié. Nous ne nous y trompons pas. Souvent, la même personne nous intéresse à la fois et pour
i^ rilILOSOPHIË hH BOiNiiEUR. *
clIe-méme et pour les services qu'elle peut nous rendre; et nous savons très-bien distinguer dans le senlimenl qu elle nous inspire Taffection et l'intérêt. Enfin, quelquefois il nous arrive en effcl d'avoir besoin de Taide et du secours de nos amis: ce devrait être alors que nous éprouvons, selon Lo Rochefoucauld, le plus grand plaisir de ramitic^ ; au contraire, nous souffrons de cette rencontre, tant nous craignons de voir s*aUérer à nos yeux et aux yeux de notre ami le vrai caractère du sentiment qui nous unit. Au reste, il serait difficile de faire passer le sceptique Montaigne pour un rêveur sentinaental et un vulgaire enthousiaste. Cependant, lisez ce qu'il a écrit sur son amitié pour la Boélic, et comparez à cette page éloquente et pathétique la basse pensée de La Rochefoucauld : <x En Tamilié de quoy je parle, les âmes se meslent et con^fondent Tune en Taultre d'un meslange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couslure qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en respondant : « Parce que c'estoit lui, parce que « c'estoit moy.» Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sçay quelle force inexplicable et fatale, médialricQ
LES AFFECTIONS. i35
de celle union. •• Ce n'est pas une spéciale consi* dêralion, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille : c'est je ne sçay quelle quintessence de tout ce meslange qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille : je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fust propre, ny qui fust ou sien ou mien. »
Expliquez aussi, je vous prie, par l'amour de soi et par Fégoîsme, ces plaintes pathétiques et exquises qu'inspire à saint Augustin la mort d'un ami passionnément aimé :
a De quelle douleur mon cœur fut-il affligé I Tout ce que je voyais n'était que mort ; ma patrie m'était un supplice ; la maison paternelle me causait un incroyable ennui ; tout ce que j'avais partagé avec lui se tournait sans lui en torture. Partout mes yeux le cherchaient, et je ne lé trouvais pas; je haïssais toutes choses, parce que rien ne pouvait me le rendre et me dire : « Le voilà, il va venir, » comme tout le disait pendant sa vie, quand il était loin de moi. Je m^étais devenu à moi-même un problème insoluble, et je demandais à mon âme -
i26 PHILOSOPHIE DU BONHEUR.
« Pourquoi es-tu triste ; pourquoi te troubles-tu à ce point ? » Et elle ne savait que me répondre. Et si je lui disais : a Espère en Dieu, » elle n obéissait pas... Mes pleurs seuls m'étaient doux, et avaient succédé à mon ami dans les délices de mon Ame ^ d La Rochefoucauld dit encore : <x II est de la reconnaissance comme de la bonne foi d'un marchand, elle entretient le commerce, et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent. La reconnaissance de la plupart des hommes n'est qu*une secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits. » C'est là encore une fausse et superficielle analyse. Si La Rochefoucauld disait que l'homme n'est souvent reconnaissant que par orgueil, par fierté, pour ne pas rester en reste de^ services reçus, ou encore pour se donner la satisfaction de faire du bien à son tour après la secrète humiliation d'en avoir reçu ; cette interprétation, très-défavorable encore pour le cœur humain, pourrait être reçue. Mais il est faux que l'on ne montre jamais de reconnaissance que pour recevoir de nouveaux 'bienfaits. Nous sommes souvent reconnaissants pour ceux qui ne peuvent plus rien pour
* Saint Augustin, Conf., liv. IV, ch, it.
nous. (Confondre la reconnaissance avec un calcul de marchand, c'est s'obstiner à ne voir, à ne chercher la nature humaine que dans le cœur des valets.
Qu'est-ce que la bonté? Selon La Rocheroucauld, a c'est prêter à usure sous prétexte de donner; c'est s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat. x> Qu'est-ce que la générosité? <x C'est une ambition déguisée, qui méprise de petits intérêts pour aller à de plus grands. x> Qu'est-ce que la libéralité? «(C*est la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons. » Qu'estce que la pitié? « C'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber ; nous donnons des secours aux autres pour les engager à nous en donner dans de semblables occasions ; et ces services que nous leur rendons sont à proprement parler du bien que nous nous faisons à nous-mêmes par avance. »
Tout cela est faux, superficiel et grossier. La bonté est un sentiment qui nous porte naturellement à vouloir le bien d^autrui ; ce sentiment peut être accompagné ou suivi d'un calcul ; il peut être combattu et vaincu par l'égoïsme ( car Thorame n'est pas parfait) ; mais il n'en existe pas moins
i28 PUILOSOPHIE DU Bl^WlIEUH.
dans rhomme (je parle des plus froids, des plus égoïstes), un plaisir naturel à faire du bien, et cela sans espoir de retour ; car ce bien peut être ignoré, il peut tomber sur un misérable, et le plaisir sera le même , peut-être plus vif. Je ne dis pas que rhomme, placé entre son intérêt et sa bienveillance, ne sacrifiera pas lune à Tautre ; mais d'abord il en souffrira : d'où je conclus que là bonté n'est pas l'intérêt. En outre, je ne parle ici que des affections naturelles; je ne parle pas de la vertu, ce que La Rochefoucauld n'a pas démêlé. U aurait pu avoir quelque raison s'il eût dit : En fait, l'homme sacrifie le plus souvent ses affections naturelles à l'égoîsme; mais, pour cela, il eût fallu reconnaître l'existence de pareilles affections; c'est ce qu'il ne fait nulle part : il croit décrire là nature humaine, tandis qu'il ne décrit que ses vices.
Comment soutient-il que la libéralité n'est que la Tanité de donner? Elle est, au moins aussi souvent, le plaisir de donner. Que de fois ne donne-t-on pas sans chercher à en faire ostentation, sinon en secret, du moins dans l'intimité 1 La gloire de donnei n'est qu'une des formes de la libéralité, ce n'est pas la libéralité même. Un avare peut donner par gloire, il ne cesse pas d'être avare pour cela. Être
LES AFFECriONS. 129
libéral, c'est aimer à donner pour donner; ce n'est pas là un grand héroïsme : il n'y a rien de si corn* mun. Etj'ajoule que la plupart des hommes donnent sans réflexion, sans prévoir le retour; celte pensée est trop éloignée, trop compliquée; peu d'esprits calculent si loin ; la plupart vivent ou agissent au jour le jour : c'est l'instinct ou le sentiment qui les détermine. Cela est vrai surtout de la compassion : elle n'est pas une habile prévoyance des maux; c'est là un trop grand raftinemen!;. La pitié est tout ce qu'il y a de plus naturel et de plus spontané dans le cœur humain ; la présence de la souffrance nous fait souffrir, sans aucun retour sur nous-mêmes. C'est là un fait simple et immédiat, qui fait aussi bien partie de notre constitution que Famour de soi.
Si La Rochefoucauld eût été un philosophe pénétrant et exercé, au lieu d'être, seulement un admirable bel esprit , il aurait pu soutenir sa doctrine avec iplus d avantage. Ce que nous aimons dans tous nos attachements, aurait-il dit, c'est nous-mêmes, a Nous aimons à aimer : amabam amarCj » disait saint Augustin. Quel plus doux plaisir que d'aimer les êtres qui nous entourent 7 Celui qui se renferme en soi diminue le nombre de ses
plaisirs : il ne s'aime donc pas lui-môme atee in« felligence. L'amour de soi le mieux entendu est ce* lui qui se procure le plus de bonheur ; et le bonheur se mesure par les plaisirs. Or chaque affection nouvelle ajoute tm plaisir nouveau à notre existence ; multiplier ses affections, c^est multiplier son bonheur, et ainsi Tamour-propre est intéressé à se sacrifier lui-même. Il recouvi^e avec usure les avan* ces qu*il a faites, non par les bénéfices incertains et précaires qu'il attend, d' autrui, mais par les fruits solides et durables qui naissent des affections elles-mêmes. Yoilà ce qu'eût pu dire Lar Rochefou* cauld, s'il avait voulu donner à sa doctrine quelque apparence de force et de raison. Mais ne voir dans les affections que les avantages extérieurs qu'elles peuvent procurer, c'est, je le répète, une doctrine non-seulement basse et humiliante, mais tout à fait pauvre et sans portée. La science mondaine peut voir en lui un de ses maîtres ; la philosophie de la vie n'a guère à apprendre à son école.
Mais Je prends à partie cette nouvelle forme de la théorie, et je dis qu'elle n'est pas encore vraie. S'il est vrai que toute affection est accompagnée de plaisir, il n'est pas vrai que le plaisir soit la fin de nos affections. Aimer est un plaisir, mais on
LES AFPECTI01f& iSi
n'aime pas pour avoir du plaisir ; autrement on aimerait à volonté, ce qui n'est pas. Qui est-ce qui détermine Tamitié, l'amour, tous nos sentiments ? C'est la nature de l'objet aimé. Par l'aiïection, l'âme sort d'elle-même ; elle va à autrui. C'est cela même qui lui est agréable, c'est l'abandon de soimême, c'est cet oubli en autrui, c'est ce redoublement de vie par autrui, c'est là ce qui nous cause du plaisir. Supposez que l'âme pense à elle-même dans ce mouvement, qu'elle réfléchisse aux avan- • tages d'une liaison, d'un amour ; aussitôt le charme est rompu , le plaisir d'aimer disparait. On se retrouve en face de soi-même ; le vide, le désert nous reprennent et nous envelojppent ; le triste moi reste seul .avec ses pauvres joies, ses mornes plaisirs, son insatiable ennui. Oui, aimer est un plaisir, mais c'est à la condition d'aimer, c'est-à-dire de . s'attacher à quelque autre chose que soi. Le plaisir sort de la vie même ; il est le signe, l'effet, l'épanouissement de la vie, mais il n'en est pas l'ob* jet. La vie est bonne parole -même, et c'est parce qu'elle est bonne qu'elle est agréable, et non parce qu'elle est agréable qu'elle est bonne. Ainsi des affections : elles ne sont agréables que parce qu'elles sont des mouvements de vie, des
m PHILOSOPHIE DU BONHEUR.
ilôts de vie. Le plaisir naît avec elles et les suit dans tout leur cours, bien loin d*être le but vers lequel elles tendent. La blancheur accompagne le lis depuis le moment où il sort de la tige jusqu'à celui où il'tombe à terre et est foulé aux pieds ; mais le lis n'a pas pour fin de son existence sa blancheur immaculée ; il en jouit comme de la vie même, sans la vouloir et sans la chercher. Ainsi du plaisir dans l'amour. Et combien plus exquis celui que l'on goûte sans y penser, sans Tacheter ! Tristes connaisseurs du bonheur humain, qui n'avez appris la vie que dans les intrigues du monde, que vous savez peu ce dont vous parlez ! Quel homme misera-
ble vous nous faites à côté de celui qui est sorti brillant et paré des mains de la nature bienfaisante, et dont le plus sûr bonheur est dans Toubli du bonheur même !
Sans tomber dans les illusions d'une fausse philanthropie, il me semble que les hommes sont en . général meilleurs que ne le prétend celle sagesse étroite et chagrine. Je ne veux pas rechercher curieusement si c'est la vertu ou l'insîinct qui est le principe de leur bonté ; mais je crois que Ton peut mettre en fait qu'il est bien peu d hommes qui n'aient reçu de quelques-uns de leurs semblables
des services et des témoignages de bienveillance ou d'afieclion, qui, dans leur enfance ou dans leur jeunesse, ou même dans leur âge mûr, n'aient rencontré des appuis, sans lesquels ils eussent succombé sous le poids de Ja vie. Je suis quelquefois tenté de croire que ceux-là mêmes qui parlent le plus mal des hommes ont été souvent aussi favorisés que les autres, et que c'est le sentiment de leur ingratitude qui les rend si durs pour l'humanité ; ils semblent prouver par là, non pas que les hommes soient mauvais, mais que leur propre cœur est mauvais. Je n'affirme pas que Ton rencontre toujours auprès des hommes la stricte justice ; mais on y rencontre souvent la bienveillance, le désir d'obliger. La Rochefoucauld dit, dans son langage amer : « La société ne durerait pas longtemps si les hommes n'étaient dupes les uns des autres. » J'ajoute : « Si les hommes n'étaient point serviables les uns envers les autres. » Ce n'est pas là, je crois, un optimisme candide. Car je me contente ^'en appeler à la conscience de ceux qui se plaignent. S'ils n'ont jamais recueilli des autres hommes des marques de bonté, ils peuvent avoir le droit de maudire ou railler leurs semblables : quant à ceux qui ont fait
l'expérience contraire, ils ne peuvent affirmer autre chose que ce que je iais ici.
En général, le mépris des hommes est un mauvais sentiment qu'il faut combattre de toutes ses forces, lorsque, après quelques expériences malheureuses, on le sent près d'envahir son cœiHr. En effet, ou celui qui méprise les hommes s'excepte lui-même (ce qui est l'ordinaire), et c'est là un orgueil insupportable ; car d où a-t-il pris le droit de se croire d'une aytre espèce que les autres hommes? Par quelle faveur du ciel est-il exempt de ces vices qui rendent ses semblables si méprisables? Ou bien le contempteur des hommes, obéissant à un louable esprit d'équité, se comprend lui-même dans ce mépris universel. Mais celui qui est arrivé b se mépriser lui-même n'est pas loin de devenir digne du mépris. Ce n'est qu'en s'estimant, et en se croyant digne de quelque chose d'excellent, que l'homme est capable d'améliorer et d'ennoblir sa nature. Lorsqu'il se méprise lui-môme, il a perdu tout ressort et tout espoir. J'ajoute qu'il a perdu la joie de la vie. Car si quelque chose nous console dans nos misères, c'est cetlé pensée que nous sommes nés pour quelque chose de hon^. « Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent, qui
nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer qui nous élève ^ » n y a d'ailleurs deux sortes de pessimisme ; et ceux qui admirent la sagesse de La Rochefoucauld comme la vraie sagesse de Texpèrience devraient y regarder à deux fois ; car, l'on peut incriminer les actions humaines, ou bien la nature humaine elle-même, ce qui est très-différent. Quand J'incrimine les actions humaines, quelque sévère que je puisse être, je ne mets pas en péril les intérêts de la vertu ; car si les hommes sont méchants, c'est leur faute : ils pourraient être meilleurs. Celte sorte de pessimisme est celui qui convient à tous les moralistes; car il ne faut pas flatter l'homme, et, par une fausse complaisance, le laisser se contenter du pire, quand il est capable du meilleur. Mais, remarquons-le, pour qu'un tel pessimisme soit utile et juste, il faut, en même temps que vous condamnez les actions, relever la nature humaine, car c'est seulement à la condition que cette nature soit capable de quelque chose de bon, que vous pourrez reprocher aux hommes de faire le mal. Si au contraire le fond de la nature humaine est mauvais,
^ Pascal, Pensées, éd. Uavet, p. 25.
136 PniLOSOPUlË DU BONUt:UR.
et si vous ne découvrez en T homme rien de bon, pourquoi vous étonner que Thomme soit précisément ce que le fait sa nature? S'il n'y a en lui ni bonlé naturelle, ni amour des hommes, ni pitié, ni bienveillance, ni amitié, ni véracité, en un mot, aucune affection bienveillante et désintéressée, quoi d'étonnant que Thomme ne cherche en tout que son intérêt propre? Pourquoi Ten blâmer, pourquoi même parler de ses prétendus vices avecamerlumc? Blàmerez-vous les loups de manger les moulons? Ils obéissent à leur nature, et il ne leur est pas plus possible d'être des moutons qu'au triangle d'être un carrfr. Or le pessimisme de La Rocheibucauld n'incrimine pas seulement les actions humaines, mais encore la nature humaine. Car, quoiqu'il ne dise nulle part expressément que celte nature soit mauvaise, nulle part il ne dit qu'elle soit bonne; il n'y démêle aucun bon principe, et s'il flétrit avec raison les fausses vertus, il ne parait pas croire qu'il puisse y en avoir de véritables. On dit que relever l'homme, c'est l'enorgueillir. Nullement, car ce qu'il peut y avoir de bon dans sa nature ne vient pas de lui; mais c'est lui rendre la vertu possible et la vie aimable. Enfin, si toutes Ic$ vertus humaine^ sont apparentes, il faut coa«
dure que la vertu est une chimère : et qu*ai-je à faire alors, sinon à imiter lés autres hommes? Car pourquoi ferais -je autrement qu'eux? Les plus grandes vertus, nous dit-on, ne sont que des vices déguisés. Dès lors, pourquoi donc nous donner tant de mal pour atteindre à ces vertus menteuses et hypocrites? Pourquoi me priver, pourquoi lulter contre moi-même, pourquoi souffrir d'aussi rudes combats, si je dois me retrouver au bout du compte aussi égoïste qu'auparavant? Eh quoil Lors même que je pourrais m'élever à Fhéroîsme d'un Régulus, à la sainteté d*un Vincent de Paul, je ne serais encore qu'un égoïste, se faisant illusion à lui-môme, et cherchant le bonheur par des voies rafQnées I Mè vaut-il pas mieux rester tranquille, jouir de la vie, tirer parti des hommes qui m'entourent, me procurer de bonnes situations, et vivre franchement, sans me tromper moi-même, dans une paisible volupté? Je défie que Ton tire une autre morale que celle-là des maximes de La Rochefoucauld.
Mais laissons là les misanthropes et les pessimistes, et considérons le cœur humain tel qu'il est, et non tel qu'il plait à quelque courtisan blasé de se rimaginer.
Les principales affections naturelles qui soient
ISC PHILOSOPHIE DU BONHEUH.
au cûeiir da rhomme $ont les affeptions d^ famille, l'àinitié, Vailiour des hommes, le sentiment religieux.
C'est dans la famille qu'on voit le mieux la dif(é< rence de la passion et de Taffection, en même temps que leurs affinités. Personne ne confondra V^tta* chefnent d'un fils pour son père, d'uo frère pour son frère ou pour sa sœur, avec cet attachement tumultueux et enivrant qui attire les deux sexes Tun vers rautrCi et jette quelquefois ses victimesf dans d*iiicrofal)les extrémités. On distingue même très-hien dans la pratique la {Jassion de Tamour et Tattacherpent conjugal, lorsque celui-ci n'est fondé que sur Testime et une paisible amitié, s'y mèiât-il quelque mouvement des sens* Un amant considère commo ujfie injure que l'on n'ait pour lui que de l'affection. On dit souvent que l'amour n'est pas nécessaire au mariage, et qu il n'a besoin que d'af* faction ; je n'examine pas si cela est vrai ; niais on distingue donc nettement ces deux choses. Il n'est pas impossible que ces deux sentiments coexistent à la foisçt pour des personnes diverses :'c^ qui est très-mal s^ns doute, mais ce qui prouve qu'il y a deux manières d'aimer, et qu'elles" ont toutes les deux leur source dans notre cœur. On les distingue
mieux encore parles deux sortes de bonheur qu'elles procurent : Tuik, violent, agité, qui ne laisse pas à rhomme la possession de lui-même, et lui fait trouver un étrange plaisir dans la douleur même ; Tautre, doux et égal, qui occupe noire cœur sans Tasservir, et stimule nos facultés sans les égarer^ Mais, quelle que soit la différence de la passion et de Taffection, il faut cependant qu'elles se tiennent par leurs racines : car nous les voyons souvent naître Tune de Tautre et se transformer Tune dans l'autre : tantôt Taffection en passion, et la passion en affection. Il n* est pas rare, en effet, de voir la passion commencer par la paisible amitié*, et se cacher à elle-même sous les apparences du plus innocent commerce. Comme on est porté à croire que la passion se manifeste toujours par des tempêtes, on ne la redoute pas là où on se sent à Tabri de sias remuements et de ses violences ; le cœur ne croit rien éprouver d'extraordinaire, et comme il ne bat pas plus vite que d'habitude, il se livre sans défiance au charme d'une délicate amitié : c'est ainsi qu'il naît presque toujours dans les cœurs innocents et qu'il trompe même quelquefois les cœurs les plus expérimentés. Mais si l'intimité qui prépare l'amour e§t dangereuse par cela
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même, elle est un bien cependant, lorsque l'amour qu'elle amène est honnête et peut se changer en affection légitime : la passion ainsi préparée a bien plus de force et de profondeur; elle a plus d avenir que celle qui nait brusquement d'une illusion soudaine. Il est fâcheux que nos mœurs de société, et je l'avoue aussi, une prudence salutaire ne permettent pas plus souvent à de douces et honnêtes passions de naître à Tabri d'une jeune et naïve fa^ miliarité. Les mariages en seraient plus s^ins, plus solides et plus heureux; car combien est*il plus facile de changer en affection durable et profonde une passion sortie déjà d'une affection première, qu'une passion subite née du plaisir des yeux, et surtout que rindifTérence, sollicitée seulement par quelque instinct de jeunesse, ou quelque sordide et vaniteuse ambition !
Comme raffecUon devient passion, ainsi la passion peut devenir à son tour affection. Lorsque l'affection conjugale a pris naissance dans Tinclination naturelle et non dans l'habitude, dans la passion et non dans le devoir, elle conserve toujours une certaine chaleur et une certaine grâce qui ne peuvent s'imiter. Je crois qu^un observateur fin et exercé pourrait toujours reconnaître, à certaines
nuances, à certaines délicatesses, si Taflection qu'il a devant les yeux a été à Forigine une passion. Les rapports peuvent être parfaitement convenables, et même affectueux et dévoués, sans avoir cette nuance de tendresse et ce reste de flamme, vestige inextinguible d'un cœur vivement louché. Il semble ici que la passion, dont nous avons parlé tout à l'heure si durement, ajoute un degré de perfection au senti-
. ment, Taiguise, Fépure et l'ennoblit. C'est que la passion n'est fatale que lorsqu'elle nous entraîne hors des lois de la règle et du devoir. Mais lorsqu'elle est d'accord avec le devoir, lorsqu'elle s'unit à nos affections permises, elle y ajoute une beauté et une ardeur, je ne sais quoi de libre et de fier qui n'appartient qu'à elle. La Rochefoucauld disait : « Il y a de bons mariages; il n'y en a point de délicieux. » C'est là un propos de vieux garçon. La vérité est que l'affection toufe seule peut faire d'heureux mariages,, mais que l'affection saris la passion n'en fera jamais de délicieux.
La vie intime, la vie domestique est la combinaison ta plus heureuse que la nature nous ait inspirée,
. pour jouir à la fois de la négligence et des abandons de la solitude et du charme de la société. Dans la famille, Thomme est seul sans élrè seul :
m PHILÛfiOPHiË DU BONUEUK.
il est k Ii|i*inéme sans être enfermé en lui-même ; il voit et il entend la vie autour de soi, sans aacrifler sa propre vie. Le chez soi a une puissance singulière d'apaisement et d'ennoblissement : c'est un je ne sais quoi d^absolu au sein de la fugitive dissipation des choses extérieures; c'est la substance de la vie, dont les accidents extérieurs ne sont que la surface. Ce fonds lui-même est, hélas I bien peu solide; il fuit comme le reste. Mais, dans le flot, universel qui nous emporte, la vie domestique, la famille, est comme la barque qui coule sur Teau avec nous, mais qui nous accompagne, nous soutient et nous conduit. Sans doute il arrive quelquefois que la barque périt avant nous ou ne nous laisse que quelques débris; mais, tant qu'elle dure, elle nous donne rillusion d'un sol immobile sur les flots mobiles. De là les profondes attaches de la famille pour ceux gui voudraient trouver quelque part le roc et la terre ferme au milieu des sables mouvants qui nous entourent et nous emportent. Le moi livré à lui-même est trop frêle ; il n'ofTre pas asse2 de surface pour résister au courant. Il est lui-même une mer agitée, dont le fond est inaccessible, il court et fuit d'une fuite éternelle; mais en étendant ses racines, il croit grandir en solidité; il se persuade qu'il
s'est fixé quelque part et à tout jamais : cest ce que l'on appelle s établir.
Les joies de Tintimité sont précisément toutes contraires aux joies du monde. Dans le monde, lamour-propre est sans cesse éveillé : de là des plaisirs très-vifs, et quelquefois des douleurs amères ; dans la famille, quand elle est unie, saine, fidèle, vertueuse, Tamour-propre s'endort; il jouit avec délices de son repos et de son silence. Chez moi, on ne me demande pas d'avoir de Tesprit, de briller, de réussir» d'éclipser quelqu'un; on me demande d'être bon, affectueux, naturel, prudent. Dans le monde Tesprii est sans cesse sur la brèche : il faut qu'il apprenne à parler et à se faire, à se faire entendre à demi-mot; il faut qu'il juge, qu'il se décide, qu'il prenne parti, A la maison, l'esprit s'abando^ome* il est enjoué quand il le peut, sérieux à son gré, toujours libre; il dit ce qu'il veut, quand il le veut, il n'est pas lié par le mot d'hier, par la situation, par le désir de plaire; il est siucère, il est innocent, il est ignorant. Ohl le doux oubli, du moi dans l'intimité 1 Le doux plaisir de s'effacer, de n'être rieni U vient cependant un moment où l'âme se relève : ce n'est plus alors ce moi du dehors composé, arrangé, classé, superfi*
ciel, qui se promène dans les réunions. Non, c'est le moi viril, agissant, le moi du dévouement, du courage, du travail et de Tanwur. Celui-là, sans doute, connaît des douleurs dont rien n'approche
ici-bas ; mais aussi il a touché à ce qu'il y a de plus
profond dans les abîmes de la vie.
Dans tous nos sentiments, celui qui a le plus de ressemblance avec les afTections de la famille, et qui peut le mieux les remplacer au besoin, c'est l'amitié, sentiment froid et fade en apparence , si vous le comparez aux passions, mais qui prend du goût et de la saveur en vieillissant, comme toutes les bonnes choses. Au reste, il arrive souvent que Familié, surtout au commencement, a quelques-uns des caractères de la passion . Ses origines ressemblent souvent à celles de Tamour ; l'imagination y a une grande part, et le plaisir de l'inconnu en est un des plus vifs assaisonnements. Les hommes ne nous donnent d'abord que les meilleures de leurs qualités ; c'est par là que nous nous attachons à eux : nous composons le reste à notre gré. Quand les défauts commencent à paraîlrcj le pli est pris; l'habitude a déjà noué ce premier lien : elle continue l'œuvre que noire imagination avait commencée. De là celte heureuse difficulté que l'on
éprouve à se détaclier de ceiAc que Ton a aimés, lors même qu'on croit avoir à s'en plaindre; le cœur résiste à Tesprit, et il nous reste toujours pour eux une faiblesse et une pensée de retour. A la vérité , il y a des amitiés qui ressemblent à des amours, et dont Ton peut dire avec La Bruyère : « Il n'y a guère d'autres raisons de ne s^aimer plus que de s'être trop aimés. » Les amitiés féminines sont souvent de ce geâre , et quelques homm^ sont femmes en cela.
Il y a, à ce qu'il semble, des caractères pour lesquels l'amitié un peu vive est un poids, et qui cherchent à la dénouer doucement, non pour rom* pre, mais pour la transformer en simple relation. Ceux-là se suffisent à eux-mêmes, et l'amitié ne leur est qu'une récréation et non un besoin. J'avoue que le besoin de l'amitié nait souvent d'une faiblesse de Tàme, qui ne sait se porter elle-même, et cherché en dehors d'elle un appui et un abri. Néanmoins, c'est là un noble besoin, bien digne de l'homme, et Ton ne saurait approuver ceux qui en font fi. D'ailleurs il n'est pas incompatible avec la force, et je ne sais si une âme mériterait d'être appelée grande qui ne l'aurait éprouvé à aucun degré. L'amitié véritable consiste à se partager entre
soi-tnème et autrui ; ce partage a quelque chose dé géiiéreul et de ^iril) et est certainement {ritisbeau, }è Itë dis pas ^ulement qiie l'égoisme, ce qui est tro{i é^ident^ mais que Tisolenieni auâtët'e des esl^rits contemplatifs.
Là fidélité semble devoir être plus fecUe en amitié qu'en aitiotir) et cependant elle y est presque itiâsi iiAte. Je ite parle pas seulement de cette fidè- Hté banale qui consiste à ne pas cesser de se voir^ mais de la fidélité de confiance et de cœur^ qui subâi^te ittslgrè 4ous les changements de situation et èe citcdnstances. Il ariîve trop soorent que des atnid cessent d'atoir lentéme plaisir à parler des ebosës qui les intéressent ; les événements et les Heut les oht séparés ; ils ne se retrouvent plus les mêmed et cherchent en vain les fibres de leur coeur qui se répondaient autrefois. Quelquefois le refroidissement a lieu sans cause apparente ; on souffre sans pouvoir le dire, rien n'appelant d'explication particulière. Après quelques blessures plus ou moins vives, on se résigne à Tamitié mdifférentc Qbi vous est offerte : car tout èe supporte ici-bas. Wk teh arrive surtout poar les amitiés que Timaginapticfn â tiouées en partie ; elles tombent et s'af^ faillissent avec le chafrme qui les a fait nattre. Mi-
les qui sont nées simplement de l'agrtment sont plus dnrablés. Les meilleuTes de toutes^ et les plus solides, sont les ftmftiés d'enfeoce; nouées par rinstinct et par FhabiUide, dans une entière liberté et dans cette m cotmoune qui laisse (dut paraître^ le bien comme la itiali dégagée^ évidemment de tout intérêt et de toute contrainte^ elles pénètrent presque aussi loin dans le cœur que les affections de &miUè( et y laissât des traces aussi profondes ; ee sont belles qui se renouent le plus vite quand dfes sont int^Tômpues; et elles s'éteignent les dermire^* -
Kfte ebarmafite sorte d'amitiés, peu exposées aux TÎeissitttdeâ de la passion^ sont tes amitiés d'esprit, l'esprit a Ses sympathies et ses antipathies comme le coBur ; il faut^ peur se plfkire entre esprits (c'est d'ailleui^ la loi souvent signalée de toute amitié), ime ressemblance mêlée de dissemblance. Une absalue opposition de pensées rend toute communication impossible ; on se ehoque sur tous les points ; tout blesse, tout irrite^ tout vous pèse de celui qui n'a rien de semblable à vous. Il faut donc une certaine afânité) soit dN)pinion» soit de tour d'esprit ; car les uns s'unisseat par Tanalc^e des pensées^ quoiqu'ils les prennent très^çliiïéremment ; et les
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autres par la ressemblance du tour d'esprit, quoi« qu'ils aient des pensées difTérentes. C*esl la resseml)Iance qui détermine Funion ; c'est la dilTérence qui l'anime et lui donne du piquant. Sans une certaine résistance réciproque, *le commerce intellectuel s'éteint et s'endort. Lorsque la ressemblance et la dissemblance sont dans une juste proportion, et qu'il y a de part et d'autre une certaine largeur, en même temps qu'un certain mouyement , la société des esprits est pleine de charme, et elle donne tout ce qu'elle promet. La - diflérence d'âge n'est pas toujours une condition défavorable ^l'expérience a souvent beaucoup d'attrait pour la candeur curieuse , et celle-ci , dans sa fraîcheur, plait à l'austère maturité. Mais, pour une telle rencontre, il faut une jeunesse qui ne soit pas trop insolente, une vieillesse qui ne soit pas trop morose et trop glacée. Quelquefois on a vu les rôles renversés, et la jeunesse allant retremper sa mollesse et son indifférence aux feux djune vieillesse ardente et passionnée.
11 y a donc des amitiés de toute nature et de tous degrés r amitié d'esprit, amitié de plaisir, amitié d'estime, amitié dMntérêt, amitié d'affection. Cette dernière est la seule vraie ; les autres n'en sont que
l'ombre. Hais combien rare une tcHle amitié I Heureusement, pour un tel ordre de sentiments la foule n'est pas nécessaire: «C'est assez pour soi d'un fidèle ami ; c'est même beaucoup de l'avoir rencontré *. »
I/amitié est un sentiment exclusif qui nous attache à quelques hommes ou à un seul. Il est des sentiments plus généraux qui nous lient à tous les hommes : ce sont la sociabilité, la bienveillance, la pitié. De cette source naît la bienfaisance, la plus exquise des vertus humaines.
Quelques esprits, partant d'un principe juste dont ils abusent, cherchent aujourd'hui à supprimer du cœur humain le principe de la bienfaisance, pour ne laisser subsister que celui de la justice. Us prétendent que chacun doit se suffire à soi-même, et que les hommes ont besoin de droits et non de bienfaits. C^a est vrai en général ; mais il ne faut pas conclure de là à l'inutilité de la bienfaisance. Il n'y a pas de loi ni de puissance publique qui puisse supprimer les maux humains. Tant qu'il y aura des maux, il faut que le cœur y compatisse. D'ailleurs la bienveillance réciproque est nécessaire
^ La Bruyère, le Cœur^
pour ealeter aii règne du droit strtet eé qu^il a de trop âpre et de trop ardu. M'ôtez-vous pas à la société hunaaine une partie de sa beauté, en retranchant les dons réciproques^ les services donnés et reçus, tous ces liens qui ne sont pas seulement des
liens de drait'QU des liens d'intérêt, mais des liens du cœur? Me ftivorisez-vous pas trop l'ëgoisfue, en> défendant à riiomaie de ^'intéresser au bfen d'autrui? Le droit exdut-il Tafifection, la serviabilité, la^ fraternité) U ne feut pas que Thumanité s'ap* pauvrisse en même temps iqu'elle s'enrichil. Assurément, les (ionin^es ont aujourd'hui un septiment de droit, (te dignité et de justfase pli^à poissant qu'a)it|[%fois ; maispoui^quqi ser c(ie&tHl8 iniérieuns!> à Iqurs pires ppur là bienfais^oe et la pitié %
Quelques-uns semblent ctaiadce que la t^ndressft* n'amoUiâse i'hoitame, et ne le rende impropre m\ énergiques résoliitions ^n lui imprimant une dis-' position moUe et tàminine. Miiissll^t virai que ln: tendresse ne d^it pas végnec seiate diina l'âme bur maihe^ il est vrai aussi que saris elle la ferae ne serait que fièsooilé et barbarie. Pourquoi est-ou si profondément ému pdi^ ce mot de Guriâfce : ^ Je vous connais encore..., » si ce n'est parce que rien ne nous parait plus convenable qa'uo cri de tendresse
dans le cœur d'un héros. Rien de plus facile que d'avoir la force, quand on n'a pas T humanité; mais joindre les grâces du cœur aux mâles beautés de rénergie virile, c'est la perfection de Télre humain.
Au-dessus de toutes les sentiipents que je viens de rappeler, les complétant et lis couronnant tous, est le 60atinient religieux.
Quelque haute idée que l'tfoofme se fesse de son être, quand il se compare au¥ autres ifttres dP la nature, il ne peut cependant se regarder en luimême sans une profonde humiliation : Homo sibi ipse vUeseitj a ^itéloquemment un docteur chrétien. Qu'est-ce donc que det être? Un écoulement perpétuel, un je ne sais quoi qui meurt sans cesse, et qui, selon l'expression de Fénelon, fond dans les mains dès qu'on lé presse. Qu'est devenu ce que j'ai été? Où est maintenant ce que jp serai 3 Mon être ^ chaque instant reniée dans le néant et en sort de nouveau ; je ne puis retenir une parcelle imperceptible de cette existrace qui coule toujours; je ne puis me donnet une parcelle d'être nouveau ; et, dans le moment même où je suis, je sens bien que je ne jouis de cet être tel quel qup par, la grâce d!Une puissance incompréhen^
sible, qui peut m'anéantir aussi facilement qu'elle m'a créé.
C'est . du sentiment de notre néant que naît le sentiment religieux. L'homme, dans le sentiment de son insuffisance, invoque une puissance supérieure. Que cette puissance soit pour lui dans les premiers âges la force aveugle de la nature, ou même les objets matériels les plus grossiers, ou que, dans les temps plus réfléchis, il ne s'incline qu'à la pensée d^un être immatériel d'une infinie perfection, la source du sentiment est toujours Li môme. « La crainte a fait les dieux, » a dit un poète qui croyait porter ainsi un coup au religions. Il avait raison cependant, et l'on peut entendre cette parole dans un sens élevé et vraiment religieux. Oui, c'est la crainte du vide, de l'abandon, du néant, où l'homme réduit à lui-même se sent évidemment perdu, qui sollicite sa nature à chercher autour de lui , aii-dessus de lui , un point d'appui, un roc immobile.
Mais, en même temps qu'il est entraîné vers l'invisible par l'effroi de sa petitesse, il l'est aussi par un attrait et une inclination insurmontables. C'est le besoin de Tinfini qui pousse le savant à marcher de lois en lois vers la loi h plus simple, la plus gé*
nérale et la plus hannoniease; qui presse le compositeur, le peintre, le poêle, à tourrooiter les fionnes, les couleurs et les sons, pour leur faire exprimer une beauté que nul n'a jamais vue; qui inspire à l'homme l'ardeur d'embellir son âme et de s'approcher de bien loin de la pureté infinie ; et qui enfin , sous sa forme propre et originale, incline l'homme devant une puissance supérieure et adorable* Le cœur, inquet des désordres apparents de là vie et des renversements de la justice, affligé des cruelles épreuves dont il n'a pas le secret, ne trouve la confiance et la sécurité que dans la foi on une parfaite justice qui ne peut trouver plaisir à tourmenter sans raison d'infortunées créatures. Dans les ennuis et les chagrins^ un instinct irrésistible nous force à ployer les genoux devant cette ineffable puissance; dans nos fautes nous demandons son pardon; dans nos défaillances, son appui; dans nos désespoirs, ses divines consolations.
11 ne nous appartient pas de décrire, comme elles mériteraient d'être décrites, les grandeurs de Tamour divin : c'est aux grands mystiques, aux maîtres illustres de la dévotion qu'il faut demander l'image fidèle du bonheur des âmes pieuses et des
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saintes joies de la ?ie dévote. Lisez sainte Thérèse, VlmUatiandefésuS'OhHstylesLettres spirituelles de Fénelon, ou si vous y trouvez trop de raffiniment ou de langueur, lisez simplement François de Sales ou BoBsuet, l'un d'une grâce sans égale, l'autre d'une solidité à toute épreuve ; ou enfin, remontant à la source même, lisez les Psaumes du roi David, les plus magnifiques invocations qu^aient jamais inspirées à l^àme religieuse la foi, ie repentir et Uamour. Heureuses les âmes que de telles amours ont touchées, et qui n'en ont pas ^enti se glacer les ardeurs aux vents du doute de notre siècle I Heureux les âges oâ de tels sentiments se i^ncontraient à quelque degré dans toutes les âmes, et où tous, sans exception, trouvaient aux pieds des autels la paix et la joie qu'aucun bien de ce monde ne peut donner! Hélas I à mesure que l'humanité grandit sur celte terre, il semble qu'eUe ^ente se relâcher de plus en plus les liens qui l'unissent à son Créateur !
• L'amour de Dieu, le sentiment religieux est donc le plus (Aevi de toutes nos amours. Ce n'est pas à dire toutefois qu'il doive contrarier et absorber tous les autres. Non, cdui qui a allumé dans notre cœur tant d'affections excellentes nous a permis
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sans doute de les satisfaire. Il ne nous les a pas données pour nous contraindre à les }ui sacri* fier : il nous permet d'aimer tous les êtres qui, créés par loi, doivent refléter quelque chose de sa bonté ; il ne nous impose même pas cette obligation inintelligible de les aimer pour lui seul, car qu'estce qu'aimer un être pour un autre être, si- ce n'est ne pas Taimer? Non, le vrai Dieu n'est pas un Dieu jaloux ; il n'est pas le rival de ses créatures, il ne demande pas à élre aimé seul, il ne ressemble pas à un père égoïste qui considérerait comme des atteintes à l'amour filial les amitiés de son fils. Non, un bon père veut que son fils ait des amis ; il sait que les sentiments se soutiennent et s'appellent le» uns les autres, et au contraire qu'ils s'évanouissent tous ensemble. Celui qui croit sacrifier à Dieu son amour pour ses amis, pour ses parents, pour ses proches, ne sacrifie souvent ces attachements qu'à lui-même, et ce qu'il apporte à Dieu, c'est un cœur rempli d'égoïsme et d'orgueil. L'amour des créatures n'est donc pas l'eflet de la nature corrompue; c'est au contraire le signe de la nature bonne et saine. Il n'est pas contraire à l'amour divin, le plus noble et le plus grand des amours ; il y conduit au contraire, et en nous apprenant à
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piinosoriHE mi BOixnFuri.
aimer ce qui nous est proportionné, il nous rend de plus en plus capables d'aimer ce qui nous surpasse, ce qui nous accable, ce qui est séparé de nous par Tinfini, la beauté suprême et immuable*