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CHAPITRE III

Si nous pénétrons plus avant dans l'âme humaine que nous ne Fayons fait jusqu'ici, nous rencontrerons au delà de l'imagination, intimement liée avec elle, une faculté nouvelle, plus riche, plus puissante, plus féconde, liée d'une manière plus étroite à notre bonheur, je veux dire le cœur, source commune de deux sortes de mouvements que nous étudierons successivement : les passions et les affections.

Il n'est pas facile de distinguer avec rigueur les passions et les affections ; car elles ont une source commune dans les mouvements de notre cœur.

Elles diffèrent plutôt par le degré que par la nature, par les circonstances que par le fond. Les passions sont plus tumultueuses et plus déréglées ; elles ont quelque chose de violent : les affections sont plus

paisibles; môme quand elles sont le plus vives, elles ont un mouvement lentet doux; les passions sont plus égoïstes, les affection^s plus désintéressées; les passions recherchent leur propre plaisir; les affections^ le bonheur de leur objet : les passions ont des mouvements brusques, des saccades, des intermittences ; les affections sont continues, et toujours les mêmes ; les passions sont capables de s'exalter jusqu'à la folie, et de retomber jusqu'à la plus méprisanle indifférence; les affections s'exaltent peu, mais elles ne s'affaissent pas facilement. Les premières s'affaiblissent par la jouissance, il leur faut sans cesse de nouveaux objets ; les secondes s'enracinent et s'approfondissent par l'habitude ; elles se concentrent de plus en plus sur le même objet. Enfin , nous n'avons guère en général d'affection que pour les personnes ; si quelquefois nogs aimons les choses, c'est comme souvenir des personnes. Au contraire, nous pouvons avoir des passions pour les personnes et pour les choses : et même, pour les passions, les personnes ne sont guère que des choses dont elles se font un jeu et un instrument. Disons enfin que les passions sont des aiïections violentes portées à l'extrême, plus soucieuses de leur propre plaisir que du bonheur d'autrui; et que les

aflections sont des passions douces et réglées qui nous attachent à d'autres plus qu'à nous-mêmes, et nous font oublier le plaisir de vivre pour le plaisir d'aimer.

La passion est étroitement liée avec l'imagination, et c'est elle qui a surtouljeté tant de discrédit sur celle dangereuse faculté. Mais il n'est pas facile de savoir à laquelle de ces deux facultés revient dans cette alliance la plus grande part de responsabililé. Est-ce Timaginalion qui, par son mirage et ses perspectives enchante, enivre, pervertit la passion, bu est-ce la passion qui, donnant le branlé à l'imagination, la force à lui représenter les objets qui lui plaisent, et tels qu'ils lui plaisent? question délicate, et où il semble que l'on soit dans un cerclé dont on ne peut sorlir. En elTet, pour que l'imagination grossisse ou diminue les objets , et leur prête un charme ou un odieux qu'ils n'ont pas, il faut que la passion l'inspire et l'anime ; au*^ trement l'imagination, d'elle-même, reproduirait à notre souvenir les choses telles qu'elles sont, ou les transformerait au hasard , sans raison et sans règle. D'un autre côté, comment une passion s'aniraerait-ellc pour ou contre un objet, avec l'ardeur et l'aveuglement qui la caractérise, si l'imagina-

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tion lui présentait simplement Tolyet tel qu'il est, si elle n'y ajoutait, si elle n'en retranchait des couleurs? Ainsi la passion trompe Timagination , et rimagination trompe la passion. Mais d'où part la première tromperie? C'est ce qu'il n'est pas fiacilc de satoir.

Je crois cependant pouvoir dire que e'est la pas-sion qui a le premier rôle dans cette duperie réci-* proque. L'imagination , sans la passion , ne serait guère que la mémoire : elle reproduirait fidèlement toutes les images du passé; et l'imagination la plus riche serait celle qui retrouverait le plus d'images et les évoquerait le plus aisément. Quelquefois elle pourrait transposer ces images comme dans les rêves ; mais ces images fantastiques , créées par le caprice et le hasard, n'auraient rien qui pût en*flamraer la passion; car nous ne voyons pas que les images des rêves déterminent aucune passioii vive en notre cœur, si ce n'est lorsque le cœur luimême évoque ces images , ce qui peut avoir lieu dans le sommeil, comme dans la veille» Au contraire, voici, à ce qu'il me semble, comment les choses se passent^ Ce sont les caractères vrais des objets qui donnent le premier branle à la pftsion , par exemple; quelques traits de visage , un coup

d'œil, un heureux sentimenti ou bien les avantages réels de la puissance ou de la fortune. Mais si la ' passion se renfermait dans ce cercle de la réalité, elle serait médiocrement dangereuse : car voyant à la fois le fort et le faible des choses, nous pourrions à la fois aimer ce qu'elles ont d'aimable, sans nous tromper sur ce qu'elles ont de perfide, de corrupteur et d'éphémère. Mais aussitôt que notre passion s'applique à un objet, l'image que nous en avions se transforme; le désir et Fampur ne nous en laissent voir que les parties agréables et flatteuses, qui s exagèrent encore par l'absence de contraste ; et là où d'abord les sens , l'expérience, le témoignage des autres hommes nous auraient appris à démêler des caractères divers et contraires , nous ne voyons plus que ce que nous voulons voir ; et ce n'est pas sans le savoir que nous nous abandonnons à l'illusion. Mais l'illusion, une fois formée, sollicite et excite de nouveau la passion. Celle-ci, que le premier aspect des choses avait éveillée, prend une vivacité nouvelle à la vue de ce demi- fantôme qu'elle a elle-même contribué à produire , et dont la volonté est à moitié complice ; mais bientôt le redoublement de la passion détermine davantage les contours de ce fantôme ;

la volonté disparait complètement : l'âme perd la force de comparer l'image avec la réalité. Plus la passion grandit, plus l'image se précise et s'éloi- •gne de son modèle ; et réciproquement l'image , à mesure qu'elle se transforme, émeut et égare de plus eh plus la passion. Il y a alors entre l'imagination et la sensibilité une sorte d'émulation d'égarement : c'est à qui trompera l'autre; et c'est cet enchevêtrement qui rend si difficile de savoir quelle est la première cause de celte erreur commune. Nous avons vu que c'est la passion. Mais celle-ci s'affaiblirait bientôt et ne causerait guère de ravage > dans l'âme, si elle n'avait pour complice cette maitresse d'erreur dont parle Pascal, « d'aulant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours : car elle serait une règle infaillible de vérité, si elle était règle infaillible de mensonge. »

L'un des moments les plus délicieux pour Tâme est celui où elle est, pour la première fois, ébranlée par les passions : cela arrive d'ordinaire de quinze à vingt ans. Jusque-là l'enfant a des inslincts, mais non pas des passions : ces instincts se développent en lui sans qu'il y pense, et sans qu'il en double la puissance par la réflexion. L'éveil de la passion est une seconde naissance ; les objets prennent à nos

yeux une teinte nouvelle, et la TÎe u^ intérêt nouveau ; elle semble même se révéler à nous pour la première fois : nous sentons en nous-mêmes des forces inconnues et je ne sais quelle puissance indéfinie, dont il semble que nous ne trouverons jamais le fond. II s'élève du sein de notre cœur une bouffée de sentiments confus et d'émotions incertaines, qu'aucune parole ne peut rendre, et qui ne trouvent une expression imparfaite que dans les vagues et pènëti*anles mélodies d'une musique mélancolique. n semble alors que, pour la première fois, le mot de bonheur ait un sens pour nous : jusque-là nous ne connaissions que le plaisir. Mais l'dme en qui s'éveillent les premières passions, appelle bonheur le bien mystérieux et voilé auquel elles aspirent ; elle ne sait pas en quoi il consiste; mais elle y croit, elle y tend de toutes ses forces; elle se persuade qu'elle souffre de ne pas l'atteindre; elle ne sait pas que le plus heureux moment qu'elle aura goûté sur la terre sera peut-être celui-là même où elle appelle le bonheur de tous ses vœux, que cet éveil du cœur bondissant, cette fraîche et brillante espérance, ce pressentiment indéfini de liberté et de vie, est , encore et demeurera ce que l'homme peut espérer de plus heureux ici-bas : la foi au bonheur est le

bonheur lui-même. Mais je me trompe, et je me laisse entraîner parles images mômes que j'évoque : j e vois errer devant mes yeux la vague et exquise image du bonheur des passions innocentes, et j'oublie que la sagesse et la science nous apprennent d'autres biens plus solides et plus réels. Je me laisse surprendre encore, malgré Texpérience, au charme dô celle vision fantastique, et je me sens tenté de répéter avec les mélancoliques : Ce n'était qu'une vision, donc il n'y a pas de bonheur ici-bas. Mais c'est une erreur. Le bonheur n'est pas là; mais il est autre part, il est dans le travail, dans la sagesse, dans les affections régulières, dans l'amour de nos semblables, en un mot dans l'exercice de raclivitô bien employée. Tel est le bortheur humain que la vie nous apprend à préférer à tout autre : il n'a pas le charme et le prestige du bonheur de? passions. Son image ne chatouille pas aussi doucement les fibres émues de notre cœur ; il parle à l'esprit plus qu'à l'imagination; il est moins touchant, mais plus vrai ; au moins il est possible ; l'autre n'es! qu'un rêve.

La première joie des passions est de se sentir : elles jouissent d'abord d'elles-mêmes, av?int de chercher à jouir de leur objet. Lephis grand plaisir

d*aimer, c est d'aimer. Que veut Tartisle qui travaille pour la gloire? La gloire, croyez-vous? Il le croit lui-même : mais ce qu'il aime, ce qui le rend heureux, c'est sou enthousiasme actuel; c'est l'espérance et le désir. Pourquoi tous les hommes puisrants, riches, célèbres, parvenus à tous les biens que les hommes désirent, se reportent-ils avec tant de complaisance au temps de leur obscurité, de leur pauvreté, de leurs luttes contre la vie? C'est que leur ambition naissante était pour eux une source plus vive de joie que leur ambition satisfaite : c'est qu'ils étaient déjà heureux de sentir les puissances de leur ftme se tendre et se porter avec ardeur vers des biens Inconnus. Mais pour que le désir se nourrisse ainsi de lui-même, il faut qu'il soit jeune; pour que l'espérance tienne lieu de la réalité, il faut une grande fraîcheur â*âme et une grande innocence. Aussi n'est-ce là que le premier moment de Thistoire des passions.

Ce qui est vrai de la naissance des passions en général, est vrai de )a naissance de chaque passion nouvelle en particulier. Les commencements de .toutes chos^ sont doux et heureux. Rien de plus doux que ce premier trouble, qui se connait à peine lui-même, et qui annonce ht présence prochaine de

la passion. Je ne parle pas seulement ici des premières émotions de Tamour naissant ; il en est de même des premières espérances de l'ambition qui s* éveille, des premiers prestiges de Tamour de la nature, de la première curiosité d'un monde nouveau, où nous n'avons pas encore pénétré. C'est grâce à ces diverses passions, qui ne naissent pas toutes à la fois, que nous pouvons éprouver dans une même vie l'illusion de plusieurs jeunesses. Nous renaissons, en effet, quand nous sentons poindre en nous Taurore d'une passion nouvelle. La vie peut ainsi se renouveler à nos yeux, et nous présenter de nouveaux horizons, de nouvelles perspectives. Mais à chaque renouvellement, le plaisir de l'inconnu perd quelque chose de sa vivacité et de son charme ; l'habitude émousse jusqu'au plaisir du chaifgement : nous reconnaissons quelques vestiges de la flamme première ; mais il nous faut un effort pour la réveiller tout entière, et faire jaillir de notre cœur vieillissant quelque étincelle de joie naïve et de candide espérance.

C'est dans ce moment, où les passions ne demandent qu'à naître, qu'il est possible encore d'eç triompher : c'est alors qu'il faut se garder de les traiter avec complaisance comme si nous pouvions

La passion. 07

en user avec elles selon notre caprice. Cesl alors au contraire que nous aimons ^ nous en entretenir nous-mêmes et à en entretenir les aulres. Rien ne plait davantage à la mollesse du cœur humain que la douceur des aveux qui flattent et encouragent d'énervantes émotions. Elles prennent du charme en s'exprimant, et le penchant qui nous porte à nous les colorer à nous-mêmes s'accroît par la nécessité où nous sommes de les colorer aux autres. Le langage n'exprime jamais dans sa sincère nudité tout ce que nous sentons, et si quelquefois il n'égale pas la grandeur de nos sentiments, le plus souvent il les agrandit : de telle sorte que, par une illusion naturelle, nous croyons ressentir ce que nous ne faisons qu'exprimer. En outre, il est dans la nature du cœur humain de chercher à se rendre intéressant quand il se peint au dehors : mais c'est se rendre en même temps intéressant à soi-même ; la perspective où nous nous plaçons pour tromper les autres nous trompe les premiers. Il n'est pas bon d'ailleurs de savoir au juste tout ce qu'on sent : car il y a dans cet abîme du cœur humain bien des choses que nous savons à peine et qu'il vaut aussi bien ignorer. Quoiqu'on ait dit en un fort bon sens qu'il faut se connaître et s'éludicr, je ne crois

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paint que cela 8oit vmi toujours ^t ppur tous : il est c6Ftai»es natures d'esprit ^af^n^es autqiielles les sentimento sin^pl^s ne suffisent pcis ; etThatuitu^e de raffiner sur ^Qi-mêlP^ dé(^rn}ifie en noua des passions eoinpliquéçs. le l^ng^ge, en noms forçant à porter natre attentJQP spr nos aentiwepis pow les bien peipôre, tes rend pçir Ofl^ n^ôrpe pjps yifs, plus actii^ etplu$ pr^éçis- 1} n'çgt pa$ l)pn, par upe

sîncéril^eyçe^siYe, ^^ trqp feinUfir §a çftnsqencp

et d'en tirer tant ce qu'olf^ contient. L^i^isez dans Tôrahre ce qui esl d^ns rprpbre, et np dnnnez pas à yi^ pensées, en les preduisapt s^ la lumière, une importance quelles n'^yaieqt p^s. Que j'aime mieux cet austère silence d'nnp â^^ tendre et humaine, mai§ pl^ne d'^^^périenc^, qui n'exprime au detiors que tout oe qui peut être npblement avoué, et qui n'achète pas lindulgenee pour les mille faiblesses qui la déchirent, au prix de sa dignité et de son énergie. vpus qui vous sentez défaillir dans les innombrables épreuves de )a vie, nj.£|voue^ pas vos chutes intérieures I Faites comme ce stoï- GÎen qui bravait la douleur : mQUtre? ps^rtoul un front calme èl une âme aereine* Outre les bienfaits que répandra autour de vous cette sérénité apparente, soy^;( sûr qu'elle aoiènçra à sm suj^e )a se*

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ï-cûiié véritable, ta discrétion sur ses propres setl* tihietils tet le meilleur rhoyen d'en devenir le mallre.

C*est assez {Peindre les commencements de là passion. Voyons-la maintenant se développer ël grandir. La passion ne ^'ignore pas longtemps ellemême, et elle ne se contente pas de jouir d'ellemême ; et bientôt elle se précipite à la poursuite de son objet. Ce second moment n'a plus la douceur et Tinnocence du premier : mais cependant la passion y est encore heureuse ; elle vit, elle agit, elle éclate de toutes parts ; ce qui la caractérise alors, ce n'est plus lé trouble, c'est l'entraînement, c'est l'ardeur.. La passion n a plus sa grâce première ; niais elle a une sorte de beauté fière ; le souille qui l'emporte n'est pas encore désordonné ; c'est bieii le venl de là tènlpèté, lîiaîë il n'est ^as tout à fait déchaîné ; il se contient encore : c'est une forcé que rien h'arrôle, mais qui ne s'est jpas encore brisée contre lés obstacles.

A cette seconde période de la passion, l'ennui n'a presque pas dé i^lace : là tiiélancolie qui est au commeticenieht et â là fin de tôiités les passions à priesque disparu ; lé feii de la passion est trop ardent pdur laisser place â la réflexion; l'action de

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Târae est trop pleine et Irop énergique pour qu'elle ait le loisir de se plaindre et de s'ennuyer; le sentiment de la vie est trop puissant pour qu'elle sente le vide ; Tcspérance du succès est trop \ive pour qu'elle se décourage. Que venez-vous lui parler du vide des passions, de la vanité des choses humaines, de la brièveté de la vie, de tous ces grands et éternels lieux communs de la philosophie religieuse? Elle croit à la vie, elle ne croit pas à la mort. Ge qui occupe l'âme tout entière peut-il n'être pas quelque chose de réel ? La passion croit à l'absolu ; elle ne connaît ni les doutes du scepticisme, ni les faiblesses de Tesprit détrompé, elle va droit à son but, elle le touche, elle l'embrasse, elle va le saisir. De là une confiance, une foi, un aveuglement qui étonnent les spectateurs impartiaux, et dont on s'étonne soi-même plus que personne, lorsqu'on en est revenu. C'est celte confiance qui fait la force et qui rend l'homme de passion irrésistible, lorsque, avec la faculté de la ressentir, il a encore celle de la communiquer.

D'ordinaire, l'âme ne peut être ainsi occupée que par une seule passion à la fois : « Quelque étendue de l'esprit que Ton ait, dit Pascal, l'on n'est capable que d'une grande passion,» Cela est vrai en général.

Cependant on a vu souvent une passion dominante s'allier à d'autres passions très-vives, et qui sont tantôt les tributaires, tantôt les diversions de la première. Il n'est pas rare de voir la passion politique unie à la passion effrénée des plaisirs^ Bolingbroke, Mirabeau, Fox en sont la preuve. L'amour de la

gloire s'allie souvent à l'amour. Mais Pascal dit avec raison .que, lorsque ces passions ou d'autres se rencontrent, a elles ne sont grandes que de la moitié de ce qu'elles seraients'iln'yavaitqueruneoul'autre.» En général, dans le moment de la plus grande impétuosité d'une passion, elle règne seule : lorsqu'elle commence à s'unir à d'autres, c'est qu'elle est déjà entrée dans une nouvelle période de son développement. En effet, comment la passion, dans sa fougue, pourrait-elle se partager? pour elle il n'y a qu'un objet, un seul aliment, un seul Dieu ; tout le reste n'est que vaine idole, fantôme trompeur, mets sans saveur et sans suc.

Voici maintenant un nouveau tableau, une nouvelle phase de la passion grandissante : la passion déchaînée vient se briser contre des obstacles. Ces obstacles sont intérieurs ou extérieurs ; ils viennent de la conscience ou des choses. Dans le premier enivrement, Thomme a oublié que la nature n'est

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pas faite pour se plier à tous nos désirs : il a crû facile ce qu'il désirait^ possible toul ce qu'il rêvait. Mais dès le premieir élan il a rencontré des bairriéres : d'abord il n'y a pas attaché grande importaiice^ et son ardeur ne s'est pas ralentie ; en reve^ nant & la charge, il a franbhi le premier obstdde i il en rencontre un secofad, un troisième; ils naissent les uns des autres : après les obstacles les périU^ après les combats lei chutes^ tes blessures : il n'attefadait rien de pareil^ Quoique tant d'autres leusseiit avertii II se refuse d'abdrd ft croire à cette résistance des choses ; il se pet*ftiidde qu'il s'y est mal pris; il estayë de nddtëllëft ëtltt^eprises^ il tente de tiouveaux moyens. Mais^ à mesure que les difficultés gi^andissent, la passion s'aigrit, s'irrite et s'enVenihie ; son tnouvement detiefat de plus en plus Tiolent i elle agit par secdusses et pâi* bonds. S'est alors qu'elle dëvieht ifaenaçante et terrible, et qu'elle prend tous les traits repoussants dont les moralistes ont Thabitude de là peindre; elle est injtistei elle est tyi*annique) elle est meurtrière \ elle ne cotmait plus qu'elle-métne^ et sacrifie tdiit à son rfive et à soti dësiri d'est âlorâ que Phèdre accuse Ilippolyte, qu'Oreste immole Pyrrhus, qu'OlelIo tue Desdémdne. C'est le ttioment où la

Li PÂSSIOK. i05

passibn produit le tioe ta le cHme chet les utis, la faute et la honte chez les cotres.

Mais en même tein{is que la passion jhenoontre en dehors d'elle des obstacles qui Tiriritent et qui renflamment, elle renodntre dans le cœur lui-taème des scrupules et des rétoltes qui la désespèrent. Toute âme noble peut être ébranlée et remuée par diverses passions, mais elle ne Test pas sans inquiétude et sans remords. Il y a, ft la yérité, des passions légitimes ^Ui n'éTeillent aucun trouble

dans la conscience, telles que l'amour du beau, la pitié. Mais ces sortes de passions û'arrivenl pas au troisième deghS que je décris en ce moment : elles se meuvent dans la s{)hèf e paisible et sereihe de Tâme, et elles ne pénètrent pas dans la région troublée ; elles ne doublent pas le cap des tempêtes. Quelques passions excellentes et très-ridbleë sont cependant capables d'un emportement fatal et cruel : par exemple'le patriotisme, l'amour de la liberté, le tetitiment religieux ; tdtts ces sëntittiëilts exâUés au delà d'tlnë juste ihesure {Produisent les divers gëllres de fdiitttlsnie^ k'ëst-S-diiH3 la plus teMiblë des pâsâitths; Qubi ^u'il ëh soit, les passions iië s emponétlt pas jUsqué-lâ; sans qtt'iitl trtïùble de la Cônscietlbe et du dëtdr, bnë (fMtëislatiôn des auti*es

sentiments de l*&me ne viennent se mêler à leurs fureurs. C'est alors qu'ont lieu dans notre cœur ces beaux combats, ces mouvements que les poêles ont si souvent et si justement comparés aux fluctuations de la mer. L'âme bouillonne et s'agite, et ne trouve pas un moment de repos ; ou plutôt le repos lui-même, qui vient de la lassitude des émotions, lui est à charge ; elle se sent comme vide, lorsqu'elle n'est plus agitée; elle redemande avec impatience ceà^ troubles qui la désespèrent, ces déchirements qui la tuent. Elle ne peut se reposer ni dans le sentiment du devoir qui lui parait froid et fade, ni dans les délices de la passion coupable, qui lui fait horreur ; tantôt elle s'écrie :

Sers ma fureur, Œnone, et non pas ma raison!

Et tantôt :

Allons ferme mon coeur, point de faiblesse humaine !

Elle souffre, et elle croit volontiers qu'il n'y a pas de souffrances plus dures ; et cependant elle ne voudrait pas être privée de ces souffrances ; elle plaint ceux qui ne les connaissent pas ; elle se demande s'ils ont vécu; elle a honte et elle est fière dans le même moment; elle croit que nulle pcr^

LÀ PASSION. m

sonne n'a jamais été agitée comme elle Test ellemême ; elle se fait gloire de cette fougue de passion, mais en même temps elle rougit de ne plus se contenir elle-même, d'avoir perdu le frein de sa vie ; elle se sent perdue et désarçonnée, et se croit entraînée dans un précipice sans fond.

Mais cette lutte de la passion et de la vertu finit cependant : ou bien la passion remporte avec son cortège de fautes, de remords et quelquefois de crimes ; ou bien rhonnêteté triomphe, et Tàme qui acte éprouvée par de telles luttes en sort plus forte, plus mâle, plus amiedubien. Je ne veux pas dire que de tels combats soient absolument nécessaires pour faire aimeMa vertu ; mais il est certain que celui-là connaît le mieux la misère des passions qui les a éprouvées, et la beauté de la vie honnête, qui a couru le risque un instant de la perdre. On peut n'avoir qu'une seule épreuve dans son existence, elle suffit pour nous révéler le sens de la vie. Mais ordinairement on passe par plusieurs épreuves de ce genre, en traversant plusieurs passions, tantôt Tennui de la vie, tantôt l'amour, tantôt Tambilion. Quelquefois dans une âme faible et partagée, la vie tout entière est occupée à ces oscillations et à ces combats : triste existence, qui, usant peu à peu les ressorts

ItG PHILOSOPHIE DU BONHEUR.

dé l'intèlUgfenoe et du cétactèrè, réduit à ia nullité une créature qui ëtâit faite pour quelque ehose de mieux;

Il faut encoire bodsidérer deux ca^ difR&rents z celui où la passion obtient son objet, celui où elle en est séparée, et ne peut se flatter d'y atteindre* Dans les deux baâ elle est malheuireUse) mais elle Test différemment. Si elle est privée de son objet et qu'elle n'ait pas su triompher d'elle-même, elle se consume dans un morne et sombre ennui; et ^ même d&ns le désespoir du remords, elle s'écrie encore avec Tamer regret du désir trompé r

Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit laMais nioti biàlfe cdetir h*a técufeilli lé fmit.

Si elle est heureuse^ si elle possède le bien qu'elle a réclamé à tout prix, arrivent alors biea d'autres épreuves : <c Ohl combien je sens maintenant que rien de parfait n'a été donné à l'homme. •• Je sens en moi une ardeur indomptable qui me pousse vers toute beauté. Ainsi^ je vais comme un homme ivre du désir à la jouissance ; et dans la jouissance je regrette le désira » La passion heureuse, à moins qu'elle ne se tourne en affection

A Goelhei Faust,

Ifi Pi^SSIÛN. 1Q7

pai^blç e| réglée, éprouve b.ien<Ol|asîiti^t^^V^n(^"i dçs ^uirçq, ^^çc qii^lf tqiH?i dç fev ççt éUt fi'Hî)

J'ét?i? ftim^, i'^taia vmm\i m Iw^w l<^ piu^

^é§iré} mais d9P^ cfi p}ai§if j'élis ]\^ p^T flps nçeud? d'singpis^g, çt çofnine d^^ré psir les verg^ brûlante de la ialftusifii, ^efi SÇmPWftS, d^ PWiptes, dfi§(5plèrflSîrt d^ qMflTsU^, ^^tors^Bu'ij T^contfices cbo^W, le m\vX éifâSM^ Ip fa.U dîijs u« sfipHnipflt ^6

om^m^im, ft* PWF s/bujftiliCT lâP^a^^t PiW- Mai? qwelquifei^ MUXrJJ roê(Re c|\}} sfifl^hleqt prpjf^ Ip plu§ à }a pft«^ran, et flflî nfkgfi en opt le plus Y?mtè le« dâiças, sa sept dppnâ }ç ^^Iq c)'&n racpnter les inisère^etl^tlpistefip.

chaptF» dp )« passiftn, est-cg \qu$ qui vous cbaçgfij d|) )s| flétrir vcms-Riôipes, p 1 4*^1} d^yailer au p^yii9 wdiff&wnl S^ çaillftyr l«s huRiilianle^

«ieec(Hia@3? HoHs 9UFipn«9 il npus sephlp, plM^

de respect pQUP cilte, qpus qi}! n'pn sommes poiut lea défenseurs, et qui crayons qu'il y 9 qnplque

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chose de mieux dans la vie humaine. Oui, si unô passion contraire au devoir avait atteint et blessé une fois un cœur honnête, il lui garderait encore, même après l'heure du désenchantement, cette fidélité respectueuse que Ton doit à un ami mort dont on croit avoir à se plaindre. Il tairait aux étrangers, et cacherait à la curiosité indiscrète le souvenir des heures désolées qui, par la faute de Tun ou de l'autre, ont pu succéder aux heures enivrantes. Il pardonnerait, s'il y avait quelque chose à pardonner, au souvenir de sa propre faute, et ne ferait pas du nionde entier le complice de sa vengeance. Mais vous qui avez fait de la passion presque une religion, qui lui avez consacré des hymnes de la plus éclatante poésie, c'est vous qui venez aujourd'hui dépouiller vos idoles de l'éclat emprunté dont notre imagination, trompée par vous, les parait ; c* est vous qui nous apprenez que ces commerces divins n'étaient que des conflits sanglants, dont les âmes sortaient blessées et abaissées, pleines de mépris et de haine. Et c'est après de telles expériences que vous écriviez ces pages enflammées qui allaient porter dans les cœurs les plus paisibles le trouble et le désespoir I Nous sommes ainsi conduits à parler de la fin

LA PASSION. m

de§ passions. Les passions peuvent Unir de diverses manières. Et d*abord, il y en a qui n'ont4)as de fin, qui sont inextinguibles, insatiables, incapables de repos. La passion du pouvoir est une de celles qui s'usent le moins, parce qu'elle est convenable à tous les âges, et qu'elle se concilie même avec Vâge le plus avancé. L'histoire nous offre quelques exemples de ces ambitions implacables qui feraient sauter le monde pour régner sur ses ruines. L'a^ mour n'a d'ordinaire qu'un temps : comme il convient surtout à la jeunesse, il s'use d'ordinaire avec la maturité ; quand il parait se prolonger au delà, il n'est plus guère que l'amour du plaisir : quelquefois cependant il dure au delà du terme fixé par la nature. Je ne parle d'ailleurs que de l'amour considéré comme passion et non comme affection : car, à ce dernier titre, il peut durer toute la vie, et jeter encore quelques flammes jusqu'au dernier jour. La passion peut se terminer de deux manières, ou par la satiété ou par le renoncement. Dans les deux cas, l'âme souffre : d'un côté , il lui manque un bien d'habitude , dont elle était lasse , à la vérité , mais dont il lui semble qu'elle ne peut plus se passer; de l'autre côté, elle se voit privée d'un bien désiré dont elle n'a jamais joui, ou qu'elle n'a

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pas épuisé. El ici encore la privation peut être volontaire ou involontaire ; volontaire, si c'est le courage de la vertu ou de la prudence qui renonce à cet objet dangereux ; involontaire, lorsque les circonstances nous en ont séparés. Ces diverses situations peuvent avoir les effets les plus différents, et il est bien difficile de ramener à une seule loi des faits si complexes, et qui varient à Finfini. Quelquefois il arrive que Tâme blessée ne peut se consoler de son vide et de son inaction ; privée de ce qui la faisait vivre, elle tombe dans Tennui, dans le chagrin, dans le désespoir : la fin de la passion peut être alors, ou la mort, ou la folie, ou le crime- Mais c'est là heureusement le cas le plus rare. D'ordinaire, Fâme séparée de son objet, après l'avoir quelque temps encore évoqué par l'imagination, s'en détourne peu à peu , voit de nouveaux objets distraire les sens et l'imagination, des passions nouvelles succéder aux passions anciennes , les intérêts aux passions , et après quelque temps, plus ou moins long selon les personnes, elle oublie. Mais cet effet même varie encore avec les diverses passions ; il en est qui se laissent distraire , mais qui se guérissent très-difflcilement, par exemple, la passion du jeu : ces sortes de passions ne peu-

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vent guère être vaincues que par un renouvellement total qui, rompant toutes les habitudes, et mettant l'âme dans des rapports nouveaux avec les choses^ ne laisse plus à Tancienne passion de place où se prendre. Les passions qui tiennent à Tâge et à l'oisiveté de la jeunesse sont celles qui se guérissent le plus aisément, quand elles ne sont pas devenues des vices. Cependant il arrive quelquefois qu'elles laissent des traces pendant toute la vie. Mais, en général» c'est un grand préjugé, et malheureux par ses effets, de croire la passion incu* rable. La passion est toujours disposée à le croire; elle se prend elle-même comme quelque chose d'absolu. Mais, en variant les circonstances, on peut d'ordinaire dérouter les passions, et si aucun fait nouveau ne les provoque ou ne les réveille, elles s'effacent peu à peu. Lorsqu'on vient plus tard à les considérer de loin, dans un milieu nouveau , on est étonné de les avoir éprouvées ; on ne comprend plus ces folles agitations, ces impétueux désirs, ces remuements, qui nous paraissaient alors si justifiés ; ce n'est plus qu'un rêve. Les uns se disent: « Voilà pourquoi j'ai perdu ma vîe; » et les autres : « Voilà pouquoi j'ai risqué de la perdre. » Il arrive souvent que les passion^ , «u lieu de

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disparaître, se transforment. On appelle d'ordinaire la jeunesse Tâgo des passions, et la maturité Tâge de la raison. Ce n'est pas que les passions soient absentes de ce second âge, mais elles y4)rennent une autre forme : elles deviennent alors ce que Ton appelle les intérêts.

A vrai dire, les intérêts ne sont que des passions raisonnées : tandis que la passion impétueuse et effrénée poursuit jusqu'à Timposslble, dérange Véconomie du système physique et moral, brise les ressorts de la vie, l'intérêt suit une marche lente et tranquille ; il proportionne les moyens aux fins désirées ; il prévoit, il choisit, il côtoie le péril, se prive à propos, affecte même, s'il est nécessaire, les apparences d'une abnégation courageuse. La pussion ne regarde rien, ne mesure rien ; elle exige la satisfaction la plusprochaine, et elle ne se rassasie jamais. L'intérêt songe à tout, compare l'avenir et le présent, s'arrête à temps; et au lieu d'une jouissance vive, mais fugitive et périlleuse, il se ménage la plus grande somme possible de jouissances calmes et assurées.

L'intérêt met dans la vie une règle et une suite ; il remplace les soubresauts de la passion par un progrès constant ; il donne ainsi à la conduite une ':inité plus conforme à la raison. De plus, il atteste

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plus de liberté dans la personne, plus de volonié dans la direction, et nous montre Thomme gouvernant lui-même sa vie et sa destinée, et n'obéissant aux passions que dans la mesure qui lui plaît. Enfin, lorsque toutes les apparences sont ménagées, l'intérêt donne à Tcxistence une certaine gravité, une certaine décence qui manque entièrement à la vie de passion. C'est donc un principe qui, à certains points de vue, est supérieur au précédent, et qui introduit l'homme dans la vie raisonnable, s'il ne l'y conduit pas jusqu'au bout.

En revanche, l'intérêt a moins de générosité que la passion ; il inspire des actions plus sensées, mais moins grandes. C'est un principe froid et desséchant qui finit par abaisser la nature humaine, quand il l'occupe seul et tout entière. II Ole à la vie son éclat et sa poésie; il la réduit à une routine machinale ou à un roulement bruyant,.qui, pour être agité, n'en est pas moins vide. C'est une méthode qui, peu à peu, détruit dans l'ame ce qu'elle a de spontané et d'énergique ; c'est l'artifice remplaçant la nature. La vie gouvernée par l'intérêt est plus convenable que la vie passionnée, mais elle manque également de noblesse et de dignité, parce que la médiocrité de $es vues rabaisse le prix des efforts

souvent difficiles qu'elle obtient de la volonté.

En prenant la passion à âa source, on trouve qu'elle est aussi nécessaire à TAme que la chaleur Test au corps. Il faut à Thomme, dit Pascal, du remuement et de Tactioir. C'est un devoir sans doute de ne pas se laisser vaincre par la passion ; mais qui voudrait voir sa vie se traîner morne él endormie, sans aucune de ces impulsions énergiques et vivifiantes qui font battre le cœur et renversent les obstacles sous nos pas? La passion ne fait pas seule les grandes choses, mais sans elle elles sont impossibles; elle donne la flamme et les ailes; elle est la source de l'indignation et du courage, de l'amour et de l'enthousiasme ; elle répand la joie et la tristesse ; elle porte l'âme d'une extrémité à Vautre, ou la suspend dans des oscillations infinies; enfin, c'est une force inépuisable et inextinguible, c'est le foyer de la vie.

11 faut cependant distinguer plusieurs classes de passions : toutes ne sont pas susceptibles de ces nobles et puissants effets : les unes sont dévorantes et fritoles, comme la passion du jeu ou l'extrême avarice; lés autres basses et animales, comme les appétits des sens ; quelquefois un peu plus hautes, mais serviles et mercenaires, comme l'amour du

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gain ; ou même féroces et homicides, comme la haine, la vengeance et l'envie. Hais du sein de ce sol fangeux sortent quelques tiges fières et hardies, capables elles-mêmes, à la vérité, de corruption et de flétrissure, et dont la sève peut facilement se changer en feu brûlant et desséchant ; mais ca* pables aussi de pousser des rameaux jusqu'au cie), et de faire oublier par la grandeur de leurs effets la bassesse de leur origine : tels sont Tamour et Tam^ bition. ce Qu'une vie est heureuse, disait Pascal, qui commence par Famour et finit par l'ambition I Si j'avais à en choisir une, je prendrais celle-là. Tant que Ton a du feu, l'on est aimable; mais ce feu s'éteint, il se perd : alors que la place est belle et grande pour l'ambition! La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits; mais ceux qui sont médiocres n'y ont aucun plaisir : ils sont machines partout. C'est pourquoi Taoïour et l'ambition commençant et finissapt la vie, on est dans l'état le plus heureux dont la nature humaine est capable.i» La poésie de noire siècle a peint avec une singulière complaisance, et quelquefois av^c i^ne admirable force, la grandeur et la beaiité des passions. C'était le même instinct qui la poussai^ à peindre en fnêpie temps, et avec des couleurs non moins

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ardentes, les beautés delà nature. De part et d'autre, ce que nos poètes aimaient de préférence, ce n'étaient ni les sentiments doux, ni les sites aimables et riants : c'étaient les passions révoltées et les sites abruptes, c'étaient les désordres de l'âme et les âpres horreurs des torrents ; c'étaient les âmes dévastées et les ruines antiques. Ces goûts étranges, que les auteurs médiocres ont fini par rendre aussi insupportables que les fadeurs licencieuses du dernier siècle, ont inspiré aux plus grands poètes de notre temps des beautés que l'art ne connaissait pas encore. Ce goût de nos contemporains ne les trompait pas entièrement; il y a, en effet, quelque chose de beau dans la force et dans la puissance déployées avec une certaine grandeur. La beauté des passions dans leur déchaînement est tout à fait du même ordre que la beauté des forces de la nature physique luttant avec fracas les unes-contre les autres. Ce qui précipitait les âmes vers l'admiration de ces forces déréglées, soit dans Tâme, soit dans la nature, c'était l'aversion de l'artificiel et du convenu, du frivole et du fade, de la volupté molle et dé la raillerie superficielle. Aujourd'hui, au moment où j'écris, nous sommes revenus des grandes erreurs romantiques : y gagnons-nous

beaucoup? On nous peint de petites passions froides, de petits caractères secs, de petilesironies, de petites sentimentalités, de petites bassesses ; et de temps en temps, pour nous distraire et nous émouvoir, les grossiers appétits des sens dans toute leur brutalité. Ce n'est plus la foi, ce n'est plus la vertu, ce n'est plus le sentiment, c'est aujourd'hui la passion elle-même qui a perdu à son tour sa poésie et sa grandeur. Oh ! qui donc saura nous peindre une grande passion et redonner quelque vie et quelque éclat à nos imaginations glacées? Je ne «uis donc point injuste pour les passions, et je dirais volontiers avec Tocqueville, non sans quelque réserve toutefois : a A mesure que je m'éloigne de la jeunesse, j'ai plus d'égards, je dirai même plus de respect pour les passions. » J'ajouterais avec le même écrivain : ce La plus grande maladie de l'âme, c'est le froid. » Mais, en rendant aux passions toute la justice qui leur est due, il faut se hâter d'ajouter que l'énergie de la passion, quoique infiniment plus riche, plus variée que l'énergie des forces brutales de la nature, est cependant du même ordre : c'est toujours la force, ce n'est pas la raison. La passion a delà grandeur, mais elle manque de noblesse et de dignité; elle peut, dans son désordre, obtenir

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une pitié sympathique et peut même quelquefois exciter Tadmiration comme une sublime éruption de volcan : mais elle ne mérite pas le respect, et c'est en cela que je ne puis souscrire entièrement h la pensée que je viens de citer.

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