‹ Philosophie du bonheur (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · CHAPITRE Vî · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vî

LA TI8 AGTITB

Pascal a fait remarquer avec justesse que, si Ton offrait à un chasseur le lièvre pour lequel il se fa4igue toute une journée, il le refuserait; par là il cherche à inculper la condition humaine et la montrer en contradiction avec elle-même. 11 n'y a là nulle Contradiction. Le plaisir de la chasse n'est pas le même que celui de posséder un lièvre ; celui-ci ne pourrait donc pas remplacer celui-là. Le vrai plaisir du chasseur consiste à déployer son activité, ses forces, son adresse, et à tenir en éveil ses facultés par la crainte et par Tespérance. Donnez-lui ce qui est Tobjet de sa poursuite, cet objet qu'il n'aura pas gagné ne lui causera nulle satisfaction. « Le vrai bonheur, dit un philosophe, n'est pas celui d'un homme endormi , qui végéterait comme une

plante; c est celui de rhomme éveillé, qui se meut, qui s'agite, qui emploie ses forces à un but déterminé. 9 Sans doute, il y a bien dans la ^e humaine des agitations vaines , des mouvements sans but et sans raison, en un mot, une fausse activité. Il y a aussi une activité désordonnée, fiévreuse, impatiente, qui ne supporte ni les délais ni le repos. Il n'en est pas moins vrai que l'action est un des besoins de l'homme et une des grandeurs de sa nature. Pour un être dont les puissances sont imparfaites, le repos n'est pas le bien absolu ; ce n'est qu'un intermède, ce n'est pas une fin, au moins dans l'âge ou les forces sont entières, et où elles ne demandent pas encore la retraite. Le repos, Tinertie, la ,tor^ peur ont de Tanalogie avec le sommeil, et le sommeil en a avec la mort. L'action a cela de beau que, non-seulement elle nous contraint à déployer nos forces, mais encore à les mesurer avec celles des autres êtres. Dans le monde des idées, des sentiments et des r^ves, l'espace est presque libre devant nous; mais, dans le monde réel, notre volonté rencontre à chaque pas des choses ou des personnes qui lui font obstacle : écarter ces résistances, non par une violence brutale, mais par un emploi judicieux et proportionné de notre activité, opposer à

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chaque résfstancc le jpste degré d'effort qu'il faut, c'est là une chose vraiment difticile, et, quand elle réussit, tout à fait digne d^admiration.

Ceux qu'on appelle les hommes positifs, qui se montrent en général si dédaigneux des contemplatifs et des rêveurs, feraient valoir leur cause avec bien plus d'avantage s'ils la comprenaient mieux eux-mêmes. En général, ils se font honneur de mettre tout leur cœur dans des choses matérielles, qui n'ont aucune solidité et ne donnent que les plaisirs les plus insipides ; mais ils ne voient pas qu'ils ne tiennent pas tant à ces choses qu'aux efforts par lesquels ils cherchent à les acquérir ou les conserver : leur vrai besoin est d'agir, de combiner des moyens, de préparer des résultats, de traiter avec les choses et les personnes, et c'est par la qu'ils se rendent dignes du nom d'homme. Si, prenant les choses pour ce qu'elles valent, ils avaient la conscience de n'aimer en elles que le travail qui lés a conquises, si surtout ils employaient cette activité à des choses utiles à tous, et non pas à eux seuls, c'est alors qu'ils pourraient réclamer à juste titre l'eslime et le respect, môme des contemplatifs. £t, en efl'et, l'activité humaine, lorsqu'elle fait porter des fruits à la terre, transpor(o les denrées d'un

monde à Tautre, donne toutes les formes à la ma* tiëre pour raccommoder à nos besoins, préserve ou guérit le corps humain, défend les droits des citoyens, assure la sécurité civile, en un mot accomplit toutes les fonctions dont se compose la \ie sociale, n'est pas moins belle que lorsqu'elle pénétre dans les mystères du monde invisible. Pascal confond donc la fausse agitation avec l'action légitime et salutaire, lorsqu'il demande à Thomme de se distraire de toutes choses pour rester en soi, ne voir que soi. Voltaire lui répond avec raison: « Ces mots, ne voir que soi, ne forment aucun sens. Qu'est-ce qu'un homme qui n'agirait point, et qui est supposé se contempler ? Il est impossible à la nature humaine de rester dans cet engourdissement imaginaire. L'homme est né pour l'action... N'être point occupé et n'exister pas est la même chose pour l'homme. Job a bien dit : Phomme est né pour le travail, comme l'oiseau pour voler; mais l'oiseau en volant peut être pris au trébuchet. »

On a souvent comparé la vie active à la vie contemplative, pt l'on s'est demandé laquelle des deux est préférable. Il faut d'abord remarquer que la contemplation n'est pas une entière inaction. Ce serait se faire une idée bien étroite de l'activité hu«

fPAÎR^ que de m ItreconBaUpe que dans les actions qui frappent les sens. La contemplation du poète, du savant et du saint, tout ce qui occupe, développe, agrandit les facultés de notre âme, est action. Il ne faut donc pas entendre l'activité dans le sens étroit que lui donnent les hommps d'afTaires. Hais, ea point établi, il est évident que ces occupations raffinées et délicates ne sont pas le propre du grand nç^hre, que pour la plupart des hommes, qui sont auv prises ayee les obstacles des choses, la pbésie, la seience, Iq dévotion, ne sont et ne peuvent être qu'une partie de la vie, et non la vie tout ^tière. f ajpute que la contemplation, quelle qu-en soit la forme, lorsqu'elle ne se marie pas aux (acuités actives, peut avoir pour etfct d^énerver toute une partie de V^n^e, de la vendre impropre à sur* mputer les difficultés de la vie : aussi voll-on sou* vent les Atnea contemplatives s'abandonner à la 4^QlQnté d'autrui j se laisser conduire, gouverner, sui^Qrter enfin les plus âpres épreuves de Tobéis- ^^nçe, peur n'avoir rien à déeîder par elles-mêmes, pai^f s'affranchir de toute initiative, de toute resppnnebilité. Un autre danger de la vie contemplative, c'est de concentrer l'individu en lui-même, di, en lui prœursiBt les plus molles et les plus ex-

quises jouissances, le rendre trop indifiérent a la société de ses semblables. Rien de plus égoïste que la poésie, que la science, je dirai même que la dé« votion. La contemplation détourne l'âme des per* sonnes, pour la porter uniquement sur les idées. Les intérêts de la vie réelle sont si peu de chose a^ prix des pures beautés de la oontemplation, que nous les négligeons quelquefois dans les antres aussi bien qu'en nous-mêmes, et que nous pouvons être à la fois des modèles d^abnégation et d'égoîsme. }e suis loin d'afiirmer que ce soient Ik les effets nécessaires et habituels de la poésie, de la science t>u de la piété ; mais ce sont les effets que ces trois divines sœurs peuvent produire, si ou s'abandonne sans résistance k leurs prestiges en? chanteurs. Il faut donc joindre l'action à la eon^ templation pour fortifier Time tout entière et ne lui permettre de s^amortir en aucun endroit.

L'un des plus lourds fordeaux de Tâme humaine, c'est la responsabilité. Rien ne coûte plusà Thomme, mais en même temps rien ne lui procure de plus mâles et de plus nobles plaisirs. L'homme qui s'est feil à lui-môme sa propre vie, qui se sent le véritable père de ses actions, qui a un but, un dessein, et le poursuit avec persévérance, soutenu par 16

seul effort de sa volonté, riiomme qui, rencontrant des difficultés à chaque pas , les écarte par . son adresse ou son énergie , sa prudence ou sa force, celui-là est vraiment un homme, et, toutes réserves faites^ il a la plus grande somme de b(mheur. Quel* ques-uns semblent croire qu'il ne faut pas trop développer le sentiment de la responsabilité chez rhomme ; ils voient là le germe de l'orgueil, de la révolte, de l'anarchie. Ils aiment mieux soumettre les âmes que les exalter, leur montrer la règle que la liberté, les plier à un pouvoir et à fine autorité extérieure que leur laisser le soin et le droit de se conduire elles-mêmes. Mais, sans nier la nécessité de la règle, il ne faut pas oublier que la vraie supériorité de rhomme consiste précisément à se diriger soi-même, à être son pi'opre maître. J'accorde que les machines dociles et obéissantes valent mieux que des machines déréglées, dangereuses, homicides. Mais le mieux pour l'homme est de ne pas être machine, et de conquérir, par son empire sur soimême et sur ses penchants, le droit de $e gouverner.

On a d'ailleurs mille fois observé que l'on obtient beaucoup plus des hommes en se confiant à eux, en leurlaissantle mérite de leurs entreprises,

LA VIE ACTIVE. Si5

le choix des moyens, le parlage du temps, qu'en leur imposant un jougservile, une règle mécanique ^ et extérieure. J accorde que cette pleine et libre responsabilité, cette initiative de l'individu ne doit jamais être sans contrôle, sans juge et sans sanction ; mais je dis que, dans un cercle donné, la responsabilité personnelle est Tinstrument le plus énergique du succès. Ce qui le prouve sans réplique, c est la supériorité démontrée du travail libre sur le travail servile. Tel qui, obéissant mollement à une règle imposée, exécuterait sans plaisir et sans succès des actions prescrites, se montrera peut-être un homme supérieur le jour où, livré à lui-même, il aura le choix entre ses aclions, et pourra s'attribuer les succès obtenus; tel autre qui, n'ayant, connu que la prospérité, la fortune, le plaisir, se Sentira tout à coup seul et dépouillé en face d'une carrière à se fair&, d'une famille à aider, d'un nom à conquérir, trouvera en lui-même des facultés inconnues, une indifférence au péril, aux privations, à la souffrance, que nul, pas même lui, n'eût soupçonnée. De telles éprenves éont la perte de ceux qui n'ont pas de caractère, ou chez lesquels on a amorti, par une contrainte servile, ou amolli par une lùche Complaisance, le sentiment de la responsabilité.

814 PniLOSOPHIE DU BOHnEUR.

Lorsque i-bomrno a h responsabilité, non-s^plement de lui-même, mais des autres, p^^t SMftPMt alors quô la vie prend à ses yeux un oaraetère se* vere, mais en môme temps grand et bonoral^le. Pour conduire ei diriger ses propres intérêts et ses propres passions, il faut déj$i un grand déploiement d'activité, beaucoup d'habileté, unie à beaucoup d'énergie; mais lorsque vpqs avea h conduire les intérêts des autres, à diriger leurs passions, à préparer leur bonheur, il faut une plus grande étendue d'esprit, une plus grande fermeté de résolution, plus d'âme, plus d'imagination, plus de sensibilité avec plus de force ; c'est ce qui arrive, sans chercher plus loin, aussitôt que Thomine prend la condition de père de femille : sa vie se multiplie avec ses enfants ; il ne vit pas seulement de leur vie présente, mais de leur vie fpture. Il est donc malheureux, dira-t-on, puisque tant de soucis pèsent sur lui. Bfon, si de tels soucis sont pour lui pne occasion de pertectionnement et de vertu.

Poue considérer comme une partie du bonheur humain Taecroissement de la responsabilité et par conséquent des soucis, des fatigues et des efforts, il hùl s'être entièrement affranchi du préjugé qui fait consister le bonheur dans le plaisir ou

hk YIS ACTIVE. 215

dans TabsenCe de la douIeur./Je ne veux pas dire que Ton soil heureux, au moment même où l'on souffre* Mais il ne suflit pas de ne pû$ souffrir^ il ne suffit même fjas de jouir pour être heureux. Celui qui s'abandonne au plaisir, qui y cônsuiâe ses forces et ses faouilés ou qm s y endort^ qui enfin est I^sclave de ses impressions^ d6 ses sensations de lout ce qui le chatouille, le caresse et l'engourdit, ehseTelit son bonheur atec sa vie véritable, et renonce à tout ce qui nous peut être donné de félicité humaine en renonçant à sa propre dignité. Sans doute il y a une certaine activité, et une certaine force dans la passion : aussi je n'exclus pas la passion du bonheur humain. De fortes passions (bien employées) talent bien mieux qtie l*apathie, que rinsensibilité) que la légèreté, qu'une activité mécanique et routinière. Mais Tactivité des passions si quelque chose de fatal et d'aveugle : c'est une force brute ; ce n'est pas la vraie force humaine, la force qui se commande , qui se dirige, qui se réprime elle-même, ou qui, se servant des passions, sait les conduire à un grand but, au lieu de se laisser entraîner par elles.

Le goût de la responsabilité est souvent combattu chez l'homme par un autre goût, qui a cepondant

la même source : c'est ramourde Tindépendance. Certains sages de lantiquité conseillaient de ne pas se mêler aux affaires publiques, pour en éviter les tracas , de ne pas se marier, pour échapper aux embarras du ménage. Mais n'est-ce pas bien mal comprendre l'indépendance de l'homme que de la faire consister dans l'affranchissement de tous liens,-* dans l'absence absolue de toute responsabilité? 11 ne faut pas chercher inutilement ces liens ; mais il ne faut pas les fuir. Les obligations qui nous unissent aux autres hommes sont plutôt des stimulants que des obstacles pour noire activité. Malheureux celui qui n'a d'engagement qu'envers lui-même ! S'il est indépendant de toute servitude extérieure, il ne Test pas de la servitude de ses passions, de ses caprices, de ses inquiétudes sur lui-même. Tout ce qui le touche prend des proportions gigantesques : il concentre le monde dans l'intimilé de son petit être : de là des maladies imaginaires f des ennuis inquiets, impatients, irrités; des délicatesses pointilleuses; des agacements subits et sans cause ; tantôt une noire misanthropie, tantôt le désir déréglé de s'immiscer dans les aiïairçs d'aulrui ; le goût de l'intrigue, l'agitation sans but, des lempôics dans un verre d'eau. Voilà les maux dont la nature punit

souvent ceux qui veulent s'assurer la tranquillité et la paix en s'affranchissant de toute gène, en renonçant aux occupations actives, en s'éloignant des in* térêts communs ; en se privant de certains plaisirs pourn'avoir pas certaines charges. C'est ce que j'appelle une fausse indépendance, et ce qui ne me parait en aucune façon désirable.

Mais s'il y a une fausse indépendance, il y en a aussi une véritable : c'est celle qui nous affranchit de Tempire des choses, ou qui nous met à l'abri du joug tyrannique des hommes.

C'est de l'aversion que nous avons pour les obstacles physiques que naît l'empire de l'homme sur la nature. Si l'homme était fait de telle sorte, qu'aussitôt qu'il rencontre un obstacle devant lui il se résigne et se retire, jamais le genre humain ne serait sorti de son ignorance et de sa misère. Hais ce besoin d'indépendance, l'un des plus nobles caractères de notre espèce, fait que l'obstacle suscite l'effort, et que l'effort triomphe des obstacles. Il y avait donc quelque chose de faux dans cette célèbre maxime stoïcienne: « Supporte et abstienstoi. » Cette maxime est la condamnation de toute civilisation. C'est parce que l'homme n'a pas supporté les maux que lui infligeait la nature, c'est

m PHIL0s6{>MtÈ Dû 6û?<HEUR.

parce qu'il rie s'eât pas abstenu de Iki cohibattré; qu'il â sdnâ cesse amélioré son sort el ééliii dé ses descendants.

A Id véritS, rhdkirniéf Hé doit pas se Qattér de s*af. ffillldli^ de rèihpite de là nature, et il ne peni lieh àiiiltû ëës Idi». Hàîè il peiii sàris cesse reculer les bornes de sa séHitùde, et, en s(pjjli(|uant à ses béiOiils legf tolë tiâtarelles, triompher de là nature, àààittiè clitBa<;6ii, ètl lui obéissant.

Mâië ki h dépendâllèè est dure à Tégard des choses , elle est bien |)luë crueHé k l'égard des faéhiiiïe^ : là pl-euïièré nous afflige, la seconde nous hPuihlRè. Je rié paHë péi des llehs d'tlrie juste obéissance. Le fils obéit au père, Télève au maître, le sdldat M capitaine, le ditoyeii au riiagistrât, Fageni à s6n chef : Vèilâ Fobéissance légitihie et^ nëcessah^ à Tordre dès sociétés. Mais pour que Pobéissëih^é ^oit rièble et honorable, il faiit que Fautoritâ soft Jiisftè, qu'elle ait pour objet, soit le bien de celui qui Obéit , cofnnië poui* l'enfant ou lô disci|)te, sôit le bien public, comme dans les autres câ4f; ihiis alors ce h'est pas à !a volonté d'autrui qu'bH obéit, c'dit k là loi, c'est à la justice, c'est â là raison^ Iffaffs lorsque là volonté commande sans s'àppiiyer sdr lat raisoh dû sur ïa justice, lorsqu'elle

lA irtR AcflVH. 9i9

commande (ôor son propre bieil et non pour le bieh d'aûtrùi, lorsqu'elle H'a d'diitre titre qu*ellemëme, d'duîrë bilt que Be satisfaire ce gofit d'empire et de dômifaation, qui est Tun de hos mauvais inâtincis, et qui est ariési bleft là source de la ^£vdlte qtie dd là tfranhié ; lorsqu'elle dëpààse ]À règle, ôû Qu'elle îi'a pdi dfe règle, lorsqu'elle tomniàhdk â i'tlokihnè cottihiè k bné ëhose, lôfsqii'eUè demande nôh-éëulëiâëiit robèissance, maië là côîh-^ plàlsaiice et î'aduUtidti, et veut fistlre flécHli' lèé pétisées avëfe leè slctëèf, enfin lorsqu'elle he volt daifé les hoiiitiies que defé instruments anitilés; l'obéis^ sànde aloi*^ est iéhf\\é\ éWë abaisse l'honlme, elle eu étieHre les fâfcuUéà, elle en éleiilt l'ardeur, ert cônsuihë le ^énië. Révendiquei" rindèpeildahcé contte ùb tel atùs du commandement, ce n'est pas révolte, ce tl'ôst pas anarchie : c'est la source de cétfe vertu que iious ap{)elons hùimeuri et (j[ue les anciens nommaient grandeur d'âme.

Lèé anderiS avàierit au plus haut degré cette sorie de fierté qui eonSisle à ti'obéîr qii'à la loi, et non à l'hoÉiihe, et encore k la loi qu'on a fâile soi-même. Qildi qu'on ait dit dtt ihuâtismè anti()ué, cet amoUr de b liberté sera rëternel hontiëtir d'Athëiies, dô Spam et dé Rônlë. (7ëét pÀY 1& ^U Ces ^etit^

S20 PHILOSOPHIE DU BONHEOR.

bourgades éclipsent de leur gloire les immenses monarchies asiatiques avec leur luxe, leur puissance matérielle, leur antique civilisation. Cet intervalle si court qui s'étend de Solon à Périclès, est plus grand dans rhistoire du monde que les innombrables siècles de la grandeur égyptienne, babylonienne, assyrienne. Ce ne sont pas les rhéteurs, c'est le sens naturel de l'humanité, c'est le cri de Ift conscience humaine, qui assure aux héros antiques une indéfectible immortalité. On dira que ces grands hommes ont été idéalisés et grandis par Plutarque. Je l'accorde, mais pourquoi ne yoit-on pas de tels grands hommes, même poétisés dans rhistoire assyrienne ou persane ou dans l'empire byzantin? Ne serait-ce pas que de tels hommes ne peuvent naître et se développer qu'au sein de ïa liberté, et, j'ajoute, ne serait-ce pas que la liberté n'est possible que par de tels hommes ?

Il faut avouer que c'est souvent de la même source que naicsenl et Tamour de la liberté et l'amour du pouvoir. L'homme qui ne veut pas obéir trouve souvent que le meilleur moyen d'échapper au commandement des autres, c'est de commander soi-même; et comme il arrive toujours,

quelque liaut qu'on soit placé, d'avoir quelqu'un audessus de soi, l'amour de la souveraine indépendance conduit souvent à l'amour du suprême pouvoir. Mais ce n'est qu'un faux amour de la liberté, que celui qui se transforme ainsi en amour de la domination ; et Ton peut voir par là combien l'esprit de révolte est près de l'esprit de tyrannie, combien au contraire la liberté a besoin de l'esprit d'obéissance. Le jour où les citoyens ne veulent plus obéir aux magistrats , tous sont tyrans ; et s'il y en a un plus fort que les autres, il le devient seul ; puis chacun a son tour. Au contraire, celui qui ne veut ni commander, ni obéir au delà de ce que prescrit la loi, celui-là a les moeurs du citoyen. Ne commander que scion la régie et n'obéir qu'à la règle, tel est l'esprit de la liberté. Quant aux moyens d'éviter que la règle elle-même soit arbitraire et inique, ils sont du ressort de la politique et non de la morale.

Au reste, je suis bien loin de nier ce qu'il y a de légitime et de nécessaire pour la société dans l'amour du pouvoir. Tous les hommes aiment à pos^ séder et à exercer le pouvoir, soit dans le gouvernement de leur famille, soit dans la direction de leurs affaires ou des affaires d'aulrui, soit enfin

tn PHILOgOpqi^ OD BÛj^HEUR.

ài3xerç^r (^uf poiiypir p^r I9 parole, d'autfç^ pqr l'action ; |ei§ un§ ep p^pu^4?nt, lep ^j^fre^ pfi çpipmandanl. Mais quelles q^e soient les foripes diverses gi^e prenne cette p^ssioii^ nous là possédQjf^s tous à qi|f Ique degré : npvi^ aimoi^s le pouvoir p^r la même raison quiB npus 9iinoi|s jagjr ; car, par je pouvoir, nous agisspQSi|oifl)lement^ puisque ppiis déterminons l(Ç3 pçtiops 4'2i"fri|i ; nous faisons coopérer les volontés des autres hommes à no$ propres desseins ; nou^ vpypps se réaliser (|es entreprises copçu^ p;ir pptre esprit, n)ais que ;)08 forpes seules n'aunfienf pu exécuter.. Ajoutez le plaisjr mpjns légitime, mais I)ieB vif lau cœur hpïR3ip,despi|meltre les volontés et de feire plier les bomme^. C'est là sans doute pif pUisif qffi, pfi? çn Ipi-mêrpe, p'est pas sain : car il j;s| 1^ source ^e }a tyr^pnie. f ep^^ndapt s'il g'agît ^e yo)onté§ febpUes au l^iej) ^t nuisibles à l'ordre de la société, il ^st nalufe} qjiç pous trouvions plaisir a Ips hup}jffer, ppuryu qp^ pous ne pprMPPS POÎPJ îi^eintp à la justice ^t ^\^ f|rpjt. {Infin, la dpfPÎ^r^ ^^ ^ P^^^ t^^^f^ spitisractiqp qui soit attachée p T^mopr ^^ popyoir, p'ep t d'accomplir de gran4s desseins, d^ travailler au |jopfiepr et à l'am.é)îoration des hommes ^ et, epQf?) <^^ '^^

LA Vip ACTIVE. 223

esprits supérieyrs, de n^aniffs^er 4'pne mapiére Relatante leur supériojrifé.

Il y a donc une ambitipn légitime, et il serait injuste et déraisonnable de la condamner. Ce(te a^|bition, qui pousse l'hoipnoe à fair^ les efforts nécessaires pour s'élever d'ur}^ pUce à une autr^, d'up pnjpjoi à un ai^fr^, le Jjent sans cesse çn baleine et ne lui permet pas de s'endormir et de se reposer. Si elle venait à s'éteindre un instant ^u cœur de tous les hommes, tous les travaux de la société dégénéreraient : upe torpeur générale remplacerait le mouvement et l'ardeur. L'ambition politique elle-même est un bien, quoiqu'elle soit souvent une cause de désordres dans ujk Etat : mais là où les emplois ne sont pas désirés, ils sqii\ faiblement et mal remplis : les services n'inléresseift plus çpux qui en sont chargés, V^^P^i se répand dans le corps social, et le seul mouvement oui agite les hommes n'es^ plus que l'amour jde l'argent. Il ne faut donc pas amortir outre mesure l'ambition parmi les hommes, de crainte d'amortir en môme temps l'pctivilé et la vie.

L'activité humaine ne se déploie pas s^ns efÎQrt, Peut-être y a-t-il quelquç part dans l'upivers une cpndiljon nlushpu^euse que la nôtre, où la créaluye

224 PHILOSOPHIE DU BONHEDR.

peut jouir du plaisir de Tactivité sans souffrir les difficultés de l'effort et du travail. Mais celte condition n'est pas la nôtre ; je dis plus : il nous est difficile de la comprendre, et nous n^avons pas de mesure pour l'apprécier. Notre destinée ici-bas est de lutter contre les obstacles et de n'arriver au succès que par la peine. Il nous faut gagner notre pain à la sueur de notre front. Le travail est donc une nécessité pour l'homme; ajoutons que c'est une noble nécessité.

Pendant de longs siècles, le travail a été considéré comme servile. Il semblait que la vraie dignité ne consistât qu'à se battre et à jouir. C'était à qui serait assez fort pour se dispenser de travailler, et faire travailler les autres à sa place. Chez les anciens, le titre exclusif de l'homme libre, du citoyen, du noble, était le loisir, loisir à la vérité occupé par les armes, par les lettres, par le gouvernement, mais incompatible avec tout travail lucratif; les occupations mêmes qui passaient pour nobles, comme la musique et la science, devenaient serviles aussitôt qu'elles rapportaient des choses utiles à la vie.

Il ne faut pas confondre, sans doute, l'idée du travail avec celle de lucre. Tout homme qui exerce

ses facultés d'une manière utile iravaille, et la guerre même est un travail. Mais ce qui est injuste, c'est de regarder le travail lucratif comme honteux. C'est là le préjugé fondamental des aristocraties. Vivre parles efforts de son activité et de son labeur est ce qu'il y a de plus noble au monde, et c*est lo premier fondement de la dignité. Yivre aux dépens des autres est ce qu'il y a de plus servile, quoiqu'on y attache quelquefois une idée de grandeur. Les aristocraties avaient en cela une idée si fausse qu'elles aimaient mieux vivre de la faveur du prince que par leurs propres efforts. On oppose quelquefois l'honneur des anciennes races à la bassesse des mœurs bourgeoises de notre temps. J'avoue qu'il y a certaines parties de force et de grandeur d'flmc qui ont pu diminuer ou s'éteindre dans le nivellement moderne. Les grands n'ayant jamais appris à gagner l'argent, le méprisaient et s'en servaient avec une haute prodigalité : cela était noble. Mais cette fierté avait quelquefois son revers : car l'argent étant nécessaire à ceux-là mêmes qui le méprisent, il en fallait cependant; et, pour &a obtenir, on caressait les vices du prince^ on courtisait la favorite, et la grâce que Ton pouvait mettre dans ces actions autorisées n'en dissimulait pas touiours la bassesse.

926 PHILOSOf^BIl^ pg BONHEUR.

Au restQ, Jp suiq bf^ |) loin de pçn4aHinçf: t9^te çspèce 4q |oiçir. ^^e loisir ?, ^ feefiulé qprp.iRg îe travail lui-mèmQ, piajs il fau| qu'il çpit légitinfie et bien eniployé. C'est, par e^temple, un loi^jrlégitirpe que celvij qi;i, obtenii p^r une fortune h^féditaire, est oçciipé par le servjfjç dij payç, pajr Vélude, par les soins donnés à la oulture de Isi teire, p^f les voyages , Ipurqés .^ Tob^efvatiop çt k Tsiip^lÎOTiation des choses Ijumaines, paj les pobl^s commero^^ ^e la société I Ç^ $ont d^^ \)ies t)asse^ et n|is^r^b}^s que pelle^ qui youdrajefit ypjr di§par?ittrç des sociétés toute existence q^j n'g pas pour but 1^ g^jn et n'est p^s liée au besfljn jjç chaque jo^f , fl est à supposer d'ailjeHirs fl^ci Çfif fi^fistenpes payent |i |eiir manière leur f ançpn de I9 cppdition hHflf^aipPf Q'eçt encore un loisir |éigltirne qfje cp|v(i ^W ?P^^^ f!U travail lorsque Tâp |e^p?n£|ndçi, Qijf c^)\i| fl}|| e§t une inlerruplipn inpment£|née , ppp- si|spei}çipn entre Ip fravajl d'f^jer et i\e}^\ de demain. gpi|§ qe rapporf, pp g^iit pe ^emsij^f ^ si I3 fièvre ^e Jç^y^jl qui anin|e ^los société^ ipdustrîelje^ p'^ p^^ 9Hi!'^ passé |a rnesur^, $n (]éyo^^nf 4^ p^s en p|us \Qys les jofjrs de loisir gpe }^s fr^ditions f^]igieu§ç§, trop prodigq^s pept-ffrfi ^ur pe fmh ayajept établis. Ces fêles, sféfil^s pfijjr |a prp^Hsi'Sîl» ^^^-

LÀ VIE AGTIYE. 827

natent quelque répit aux efTorts des (lommés et quelque alimeiit aux imaginations populaires.

Mais si j'approuve un noble loisir, acheté par le travail, ou occupé par Tintelligence et le bien ^es hommes, quel mépris, au contraire, ne mérite pas ce loisir inepte et honteux où languissent, que dÎ3je I où pourrissent aujourd'hui ceux qu'on appelle les fils de famille, qui dissipent dans lô d^sordfe des fortunes traditionelles ou des richesses conquises par l'infatigable labpur de leurs pères I Qn dit quelquefois que cela est un bien, parce qu's^însi les fortunes passent de main en main et que chapun en profite à son tour. Mais qui np sait qu'un bpn emploi de la fortune est plus utile k }a ^oci^lé que )a dissipation ? Qqoi qu'il en soit, d'ailleur^, rjpn de plus indigne de la jeunesse que cette Qisjvet^ sans nom où se perdent les fprccs du corps et ^e l'jl^e, l'énergie du caractère, la vivapité 4^ rin(eUjgpncp, lei$ tendresses du cœur, tous les do^s de la vie. Qn a vu quelquefois des dmes extraordinaires sortir de ce désordre viclorieusea d'elIes-uiéRjes e^ jse précipiter dans la vie active avec grand^H^ ^t ^^I^^* Mais combien ces exemples SQnt rares I porpl^jen de fois n'arrive-t-il pas, au contraire, que le désordre amèfie après lui l'impuissance de travail et une in-

228 PUILOSOPUIË DU BONHEUR.

curable stérilité! Ces beaux seigneurs finissent souvent par la vie la plus plate et la plus vulgaire; d'autres s'évanouissent et disparaissent sans qu'on sache ce qu'ils deviennent. D'aulres continuent jusqu'à h lin celte existence frivole, que la jeunesse seule peut à peine excuser ; libertins sénilcs, voluptueux impuissants, montrant le chemin aux plus jeunes et conservant les traditions de la vie de plaisir. Quelques-uns, enfin, grâce à la corruption des choses humaines, passent sur le corps des laborieux et étalent dans quelques positions éclatantes leur insolente immoralité. Tous sont punis par le mépris des honnêtes gens et par l'avilissement de leur cœur.

Quelquefois on choisit le loisir par système, non dans une pensée de désordre, mais, au contraire, dans une pensée de grandeur et de liberté. Certains esprits indépendants croient qu'une profession enchaîne et rétrécit l'individu, le fixe à des occupations mesquines et monotones, Tassujellit à des opinions convenues et étroites, enfin qu'un travail positif affaiblit et abaisse l'esprit. 11 y a dans ces critiques quelque chose de vrai. Tout le monde a observé combien les hommes de professions diverses dilTcrent par le tour et par le genre dos idées, com-

bien le caractère se tourne et se transforme par les occupations : sous ce rapport, quoi de plus diiïérent qu'un médecin, un homme de lettres, un militaire, un industriel ? Tous ces hommes pensaient à peu près les mêmes choses dans leur jeunesse ; ils se revoient vingt ans après ; chacun a pris son pli, sa physionomie, son costume et son masque. Nonseulement la profession a absorbé l'homme, mais encore elle a amorti Tindividu. Vous n'êtes plus un homme, vous n'êtes plus vous-même ; vous êtes cm ou cela. Dans quelques professions où Thomme exerce continuellement son esprit d'une manière générale il peut lutter avec avantage contre l'envahissement de la profession; mais, môme dans ce cas, le petit nombre de faits qu'il est appelé à manier dans le cercle de ses expériences quotidiennes l'empêche d'étendre et de généraliser ses vues, et la servitude de l'état se fait toujours sentir parquelque endroit.

On conçoit donc que quelques esprits ambitieux prétendent échapper à ce joug et conserver leur liberté en renonçant à tout état et en choisissant la profession d'hommes libres : n'être assujetti à aucune occupation fixe et imposée, ne dépendre d'aucun maître, cultiver noblement son esprit dans

230 PHILOSOPRIE DU BONHEUR.

tous les sens, feir^ d^s expé^^nc6s tr^>ëtendues, n'être étranger à rien et enchaîné à rien, n'est-ce pas là, à ce qu'il semble, le comble du bonheur humain? Qulques hommes de génie ont suivi co système de conduite et s'en sont bien trouvés. Descartes nous raconte que, pendant neuf années de sa vie, il n'a fait autre chose qije <i rouler ça e^ là dans le monde, tâchant d'y être spectateur plutét qu'acteur en toutes les comédies qui s'y jouent.)» Il employa, nous dit-il encore, «sa jeunesse à voyager, à voir des cours et dès armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir di^ verses expériences, à s'éprouver soi-même dans les rencontres que la fortune lui proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qu'il en put* tirer quelque profit. » Que ce soit là une admirable école, un stage merveilleusement instructif pour des esprit^ bien doué^, qui pourrait en douter ? Mais est-ce là un genre de vie souhaitable pour toule^ la cairrière ? Je ne le pense pas. Pa hQHime de génie comme Desoart^s ou Paspal peut vivre de cette vie libre et générale pendant la jeunesse, puis se concentrer fortement en quelque œuvre énergique et profonde ; mais, cbex la plupart des hommes, il est à craindre que cette fUspersion en

LA VIE ACTIVE. S3i

tous sens et l'habitude de ne prendre pied nulle part (si Tonne se fixe ^ temps) ne rende Tesprit superficiel et n'en affaiblisse l'énergie. L'homme qui n'a pas touché par lui-même aux choses, ou qui ne Ta fait qu'en passant, qui n'a pas de lien régulier et serré avec le monde qui l'environne, ne peut pas dire qu'il sache véritablement ce qui se passe autour de lui : ne tenant à rien, il voit toutes choses avec liberté, cela est vrai, mais du dehors. Pour bien juger des mœurs d'un pays, il ne suffit pas d'y avoir voyagé, il faut y avoir vécu. Pour bien comprendre la vie, il ne suffit pas de la regarder, il faut la pratiquer. Or la pratique de la vie se compose d'actions précises et déterminées. Celui qui renonce à être acteur, comme dit Descartes, pour se réserver le rôle de spectateur, prend la conduite la plus facile : il juge des coups sans s*exr poser; il applaudit ou il siffle sans jouer lui-même. Cela peut qiguiser la finesse de l'esprit; mais je crains qu'il n'y ait toujours quelque vide dans le fond. Au reste, je mentionne les inconvénients sans méconnaître les avantages. D'ailleurs«^ la force du caractère et la supériorité personnelle peuvent toujours dérouter toutes ces pi*évisions et renverser les règles des observateurs.

m PHILOSOPHIE DU BONHEUR.

Un autre inconvénient de Tabsencc de profession, c'est l'ennui. II y a deux sortes d^ennuis : l'un qui consiste h faire des choses pénibles, et Fautre à ne rien faire. Chacun de nous connaît très-bien CCS deux sortes d'ennuis, et je ne crois pas qu'on puisse contester que !8 second ne soit de beaucoup le plus cruel. Or il me semble qu'une vie oisive est très-favorable à ce genre d'ennuis. Mais, me dit-on,~ cette vie ne consiste pas à ne rien faire, mais à ne faire que ce qui plaît. C*est là, si je ne me trompe, ce qui est souverainement ennuyeux. Avoir du plaisir n'est pas une chose si facile et si simple qu'on se le figure. Il semble que l'âme soit toujours prête h éprouver du plaisir et qu'il suffise de lui en procurer avec variété pour qu'elle soit dans l'état le plus délicieux : c'est une grande erreur. Le plaisir n'est pas si naturel à notre être, et Tâme, abandonnée à elle-même, est plus capable de souffrir que de jouir. Il y a d'ailleurs deux sortes de plaisir : le plaisir du travail et le plaisir de la distraction. Or la vie oisive ne peut bien connaître ni l'un ni l'autre. Pour que l'activité nous procure de vrais plaisirs, il faut qu'elle ait un but précis et certain, qu'elle ait de la suite et de la persévérance, qu'elle se sente faire des progrès et se développe chaque

LA YIE ACTIVE. 233

jour davantage. Or ces conditiofis manquent à la vie de loisir : je n'entends pas par là là vie^ paresseuse, mais cette existence mobile et superficielle qui passe des voyages à la vie mondaine, des pin« ceauxàla plume, des courses à la chasse ; car, pour ceux qui se consacrent à cultiver leur terres ou à faire des livres, ils ont un état et je ne m'occupe pas d'eux. Quant aux plaisirs qui naissent de la distraction et du repos après le travail, la vie de loisir ne les connaît pas davantage. Quoi de plus charmant qu'un voyage, une excursion à la campagne, une visite dans un musée pour celui qui ne jouit pas aisément de ces plaisirs, et qui les dérobe à une vie réglée et enchaînée? Mais, pour celui qui se les procure quand il veut, ce ne sont plus des distractions ou des diversions, mais des occupations ; ce sont des plaisirs qui peuvent encore être agréables, mais qui ne sont plus délicieux.

Je crois donc que, toutes choses égales, et la part faite aux exceptions, il y a plus de bonheur .dans la vie occupée que dans la vie de loisir. Mais je suppose que Tétat est en harmonie avec les goûts et les aptitudes de celui qui l'exerce; car rien n'est plus cruel que d'être condamné à une fonction à laquelle on n'est pas propre. L'un des plus grands

bieqs f|e ce iqp^fle) au pçptraîre , est d'être attaché à la carrière que Y on ^ choisie. Mais les vocatiens satisfaites sept aussi rares que les mariages d'inclination. L ou pboifit uqe prof^ssico, comme on épouse une feipme, par coaveqance, et pour le proijt plus que par le goût. Pe p^rt et d'autre on compte sur l'habitude pour déterminer raffection. Elle vient en elfet, mais frpidc, moile, incapable de résister aux épreuves de la çaf rière, comme aux froissements du ménage. Que Xou est heureux, au contraire, d'aimer les devoirs 4c ^ profession, et de pouvoir se dire, ap^è;^ en ayoir f^it l'épreuve : a Si j'avais à choisir eficor^ pn é^t, ce serait oeluilà que je choisirais. » S^np dout^» &ti faisant cette déclar£)f ion, on ajoute bien à p^rt soi que, si l'on refaisait sa carrière à son gré, on améliorerait un peu les choses et on changerqjt qi^elqueci détails ; mais les accidents pli^^ ou mpinç hpvireux de la carrière p'ôtent rien aq inéritç de I4 profession. Qn peut l'aimer encore, comme on aime une infidèle dont les jlôjailjanpçs pas^^g^r^g n^ pepv^n^ détruire le piérjte ^\ les charfBj5S.

A 1^ yérité , il y ^ (lanç lep carrières les mieux choisies v\\i écueil plffi^ gr^ye encore que l'insuccès: c'es| la monqtopie, n» al ^plerqeQt redoutable pour

les meilleures unions. Le remède est le même de part et d autre : il est en nous-même. C'est à se re* nouveler soi-même qu'on doit s'appliquer. Il y a, k la vérité, des professions tellement mécaniques, que rtiomme y est pour fort peu de chose, et qu'il

n'y a d'autre remède à la monotonie des fonctions que l'habitude. Mais pour les professions qui ne sont pas mécaniques, c'est en général une grande faute d'y introduire plus de régularité et de discipline qu'il n'est nécessaire. Les administrations ont quelquefois ce tort : elles y perdent. Le grand problème est d'intéresser l'homme à ses fonctions, et non de l'y enchaîner. Il est vrai que partout il faut un ordre, et je maintiens même que c'est là le grajfid bien des professions actives ; sans cet ordre, la vie est décousue et ne tient à rien. Ainsi l'ordre prévient l'ennui ; mais une discipline trop étroite provoqujB l'ennui : c'est ce qu*oublient souvent ceux qui gouvernent les hommes, fie plaisir I de comni^nder leur ferme les yeux sur Tennyi

d'obéir.

Nous sommeç conduits par là à une question souvent agitée par les hommes : laquelle est le plus favorable au bonheur, d'upe vie très-active, variée, remplie d'événements, ou d'une vie simple et mo-

336 PHILOSOPHIE DU BOMHKDIL

dcste, (oujours semblable à elle-même, et en-

chaînée à une cercle monotone d'actions perpétuellement semblables et uniformes? On peut soutenir le pour et le contre avec quelque apparence de raison, et c'est une de ces questions où il semble que le godt de chacun soit le seul arbitre. Cependant on ne peut nier qu'une certaine variété d'événements ne soit quelquefois nécessaire pour réveiller et exciter les facultés de Tâme : c'est par là que la vie occupée peut paraître supérieure à la vie paisible. Celle-ci demande des facultés supérieures qui, se nourissent elles-mêmes et n'ont pas besoin d'excitation extérieure ; mais, d'ordinaire, elle a pour effet d^engourdir et d'endormir l'esprit ; même l'apparent bien-être qu'elle procure est un bien trompeur ; cette douceur est empoisonnée : cette agréable langueur n'est que le commencement d'un sommeil fatal, qui n'est lui-même que Tavant» coureur de la mort. Lorsque l'âme se sent atteinte de ce goût de l'inertie et de l'immobilité, je crois qu'elle doit le combattre de toutes les manières, non pas en recherchant follement des aventures romanesques, mais en se créant des intérêts variés, des difficultés, et s'il le faut même, des tracas; car tout vaut mieux que le vide, et Tâme humaine est

si peu faite pour le repos, qu'elle ne peut l'acquérir qu'aux dépens de sa propre vie.

Il y a une sorte de vie active et remplie, mais dont le cercle est très-circonscrit , dont les actions so;it toujours les mêmes. C'est là même, il faut le dire, le caractère général de la vie à notre époque. La division du travail enchaîne chacun de nous à une série d'actions limitées et déterminées, et Tordre général de la société, Thabitude de la discipline et le besoin de la sécurité, font que les hommes changent peu de place, d'occupation et d'affaires. De plus, la complication des intérêts a introduit dans toutes les affaires une multitude de petites règles et de précautions minutieuses qui laissent assez peu d'emploi à Tinitiative individuelle. En un mot, la vie devient à la fois agitée et mécanique. Cet état des choses, assez favorable au bien-être, ne Test pas beaucoup au bonheur tel que nous Ventendons, c'est-à-dire au déploiement énergique et libre de toutes les forces de l'âme. Celle sorte d'activité réglée et étroite, qui ne développe l'esprit et l'âme que dans un sens, vaut mieux sans doute que l'inertie, et, pour la majorité des hommes, elle est très-utile, en ce qu'elle les force h tirer de leurs facultés tout ce qu'elles peuvent

Ce qu'il faut occuper, ce n'est pas la superficie de notre é(re, mais la substance même. Un mouvement superficiel qui nous entraine sans cesse d'un phénomène à Tautre, et nous rend successivement le )0uct de toutes les chimères, n'est pas plus conforme à la vraie destinée de Thomme, et par conséquent à son bonheur , qu'une inaction sèche et nue qui l'appauvrit et le ruine. Si les hommes ne s'entendent pas lorsqu'ils disputent sur la préférence qu'il faut accorder au repos ou au mouvement, c'est qu'ils ne réfléchissent pas qu'il y a deux sortes de repos et deux sortes de mouvements. Le mouvement peut naître d'une activité utile et régulière ou d'une stérile agitation ; il peut avoir sa cause en nous-mêmes ou en dehors de nous ; il peut être le signe de notre empire sur les choses ou de l'empire des choses sur nous, de notre faiblesse ou de notre force. De même aussi il y a un repos qui n'est que le sommeil de l'âme et un repos qui natt de l'équilibre harmonieux de toutes nos facultés : l'un par lequel l'homme s'éloigne volontairement de toutes les épreuves, c. est-à-dire de sa vraie grandeur, et l'autre par lequel il sauve la grandeur de l'âme en renonçant aux prestiges et aux pompes de la vie extérieure. Pour se démêler

entre (ant de données diverses, il ne faul pas perdre de vue ce principe général, c'est que le bonheur de l'homme est en raison de la richesse, de la puissance et de Tordre de sa vie intérieure.

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