‹ Philosophie du bonheur (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le principal ressort de Taclivité humaine et de la conduite de la vie, c'est le caractère, c'est-à-dire cet ensemble d'inclinations, d'habitudes, de sentiments, d'idées et d'imagination qui distingue un homme d'un autre homme et lui donne son empreinte ; le caractère est au moral ce que sont au physique la constitution et le tempérament.

La destinée des hommes dépend en grande partie de leur caractère ; cependant il ne la fait pas à lui seul, car il n'a pas dépendu de moi de naître à telle époque plutôt qu'à telle autre, dans telle ou telle condition, et enfin de me rencontrer en de telles conjonctures, dans de telles relations. De plus, beaucoup d'événements qui m'intéressent et me concernent ont leur cause non dans mes propres pas-

dons, mais dans celles des autres. La rencontre et rentre-croisement des passions humaines donnent lieu à ces mille jeut qui paraissent une loterie, parce qu'on ignore les causes subtiles et innombrables qui ont contribué à les produire. C'est ce qu'on appelle là fortune, et il n'est pas juste de la confondre avec le caractère et le mérite de chacun. Mais s*il nous arrive souvent quand nous jugeons les hommes d'imputer à leur personne les fautes . de la fortune, nous sommes au contraire trop! souvent tentés, quand il s'agit de nous-mêmes, d'attribuer à la fortune les fautes de notre caractère. C'est une injustice d'une autre sorte dont il faut se garder non moins que de la première. Ainsi, nous faisons d'une circonstance particulière la cause de nôtre insuccès , sans voir que cette circonstance devait être prévue par nous, et qu'elle n'arrive que par notre imprudence ; nous impuions à l'injustice, à la légèreté, à l'ingratitude des autres hommes ce qui vient de notre négligence à les gagner, à les retenir, à les associer à nos desseins. Le héros extraordinaire qui a étonné et subjugué le monde au commencement de ce siècle s'en prenait à ses auxiliaires de toutes les fautes qui venaient traverser ses desseins. Il ne voyait pas que son tort était préci-

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sèment de concevoir des desseins tels qu'ils supposaient des auxiliaires infaillibles. Ainsiv, à chacun son dû ; il ne faut pas rendre les hommes responsables des fautes de la fortune, ni la: fortune de la faute des hommes.

Il est facile de comprendre que la disposition habituelle denos inclinations et de nos humeurs doit donner à la longue unecertainedireclion à notre carrière. Nous tournons toutes les circonslances qui se présentent dans le sens qui s'accommode à nos dispositions intérieures ; ces circonstances en amènent

d'autres, d'après une suite naturelle, et nous

sommes ainsi liés à une deslincc et à une carrière conformes ou non aux vœux de nos passions, mais dont Torigine est précisément dans ces passions mêmes. L'ambitieux ne peut manquer d*employer toutes les or.casions à pousser sa fortune, et, qu'il réussisse ou non, sa viorsera une lutte perpétuelle pour escalader les positions, les places et les honneurs. Le méditatif et le solitaire, eut-il toutes les occasions possibles de voir le monde et de s'y faire sa place, lesécartera peu à peu, fera le vide autour de lui par son indifférence, sa négligence à soigner la faveur, son oubli des ménagements et des intrigues, A la vérité, il est plus facile d'éloigner de soi

les biens de ce monde que de les attirer, et, par conséquent, ceux qui naissent avec rindiiTcrence de ces biens ont plus de chance d'être heureux dans leur carrière que les autres. Cependant il est rare qu'une passion ardente et un caractère décidé n'arrivent pas à obtenir une partie de ce qu'ils désirent. L'ambitieux ne deviendra pas toujours premier ministre, mais il se poussera à la cour. L'ami du luxe ne brillera pas toujours, mais il cherchera à briller; l'hypocrite ne trompwa pas tout le monde, mais il trompera quelques-uns.

Cependant il peut arriver, et il airive souvent, que les circonstances se trouvent en contradiction avec le caraclère ; il essayera alors' de se faire jour malgré ellei^, et il paraîtra toujours par quelque endroit; mais cette contradiction lui sera odieuse, et la vie aura quelque chose de manqué et d'imparfait. Un homme fait pour la condition privée est né sur le trône, il y transporte les goûts humbles de 'la vie domestique, les faiblesses des affections privées; il est époux et père sans savoir être roi. Un héros sort d'une origine basse et vicieuse; il est élevé dans la haine de la société et dans la guerre de ses institutions ; la générosité de sa nature est comprimée par le hasard des événements, ou elle

UCi PHILOSOPHIE DU BONHEOR.

n'éclate que par hasard et par accident : c'eût été un grand prince, c'edt un chef de brigands.

Souvent le caractère se compose d'éléments contraires, dépassions et d'inclinations incompatibles : car la nature humaine n'est pas aussi simple qu'une figure géométrique. Ce n'est que dans les comédies qu'on rencontre des caractères simples et absolus: l'avare, le joueur, le misanthrope. Dans la réalité, les caractères sont mixtes et compliqués. Ainsi, un homme peut être à la fois joueur et avare, ambitieux et amoureux. Ces passions contradictoires se nuisent l'une à l'autre, et il pôut arriver que l'homme, par une partie de son caractère, soit le principal auteur du mal qui répugne le plus aux autres parties de ce caractère même. 11 n'est pas vrai, comme le pense un spirituel critique, qu'il y ait dans chaque homme une passion dominante, qui soit la clef de toute sa vie. Il y en à mille, combinées de mille manières différentes; de là un assemblage qui n'est pas toujours d'accord avec luimême et qui se nuit à lui-même en mille circonstances.

Il y a deux choses dans le caractère : d'abord, la disposition habituelle qui détermine nos actions: c'est le caractère proprement dit ; en second lieu,

la disposition habituelle selon laquelle iiqi^s prenoqs les choses, les événements et les hommes ; et c'est ce qu'on appelle l'hurpeur*

On distingue la bonne et la mauvaise hunfeur. La bonne humeur est une disposition riante ^\ enjouée, qui prend les choses par leurs biais agréables, qui partout voit le bien de préférence au mal, supporte les contrariétés avec aisance, se plait d^ns la société des hommes, aime le plaisir et sait §'en passer, prend le temps comme il se trouve, et veut que tout le monde soit heureux, La bonne humeur a bien des degrés, depuis Thumeur fpUe, qui jette, comme on dit, son bonnet par-dessus les moulins et qui souvent alterne avec la mauvaise humeur, jusqu'à rhumeur dpuce incapable de s'élever jusqu'à la folle gaielp, ^t qui même n'est pas incompatible avec une certaine mélancolie. La mauvaise humeur est une disposition chagrine et désagréable, qui prend toutes choses de travers, n'adniet aucune^ contrariété, tourne en noir tous les plaisirs, fait le malheur de ceux qui npus entourent et le nôtre propre. Sans doute il arrive à tous les hommes de passer tour à tour par la bonne et par la mauvaise humeur; mais c'est par la disposition habituelle qu'ils se caraçtéf iseut. Il y a encore d'autres

sortes d'humeurs qui rentrent plus ou moins. dans les deux précédentes : Thumeur fantasque et capricieuse, qui passe sans raison d'une disposition à l'autre; l'humeur noire, qui est une tristesse profonde et exagérée, et toutes leurs nuances. L'humeur, enfin, est pour nous une cause considérable de bonheur et de malheur, car elle Test d'abord par elle-même, et ensuite par ses conséquences.

En revendiquant pour le caractère ce que la plupart des hommes attribuent à la fortune, nous ne prétendons pas remplacer une fatalité par une autre ; car le caractère lui-môme n'est pas une puissance aveugle et fatale, qui résulterait de la constitution et du tempérament de chacun. Il se compose, nous l'avons dit, non 'd'une incliralion unique, mais de mille inclinations variées et diversement combinées. Or ces combinaisons n'ont • rien d'absolu ; elles varient selon les temps, les lieux, les circonstances, Féducation. S'il en est ainsi, elles peuvent varier également par l'elTet de notre volonté. Il faut remarquer qu'il y a en nous milles germes de sentiments et de passions, qui n'attendent qu'une circonstance pour naître et se développer. Nul homme n'est absolument privé d'inclinations bonnes ou d'inclinations mauvaises ;

il peut développer les unes ou les autres et choisir entre elles. J accorde que ce travail ne dépasse pas certaines limites fixées par la constitution de chacun ; mais ces limites sont très-larges, et dans l'espace qu'elles enferment il peut naitre mille caractères différents. J'accorde encore que parmi les causes qui déterminent le nôtre il faut compter les circonstances ; mais il y faut mettre en premier lieu notre propre volonté : aussi peut-on dire que 1 homme se fait son caractère, et c'est pourquoi il en est responsable.

On a dit :

Le commun caractère est de n'en point avoir.

En un sens ce vers n'est pas vrai, car tout homme a une sorte de caractère ; il a une humeur, une disposition générale, un certain nombre de passions, petites ou grandes, par lesquelles lise distingue des autres hommes; mais, chez la plupart des hommes, ces différences sont si petites, qu'elles sont à peu près insensibles ou n'offrent guère d'intérêt : rien ne ressort, rien n'est en relief, ni les qualités ni les défauts : c'est ce qu'on appelle la médiocrité. Aussi a-t-on réservé souvent dans lïisagc le terme de caractère pour exprimer ce qui

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sort du Commun, ce qui sa distingue par quelqua» dispositions particulières portées très-loin, soit op bien, soit en mal. C'est dans ce sens qu'il y a peu de caractères parmi les hommes ; c'est aussi dpns ce sens qu'on se plaint quelquefois de reffacement des caractères. Cela est un mal, et quoiqu'il ne faille pas approuver c«tte recherche exagérée d'un cachet distinctif et original, que Ton appelle excentricité, et qui n'est que le simulacre et Timpuissance de l'originalité, il est cependant digne de lliomme d'atteindre une certaine personnalité, d'être 8oiy d'être quelqu'un^ d'avoir enfin un caractère distinctif parmi les hommes.

On a restreint encore la signification du mot caractère, et l'on entend par là la partie haute, flère et forte du cœur humain. Le caractère, œ n'est pas seulement l'énergie, mais l'énergie noble et employée k un grand but. Ici le caractère vient se confondre avec ce que les anciens appelaient la vertu {tittus), la force virile. La mflle école du stoieisme a célébré, souvent avec excès, ce^te puissance qqc l'homme a reçue de se. soustrdreà la fortune par la volonté, de vaincm Tinconstance des choses par la tranquillité de l'âme, d'étouffer, sinon de détruire, les passions et les douleurs, et elle a produit des

miracles d'hi^roisme et d*intrépidil6. Mais, sans parvenir jusque-là, Thomme, dans le cercle de la vie la plus modeste et la plus ignoréûi peut entreprendre d'opposer aux diQicultés infinies de la via et aux tentations sans cesse renaissantes des désirs immodérés Tobstacle d'une volonté constamment bonne, toujours amie de Thonnèteetde Téqurtable* Le caractère, ainsi entendui est la vraie mesure de l'homme, et pour employer les expressions hyper-* boliques du stoïcisme, c'est là sa noblesse, sa ri« chessa, sa royauté.

La plus haute perrection de Tâme humaine est donc la vertu, #tsi le bonheur d'un être est, comme nous l'avona dit, en raison d# sa perfection, il faut reconnaîtra que le plus grand bonheur de l'homme Qfit dans la vertu. Mais quelque grand que puisse ôtre le bonheur de la vertu, est-il à lui seul tout le bonbôur? Se suffît-il h lui-même au point de rendre tous les autres inutiles? La destinée de Thomme est-elle entièrement accomplie, lorsque, ayant fait le bien, il en est récompensé par le témoignage intérieur de sa conscience ? Je ne le pense paSt et il me semble que les moralistes, en exagérant le bon* heur intérieur, ne rendent pas par là à la vertu les services qu'ils croient lui rendre* Ils promettent à

rtionnéte homme un bonlieur parfait, qu'il ne trouve pas en réalité; ils lui font croire que la paix du cœur tient lieu de tout; et comme il n'en est pas ainsi, celui qu'ils ont trompé est tenté de douter de la vertu comme de tout le reste, et de lui dire avec Brutus : a Tu n'es qu'un nom. x>

Les moralistes et les théologiens ne s'aperçoivent pas non plus d'une contradiction dans laquelle ils tombent souvent : lorsqu'ils traitent de la vertu, ils semblent ne pouvoir assez célébrer le bonheur qu'elle nous procure; puis bientôt, oubliant ce qu'ils ont dit, ils ne nous entretiennent que des misères et des iniquités qui accablent l'innocent et l'homme pieux : et ils en concluent la nécessité d'une autre vie. Il faut pourtant choisir entre ces deux assertions. Si l'honnête homme est heureux ici-bas, il n'a plus rien à désirer ni à demander après cette vie ; si, au contraire, il y a une vie future, c'est donc que le bonheur de la vertu n'a rien de satisfaisant ni d'assuré. Il est, comme tous les bonheurs dont se compose noire destinée, soumis à toutes les vicissitudes; il est troublé, il est traversé; souvent même il est entièrement étouffé par des accidents contraires. Voilà le vrai, et cette doc*

trine, quoique plus triste, est plus religieuse cepen« dant que la doctrine contraire.

Lorsque je vois un honnête homme qui jouit do tous les biens de la \ie, et qui, avec la sécurité de la conscience, obtient encore toutes les jouissances permises, ce spectacle d'abord enchanteur, et qui réjouit tous les hommes, m*inspire une involontaire tristesse, car je me dis : « Celui-là a déjà reçu sa récompense. » Mais lorsque je vois Thomme juste opprimé, persécuté, colomnié, accablé d'outrages, mis en croix, cette iniquité flagrante réveillT en moi l'espérance, et je dis : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »

II semble, d'après le dire des sages, que les joies de la conscience doivent procurer à l'homme une paix assurée; mais c'est ce qui n'est pas. Sans^ doute, lorsque tous nos désirs sont satisfails, et que nous avons en môme temps la conscience d'avoir rempli tous nos devoirs, nous sommet alors dans Télat le plus heureux et le plus paisible. Mais quand cela arrive-t-il? Lorsqu'au contraire nos désirs sont de toutes parts traversés, la satisfaction de la conscience est, je l'avoue un puissant auxi< liaire pour le courage et la patience; mais elle ne suffit pas pour donner la paix de l'âme; car elle

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ne nou^ rend pas insensibles; elle adoucit nos maux, je le veux bien ; mais elle ne les guérit pas. L'homme, pour être juste et sage, n'en est pas moins homme. II n'e^ est pas moins, comme les autres hommes, affligé des maux physiques et moraux qui sont Tapanage de Thumanité. « Youdriezvous, dit J. de Maistre, que lorsqu'il gréle le champ du juste soit épargné 7 xx Non sans doute; aussi ne Fest-il pas ; et si ce juste voit ses récoltes ruinées, sa femme et ses enfants condamnés à la faim, à la maladie, à la mort, le croirons-nous suffisamment consolé par cette pensée qn^il n'a jamais fait que son devoir et qu'il a mené une vie innocente? Celte pensée même ne sera-t-elle pas pour lui un aiguillon plus cruel? et si une croyance pieuse ne vient faire taire le cri de son cœur, n'auira-t-il pas des paroles plus améres contre des maux si peu mérités?

Je consens que Ton dise que les biens extérieurs ne sont pas de vrais biens, et que Thomme n'a pas le droit de se plaindre d'en être privé, quoique la maladie et la misère ne soient pas déjà des choses si indifférentes ; je consens que l'homme fasse un partage entre les choses qui lui sont étrangères et celles qui lui sont propres, c'est-à-dire entre les biens du monde et les biens de Tàme, et je veux ad-

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mettre que les seconds nous dédommagent entièrement de la privation des premiers, llfais dans ce partage que faites-vous^ Je vous prie, des objets de nos affections ? sont-ils au noinlire de ces objets étrangers dont la possession ou Fabsence doivent laisser le sage indiffèrent ? sbht-Uè au contraire au nombre des biens Se Tâme, biens qui non-seulement la réjouissent et là charment, mais la perfectionnent, relèvent et Tennoilissôtit? Si vous ëdmetlëz que les biens du cœur sont de vraiâ biens, reconnaissez donc qu^on peut être vraiment malheureut, même dans la vertu, si Ton souffre par le cœur et dans les oMets de ses affections. Si vous dites, au contraire, que les affectioûs ne sont que dés faiblesses de la nature, quelles soiit iiidignes de la virilité de TAme, que les biens du cœur enfin tious sont et nous doivent être aussi ëti'angers que les biens dés sens; j'admire celte rigueur de doctrine, mais je vous demande la permission de ne pas ïh' associer à cette hautaine et sèche indifférence.

Non-seulement la vertu n'est pas un préservatif Contre les maux humains, maïs elle est souvent elle-même une source ^e maux : elle imposé des épreuves et des efforts dont la vie facile se dis-

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pense, des privations que le voluptueux, Tambîticux, rhomme de passion et de plaisir ne connaissent pas. Sans doute le bonheur de passion est un faux bonheur, et il est lui-même traversé par beaucoup de souffrances et d'ennuis. Il n'en est pas moii.3vrai que la nature humaine a ses droits, que nos inclinations ont leurs besoins légitimes, et que cependant la vertu consiste souvent à vaincre ces inclinations et à étouffer Tinstinct de la nature. La nature nous appelle à vivre, et la vertu commande d'affronter la mort. La nature nous appelle à aimer nos proches et à désirer leur bonheur : et la vertu consiste souvent à immoler le bonheur des nôtres à une loi de probité, de sincérité. La nature aiflie à agir, à exercer ses facultés, à remplir des fonctions utiles; la vertu commande souvent de renoncer aux honneurs, dans rintérêt de Thonneur. La nature aime le plaisir, et la vertu impose souvent le sacrifice des plaisirs les plus innocents. Enfin la nature et la vertu sont si souvent en contradiction, que quelques philosophes ont pensé que la vertu était une chimère, un fanatisme absurde et hypocrite i car quelle apparence, ont-ils dit, quç h destinée cVun

être soit l'immolation . de sa nature et le sacrifice de soi-même? Mais il n'est pas vrai que la verîu

soit rimmolation de la nature entière de Thomme; elle est la subordination des parties moindres de notre être aux parties les plus excellentes, des sens au cœur, du cœur à la raison, des satisfactions solitaires aux devoirs sociaux, et du plaisir à la dignitë : la vertu enfin n'est que l'ordre mis dans notre âme. Mais cet ordre ne peut être établi sans déchirement intérieur, sans trouble et sans souffrance. La nature proteste et crie. Le saint luimême s'écrie : « Qui me délivrera de ce corps de mort? » Sans doute il vient un moment où l'habitude amène une sorte de paix, une résignation qui ressemble à la sécurité : mais il y a toujours un coin dans le cœur où se réfugie le regret. Ainsi la vertu elle-même ne remplit pas Tentière ôapacité de notre âme.

Si la vertu n'était que l'immolation des mauvais penchants, on pourrait dire que le regret qui s'y attache n'a rien de légitime, qu'il n'a pour objet que de faux plaisirs et un bonheur imaginaire ; que l'homme vertueux qui regretterait de tels biens ne serait pas entièrement vertueux : que dès lors ce serait précisément l'imperfection de sa vertu qui le ferait souffrir, et non pas cette vcHu môme. Mais je dis que la vertu consiste souvent à

S58 P|III,9$Opgi6 DO BONBEUI^.

sacrifier d«9 penchants xa^m lâgitimç?» Tej homm 6Q vojie ail c^li^f ppur çoutsuir re^jptpnce d une mère ow d pne sflpijr, pour safisfa jre à l'honneur du now palernçl, pour élevef un orpjjpljf). Son action est Jionnêtp, courag^qse et spinle; pais il se privQ Pfir là, npx^ pa^ de plaisirs frivoles ^t licencieux, mais des affeptions les plps nobles et les plus pures de Tâmo hup^aine. Il iminplq soq oQ^ur* Qui peut nier le sacrifice 7 II sqi^fTrira (lonCt ^^ môme d'autant plus qif'il 9iira r4mp pju^ tendre, plus délicate et plus Qp))Ie. TçX autre a i^ni^ famillo, et pour la npuirriry it çgnsuaiç à des trqiv^u^ inférieurs, mais lupf ^t|f9, honnêtes sans doute, mais sans gloire, un temps qui) eût pu employer, s'il eût ^té libre, à la rectierplie hardie et désintéres^i&ô du beau; il souffre dans son génie, dans son amour de la gloire, dans l>ml)jUon la plus légitimât? |a pU|s respectable; ou, si \pug yqiilez renverser |pç termes de l'hypothèse, il se p?iv0 dS tû)|t| lui et §a famille, plutôt que de rpBQPfier k l'emplfti dp m Pl«s nobles facultés; il . so|iffr§ dans ^a ftmwe, danç ses enfants, il souffre dans Ifiwr Vimh dafiP Ips pl^ç légifimçs etlçs plus saintes df^s eûections. E^nf^f) il e$t te|& sentiments qui eussent été innocepts d^ns certaines circon- . sia^ces, et qui devieppent coupables dap§ des cir*

constances nouvelles indépendantes de notre volonté. Une femme a été mariée dans l'âge de l'irréflexion et de l'innocence par des parents imprudents et égoïstes : elle trouve la solitude dans son intérieur, FindilTérence ou la cruauté dans répoux qu'elle a choisi. Son cœur rencontre ailleurs un objet digne de lui : elle triomphe de sa passion, mais elle en souffre. Qui pourra dire que ce sentiment vaincu ne mérite pas un regret, et que oelle que la vertu contraint au vide du cœur, à la privation d'une de ses plus exquises afleotions, n'est pas vraiment et réellement malheureuse? Elle le serait davantage, je Taccorde, si elle succombait; mais cette compensation ne suffit pas pour guérir la blessure, et ce n'est qu'au prix d'un grand mal qu'elle obtient un plus grand bien.

Au reste, il est heureux que la vertu ne soit pas toujours suivie du bonheur , car elle ne serait bientôt plus que Tart de se procurer du bonheur. Les hon^mes ne s en feraient qu'un moyen, tandis qu'elle est en elle-même up bien excellent. La vertu n'est pas l'art de nous rendre heureux, mais l'art de nous rendre dignes du bonheur. C'est pourquoi il est utile qu'elle soit traversée par des mau^

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de toute nature, car c'est cela même qui fait sa dignité et sa beauté.

On ne se contredit pas en affirmant que la vertu peut rendre à la fois Tiiomme très-heureux et trèsmalheureux. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'il y a un bonheur de raison qui consiste pour un être dans l'accomplissement de sa destinée. Un être est heureux lorsqu'il est ce qu'il doit être et aussi parfait qu'il le peut être. La vertu est la plus haute perfection de l'homme; elle est donc son plus grand bonheur.

C'est ce bonheur essentiel inhérent à la vettu, bonheur manifesté mais non constitué par la satisfaction intérieure, c'est ce bonheur de raison qui la rend préférable aux bonheurs des sens, de l'imagination et des passions. Il est préférable pour la raison, lors même que la sensibilité en souffrirait, parce qu'il vaut mieux pour l'homme être dans un état excellent acheté par la douleur que dans un état inférieur, même accompagné de joie et de plaisir. Mais il n'en est pas moins vrai que le bonheur de raison n'est pas tout le bonheur , que la sensibilité, à son tour, réclame le sien; qu'elle a le droit de le réclamer et qu'elle ne l'obtient pas toujours.

Placé entre ce bonheur de rdison qui est la vertu, et ce bonheur de la sensibilité qui est le plaisir, Thomme doit choisir entre l'un et Tautre. Quelquesuns voudraient les concilier; mais cela est impossible.Quelques-uns nient hardiment Tun et l'autre ; mais cela est absurde. 11 y a un bien qui mérite d'être appelé la vertu, et un autre qui s'appelle le plaisir. Us ne sont pas faits pour s'accorder icibas.

^ Mais un nouveau sujet de doute se présente à l'esprit. En parlant de la vertu, parlons-nous d'une chose réelle qui puisse se rencontrer quelque part, ou d'un objet de spéculation, noble à contempler, utile à méditer, mais qui n'a aucune existence effective? La vertu ne serait-elle qu'une conception abstraite, semblable à celle de la ligne droite et du cercle géométrique qui n'existent que dans notre esprit? L'homme réel, nous dira-t-on, n'obéit qu'à ses intérêts et à ses passions. Sans doute par le moyen d'un certain idéal transmis d'âge en âge par les sages, on réussit à détourner les passions de quelques-uns vers le bien des autres, on leur donne des goûts plus nobles et plus délicats, et c'est ce qu'on nomme la vertu. Mais l'homme reste toujours ce qu'il est, un animal passionné, cherchant

son biçP'è^i^ çt 8po plais^ç ^« préfqrçpça k toutes chosQS ; bevii;eu^ quand il place son plaisir dans le bonheur d'autrui \ mm cela même çst très-rare. Et s'il est vrîii df^ dire qu^ psir l'éducalion pu réussit à adoucir le$ u^cpurs d^s hommes et à, donner à la plupart l'aversion de^ açtionâ sanguinaires, on pe réussit ^uère cependant h, leur inspirer de^ sen* timents vraiment fraternçls. Chaque bomipe jast toujours pour lui-môme le centre de Puniversî « Tpute^ Içs vertus viennent se perdre dans Vamourpropre, qomme les flç.uves dans la mer^ 9

De tous leç dputes qui peuyent affligçr l'esprit i\\ philosophe celui-là est le plus cruel. Car, que nous^ imporlerait qu'il y eût poiir la raison une ver^ idéale, un devoir absolu, un ordre inimuab\e i^ relations morales, si, dans le fait, la vertu n'avaU jamais existé^ si çlle ^tait imposable en réalité? San?; doute je reconnais la force de cet argument : ^La vertu doit être, donc elle peut être* » Et Qbpendant, si de fait e]le n*ét2\it pas, ^ ellp r\'9;s^\l janiais été, ^i Ton n'en avait jamais vu que Voiubro et non le corps, cette expérience uniyçiv§ellei ne devrait-elle pas avoir sa raison ? Ne déposerait- elle , pas contre les prélentions orgueilleuses de la, .sagesse humainie? Ne faudrait-il pas reconnaîlro^.

qu'entre Yhomme *ëtudiè par les philosophes, et les hommes tels que nous les donne Teipérience, il y a un abirae? L'image abstraite et idéale planerait dans le vide, tandis que les hoinmes attachés à la réalité obéiraient, comme les autres êtres de la nature, aux lois de leur constitution ; leurs actions ne seraient que le résultat de leurs inclination^ diversement combinées.

Il ne faut pas se le dissimuler, la raison philosophique, mise aux prises avec la réalité, se trouve souvent singulièrement humiliée. « On éprouve quelquefois, avons-nous dit ^ille^rs, une impression pénible en passant de la sciçnc^ à la vie, et il faut beaucoup de temps et décourage d'espifjt pq^ adapter les principes de Tune avec \^ c^çpéirience^ de Vautre. » Dans la science, tout est simple, touf est facile, to\it est séparé ; dans la vie réelle, tout est mêlé, toyt est compliqué. Dans la science, il j 9 d'un^ pjèrt lij^ vQrtu, de l'autrçlQ \i(^î d'une part le plaisir, de l'autre le bien; d'une part la passion, de l'autre Ig raison. Chacune dç ces cljo^ a sg^ chapitre, son étiquetie ; on les considère chaçuno k son tour, tout le temps qu'on veut; on oe les confond pas, grâce à l'empreinte dont on. les ^ frappées. Mais dans la vie, vertu et vice, passion et

raison, instinct et volonté, plaisir et bien, tous ces cléments sont entrelacés et confondus, et l'on ne voit qu'un ensemble auquel on ne sait quel nom donner, car tout nom est inexact, et représentera plus ou moins que ce que vous voyez. Le savant qui vient donc juger les choses humaines avec les cadres inflexibles de la philosophie abstraite sera nécessairement gauche et emprunté. Il sera plus ignorant dans la connaissance des hommes que le plus grossier paysan qui aura appris à traiter avec eux. De là chez beaucoup de savants le goût de la solitude et de la retraite : ce n'est pas tant Famour de la vérité qui les retient chez eux que le sentiment de leur insuffisance, de leur inexpérience et dé leur maladresse ; ce sont là les modestes. Quant aux orgueilleux, ils apportent avec audace dans l'appréciation si délicate des choses humaines leurs grossières balances. It^ infligent aux choses mobiles qui les entourent leurs insolentes mesures ; ils tranchent, taillent, compriment les faits pour les soumettre à leurs moules inflexibles. Tels sont les vices de la méthode abstraite qui ne se retrempe pas de temps en temps dans le sentiment de la réalité.

C'est celte ignorance de la vie qui rend souvent

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les philosophes si faibles en présence des hommes du monde ou des moralistes d^expérience. C'est aussi ce qui donne tant d'avantages aux dépréciateurs de la nature humaine. Car, si vous partez d'une idée très-élevée de l'.homme et que vous ne vous soyez jamais exercé à appliquer les idées aux clioses, vous êtes tellement étonné, confondu, effrayé en présence de la réalité, que le doute pénètre jusqu'au fond de votre âme, quoi que vous en ayez. L'observateur pessimiste le voit bien; il se joue de vous en vous combattant; il n'a pas de peine à reconnaître qu^il y a en vous un avocat qui plaide sa cause, et que vous ne vous défendez que par honneur. Et ne croyez pas que, pour qu'une telle contradiction soit possible, il soit nécessaire de faire paraître les pires échantillons de l'espèce humaine. Nullement ; les meilleurs suffisent pour ce cruel démenti. Car la philosophie, croyant toujours qu'on ne saurait trop grandir les choses, a placé la vertu à un. si haut prix, qu'il n'est piis étonnant qu'elle ne trouve nulle part une épreuve même lointaine de cet inimitable original.

Telle est la première impression qui résulte de la rencontre de la théorie et de Texpérience ; mais peu à peu celle impression s'affaiblit : on apprend

à reconittitre les éléments absiraits dans la complexité des choses; rintenralle de l'idéal et du réel, si grand qu'il soit, ne parait pas infiranchissable. Au sortir de la lumière, on ne voit rien d'abord au crépuscule qu un ensemble confus ; mais peu à peu l'œil s'habitue à distinguer les choses dans celte obscurité, Qt il retrouve effacés, mais semblables, tous les traits que le grand jour faisait ressortir ; ainsi l'homme réel est une image eflacée et aflaiblie^ mais enfin une image de Ihomme idéaL

Ce qui rend d'abord très-facile le rôle des misanthropes et des pessimistes, c'est que les faiblesseç humaines s'aflictient et s'étalent, et que la vertu se cacha et se fait oublier ; mais elle existe, toute cachée qu'elle est. Chacun a pu rencontrer autour de soi, dans le cercle de son expérience, des exemples qui sont lai çpnsolation de l'âme et le titre d'honneur de l'espace humaine. Loin du regard des hommes se cachent des dévouements ignorés, des immolations, quotidieunes, des héroïsmes d'honneur et de dignité. Il semble qu'il spil dans la nature de la vertu d'être obscure, inaperçue, Elle $e cache cçmme le vice lui-même : « La vie humaine, a dit M, Guizot, la vie humaine

LE £AE4CTfiR6 ET LA VERTU. 361

n de h^mK (Py^làresi i^opume elle a de tristes secrets. ik

Je sais que I^ hautains et amers ennemis de notr« espace expliquent, autant qu'ils le peuvent, les beaui caractères par de tristes et misérables motifs. Il leur répugne 4ç croire qu'il puisse y avoir quelque part des c^urs sains, des âmes pures et tièreSf La yuq du noble et 4^ rhonnéle a quelque chose qui les étonne ^t qui les irrite. Il faut, pensent-ils, qu'il y ait quelque chose là-rdessoys. Il est iooroyable, en efiet, que Thomn^e puisse écouter quelquefois une aytre voix que celle de l'intérêt ou de la pt^ssion. C'est là uue sorcellerie dont ils ne sont ps^a 4upQ^; oq ne les trompe pas facilement.

Op ne les trompe pas ; mais ils se trompent ; habitués 9m f^ysses pieirreries, ils qe savent plus (lisçerpet* I?& v^nlsible^. Us prennent dans leur propre cjoptur la mesure d^ la grandeur humaine ; mais cette meeur^ fi^t ^troîtç et nç; peut s'appliquer aux choses ; d^ns leur i^i^pu^nce ^s nient tout ce qui les dépasse, et ils excluent de la réalité tout ce qui n'a pu entrer d^ns l'eiuceinte de leurs petites âmes.

Ils ont enoore un autre biais, plus subtil et plus dangereux. U y a, ^ effet, disent-ils, des héros» quoiqu'il n'y on ait p^ auts^nt que le croit le

commun des hommes ; il y a des sages, il y a des saints (non tottiefois sans quelque mélange), mais il n'y a pas d'hommes \ertueux dans le sens le plus strict et le plus rigoureux du mot. Qu'est-ce que la vertu ^ en eiîet? Cest l'immolation volontaire de nos penchants à un devoir pénible. Mais qu'estce qu'un héros, un saint, mi sage? C'est un homme en qui les bons, les beaux, les nobles sentiments remportent naturellement sur les mauvais. C'est la naturevX[ui fait les héros et les sages, ce n'est pas la volonté de Thomme. Un grand cœur est comme un beau chêne : dignes objets d'admiration, on ne voit pas cependant par où ils mériteraient une autre récompense que celle d'être ce qu'ils sont, un grand cœur ou un beau chêne. Ce que les théologiens appellent la grâce n'est pas autre chose quQ la nature même ; les élus sont ceux qui ont reçu naturellement d« belles et bonnes qualités; les autres sont les réprouvés. Il y a peu d'élus, mais enfin ceux qui le sont n'ont aucun mérite en cela ; pourquoi se feraient-ils honneur d'être mieux doués que les autres? être fier de sa vertu n'est pas plus raisonnable que de Têire de son beau visage, car nous ne devons pas plus à nous-mêmes Tun que l'autre. Ainsi il y a des bons et des méchants^

comme il y a des moutons et des loups. La vertu n'est autre chose qu'un instinct d'un ordre trèsélevé.

Il me semble que c'est se dégager à trop bon compte de l'estime due à la vertu que de la ramener ainsi à l'inclination naturelle. Celte manière de peindre les hommes est trop simple : il n'est pas ' vrai d'abord que les hommes aient reçu les uns de bons instincts, les autres de mauvais; mais tous les hommes ont reçu, en général, les uns et les autres. Pour ne parler que des vertueux, ce n'est pas toujours une garantie suffisante contre les instincts mauvais que d'en avoir de bons; il peut même arriver que ceux qui ont les sentiments les plus élevés aient en même temps les passions les plus vives et les plus fortes. Il y a plus, la vertu ne consiste pas toujours à sacrifier les mauvais instincts, mais quelquefois aussi les plus excellents, comme nous l'avons fait voir* De même chez les vicieux, le mal ne l'emporte pas toujours naturellement; le bien s'y trouve aussi, dans des proportions inégales sans doute, mais enfin il s'y trouve. Il y a donc un homme double^ comme l'a si bien dit saint Paul. De ces deux hommes qui sont en nous, lequel triomphera de l'autre? C'est le problème de la vie.

270 PHILOSOPHIE hV BONHEUR.

S'il en est ain$i| I4 yertu n'p^t pas seulement le déploiement spontané d'une nature bonne (quoiqu'elle puisse quelquefois n'être que cela) ; elle est un combat et mft lutte ; et daji^s ce combat des bons et des mauvais instincts, ou quelquefois des bons contre les meilleurs, il f^\i\ faire la part de Teffort, de Ténergie, de |a vplonté humaine. Je 3uis loin de nier les secours qqe nous recevons de la nature ; mais il ne faut pas nier non plus le libre emploi que nous pouvons faire de ce3 secours. Faut-il croire que ce poml^at des bpifines et des mau* vaises passions ait lieu dans ijiion âme, sans que j'y sois pour rien? N'est- elle qu'une scène, un théâtre ou le bien et le mal se rencontrent et se disputent sans qu'elle entre dans la querelle , et inette d'un coté ou de Tautre le poids de la vo- Ipntë? Suis-je hq^ ou mauvajs, comme je suis sain PU n^alade ? C'est ce que je ne puis accepter. Il est dpcile de préférer Ip bien aq mal : il arrive cependant quelquefois qu'on le préfèjre ; cela n'ar* rive pas san^ lutter : cette Ivifte exjge un effort; TefTort est rpe^iyre proprp de l'homme. Iiorsqu'il est habituellement çourpnnéde succès, on l'appelle la vertu : il mérite alors l'estime, le respect, la vénération des )]omrnos^ qui le déclarent digne 4^

rëcompQnsq. Voilà des vérités indubitables : elles suffissent pour nous montrer la différence qui existe entre la vertu humaine, si rare, si incomplète qu'elle soit, et les qualités naturelles. Ce n'est pas tout d'avoir l'âme bonne, le principal est de l'appliquer bien.

Sans vouloir discuter ici la question si controversée dans les écoles du libre arbitre, je me contente de demander si nous éprouvons le même genre de sentiment pour la beauté et pour Pesprit que pour la vertu, pour la difformité et la faiblesse d^esprit que pour le vice? N'arrive-t-il pas même bien souvent que les plus belles facultés de Tesprit ne nous inspirent que de la commisération ou du mépris, lorsque nous les voyons profanées par un indigne u^ge? Si vous dites que nous estimons dans les hommes les qualités qui nous sont agréabiQS et utiles, je réponds que vous devriez estimer au même degré l'esprit qui vous amuse et la beauté qui vous charme que la bienveillance, l'équité, 1^ franchise, la modestie : c'est ce qui n'a point lieu. Vous distinguez donc ce qui vient de Thomme et* ce qui ne vient f^s de lui ; et, tout en goûtant ce qu^il doit k la nature, vous réservez votre estime et votre respect pour ce qu*il

doit à sa propre énergie. A la vérité, les hommes reçoivent de la nature des inclinations, soit pour le mal, soit pour le bien ; ces inclinations sont inégalement distribuées entre eux; et leur mérite véritable n'est pas toujours celui que semble indiquer Fapparence. Nous ne tenons pas assez de compte de cette diiîérence dans l'appréciation que nous faisons des caractères humains; mais, pour peu qu'on attire sur ce point notre attention, nous y devenons sensibles ; et nous nous habituons à tenir compte aux honunes beaucoup moins de leurs qualités naturelles que de l'usage qu'ils en font ; enfin nous nous élevons à cette conception, que le seul juge légitime et infaillible des actions humaines est celui qui sonde les reins et les cœurs, et qui, connaissant le faible et le fort de chacun de nous, peut mesurer à chacun sa part de responsabilité. Mais ce n'est pas là douter de la vertu, c'est seulement apprendre à ne pas juger témérairement des hommes.

Il n'est pas nécessaire d'ailleurs de rencontrer sur la terre la vertu parfaite pour ciboire à la vertu: il suffit d'y rencontrer, ce qui existe en effet, des vertus particulières, ou même des actes de vertu. Cela suffit pour n'autoriser personne à déclarer la

vertu chose inaccessible et chimérique, et par conséquent à se dispenser de ses obligations. Ceux-là mêmes qui ont reçu de bons instincts ou une bonne éducation savent bien que ce n'est pas là une défense suffisante contre les tentations, et qu'ils ont toujours beaucoup à faire, soit pour éviter le mal, soit pour se perfectionner dans le bien. Parmi les différents objets que les hommes peuvent se proposer dans la vie, le plus élevé sans aucun doute est l'amélioration de soi-même. Heureux ceux qui ont osé choisir un tel objet d'ambition I Ils n'y mettent pas toujours^ la même ardeur que dans les autres entreprises de leur vie. Que de défaillances, que de retards, que d'infidélités! enfin, ils sont traversés par bien des épreuvesl Hais s'ils reviennent toujours avec persévérance à cet objet, s'ils s'en approchent de plus en plus ; si enfin ils ont diminué de quelques pas l'intervalle qui les sépare de la perfection, ils peuvent dire qu'ils n'ont pas vécu en vain.

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