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CHAPITRE X

Le grand peintre de VArcadie^ voulant représenter sur la toile la tristesse et la vanité de la vie humaine, nous montre réunis autour d'un tombeau la jeunesse, la beauté et Tamour, afin que notre âme, ravie d'abord de ces biens enchantés, soit plustouchée des maux qui les attendent, et de l'inévitable destin tout prêt à les consumer. Ainsi dans ce livre, où nous venons après tant d'autres recueillir les

joies et les misères humaines, et en méditer le se-

cret,[qu'il nous soit permis d'abord de nous enchan-

ter nous-mêmes un instant par le spectacle de tout ce qu'il y a de beau, de brillant et d'énergique dans celle existence éphémère, que traverse et qu'anime

363 PHILOSOPHIE DU BONltEUR.

un 6clair de la Divinilô. Les hommes n'ont pa^toajours été aussi sensibles que nous le sommes devenus par réducation chrétienne aux cruelles amertumes de la condition humaine, et, comme les enfants, ils se sont réjouis naïvement de la vie et de la lumière : sans doute^datis tous les temps les hommes ont pleuré, mais comme les enfants, en souriant un instant après, ou comme le jeune homme, qu'aucune douleur n'abat, et qui reprend avec ivresse ses JOTX, ses combats et ses amours. Aucune race n'a eu cet amour de la vie au même degré que le peuple grec : ce peuple incomparable auquel aucune gloire n'a manqué, qui a connu la grandeur guerrière, la grandeur politique, la grandeur de la poésie, de la phibsophie et des arts, et enfin la grandeur morale, vivait en outre dans un pays favorisé. La mer et les montagnes, les coteauK fertiles et le ciel azuré, toutes les beautés et toutes les richesses de la nature s'offraient a sa contemplation et secondaient son activité. Il était plein de joie et d'orgueil; et ses actions, comme ses œuvres, semblent resplendir d'une immortelle jeunesse.

Telle est l'image du premier enivrement que l'homme éprouve en présence de la vie , lorsqu'il sent encore ses forces pleines et entières , et qull

n'a pas été humilié par l'âge et par la fortune. Et ce n'est pas là seulement un sentiment païen. Non ; car il est bien juste que V homme se réjouisse des biens{qu'il doit 4 la Providence, et, si son premier cri est un cri de dooleur, sa première parole doit être une parole de joie et un involontaire remerciment à celui qui Ta créé.

La première chose qui frappe ^admirateur de la vie humaine, c'est la beauté du théâtre où elle a été appelée à se déployer. Cette terre nue, où l'homme a été jeté nu, selon l'expression mélancolique de Pline, paraît au contraire, si on la considère d'un œil ami, un lieu ravissant où tout est disposé à souhait pour le plaisir des yeux, comme pour la satisfaction des besoins. Un plancher solide, qui supporte le pied de l'homme, traversé, sillonné en tous sens par des courants limpides , chemins mobiles, qui nous conduisent d'eux-mêmes, comme dit Pascal, où nous voulons aller ; des plaines où les villes s'étendent ; des montagnes pour en défendre les abords ; le soleil pour éclairer le travail et réchauffer le sang dans nos veines; la douce clarté de la nuit pour inviter au repos ou à la méditation ; telles soût les merveilles que présente 1q domicile de riiomme, cette maison que la main étemelle a bâtie

S€i PHlLOSOmiE DU BOiNlIEUttl

darisuntemps inconnu, afin qu'elle fût un jour illu^* trée et embellie par la main de sa plusbellecréature. C'est là que Thomme habile, entouré d'une multitude d'ôtres animés comme lui, qui répandent partout le mouvement et la variété, qui rampent, mar* cbent, courent, volent, qui charment l'imagination et les yeux par les étonnants contrastes dé leurs formés, de leurs couleurs, de leurs instincts et de leurs passions. Au milieu de ces espèces innombrablés qui peuplent Teau, le ciel et la terre, l'homme ne se sent pas isolé; et, quelque supérieur quil leur soit par son intelligence et ses destinées, il aime sentir la vie autour de lui. La terre n'est pas pour lui un séjour vide et désert, une Thébaïde. C'est une cité immense et populeuse, où des millions d'êtres travaillent et bruissent, une scène où

se joue perpétuellement un drame infini, dont Tunité nous échappe , et dont l'action se poursuit comme les poëmes indiens, à travers mille épisodés entrecroisés, vers un dénoûment que nul n'aperçoit. Il est inutile de dire que, dans ce lieu, où il a été déposé par la cause créatrice, l'homme a trouvé de quoi subsister : car de cela seul qu'un être Tit, il faut conclure quUl peut vivre. Mais ce qui est admirable, et se rapporte mieux à notre objet, c'est

que le beau et Uagréable s'unissent partout à rutile pour orner et égayer. notre vie : Tinutile même parle à l'imagination et à Tâme ; et ces grandes roches stériles, où la terre ne se fixe pas, et ces monlagnes de neige que le pied de l'homme n'a pas foulées, sont l'étonnement de notre faiblesse et le témoignage accablant d'une puissance incalculable. Sur le théâtre que nous venons de .décrire se développe la vie de l'homme, qui, entre deux termes toujours les mêmes, la naissance et la mort, se diversifie àTinfini, selon les jeux innombrables de la fortune et du hasard. Pour la plupart des hommes, le fond et l'intérêt de la vie sont dans les accidents dont elle est remplie, la santé et la maladie, la réussite où l'insuccès des entreprises, les changements de lieu ou d'état, l'âge, les relations mondaines, les voyages, les amusements, les coups de fortune, enfin toutes ces péripéties qui ont donné lieu de dire que le destin est aveugle, et qui semblent distribuées par le caprice insouciant d'une divinité indifférente. Ce jeu des événements est amusant pour l'imagination. On assiste à sa propre vie comme à un spectacle dont on aime à oublier le dénoùment .Quoique les grandes aventures ne sqîen ( pos ; communes ^ il y a toujours plus ou moins d'inconnu

366 rUILOSOPillE DU BONHEUR.

dans Texistence de chacun de nous ; cet inconnu pique et soutient la eu iosité. Sans doute, ce bruit, ce va-et-vient, cet enchevêtrement d'épisodes n'est que la surface de la vie. Toutefois ce n'est pas sans raison que Thomme admire cette complication d'événements et d'affaires qui est propre à Tespèce liumaine. Car on ne voit pas que Texislence des bêtes soit animée d'un mouvement pareil ; elle n'est pas semée d'aventures, et n'a rien qui tienne du roman ; les mêmes faits, et en petit nombre, à trèspeu de différences près, remplissent la vie de chaque individu : et , si les animaux domestiques semblent participer davantage^ à ces vicissitudes de la destinée, c'est que, mêlées à la société des hommes, ils sont entraînés dans le même tourbillon.

C'est celte variét 3 dans les accidents et les phénomènes de la vie des hommes qui fait que l'espèce humaine a une histoire,' que les peuples ont leur hisloire, que les grands hommes ont la leur, et enfin que chacun de nous a la sienne. Que l'on réfléchisse un instant, et on verra quel privilège unique et extraordinaire c'est pour la créature humaine d'avoir une histoire. Dans l'ordre physique, il y a sans doute des phénomènes particuliers et différents ; mais ces phénomènes n'ont aucune valeur

par eux-mêmes, ils ne sont que l'expression de la loi ; ils n'ont de valeur que par leur rapport aux lois générales, et c'est seulement paï* ce qu'il y a de général en eux qu'ils sont intéressants. Rien de plus beau que la construction d'une ruche ; mais que nous importe telle ruche particulière, telle abeille, telle cellule? Lorsqu'elles auront disparu, de quel poids seront-elles dans l'existence de la nature? d'autres leur succéderont, et l'immortelle fécondité de la vie reproduira sans cesse des formes nouvelles, indifférente à chacune d'elles en particulier, et les oubliant à mesure qu'elle les remplace. Il n'en est pas de même dans l'humanité. Un individu vaut par lui-même, et non pas seulement par son rapport avec Texislence universelle. Ses actions particulières ont, en soi, un prix et un intérêt. Il y a eu dans l'histoire du monde un homme qui s'est appelé Alexandre : il est né en tel pays, en tel temps ; il a vécu tant d'années , il a remporté tant de victoires, il a transporté la Grèce en Asie, mêlé l'Orient cl l'Occident, étonné le monde par sa magnanimité et par ses vices , s'est fait passer pour dieu et est mort à trente-deux ans, dans la cité de Sémiramis. Voilà des faits qui sont une partie de l'histoire des rlioscs ; un individu, un être séparé et périssable,

568 PHILOSOPniE DU BONHEUR. .

a mis quelque chose de lui dans le développement universel des ëlres. Une pierre tombe, c'est un accident insignifiant ; cette pierre n'a pas de nom, sa chute n*a pas de date. Mais la mort de César a une date, non-seulement dans l'histoire de Thumanifé, mais dans l'histoire même de Tunivers. Le^ siècles et les ans ne se distinguent les uns des autres que par les événements dont les hommes les remplis^* sent.

L'histoire de notre vie, comme toute histoire, s'écoule dans le temps. Cet écoulement perpétuel a été souvent comparé aux eaux d'un fleuve qui changent sans cesse ; et ce n'est pas sans mélancolie que nous pensons à celte instabilité de notre existence : « La vie des mortels, a-t-on dit, est plutôt une mort qu'une vie*,» et(< nous commençons à mourir dès que nous commençons à vivre*. » Cependant, puisque la possession absolue d'une existence permanente n'est pas possible à la créature, ce qui s'en rapproche le plus, n'est-ce pas la conscience de la continuité de l'être? Et après tout, si nous ne devions pas mourir, que nous importerait de perdre continuelle*

* au de Dieu, Uv. Xin, ch. x. . •

* Sénèque, Lettre à Lucilius, 24.

ment quelque chose de notre être, puisque nous le retrouvons toujours? Sans doute, si vous décomposez rexistence comme une ligne géométrique enses parties aliquotes, vous arrivez à des infiniment petits, et, chaque point de la réalité étant imperceptible, leur addition ne semble qu'une ombre et qu'un néant ; que dis-je? ces infiniment petits vous

échappent; vous ne trouvez aucun terme à la division; Tatome de temps est aussi difficile à trouver que Tatome d'étendue , et vous arrivez à ne plus comprendre comment l'être peut passer d'un instant à l'autre, puisque, chaque instant étant pour Tesprit divisible à l'infini, il y a un abîme entre chacun de ses instants et même entre les parties de rinstant, et cela sans fin. S'il en est ainsi, la vie est incompréhensible, et même elle est impossible. Et cependant elle est. L'être triomphe de la division ; le continu dévore les contradictions du nombre ; chaque instant se lie à l'instant suivant, et celte trame nous donne, non pas l'illusion, mais le sentinaent d'une véritable permanence : et ainsi, quoi-

que la vie ne soit qu'une succession de morts, en

" * quelque sorte un écoulement perpétuel , un je ne

sais quoi , dit Fénelon , qui fond dans mes mains

dès que je le presse ; ce je ne sais quoi pourtant ne

laisse pas que d'être et de durer. « Oh I qae nous ne sommes rien I » dit Bossuet. Cela est vrai, si nous comparons cet être à celui de Dieu. Mais que ce rien soit, voilà qui est admirable.

D^iailleurs , s'il est vrai de dire que l'homme ne tient à l'être que par un fil imperceptible, et que sa vie fiiit d'une fuite éterncïle, selon l'expression de Pascal, on doit reconnaître que la nature y a suppléé d'une manière admirable, en nous permettant de vivre dans l'avenir et dans le passé, ici par le souvenir, là par la prévision et par Fespérance.

Souvenir t souvenir ! image de la vie écoulée ! ombre de ce qui n'est plus ! retentissement affaibli de nos joies et de nos chagrins, de nos passions et de nos efforts, qui pourra dire ce que tu apportes de douceur à l'heure présente, ce que tu prêtes de charme aux heures à jamais évanouies ! A mesure que les choses s'éloignent de nous, elles se teignent des nuances les plus douces et les plus tendres, semblables à ces couleurs d'automne, si touchantes et si aimables. Nous aimons toujours mieux notre vie passée que notre vie présente. Nous fêtons dans notre imagination les années d'autrefois, comme on fêle les vieux amis retrouvés , aux dépens des nouveaux. Qu ils étaient bons, les plaisirs d'alors I

Nous oublions les épines que notre humeur y môlalt. Qu'elles étaient belles, ces passions I Nous oublions les soucis brûlants dont elles nous tourmentaient. Qu'ils étaient faibles, ces chagrins, en comparaison de ceux d'aujourd'hui ! Nous oublions que nous parlions de même quand ces chagrins étaient présents, et que nous les comparions au passé. Ainsi notre cœur est plein de faiblesse pour cette partie de notre vie que nous ne vivons plus ; l'imagination l'enveloppe d'une vapeur légère, qui donne aux choses passées une grâce secrète et charmante, et nous inspire la plus douce mélancolie. Quelquefois le passé lui-môme semble reparaître dans le présent, les fils brisés se renouent ; nous recommençons ce que nous croyions fini pour toujours ; c'est là une des grandes joies d^ la vie. Ce frêle tissu de l'existence humaine a donc quelque solidité et quelque force !

En même temps que la vie s'efforce de se ressaisir elle-même dans le passé par la mémoire, aq moins d'en retenir quelques lambeaux, elle jouit aussi d'elle-même dans l'avenir parla prévision et par l'espérance. Il ne faut pas confondre l'espérance avec le désir. Si trop souvent l'homme dévore l'avenir par rimpatience de ses désirs, n'est-il pas

Vrai aussi qu'il en jouit à l'avance par la douceur de ses espérances? Le désir consume, l'espérance vivifie ; le premier nous rend le présent odieux^ la seconde nous le rend aimable et supportable: le désir se porte vers un objet absent pour le posséder, l'espérance croit déjà en jouir; il y a donc plus de mouvement et d'agitation dans celui-ci que dans celle-là ; c'est pourquoi il est plus' fatigant pour l'âme; l'espérance, au contraire,. se repose doucement dans la pensée de l'objet aimé ; elle est plutôt un plaisir de l'imagination qu'une 'passion véritable ; elle facilite l'effort' en nous le montrant couronné de succès. Il est vrai qu'elle peut amollir une âme faible, et même, lorsqu'elle est suivie de déception, l'exaspérer et l'aigrir. Et cependant qui

voudrait n'avoir pas été trompé par elle, et ne s'être

jamais enivré, selon l'expression du poëte, de son

philtre enipoisohrieur ! .

L'espérance est la. grande consolatrice ; elle

nous fait voir devant nous le succès, l'aisance, la

liberté, le repos; et, quoique chaque jour et chaque

année nous enlèvent quelque chose de ces innocenta

espoirs, quoique ces biens fuient toujours devant

nous, ou qu'une fois atteints ils ne donnent pas ce

qu'ils promettent, ils ne cessent pas cependant de

BExVUTÉ ET MISÈRE DE LA VIE. 373

nous attirer, de nous solliciter et de nous consoler, jusqu'au jour où tout vient à nranquer et où il n'y a plus d'avenir. C'est avec peine que l'homme reprend chaque jour son travail de la veille ; mais chaque jour un même espoir, une même illusion rafraîchit nos forces et relève notre courage. Nous savons bien que l'imagination nous trompe ; mais BOUS aimons à être dupes et complices de son prestige.*

L'histoire de la vie se divise en plusieurs actes que l'on appelle les âges ; et Fexpérience de tous les temps en a généralement reconnu quatre : l'enfance, la jeunesse, la maturité et la vieillesse.

C'est une question souvent débattue entre les hommes, de savoir lequel des quatre âges est le plus heureux, et on paraît d'accord pour accorder la préférence aux deux premiers, et surtout au second, c'est-à-dire à la jeunesse. La vérité est que chaque âge a son genre propre de bonheur. Sans doute, rien de plus heureux que l'enfance. Mais qui voudrait rester toujours enfant? « Est-il un homme, dit un philosophe, qui consentirait à n'avoir toufe sa vie que la raison et l'intelligence d'un enfant, se livrant à tous les plaisirs ique l'on croit les plus^agréables à cet âge? » Cela est si vrai, que nous qui envions souvent le bonheur des enfants

374 PHILOSOPUIE DU BONHEUR.

et pensons avec regret à ce bonheur passé pour nous, nous ne laissons pas que de voir avec une profonde tristesse ces êtres infortunés chez lesquels l'enfance se prolonge indéfiniment. Leur joie même nous attendrit ; nous les plaignons de ne pas savoir leur malheur. Cette innocence trop prolongée, cette insouciance des maux humains nous parait le plus grand des maux. Tant il est vrai que le bonheur ne consiste pas dans le plaisir ou même dans l'absence de la douleur, mais dans Texercicc de Tactivité propre à Thomme I

Rien ne répond mieux à l'idée que les hommes se font en général du bonheur que la jeunesse. L'enfance est trop ignorante, et ses passions sont réduites à de frop petits objets : de là vient que, " tout en applaudissant au naïf bonheur de cet âge aimable, nous ne le regrettons réellement pas, et nous ne çonseplirions pas volontiers à le recommencer. Il n'en est pas de môme de la jeunesse. Les jeunes gens aiment à peu près les mêmes choses que les hommes faits, quoiqu'i'^ ne les aiment point de la même manière : leurs connaissances et leyrs idées sont aussi à peu près les mêmes que celles de la maturité ; au moins la différcnce n'est-elle pas a"ssi grande que celle de

Tenfance et de la jeunesse. Mais le jeune homme a cet avantage sur l'homme mûr que ses passions sont dans toute leur fraîcheur, que les objets sont pour lui dans toute leur nouveauté. Déplus, comme Tavenir lui est ouvert, Tespoir remplit toute la capacité de son cœur, et répand même sur ses rares chagrins une joie toujours prête à édater. Comme il ne connaît ni les obstacles ni les nécessités, il est facilement généreux et courageux ; comme il a été peu trompé, il croit aux choses et aux hommes. Enfin, entre la captivité de Técole ou de Tatelier, et la captivité des soucis et des affaires qui attend le *chef de famille ou le niaitre de maison, il y a en général, pour la jeunesse, un temps de liberté plus ou moins grande, où le jeune homme connaît les délices de l'indépendance, sans avoir encore le poids de la responsabilité. De là cet éclat de vie, cette exubérance de passions, que Bossuet compare éloquemment au bouillonnement d'un vin fameux. Mais l'âge du plaisir s'évanouit ; la vie sérieuse commence. JusquMci les opinions du jeune homme n'étaient que des thèses de l'esprit, il f^ut qu!elles deviennent des convictions pour Tâme et des liens pour la conduite. Ses afTections n'étaient souvent que des fantaisies; ses amitiés, comme ses amours,

étaient des jeux de rimagination plut6t que des> bc« soins du cœur. Il faut maintenant que ses attacheinenls se restreignent et se fixent. Les relations du monde n'étaient que des plaisirs ou des ennuis d'un moment, suivies ou abandonnées, selon le caprice et l'humeur; elles deviennent, des chaînes que Ion ne peut secouer sans péril, et dont le poids s'appesantit chaque jour davantage. Les intérêts, les né-

cessilés,les rivalités, tout graiidit,tout se multiplie

autour de l'homme fait, et l'environne de fossés et de broussailles, là où le jeune homme ne voyait devant lui que plaines ouvertes et fleuries. Tout cela est

vrai, et que ne pourrait-on dire encore en faveur de la jeunesse, et contre l'âge viril? Et, cependant, rhomme est fait pour être homme ; et il lui manque quelgue chose tant c][u'il n'a pas atteint à la plénitude de ses facultés. Rien n'est plus ridicule qu'un

jeune homme éternel ; et ce qui nous blesse en lui, ce n'est pas seulement la disproportion du physique et du moral dans la même personne, c'est encore quelque chose d'inachevé et d4ncomplet, c'est une force avortée, c'est enfin un certain manque de dignité et une sorte de sénilité précoce, la nature se vengeant, par l'anticipation de la vieillesse, de celui qui ne sait pas vieillir. La oiaturité a moins d'à-

grément et de beauté que la jeunesse, mais elle a

plus da noblesse et de force. Elle veut et elle

* . .. ji.- . '...

agit ; elle a des desseins et des entreprises. Le jeune homme contemple la scène du monde : Thomme y joue son rôle, grand ou petit sans doute; mais le plus humble demande souvent autant d'effort et d'énergie que le plus illustre ; nourrir une famille est quelquefois plus difficile que de fonder un empire. L'enfance ignore les choses du monde et y est indifférente : la jeunesse les connaît- et s'y intéresse, mais sans y parliciper ; la virilité s'y mêle et les transforme. Ce qui fait sa force et sa grandeur, c'est la responsabilité : c'est là que le carac-; tère se déploie ou s'abandonne ; c'est l'âge du travail, de la lutte, des grandes douleurs, des fortes résolutions; cest l'âge Véritâblede l'humanité. Encore une fois, si le bonheur n'est pas dans la jouis-

sance, mais s'il est dans la possession des biens réels,

quel plus grand bien pour l'homme que d'être tout ce qu'il peut être, même au prix des traverses que toute action sur les choses rencontre nécessairement, et qu'on ne peut éviter qu'en cessant de vouloir et d'agir, c'est-à-dire de respirer.

Je ne dirai rien de la vieillesse. Qu'ajouter aux «belles et touchantes pages de Gicéron; à cette ingé-

nieuse apologie de l'âge le moins désirable, et par lui-même, et par le terme dont il nous approche incessamment? Les anciens ont eu un sentiment admirable de la vieillesse ; ils en ont connu et peint avec ce goût de l'idéal qui les caractérise la beauté morale et poétique. Les modernes en ont parlé avec moins de charme et de naturel. Un illustre écrivain de nos jours a laissé sur la vieillesse des pages pleines de chagrin et d'amertume ; il n'en voit que les côlés noirs et tristes. Peut-être, comme il arrive souvent, ne jugeait-il la vie humaine qu'à la lumière de sa propre vie. Peut-être était-il impossible à cette vieillesse abandonnée, désenchantée, morne couronnement d'une existence douloureuse, de comprendre la belle vieillesse antique qui , après avoir exercé dans les affaires de l'Éiat les plus noblés facultés, se reposait majestueusement duns le doux commerce de Pamitié , dans la culture des champs, dans les méditations de la philosophie.

Mais, quel que soit le genre de bonheur propre à chaque époque de la Aie, ce qui mérite surtout l'admiration, c'est la succession et l'harmonie de ces bonheurs. L'enfance est charmante, la jeunesse est belle, mais ni Tune ni l'autre ne se suffirent à elles-mêmes: la maturité seule pourrait aspirer à la""

BEAUTi ET MISÈRE DE LÀ VIE. 379

pei'pëtuité , si quelque chose de créé pouvait être perpétuel : la vieillesse, quand elle est saine et sage, est le dernier regain de la vie, c'est le soir d'un beau jour. Oubliez un instant la douleur ; ou» bliez I9 maladie, la pauvreté; oublier la mort si vous le pouvez : quel plus beau poème Timagination pouvait-elle créer que ce poëme qui commence par les jeux naïfs et riants de Teiifance, qui se noue par les passions et les espérances de la jeunesse, qui se développe par les actions et par les Combats de la maturité, et qui s'achève dans les souvenirs et les apaisements de la vieillesse ?

Ainsi, tout nous crie que la vie est un bien : c'est un bien de voir la lumière du ciel, de respirer Tair nourricier et rafraîchissant. C'est un bien, comme le dit un sage, de se réparer par une nourriture modérée et agréable, de charmer ses sens du parfum et de Téclal verdoyant des plantes, d'orner même son vêtement, de jouir de la musique, des jeun, des spectacles et de tous les divertissements que chacui\ peut se donner sans dommage pour personne. « Ces bions, dit-on, ne durent qu'un jour; x> oui. Mais pendant ce jaur ils ont leur prix. L'insecte appelé éphémère ne dure aussi que l'espace d'une journée; mais, pendant ee jour, il est heureux, il

380 ' PIIILOSOPUIE DU BONHEUR.

jouit, il vole, il respire , et comme le dit un char* mant poête^ il s'élance dans Vb\t, joyeux et louant Dieu. Ne dôit-il pas louer Dieu aussi, cet être auquel il a donné no|[i-seulement ces biens fugitifs qu'il partage avec les animaux, mais les biens solides et éternels de l'âme et du cœur, et qu'il a fait participer de la vérité et delà lumière intelligible; auquel il a communiqué une flamme divine allumée à rèternel foyer de son cœur adorable et inelTable; à qui^ enfin, il a permis et ordonné de chercher à Fimiter de loin, et de s'élever au ciel par ces deux ailes dont parle Y Imitation, la simpli* cité et là pureté. Aimer^ prier, chanter j tels sont les biens divins que le poète regrette en mourant: ajoutez-y ce qu'il oublie trop dans ses molles extases, la recherche de la vérité et la pratique du bien, et dites comme le misanthrope Jean- Jacques, qui sortaiitout en lamés de la représentation d'Orphée: et La vie est encore bonne à' quelque chose. i> Biens de la jeunesse, santé; platsirV amour ; biens de l'âgé mûr;* science, gloire, vertu ; biens de la vieillesse, sagesse, souvenir, repos, paraissez, paraissez dans votre éclat et: dans votre beauté, donnez-nous cet amour de la vie sans lequel il est impossible de bien vivre. Le livre saint nélbacènte-t-il-pas que* Dieu,

BEÂtlTÉ ET MISÊKE DE LA VIE. S8l

après avoir créé les choses, a trouvé que son œuvre était bonne : Et vidit quod erat bonum, ' Tel est le premier aspect sous lequel la vie humaine notis apparaît et nous charme. Est-ce le seul? •

t \. il ' ♦»

« Périsse le jour auquel je suis né I Périsse la

nuit en laquelle il a été dit : Un homme a été conçu!

cr Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma mère? Pourquoi n'ai-je pas cessé de vivre aussitôt que j'en suis sorti?

^ « Car je dormirais maintenant dans le silence, et je me reposerais dans mon sommeil.

' « Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable, et la vie à ceux qui sont dans Tamerlume du cœur? ,

c( Je suis comme un esclave qui soupire après Fombre, un mercenaire qui attend la fin de son travail.

ce La vie m'est à charge, et jd ne puis vivre long-

583 PHIliOSOPHIB DU BONHEUR.

temps : épargnez-moi, car mes jours ne sont qu'un néant.

« L'homme né de la femme vit très-peu de temps ; et il est rempli de beaucoup de douleurs.

« Il ressemble à une fleur qui n'est pas plutôt éclose qu'on la coupe ; il fuit comme l'ombre et n'a pas de stabilité.

« Toutes mes forces sont épuisées ; mes jours ont été abrégés, et il ne me i^ste que le tombeau.

<x La tristesse m'obscurcit les yeux, et les membres de mon corps sont comme l'ombre qui (Usparait.'

m J'ai dit au sépulcre : Vous êtes mon père ; et h la pourriture : Vous êtes ma mère et ma sœur. »

Tel est l'amer, le lamentable chant de douleur que Job fait retentir à nos oreilles et à nos âmes troublées dans ce livre sublime dont se nourriront toujours avec délices les âmes qui auront savouré les mystérieuses séductions de la douleur. Mais ne serait^'X^ là qu'un cri de désespoir, échappé dans un moment d'oubli à un misérable accablé par la fortune? Ecoutez le Sage sur le trône, celui qui a connu toutes les félicités humaines.

« Vanité des vanités I et tout n'est que vanité.

a Quel avantage l'homme retire-t>il de tout le travail qui le £sitigue sous le soleil 7

« Moi, TEccfésiaste, j'ai été roi sur tout Israël, dans Jérusalem.

c( J'ai fait faire des ouvrages magnifiques, je me suis bâti des maisons, et planté des vignes.

« Je me suis fait des jardins et des clos, où j'ai planté toutes sortes d'arbres fruitiers.

« J'eus des serviteurs et des servantes, et un grand nombre d'esclaves nés dans ma maison ; j'ai eu de grands troupeaux, de gros et de menu bétail.

« Je me suis amassé une grande quantité d'or et d'argent, et les richesses des rois et des provinces ; j'ai eu des musiciennes, des vases pour servir le vin, et tout ce qui fait les délices des enfants des hommes.

« Je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont désiré ; et j'ai permis à mon cœur de jouir de tous les plaisirs.%

« Mais j'ai vu que le tout n'était que vanité et affliction d'esprit, et que l'homme ne tire aucun avantage de ce qui est sous le soleil.

« J'ai passé de là à la contemplation de la sagesse,

« Je me suis appliqué à rechercher et à contempler tout ce qui se fait sous le soleil.

« J'ai appliqué mon cœur pour connaître la pru-

S84 PHiLOSOPfltË DU BONËEUft.

dence et la doctrine, les erreurs et Timprudencc; et j'ai reconnu que cela même était une peine et une affliction d'esprit.

« Car une grande sagesse est accompagnée d'une grande douleur; ^et plus on a de science plus on a de peine. »

Ainsi le pauvre et le mendiant dans sa hideuse misère, le sage et le roi dans tout l'éclat de sa science et de sa prospérité, Job et Salomon sem- Lient se répondre; l'un par ses cris, l'autre par ses plaintes accusent également la vie humaine et nous plongent dans la plus profonde tristesse.

Peut-être faut-il attribuer au peuple et à la race cette noire et amère mélancolie. Mais transportezvous dans un autre coin du monde; écoutez les sages d'une autre, religion ; écoutez ces paroles, qui, sans égaler les plaintes de Job et de Salomon, ont encore de quoi nous émouvoir et nous tirer des

larmes.

Un jeune prince est condamné par une marâtre cruelle à perdre les yeux ; il chante avant le supplice les stances suivantes :

c< Les sages qui connaissent la vérité ont dit : Vois, ce monde tout entier est périssable : personne ne reste dans une situation permanente.

« Quand je considère la fragilité de (ouïes choses, je ne tremble plus à l'idée de ce supplice : car je sais que mes yeux sont quelque chose de périssable.

« Qu'on me les arrache ou qu'on me les. con* serve... j'ai retiré de mes yeux ce qu'ils pouvaient me donner de meilleur , puisque j'ai vu que les objets sont périssables I »

Une autre légende non moins touchante est celle du roi Âçoka, l'un des plus illustres rois de l'Inde, qui, arrivé à la dernière vieillesse, surveillé et captif dans sa cour, ne peut plus faire aucun présent aux religieux qu'il aime et qu'il vénère.

Açoka, tenant dans sa main la moitié d'un fruit d'Âmalaka, convoque ses ministres avec les habitants, et leur dit plein de tristesse : « Qui donc est « maintenant roi de ce pays? » Les ministres se levant aussitôt de leurs sièges, et dirigeant vers Açoka leurs mains réunies en signe de respect, lui dirent: a C'est toil » Mais Açoka, les yeux obscurcis par un nuage de larmes , dit à ses ministres : <x Pourquoi K donc dites-vous par bonté ce qui n'est pas vrai? « Je suis déchu de la royauté; il ne me reste plus « que cette moitié de fruit de laquelle je puisse dis- « poser en souverain, b

« Honte à une puissance misérable, qui ressemble

an mouvement des eaux d'un fleuve gonflé, puisque, malgré l'empire que j'exerce sur les hommes, la misère redoutable m'a également atteint?

fc Mais qui pourrait se flatter de faire menti^ ces paroles de Bhagavat : toutes les félicités ont pour terme Tinfortune; ce n*est pas en effet un langage trompeur que celui de Gautaama, qui ne ment jamais ! »

Les Grecs n'ont pas été, en général, aussi sensih\es h la tristesse que les peuples de TOrient. Cependant on peut citer dans les poêles des paroles admirables de simple et profonde mélancolie. Homère compaïc les générations humaines aux feuilles qui tombent et <$e renouvellent. Pindare appelle riiommc le rêve d'une ombre.

(I race des mortels, dit le chœur dés vieillards dans Œdipe roi^ combien votre vie ressemble au néant I car l'homme le plus heureux a-t-il plus que l'apparence du bonheur? El encore cette apparence est bientôt évanouie. Instruit par ton exemple et par ta destinée, ô malheureux Œdipe ! je ne crois plus au bonheur d'aucun mortel. Dans l'essor de ta prodigieuse fortune, tu t'élevas au faite de ta prospérité..., et maintenant quel homme est plus malheureux que toi ? »

« Périsse, dit Œdipe lui-même dans un mouvement qui rappelle celui de Job, périsse celui qui me délivra des entraves douloureuses de mes pieds, m'arracha à la mort et me sauva ! car alors j'aurais péri ; et je ne Serais pas pour mes amis et pour moi un éternel sujet de douleur. Cithéron, pourquoi m'as-tu donné asile? Pourquoi du moins ne m'as-tu pas donné sur-le-champ la mort! »

Écoutez le Prométhéé dTschyle, la plus grande victime avec Œdipe de la fable antique :

a Hélas I mon sort présent, mon sort futur me font également soupirer. Quand doit se lever le jour qui terminera. mon supplice! Que dis-je? Je prévois tout ce qui doit arriver. Subissons courageusement l'arrêt du destin, ne luttons point contre la force de la nécessité que nous savons invincible. Je ne puis me taire sur mon infortune, et il m'est douloureux d'en parler. x>

Mais le plus beau cri de douleur delà muse antique est peut-être ce chant d'Electre, dans Sophocle :

« lumière pure, air céleste également étendu sur la surface de la terre, combien de fois as-tu en<tendu nies plaintes lamentables et les coups dont je frappe mon sein ensanglanté, quand les ombres de ' la nuit sont dissipées I

a Jamais je ne cesserai de faire entendre mes gé* missements et mes sanglots, tant que je verrai les brillantes étoiles 4e la nuit, tant que je verrai la lu* miëre du jour; jamais je ne cesserai, comme le rossignol qui a perdu ses petits, de faire retentir mes accents plaintifs aux portes du palais de mon père.'

<K Ahl je vous en conjure, par celte amitié dont vous me donnez tant de preuves, laissez-moi mV bandonner ainsi à ma douleur.

« Pour moi, mon cœur se complaît aux gémissements de l'oiseau plaintif, messager de Jupiter, qui pleure Itys, son cher Itys 1 ONiobé, toi la plus malheureuse des femmes, je l'honore à Fégal d'une déesse, toi dont le marbre funèbre distille éternel* lement des pleurs.

ce ... Malheureuse, sans enfants, sans époux, j'erre sans relâche, en proie à des misères interminables.

a La plus grande partie de mes jours s'est écoulée à nourrir de vaines espérances; et je n'y puis plus résister ; je languis sans parents, sans l'appui d'aucun ami ; mais comme une humble étrangère, je » vis méprisée dans la maison de mon père, couverte de vils habits, à [eine nourrie de vils aliments.

« Cessez, cessez de me consoler. Mes lamentalions n'auront point de terme; jamais ma douleur ne mettra fin 5 ces pleurs intarissables. »

Chez les Latins le sentiment de la douleur est plus réfléchi, et peut-être plus mélancolique encore que chez les Grecs ; et ce n'est pas sans raison que madame de Slaêl a soutenu cet ingénieux paradoxe, qu'ils apportent plus de philosophie dans la douleur. Elle cite quelques vers touchants de Virgile ou dllorace. On peut citer surtout ces admirables et célèbres passages de Lucrèce et de Pline :

« L'enfant, semblable à un matelot rejeté par les ondes amères, git à terre, nu, sans parole, sans secours, le jour où la nature Tarrache au sein de sa mère pour le conduire à la lumière du jour : il fait retentir Tair d'un vagissement plaintif comme il convient à celui que tant de maux attendent dans la vie. »

Les paroles suivantes de Pline, un peu plus déclamatoires, sont peut-être plus cruelles encore :

a La nature semble avoir créé toutes choses pour

l'homme; mais elle lui fait payer une cruelle

rançon pour djaussi grands bienfaits.... L'homme

est le seul des animaux qu'elle ait déposé nu, sur

la terre nue, pour gémir et pour crier; il est lo

590 PIIILOSOPUIE DU BONHEUR.

seul qu elle ail créé pour les larmes, et cela dès la naissance môme.... Il semble inaugurer la vie par la souffrance; pour le seul crime d'être né!... Aussi beaucoup ont-ils pensé qu'il vaudrait mieux pour lui ne pas naître , ou être immédiatement

anéanti. »

Mais que sont les chants de douleur de Tantiquité païenne ; que sont même les sanglots du pauvre Job, à côté de ces paroles d'indicible tristesse du grand Crucifié, ces paroles qui, suivant la foi, sont le cri du Fils de Dieu mourant pour les hommes :

(X Mon âme est triste jusqu'à la mort !... Que ce calice s'éloigne de moil... Mon Dieu, pourquoi m'avez-Yous abandonné ! . . . Que votre volonté soit faite et non pas la mienne I » Le Golgotha est, si fose dire, le lieu du triomphe de la douleur : elle y a été en quelque sorte divinisée, puisqu'un Dieu lui-même a voulu souffrir, gémir, mourir.

Il faudrait citer tous les Pères et tous les docteurs si Ton voulait recueillir tout ce que le christianisme a dit de grand et de touchant sur la douleur. J'emprunterai seulement au moyen âge ce chant admirable de douleur : Slabat Mater dolorasa.

u Debout, la Mère de douleur se tenait eu larmes

au pied de la croix où son ûls était suspetidu.

a Son -âme gémissante, désespérée et dolente, élait traversée d'un glaive.

« Ohl qu'elle était triste et affligée la Mère bénie du divin Fils!

<x Elle pleurait, elle sanglotait, la pieuse Mère, lorsqu'elle voyait les peines de son noble entant.

« Quel est Thomme qui ne pleurerait pas en voyant la Mère du Christ dans un tel supplice I

« Pour les péchés de son peuple elle voit Jésus dans les tortures et flagellé I

(( Elle a vu son doux fils mourant, abandonné, rendant l'esprit.

a Mère, source d'amour, fais-moi sentir l'aiguillon de ta douleur, lais que je pleure avec toi !

« Fais-moi porter la mort du Christ, partager sa passion, nourrir le souvenir de ses plaies I

« Que je sois blessé moi-même de ses blessures, que je m'enivre de cette. croix, pour Tamour de ton Fils. »

Chez les modernes, le plus grand et le plus énergique accusateur de la vie humaine est Pascal :

« Je blâme également, et ceux qui prennent parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de le divertir, je

ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.

« Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables. Misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas; on mourra seul.

a Qu'on s'imagine un certain nombre d'hommes dans les chaînes et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des au* ires; ceux qui restent voient leur propre condition dans celles de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour : c'est l'image de la condition humaine.

« Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, Tignorance^ se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y plus penser,

« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c'est la plus grande de nos misères.

<i C'est une chose terrible de sentir écouler tout ce qu'on possède.

a Quelque belle qu^ait été la comédie en tout le reste, le dernier acte est toujours sanglant. On jette un peu de terre sur la tête, et en voilà pour jamais. »

BEAUTÉ ET MISËRE DE LÀ VIË. 595

Enfin, si nous voulions parcourir les poètes de notre siècle, combien n'y trouverions-nous pas d'admirables peintres des misères humaines i Leur poésie tout entière n'est qu'un chant mélancolique ; ils semblaient avoir retrouvé les accents perdus de la plainte et de la douleur, au point même que nous étions tentés de croire qu'ils les avaient inventés. Je pourrais citer, dans Gœthe, les plaintes de Marguerite à la Mater dolorosay les accablements désespérés de Faust et de Promélhée, les chants de Childe-Harold, ou de René, le Désespoir de Lamartine, les Nuits de Musset , et mille passages de George Sand ; mais il faut se borner : je me eontenterai, pour finir, de cetle page déchirante et sublime de Lamennais : a Mon âme, pourquoi es-tu triste? est-ce que le soleil n'est pas beau? est-ce* que sa lumière n'est pas douce, à présent que l'on voit et les feuilles et les fleurs, avec leurs mille nuances, éclore sous ses rayons, et la nature entière se ranimer d'une vie nouvelle? Tout ce qui respire a une voix pour bénir celui qui prodigue à . tous ses largesses. Le petit oiseau chante ses louanges dans le buisson, l'insecte les bourdonne dans rherbe. Mon âme, pourquoi es-tu triste, lorsqu'il n'est pas une seule créature qui ne se di-

late dans la joie, dans la volupté d'être, qui ne se plonge et ne se perde dans l'amour?

a Le soleil est beau, sa lumière est douce,; le petit oiseau, Tinsecte, la plante, la nature entière a retrouvé la vie, et s'en imprègne, et s'en abreuve ; et je soupire, parce que cette vie n'est pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s*est pas levé sur la région des âmes, qu'elle est demeurée obscure et froide. Lorsque des flots de lumière et des torrents de feu inondent un autre monde, le mien reste noir et glacé. L'hiver l'enveloppe de ses frimas comme d'un suaire étei^nel. Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps. »

Tel est le tableau, bien incomplet, des misères humaines. Quelle leçon devons-nous en tirer? Les misanthropes s*en servent pour accuser et maudire la vie, et les impies celui qui Ta faite. Les mélancoliques s'abandonnent à un mol et impuissant ennui : avides d'un bonheur impossible, ils rejettent celui qu'ils ont sous la main ; les épicuriens, ne voyant dans la vie que le rêve d* un jour, se couronnent de fleurs et cherchent à Surprendre en courant les plus fugitives voluptés ; quelques innocents optimistes soutiennent que tout est bien, et, écartant avec soin toutes ces funèbres images, se plaisent à

érjumérer les joies de Texistence : les railleurs leur répondent en se moquant deux ; et tandis que les uns « chantent que tout est bien d'une voix lamentable, » les autres nous racontent que tout est mal avec une imperturbable gaieté. Qui a raison entre tous? Sqnt-ce les railleurs, les blasphémateurs, les mélancoliques, les voluptueux, les optimistes? Faut-il se plaindre, faut-il se résigner, s'emporter en imprécations, se répandre en actions de grâces, faut-il rire, faut-il pleurer? Qui le dira ? Qui soulèvera ce voile ? Qui nous donnera le vrai sens de la vie, et démêlera l'énigme de la douleur ?

Et, cependant, ô douleur I combien l'humanité devrait te bénir et t'honorer , au lieu de t' insulter sans cesse, si elle pensait à ce qu'elle te doit ! Tu es la verge divine qui tire du roc stérile et nu les eaux brillantes et fraîches dont s'abreuvent les races humaines. Tu châties et tu réveilles, iu changes l'enfant en homme, l'homme en héros- le héros en saint. Tu ouvres les âmes à de merveilleuses sympathies. Tu donnes l'enthousiasme, le courage et l'amour. Ton obscurité même a quelque chose de grand], et tu es le chemin le plus sûr qui nous conduit au monde invisible. Le christianisme l'a bien compris, en offrant à l'adoration des hommes un Dieu pieu*-

rant, un Dieu blessé, un Dieu mourant. C'est par la croix que le Dieu des chrétiens remonte au ciel ; c'est par la douleur que la vie humaine retourne à la vie divine.

La douleur donne à la vie un sens mâle et héroïque, n est impossible de s'y méprendre : la fin de là vie n'est pas le plaisir. Si l'homme était fait pour le plaisir, pourquoi la douleur jaillirait- elle en nous de tant de sources diverses? Pourquoi l'amertume, selon le poète, sort-elle du plaisir lui-même, medio ex fonte leporumî Si le plaisir est notre fin véritable, pourquoi est-il si rare, si difficile à acquérir, si facilement troublé, et enfin si impuissant dans ses effets, pourquoi, enfin, ne remplit-il pas notre cœur? Pourquoi en sommes-nous si aisément rassasiés; pourquoi naissons-nous dans les pleurs? Pourquoi sommes-nous appelés a mourir, et pourquoi la nature ne nous a-t-elle point caché, comme aux animaux , celte fin inévitable? Le plus sûr moyen de rendre aux hommes la vie malheureuse, c'est de lui donner pour objet le plaisir; car ils seronfsûrement trompés dans leur' attente et dans leur poursuite. Tous les doutes sur la Providence tiennent de là : car si c'est là le sens de la vie, il faut avouer qu'elle est bien mal faite, el que son

BEAtJTË ET MISÈRE DE Là VIE. 397

auteur a été ou impuissant ou méchant. Si la vie, au contraire, n'a pas pour fin le plaisir, mais le perfectionnement de notre être, la douleur n'est plus un mal, et même elle est un-bien : car elle est pour nous le plus énergique instrument de la perfection.

Je dis plus : la douleur elle-même est en quelque sorte une partie de la grandeur humaine. Il manque quelque chose à l'homme qui n'a pas souffert, comme à un soldat qui n'aurait pas vu le feu. La puissance de souffrir est une richesse de notre na- ' ture : la douleur suppose la vie; c'est un bienfait que de rendre la douleur à un membre paralysé, et de même c'est un bienfait de tirer des larmes d*un cœur froid et glacé. Le malheur lui-même semble quelquefois l'achèvement nécessaire d'une grande fortune ; et la plus héroïque destinée des temps modernes ne parait avoir atteint le sublime que lorsqu'elle s'est éteinte dans la captivité et dans l'humiliation, loin du monde, sur un rocher désert. A celui qui a goûlé une fois de la vie éprouvée par la douleur, la plus grande des déceptions serait de le ramener à la vie de plaisir, à cette vie de jouissances molles et éphémères que chantent Horace et Voltaire : il a espéré mieux de la destinée; et les

398 PHILOSOPHIE DU BONHËUH.

âpres tourments de Texistence humame ont à ses

yeux unesaveur secrète que les voluptueux ne soupçonnent pas.

Qaand Horace, Liicjfèée'éiU vieil fipicure, >^ssis à mes c6tés, m'appelleraient heureuï; Et quand ces grands amants de Tantique nature Me chanteraient la joie et le mépris des dieux, Je leur disais à tous : (hoi que vous puissiez faire, )e soufTre, il est trop tard ; le monde s'est fait vieux* Une immense espérance a traversé la terre, ^â^jré nous vers le ciel il faut lever les yeiix *.

La douleur produit dans l'âme deux effets contraires, mais également utiles : elle fortifie et elle attendrit. Or Taction de la force et de la tendresse est la perfection du caractère humain. Sans la douceur, la force n'est que dureté et que férocité; sans la force, la douceur es} mollesse et lâcheté. La douleur est donc le plus sain des aliments et des remèdes, puisqu'il sert à la fois de tonique et d'adoucissant.

La douleur donne la force : c'est d'abord ce qui est évident, puisque nous n'acquérons la force gue par l'effort et l'exercice, et que tout effort est douloureux. De plus, elle nous apprend à supporter. Celui qui n'a rien souffert et qui a toujours eu se3 désirs satisfaits en devient l'esclave; il^ie se possède pas;

'«4luss'ei,7'Eî^Wi de Diài,

BEÂiJTÉ ëT MIStft«: BË LÀ VIE. 399

les dioses le maîtrisent et Fentrament. La douleur fious ehseîgoe bientôt que tout ne nous obéit pas : die BOUS étonne d'abord^ puis nous irrite, puis fious abat; mais ces averses é|u:euves ne sont que {>asteagëres : nous afipFe&ons bientôt à nous fasièliafis^ avec d^ <à Im faire bonne omtenance, k la 4raker sëvèremeRt et durement k notre tour>. La doidieuf mmh iDrtîfie encore par la bâne mtee qu'elle «noifô inspire, et par ies efforts^que mm faisons pour la refouler et la vaincre. De là, des combats sans cesse renouvelés, et dans ces combats un déploiement ÏÏè torcè À d'adresse qui gi^atiàit nos facultés^ et nous ^rend de four en joiH*|dtts forts et plus exercés, tîes tSttftes ti)fèttte6 tidtts ^èïft Miles : vaincus, nous apprenons à vaincre. lÈniin la dou* leur est une «lâie 4i»dÊfiae4t «eenmge f ni )»Anque aux heureux.

Vhùiatme eàvhvpj^mHi^^ ^^A<n&etè eÀ'sdn liiattrè.

Un autre effet de la douleiir est de développer en nousla sensibilité et la sympathie. I] faut avoir pleuré soi-même jpour comprendre quelque chose aux fleurs d autrui. La douleur nous ouvre le cœur : elle Tassôuplit, elle Tattendrit, elle lui apprend la pitié et la bonté: elle nous rend doux et «humains :

400 PHILOSOPHIE DU BONfiEtJH.

elle nous corrige, elle nous avertit, elle nous réconcilie ; elle nous rend humbles et modestes ; et sous ses coups bienfaisants elle rend le métal de notre âme aussi souple que fort ; elle le trempe en le forgeant, et lui 'apprend à plier sans casser. Qui n*a senti dans les crises de la douleur s'épurer son âme, se dissiper les misères des rancunes et des inimitiés humaines, et, au moins pour un moment, ce gesme d'orgueil et de méchanceté qui est au cœur.de tous les fils d'Adam ?

G^est une dure loi, mais une loi suprême, Vieille comme le monde et la fatalité, Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême» Et qu'à ce triste pri|| tout doit être acheté. . Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée; Pour vivre, et pour sentir Thomnie a besoin de pleurs. La joie a pour symbole une plante brisée, Iliunide encor de pluie et couverte de fleurs *.

Allons maintenant plus avant : essayons de lever les derniers voiles qui couvrent notre destinée, et dans ce combat du plaisir et de la douleur, qui est le drame de notre vie, voyons qui aie dernier mot.

Si la douleur n'était qu'au commencement de nos entreprises et de notre destinée, tout ce que

« Musset, Ntnt d'octobre.

BEAUTÉ ET MISÈRE DE LÀ VIE. 40i

nous avons dit en sa faveur suffirait pour la justifier. En effet) la Providence ne nous devait en aucune façon une vie facile et commode; et si, pour arriver au bien, il nous faijt traverser quelques épreuves, tant mieux, puisque nous y acquérons la force et le courage. Mais ce qui serait absolument inexplicable, ce serait que la douleur fût en même temps la fin et le commencement, et que par ce partage elle devint, à vrai dire, le tout de notre destinée. C'est ce qui arrive cependant; et c'est ce qu'exprimait Tingénieux et aimable Ducis, en disant : <x Le bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé.^»

Il faut aimer la vie, cela est indubitable. Car, comment pourrions-nous bien conduire et bien gouverner ce qui nous laisserait indifférents, ou même ce qui nous inspirerait de Taversion? Mais, tout en aimant et en goûtant la vie, oa ne peut s'empêcher ■ de la juger «et de la comprendre. Or, après s'être dit que ta vie est bonne et aimable, après avoir recueilli avec soin tous les biens qu'elle peut nous fournir,

il faut cependant se résoudre à reconnaître qu'elle repose sur le vide, et qu'au fond de tout est la misère et la douleur. Sans doute la jeune humanité jouis< sait de la vie sans l'amertume que nous y mêlons,

aojoqrd'hQi ; rile en goftlaH \m WeM plus fu'^ n'en resseBtaît toa iMui. liais 4ep\ii5 qve ThomiM est arrivé à te maturité et a réfléchi sur s^ eotnâitfon, il a compris la xpi^ité des chgses, et il a dit ; « Monftmeest triste jusqu'à la mort, r

Toutes les grandes choses sont trisles : la oaer est triste, les rochers sont tristes, les ruines sont tristes, Prçméihéô, CBHp^ rai. Job, lo P^iots, Hfore Anr»e, Ylmitatim, le Stakat Ualery fikèérm^ Hànùet^ Faust, sont les plus grandes œuvres du monde, parce qu^elles nous pénétrent d'une inef feble, d^une inépuisable tristesse. Rien de phis convenable à notre cœur : il semble ne jouir* plei-' nement que de l'image de la douleui^.

Q y a une fausse mélancolie : e-est eelle qui se montre k la sur&ce de la vie, et qui nous empêche de jouir de ses plaisirs passagers,-^ même tepips qu'elle nous éqerve rt nous rend iphabiles à ses devoirs nécessaires. La surface de la ^e est riante ; il feuty apporter la joie et la bonne humeur: elle a une apparence de solidité ; il faut s'y prêter avec confiance, et la prendre au sérieux. Mais comme il y a une fausse tristesse, il y a une fiiusse joie : c'est celle qui s'empare du fonfl de notre âme ; œ fond étant vide ne peut noup donner de la joie. Nous pouvons

en Voublîant, donner accès dans notre cœur à la joie, à la confiance, à Vespérance, à toutes les passions. Mais la substance de notre être n'a rien qui puisse nous satisfaire ; elle ne se soutient pas eHe-ihôme : elle sort on ne sait d'où, et se précipite on ne sait où, sans janiaîs se retenir sur cette pente rapide^

Le sentiment de notre vide pourrait s'oublier dians la distractioi^ des spectacles qui nous entourent, mais il nous est sans cesse rappelé par mille circonstances inévitables. U T-esl d'abord par la pensée de la mort.

Tous les êtres organisésf meurent : c'est une loi de la nature. Mais on peut affirmer que l'homme est le seul de ceux que nous connaissons qui cache ce que c'est que la mort, et qui sache aussi qu'il doit mourir. Or il est indubitable que la pensée,Ja prévision de la mort multiplie sans mesure le mal de kl mort elle-même. Jouir de la vie au jour le jour, comme font les animaux, est un bonheur, bien insuffisant sans doute, mais il n'est pas trou* blé : la mort n'est pour eux qu'une souffrance physique, car ils ne savent pas ce qne c'est que finir. Mais pour l'homme la mort est toute autre chose qu'une souffrance ; elle est une fin, elle est un abim«, un inconnu effroyable. L'imsigination ,

malgré (eus nos efforts , se représente le cadavre capable de sentir son état, et condamné à une éternelle et froide immobilité. Si nous réussissons à triompher de ces fausses images, ridée d'une fin absolue, d'un anéantissement nous épouvante. L'idée de cette fin se mêlant à nos plaisirs, à nos actions, à nos espérances, à nos affections, empoisonne toutes ces joies : quoi que Ton façse, il est impossible qu'aune vie soit heureuse au sens absolu du mot,' lorsque Ton sent jqu'ellc doit finir. On voudrait écarter cette idée; mais elle nous est sans ceâse rappelée par les morts inattendues de nos amis, de nos parents, par la vue des lieux de repos, par les signes de deuil, par nos souvenirs, par nos craintes. Ce qui rend celte pensée plus terrible, c'est le mystère même du moment qui doit être le dernier de notre vie, moment inévitable, nous le savons, mais qui peut être ou trèsproche ou très-éloignél Quelquefois il nous semble que nous aimerions mieux que ce moment fût fixé ^'avance, pourvu qu'il fût loin; mais, après réflexion, nous aimons encore mieux l'incertitude qui laisse planer une sorte d'espérance indéfinie, mais aussi

qui ne nous permet jamais une entière sécurité. En supposant que notre existence se prolonge

aussi loin qu'il est permis à la vie humaine de s'étendre, nous sentons notre vide encore par d'autres endroits, et surtout par les séparations. Celui qui vîtlongtemps voit peu à peu tomber autourdelui les compagnons de sa jeunesse ; il voit disparaître amisy parents, souvent même enfants plus jeunes que lui. Tout se décourotine, tout se fane, tout se flétrit ; et cependant il y a toujours autour de Im une jeunesse^ toujours des fleurs et des plaisirs. Le cercle monotone des choses humaines passe sans cesse et sans cesse devapt ses yeux, lui apportant toujours les mêmes spectacles. Son cœur a été blessé dans mille endroits ; mais le vide des choses est tel, qu'il a oublié déjà la plupart de ces btpsr sures. Rien de plus vrai et de plus profond que ce ~ mot d'Atala : <x C'est une de nos grandes misères ; nous ne spmmes pas même capables d'être longtemps malheureux. »

La nature semble avoir voulu prévenir cette misère de Tabandon des vieillards par la famille et par les enfants, mais c'est là peut-être que sont nos maux les plus aigus et les plus. cruels. On s'est demandé quelles sont les plus grandes douleurs de Ffaumanitë. Peut-être n'ont-^elles pas de commune mesure, et chacune d'elles est-elle la plus vive au

406 PRÎLOSbPHIB DU BONfiEUR.

moment oft on l'éprouve. Cependant, si vous meftés à part ces calamités extraordînaii^es et sans nom qui dépassent la condition commune, si vous ne considérez que les douleurs les plus habituelles, les plus flréquentes de la race humaine, je ne croîs pas qu'il y en ait d'égales & celles qui naissent chez les parents de la vue ou de la crainte des maux chex leurs enfiints. Non, les épreuves les plus dures de la vie, les combats contre la misère, lijs souffrances aiguës de la maladie , les amertumes de Tamourpropre, de Tambition, des passions trompées, non, rien de tout cela n'est comparaMe aux tortures d'un cœur qui craint pour la santé, pour la vie, pour le bonheur, pour ^honnêteté dles enfSànts. Que dire de la privation et de la perte I C^est lii (|ue ia nature, dans Vinvention des douleurs humaines, t trouvé son trioipphe et s'est en qntlque sortt surpassée. C'est le calvaire du cœur humain.

Quelques-uns essayent de s'élevev au^eiaua des misères humaines par la pensée, et de trouver un point d'appui dans les merveilles de la sdence. le ne veux point médire de la science ; c'pst une de nos grandes consolQ{ion3, mais elle-même elle a son vide et sa mieéDs: « J'ai appliqué mon cœur, dit Salomon, pour oonaalfre la prudenee tt la ijeetiniey

et j'ai reconnu que celîi n'était que peine et affliction d'esprit... Car une grande sagesse est accompagnée d'une grande douleur; et plus on a de science, plus on a de peine. » L'homme, en effet, à mesure qu'il sait davantage, voit d'autant plus qu'il ne peut tout savoir. « Àh I philosophie, juris- ^ prudence, médecine, et pour mon malheur théologie ! j'ai tout approfondi avec une ardeur laborieuse, et maintenant me voici là, pauvre fou, aussi sage qu'auparavant. Je m'intilule, il est vrai, maître, docteur, et depuis dix ans, de^à, delà, en lonç, en large, je traîne mes élèves par le nez,^ et vois que nous né pouvons rien savoir! Voilà ce dont mon cœur est presque consumé*. » L'ignorance est d'autant plus cruelle que l'on sait davantage, et elle semble grandir à proportion de la science même. Celui qui ne sait que très-peu n'a pas même J'i^ée de ce qui lui reste à savoir : il se contente à peu de frais, et il ne pense pas à ce qui dépasse l'horizon de la sensation présente ou des raisonnements qui s'en tirent immôiliatement. Mais plus Ton péjiètre

dans l'obscurité des choses, plus il senjble que ces obscjirilés augmentent ; les découvertes pe sont rien

« Goethe, Taust^ acte !•% scène !••.

40S PUILO&OPHIË DU BONHEUR.

au prix de ce qui reste à découvrir : le jet de lumière qui sort d'une idée nouvelle ne sert, à ce qu'il semble, qu'à faire mesurer retendue des ténèbres qui nous entourent. A mesure que nous nous élevons dans les hauteurs de la science, le fond semble nous manquer : aux foiles et obscures croyances de Tinslinct qui nous attachent si éncrgiquement à la réalité succède une vue claire et distincte d'une certaine partie de la chaîne des choses ; inais le fond sur lequel nous reposons et le terme où nous aspirons se couvrent d'impénétrables nuages: ainsi le navigateur des airs, suspendu dans Tespace, jouit de la lumière la plus pure et de l'air le plus fin, mais la terre lui est cachée par les nuages et il n'a plus devant lui, au-dessous de lui, qu'une indéfinie immensité.

Je n'examine pas si dans la vie, prise en général, il y a plus de peines que de plaisirs* Mais ce que je sais, c'est que la douleur partout a le dernier mot : c'est elle qui, dans le jeu de la vie, gagne toujours. Vous êtes heureux, un éclair de joie et de plaisir brille pour vous : hâtez-vous d'en jouir ; le moment qui vient apporte avec lui les soucis et les larmes. Si la douleur oublie de paraître, le plaisir lui-même se charge ^e la remplacer : il apporte à

sa suite la lassitude, la satiété, Tennui : a Quand on se verrait à l'abri de toutes parts, Tennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir Tesprit de son venin*. »

Dans la douleur, nous pouvons attribuer aux choses du dehors la cause de notre détresse. Mais cet ennui qui nait du bonheur est bien la preuve que la source de tout le mal est en nous-mêmes, et que c'est par pure impuissance que nous ne savons pas être heureux. Et cependant nous voulons l'être. D'où vient cette contradiction?

Plus on médite ce redoutable problème, plus il parait vraisemblable que l'homme veut quelque chose qui n'est pas ici-bas, que son cœur est plus vaste que sa destinée terrestre, et qu'il tend detoutes ses forces à une tin qui dépasse ses forces mêmes. Le besoin de l'infini dans un être fini, voilà la contradiction essentielle de l'être humain. Cette contradiction dénote une destinée incomplète, mal combinée, et, si j'ose dire, déraisonnable.

Oui, il y a quelque chose de déraisonnable dans la vie ; et qu'on ne prenne pas celte parole pour un blasphème, car c'est là qu'est le plus sûr, je dirai

^ Pascal, Pensées*

même le seul fondement de nos espérances ultrar mondaines, Si la vie humaine forme un tout raisonnable, elle se suffit à elle-même, elle est sa pro-

pre fin ; si elle est déréglée par quelque endroit, elle semble demander une réparation. Car tout est dail9 Tordre, pt un désordre permanent et absolu est incompréhpnsible. 0): il y a du désordre dans la vie. Cp désordre est-il |in châtiment ou une épreuve? L'homme est-il « un roi dépossédé, un dieu tombé gui se souvient des cieux?» Est-il au contraire un héritier de la couronne, animé d'une vaste ambition au'il ne peut satisfaire encpre, mais qui ne doit obtenir Vobjejde ses désirs qu'au prijc dç toutes les priy,çf|ops et de tous les efforts? Jp ne décide pas entre pe^ .dejJJK fiyppthèseç. Mais qu'il y ait un prix de la vie p}}j§ exciellenf gue tous lesbienç du monde, c'est ce c}))'jl]^'^^i|npo^iblç denep^s adme^trje,O]Litoqts0 B^ff)^ lïffgyeyxdans ung nuit sans fond. La vie ^ns P|eji| eçj }p plMç gri?"d des mystères, en même temps que le plus triçt/e^ Je p'^n connais pa§ que moiji esr PpJ ne ^f^W fvH k A^y^rer /de préférence à celui-là. 4 pne yje san$ Dieu, ie ne vois que deux issues : ).e suicide /dji la yoIi^pté^Non,^irez-vous, il faut sp dévouer pour l'humanité. Mais qu'est-ce que Thumanité,«si ce n'est une suite d'ombres semblables

& moi, destinée» à paraître un moment sur la surface de la terre pour s'engloutir dans Téternité? Que me font ces ombres? Que m'importe leur bon- heur, ou ce qu'ils appellent ainsi ? La vie n'est qu'un jeu : que me fait à moi qu'ils la jouent d'une manière ou d'une autre? Il reste, me direz-vous, le devoir. Qu'entendez-vous par lè ? Est-ce mon intérêt? Dès lors, je l'entends comme il me plaît, et il me plaît de le placer dans le plaisir. Est-ce de se conformer à l'ordre des choses , cet ordre qui m'a fait naître dans la douleur, qui me fait mourir dans la douleur, et qui a attaché la douleur à tous mes désirs , à toutes mes affections , à toute mon existence? Que lui doîs-je, je le demande, à cet ordre universel? Qu'a-t-ii fait pour moi? Et d'ailleurs^ qu*a-t-il besoin de moi? Il saura bien se conserver Ipi-fnèrpe. Je ne suis pas chargé des destinées de l'univers. Mais j'ai honte de poursuivre une te)Ie ironie. Oui, la vraie destinée de Fhomme est le devoir : il doit aimer les hommes, cherchei* leur bonheur, et s'efforcer d'établir, soit en lui^fnéme, soit hors (Je lui. Tordre, la paix et la justice. Mais ce que je dis, c'est qu'il n'est pas juste que l'ordre s'obtienne par rimmolation des individus. Cela est vrai, dans l'univers comme dans l'État,

412 PIIILOSOPUIE DU BOiNBEUR.

Qui expliquera jamais les effrojables douleurs dont furent aiteinles tant d'âmes innocentes dans les mauvais jours de la révolution française, les unes qui n'avaient d'autres crimes que leur faiblesse, et les autres que leurs bienfaits? En quoi était-il nécessaire et utile à ces victimes généreuses de mourir dans la honte et dans l'outrage et de voir mourir autour à'elles tout ce qui leur était cher ? Celles qui survivaient aux terreurs, aux spoliations et aux outrages pouvaient y acquérir plus de vigueur et de grandeur d'âme. Et encore combien succombaient au contraire sous l'excès I Car un certain poids à porter fortifie le corps ; mais un trop grand poids TafTaisse et l'anéantit. Mais que dice de celles qui périssaient dans la fleur ou dans la force de l'âge, apirès avoir supporté tout ce qu'il est donné à la créature humaine de soufirir I A la vérité, on peut dire que l'humanité a, comme l'individu , ses épreuves et ses crises ; que tant de maux n'ont pas été en vain, qu'ils serviront de leçons aux siècles futurs, que par ce terrible crible la société s'est purifiée, qu'elle en est sortie plus forte et plus pure, et toute prêle à entrer dans des destinées nouvelles, avec une sorte de rajeunissement. Je veux bien qu'il en soit ainsi ; mais est-il juste que les

uns périssent pour le bien des autres? EsMl juste que Tamélioration de l'espèce humaine soit obtenue par le supplice immérité de quelques-uTis? Que le malheur soit pour moi-même Tinstrument de salut, je h veux bien ; mais que mon malheur serve d*instrnment au salut des autres, c^est ce que je ne puis comprendre. Je puis bien par amour des hommes m'élever à un tel dévouement. Mais nul ne peut m'y contraindre sans une évidente iniquité.

J'interroge toutes les doctrines aujourd'hui ré-* pandues autour de nous, et qui toutes sacrifient le ciel à la terre, et je leur demande : Qu'est-ce que la douleur ? Les uns répondent : c'est un mo« ment nécessaire de la nature des choses : les autres : c'est reflet de la société. Ceux-ci expliquent par le faux mécanisme social ce que ceux-là expliquent par le grandi mécanisme universel* Pour rendre compte des mêmes iaits, on invoque tantôt Tordre de la nature, tantôt le désordre de la société : réponses contradictoires, mais qui s'accordent pour ôter à la douleur toute raison morale et providentielle.

Ceux qui disent que la douleur est' une loi fatale résultant de la nature des choses doivent au moins supposer que cette nature, sans le savoir, agit

pourtant raisonnablement, qu'elle est tout au moins raisonnable comme les abeilles, qui appliquent une géométrie merveilleuse dont elles n'ont pas ellesmêmes le secret. Or est-il raisonnable que la nature ren()e les 4tres plus malheureux à mesure qu'ils sont plus intelligents? Est-il raisonnable que la douleur soit en proportion de la bonté, de la science et de la vertu? tes adversaires de la Provîdeiioe disent que Dieu serait injuste s'il avait fait la douleur ; mais comment ce qui serait injuste , Bieu supposé , serait-il raisonnable , Dieu écarté % J'abandonne la douleur physique, qui peut avoir sa raisén dans les lois physiques ; mais par quelle raison la mère a-t-elle à pleurer son enfant? Pourquoi le génie souffre-t-il? pourquoi l'innocence so^fllpo-t-elle ? pourquoi les déchirements de l'âme, les doutes cruels de la raisoa, la terreur de I« mort, toutes les angoisses de la vie? Qui osera dire à celui qui, ayant traversé cette vallée de larmes,

arrive au bout blessé, meurtri, harassé: (c Vous

qui sortez dHci, abandonnez toute espérance I )»

Si, au contraire, le mal dans rhumaniténè vient que de la constitution de la société, en supposant qu'il puisse être guéri un jour par quelque mécanisme inconnu, que dire de ces siècles qui se sont

BEâUT£ et misère de la vie. 415

écoulés et de ceux qui s'écouleront avant l'invention de ce nouveau système ? Qu'importe aux générations passées sur lesquelles a pesé la misère morale et physique, que leur importe cet ^orado futur que verront nos arrière-neveux? Quelle compensation de leurs sacrifices I quelles consolations de leurs douleurs ! quelle rémunération de leurs vertus? S'il y a un Dieu, cette tardive félicité promiseà l'espèce humaine ne suffit pas à le justifier et à réparer la misère de toutes ces générations en- . glouties sans retour. Si la nature elle-même est Dieu, comprend-on qu'elle porte en elle une telle contradiction, et qu'après avoir produit, en vertu d'une loi nécessaire, un si grand nombre de siècles malheureux, corrompus et opprimés, elle produise maintenant, par la même nécessité, des siècles de bonheur idéal et de parfaite sagesse? Que si Ton renonce aux idées utopîques pour s'en tenir simplement à la doctrine du progrès^ nous pouvons " alors juger par l'expérience de ce que sera l'état de nos descendants»; ils seront à notre égard ce que nous sommes à Tégard de nos ancêtres. Or yoit-qn que la douleur et le mal aient disparu avec les grands progrès de la société moderne? Je veux que nous soyons meilleurs et plus heureux que nos

4f6 PHILOSOPHIE DU BONHEUR..

pères: sommes-nous sans vices et sans misères? El peut-on découvrir entre les siècles passés cl le siècle présent ladiiTérence que nous aimons à rêver entr« la terre et le ciel ?

Que la douleur soit une épreuve, la vie reprend son intérêt et sa beauté. Elle est difficile, j*en conviens; mais au moins la personnalité y trouve son aliment. Elle sent qu'elle a été assez estimée pour être exposée à ces épreuves et à ces tentations, et que, si peu qu*elle soit, elle compte pour quelque chose dans Tordre de l'univers. Elle sent également qu'elle ne peut plus être brisée sans raison. En effet, une créature qui ne se gouverne pas ellemême n'est qu'un instrument de Téconomie gênéraie, un ressort qui n'a de valeur que par rapport au tout; il cesse d'être lorsqu'il cesse, d'être utile; on ne lui doit aucun compte ; c est le vase qui n'a point. le droit de dire au potiei^ : Pourquoi m'as-tu fait? Mais la créature à laquelle la Providence a imposé la charge de se conduire elle-même ; à laquelle elle s'est plu à préparer des épreuves de toute espèce, en lui commandant d'en triompher, n'est-elle pas en droit d'espérer qu'elle ne peut être détruite comme un outil usé et impuissant? Oui, je n'hésite point à le dire, pour que l'homme s'estime

lui-même il faut qu'il se sache estimé par son Créateur; s'il n'est qu'une chose qui ne dure qu'un jour, à quel titre voulez-vous qu'il se considère et se traite lui-même comme une personne? et ne serait-ce pas une contradiction que lui seul fût tenu d'avoir égard h la dignité de sa nature, tandis que l'univers l'écraserait comme un atome aveugle et méprisable?

Quoi qu'on fasse, il y aura toujours dans la vie de l'homme une inconnue dont aucune formule sociale ne pourra donner la raison. Cette inconnue, c'est la partie de l'âme qui touche à l'infini et qui témoigne d'une destinée infinie. La vie terrestre, lui donnât-on les plus grands objets, ne peut embrasser tout rhomme ; il y a toujours un je ne sais quoi qui s'échappe, qui se sent captif dans la cité de la terre et appelle une cité de Dieu.

Mais la philosophie peut-elle promettre une cité divine, elle qui n'a pas de lumière surnaturelle, et qui n'a point reçu les clefs d'en haut? Elle le peut, sans déterminJr toutefois les conditions de cette future existence. La religion n'ouvre la cité de Dieu qu'à ceux qui ont la foi: la philosophie n'a point qualité pour introduire ou pour exclure ; elle laisse le jugement suprême à qui de droit, confiante en

4i8 )>HiLOsoraTt: W irONtTOlt.

rkifrilIiMeîiisticé. Elle né ^k rienk ndii pk» ^ cet ^ aveMîftt^Jfsléiienx. i'éne «ontempleM-tHeUe ià Diviftflfefaoe 1 ftioe et sans voiles? S'AMnant-elle à Bien S&ûs ées einbrassemeRts ineffables ii«it snr pâssèiit«ios eonceptt€lls> ottConiinoera-t-eUeè s en ¥&p|)fin0diBr datos une série d^exietenfees 4e pins en f>Ms pàttùli^sèi tievTeiises^ luminensèa, mm houjours séparées de Tinfini par un aUflèe? feutra- ^-ette d'en repos dbsoln^ oiJisedéVèlûp|>era-4^11e à ^'^éiat^eimriesprit ou rep>rettdra*t-eUe des <cll%aiies ^hisssMtisei phis parfaits? QàeslioBs aecaUantes |>oiir l'âlqpÀMts emien^es sentoftieBft pènr riàiagihafiem^ iB^rs nopossSytSs ià i^ésoadt^e et iHutiles à sOu- | ie^er ; 'car.^ poiarVn ^que i'homme sache qu'il a une 'destinée au delà de la vie, et qu'elle sera bonne s'il 4'ti théritée, iiue lui importe le reste? Cela suffit pour la paiK, l'ei^rtoee et le courage.

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