CHAPITRE YIII
LE M OMDB ET* hk SOGlÉTt ^
JusqùMci nous n'avons guère considéré rhomihe qu'en lui-même ; nous avons a Téf udîer maintenant dans ses rapports avec les autres hommes, c'est-à-dire avec le monde et la société. En quoi le monde peut-il contribuer au bonheur ou au malheur de l'individu? C'est ce qu'il nous reste à examiner..
L'un des principaux éléments de notre destinée, c'est la place qui lui est faite dans la société de nos semtlaMes.' Si le sage peut dire, d^une manière tout abstraite et toute philosophique, que fa condition extérieure importe peu , et que tout dépend de l'éfat de notre âme, il est vrai de reconnaître cependant que la plupart des hommes ne parviennent pas facilement à un tel degré de philosophie, et les philosophes eux-mêmes pas plus que les au-
très. Recherchons donc les principes qui fixent le rang des hommes dans la société, et qui par là ont une si grande part à la destinée . de chacun de nous.
Ces principes sont très-nombreux et d'ordre très-différent. H y a en quelque sorte plusieurs mondes dans ce qu'on appelle le monde : tel qui est le premier dans Tun d'eux ne compte pas dans l'autre; cependant ces mondes se mtient entre eux, et Ton peut appartenir en même temps à plusieurs, ce qui fait varier à l'infini les situations respectives des hommes. Il est impossible de démêler avec précision ces innombrables fils si étroitement entrelacés ; je me contenterai d'indiquer les principaux chefs auxquels on peut ramener les différents classements qui se font parmi les hommes. Ce sont : la naissance, la fortune, le pouvoir, le mérite ou l'esprit, la profession et Téducatiôn.
Autrefois les rangs étaient fixés par la naissance avec une extrême précision. Peut-être cela avait-îl quelque avantage ; car, tout étant fixé d'avance , chacun se tenait à sa place, sans ambition d'en sortir, sans crainte d^en être dépossédé. C'est l'inquiétude et l'incertitude qui sont les principales causes des souffrances de rang. Il y a , ou du moins il y
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avait jadis, un usage en diplomatie (je ne sais s'il existe encore) que Ton appelait le pêle-mêle. Pour éviter les querelles de préséance, querelles insolubles entre Etats égaux, on avait décidé dans certaines cours qu'il n'y aurait point de rangs, et que chacun aurait la place qu'il prendrait, soit dans une cérémonie, soit dans un repas, enfin dans toute circonstance publique. 11 faut voir, dans les charmants Mémoires de M. de Ségur, à quels artifices on était forcé d'avoir recours, soit pour surprendre un rang, soit pour assurer, la sincérité du pèle-méle ; c'était pour les ambassadeurs un tourment d'esprit perpétuel. Telle est à peu près l'image de la société depuis 1789 : c'est un péle-mêle où chacun a la place qu'il sait prendre et défendre; c'est un concours, un tournoi, un steeple-chase très-favorable à l'esprit d'entreprise, à l'initiative personnelle, mais qui a cependant l'inconvénient de mettre perpétuellement en émoi Tamour-propre et la vanité de chacun. Tous étant inquiets et impatients (inquiets, parce qu'ils ne possèdent rien d'assuré; impatients, parce qu'ils peuvent fout avoir), se regardent avec jalousie et sont sans cesse sur leurs gardes, de crainte d'être dépassés. C'est là une des causes de la gravité des hommes
du temps où nous vivons, car cette perpétuelle inquiétude est peu favorable à l'aisance et à Tenjouement. De plus, dans cette lutte, la timidité est mal à Taise ; ou bien elle laisse prendre maladroitement la place qui lui appartient, ou par une gaucherie inopportune et une hardiesse emportée, elle essaye de prendre pied là où il ne lui convient pas de prétendre , et elle est alors refoulée au-dessous même du rang qui lui appartient. De là mille souffrances et mille piqûres qui n'ont pas lieu dans une société où tous les rangs sont fixés par la naissance. Mais c'est h la condition que cet ordre soit accepté et reconnu par l'opinion, car aussitôt que Tinégalité est considérée comme une injustice, elle devient insupportable aux cœurs généreux. On a pu croire un moment qu'on pourrait conserver l'inégalité comme règle extérieure de la société et introduire Tégalilé dans les mœurs, en sorte que la hiérarchie et la fraternité se donnassent la main. Telle fut Tillusion de la jeune noblesse à la fin du dix-huilième siècle ; la Révolution la détrompa bien vite, et vint lui apprendre que l'ordre d'une société ne peut pas être longtemps en contradiction avec ses idées.
Quoi qu'il en soit, la naissance n'a pas laissé
%n PKII^OfiûPHIE DU BONHEUR.
que de conserver une certaine importance dans le monde démocratique où .nous vivons, et j'avoue que JQ ne oon$idëre paa cela comme un mal. Si la naiMnee ne réclame d'putre privilège que celui de la eonsidëration, je crois qu'il &ul le lui accorder {bien entendu h la condition qu'elle ne s'en rende pas indigne). L'antiquité a quelque chose de noble et de vénérable, e( un nom qui se rattache aux Iradiliona de notre histoire est en quelque sorte un témoin de la France ancienne conservée parmi nous. Mais je n'anraii pas vouN qu*on crût devoir opposer à la noblesse de Tancien régime une noblesse d'origine démocratique. Il me semble que dans une démocratie le nom seul suffit sans aucun appendice, et qw les héros de nos grandes guerres seraient aussi illustres sous leurs noms roturiers que sous leurs noms princiers* Sans aucun éclat artificiel, ces humbles noms brilleraient de leur vertu propre , et jouiraient naturellement du prestige que crée l'hérédité de la gloire.
L'avantage qu'avait autrefois la naissance, c'est la richesse qui l'a aujourd'hui : au premier rang dans son propre monde, elle est toujours au moins au second rang dans les aulrçs, et nulle part elle n'est dédaignéet le pouvoir lui fiait d^s avanceSf la
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naissance la courtise et Tesprll n'en ftiH pas fi. De là, sans contredit, une puissance considérable. Sans doute il en a toujours été un peu ainsi, et il n'a jamais été indifférent d'être riche ou pauvre. Autrefois on caressait la richesse, mais on la méprisait ; aujourd'hui elle a conquis la considération, à moins qu'elle ne s'en rende indigne par de coupables manœuvres, et encore faut-il qu'elle en fasse beaucoup. Le riche lui-même se place sans hésitation au premier rang; il se met au-dessus de l'esprit (cela va sans dire), de la puissance (car elle est fragile), de la naissance (car c^est un vain nom). Il n'est pas toujours assez dédaigneux de ces avantages pour ne pas désirer les attacher, au moins comme décoration, à ceux qu'il considère comme plus substantiels et pluâ durables; 11 achète des titres, ambitionne les emplois ; quelquefois même il se donne le luxe d^un esprit cultivé. Par là, il se met au niveau des premiers dans tous les dt*dres, Conservant d'ailleurs aU-dessus d'eux tous ce titre supérieur et incomparable : l'argônt.
Si le premier bien, au regard du monde, consiste à être à l'abri des atteintes d^autrui, et c'est ce que donne la fortune, le second consiste à avoir entre lès mains la destinée d'autrui \, et c est ce que
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donne le pouvoir. Le pouvoir même parait, au premier abord, offrir des avantages plus éclatants que la richesse, et nous mettre avec plus d'évidence au-dessus des autres hommes. Aussi les hommes d'imagination le préfèrent-ils auxbiens grossiers qui se traduisent en métal. Mais, comme il est bien plus fragile, les esprits positifs ne le mettent qu'au second rang. Qu'est-ce qu'un homme public, aussitôt qu'il ne Test plus ? Ce qui conserve souvent aux hommes publics une grande situation dans la société, c'est leur génie, leur talent, leur supériorité personnelle. Mais lorsque ces avantages manquent, rien ne s'oublie plus vite que les célébrités d'un jour. Une fois hors des emplois, ils passent inaperçus au milieu de leurs contemporains; ils cessent de voir les regards inquiets suspendus à leurs sourires, et d'entendre les paroles flatteuses qui caressaient leurs oreilles ; ils se réveillent et s'endorment dans la solilude et le silence, et ne Telrouvent un moment de célébrité qu'à leur mort; encore excite-t-elle plus d'étonnement que d'intérêt, car on avait oublié qu'ils étaient vivants. Malgré ces désavantages, les honneurs seront toujours vivement recherchés, car quoi de plus doux que de disposer du sort des hommes? El puisque tout est
passager, qu'importe que la puissance elle-même soit passagère? On en aura joui pendant un temps. Pendant ce temps, on aura vu les hommes s'incliner devant vous avec crainte, se ranger sur votre passage, tout attendre de vos volontés. Je me hâte d'ajouter qu'on peut aimer le pouvoir pour de plus nobles motifs, et que ce n'est pas toujours la crainte ou le désir, mais quelquefois la reconnaissance et le respect qui inclinent les hommes devant la grandeur.
Je ne veux pas opposer le pouvoir au mérite comme deux choses distinctes ; mais il est permis de dire que le mérite peut exister indépendamment du pouvoir, soit dans les sciences, soit dans les lettres, soit dans les arts. Quel est le rang du mérite ou du talent dans la société? 11 est incontestable que le talent jouit dans le monde d'un rang de faveur, et que dans une société où seront à la fois un ambassadeur ou un artiste célèbre, on aura bien vite regardé le premier, mais on n'aura pas assez de regards pour le second. Dire que Ton a vu un prince, un millionnaire, un ministre, ce n'est rien d'extraordinaire. Mais dire qu'on a vu de ses yeux un Chateaubriand, un Voltaire, c'est de quoi vous rehausser sur-le-champ : tant les hommes ont de
âitS PlllLUHOPUlË Ul} BO.MHIiinR
curiosité, sttHôUt étt F'râtidé, pù\it tout eé ^1 est célèbre p&i< l'ëiprit. Lorsque lés hommes publics excitent une SèmWable curiosité, c'est qu'ils sont eux-mêmes grands par Téloquence, l'imagination, ou une réputation d'espHt. Les grands Capitaines seuls peuvefit lé disputer sur ce point àuk grands artistes : car leb hommes aiment autant les éclairs de répëe que CeU:t de H plume. Et cependant, malgré cette feiVeur dont jouit incontestablement Tesprit, on peut se demander si le mondé l'estime véritablemenl autant quil lé croit, et s'il lui accorde autant de considération que de caresses. Souvent l'esprit se rend compté de cette différence, et reconnaît t]ue, s'il obtient quelque passagère admiration, les plus solides avantages appartiennent au rang et h la fbrtuiie ; quelquefois il ne s^eii aperçoit pas, et se nourrit d^une fumée vaine et légère, ' Comme il ferait d^un mets savoureux.
Leé esprits indépendants et philosophiques Voient âVec peitie l'importance qu'attache en général le mande à U situation extérieure. H voudrait que l'on jtigeflt moins sUr l'habit et sUt* Tétiquelté, et que l'on flt plus de cas du dedans que du dehors. Il est presque impossible qu^il en âdit ainsi : le mérite intérieur de l'homme est bien dlftidle à appré-
Le UOMDë et la sociËîE. m
cier, tandis que les brod^ried du odfttuttie sont appanâtiteë. Les homnles aiment à recevoir leur jugement tout fhit ; et le classement par position, par fdï^tunë, leur rend la besogne facile. D'ailleurs il faut distinguer le mérite él Tesprit. L'esprit orille et amuse, et par là il peut effacer dans le monde métne les plus puissants ; mais le mérite est souvent timide^ sileneieui et gauche ; il faut oroire à lui sur {larole i et on n'a pas le temps, dans la société, de songer à éëux qui rie Savent pas attirer l'attention par leur agrément ou par leur impertanOe : or c'est là précisément le propre des gens de mérite : il fïut donc qu'ils en prennent leUr p&rti, et qu'ils se contentent d'être lés premiers quand on a besoin d'eux ; et ainsi, malgré l'apparence, chacun a son dû : les honneurs officiels au mérite officiel ; le suocès mondain aux grflces mondaines ; et Testihle respectuetiëef mais indifféi*ente et oublieuse^ au mérite sans dorpre et sans gi^âoes. Il y à donc une considération qui s'attache au rangj et une autre au mérite» Je comprends facilement que celui qui ne peut avoir là seconde se contente de la première, et que, ne pouvant incli- . ner les âmes devant soi, on se contente de faire plier les cofp^. Mais ce qui a lieu de surprendre.
SS/> PHlLOSOPaiË DU BONHEUR.
c'est de voir quelquefois des h jmmes de mérite non-seulement rechercher les satisfactions du rang, mais leur donner la première place dans leur cœur; dédaigner Thommage dû à leur esprit, mais tout fiers de celui qu'on rend à leur habit, luttant de vanité avec les sots^ et, au lieu de recueillir avec une juste fierté dans leur sphère naturelle les respectueux suffrages des admirateurs de leur génie, promener avec insolence, dans un monde imbécile, l'inutile parure d'un inutile emploi.
Si vous n'êtes ni noble ni riche, . ni puissant, ni homme à talent, résignez-vous à être perdu dans la foule ; mais là encore les hommes se distinguent entre eux par des différences imperceptibles que ceux-là seuls peuvent apercevoir qui y sont intéressés. Depuis le noble dont le nom remonte aux croisades jusqu'au petit nobliau d'hier, depuis le . millionnaire jusqu'au modeste rentier, depuis le ministre jusqu'au dernier commis, depuis l'homme de génie jusqu'au nlaisant qui amuse son quartier, il y a une échelle dont tous les échelons sont occupés, chacun enviant celui qui le précède et méprisant celui qui ]e suit : c'est à qui franchira les échelons antérieui^s pour s'élever plus haut : afin
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d aller plus vile, quelques-uns prennent les chemins de traverse, la faveur, l'intrigue, Tadulation. En général, nous jouissons plus d'être au-dessus des autres que d'être à notre place ; nous souffrons de n*être qu'à notre place, et pas au-dessus. Le succès des autres nous blesse plus que nos propres échecs, et nous ne comptons pour rien ce que nous avons si nous n'avons pas tout. Ainsi la privation est une perpétuelle souffrance, mais la possession en est une également : vue d'en bas, telle place de la société nous parait élevée et grande; quand nous y sommes, notre imagination la dépasse et la voit d'en haut, et elle nous parait alors infini-^ ment petite. Le plus grand mal, c'est qu'après avoir fait cette expérience à plusieurs reprises, notre imagination, dépassant non -seulement ce que nous avons, mais ce que nous n'avojis pas encore, voit déjà dans leur petitesse les situations qu'il nous reste à envier, et nous en dégoûte d'avance. Ce serait presque un bien si par ce désenchantement anticipé nous apprenions à nous contenter de ce qui est à nous. Mais non, notre cœur avide ne cesse de désirer ce bien même que notre imagination a déjà décoloré, et, selon l'expression du poète, « nous avons les souffrances du désir»
98G ' PtllLOSOPBIË DU BOMUËUR.
g&tis los (toticeurs d^ l'espérance ^ » Et encore je itlppose une fortune hôUreuse et favorisée. Mais qui dira ce qui s'amasse de fiel et d'amertume dans le ressentiment d'une ambition trompée 1 Ctiez les caractères mates el fiers, la haine des hommes, le mépris de rhumanité, quelquefois l'esprit de vengeance et de révolte; à un moindre degré, Taigreur, l'acrimonie, la défiance : tels sont les maux qui naissent d'une telle mésaventure. Si le caractère est doux et Rendre, c'est le chagrin, la mélancolie. Au reste, il est rare que de pareilles épreuves laissent au caractère la douceur, et que Fhomme n'en sorte pas plus méchant.
On voit par tout ce qui précède que les hommes, quoique égaux devant la loi et devant Dieu, ne laissent pas que d'être encore asses profondément séparés par des causes diverses et nombreuses. J'en mëUtionnerai encore deux : la profession et l'édueaiiôn*
Parmi les carrières qui s'offrent à Tactivité des homm6S^ il en est de plus recherchées que d'autres,
Ghe senza speme Vivemo in disio.
ifnfmio, c. IV^ V. 41.)
8oit parce qu'elles offrent plus de sécurité, soit parce qu'elles paraissent plus nobles et plus excellentes, soit enfin parce qu'elles donnent plus de satisfaction h la ^^pité : ç^ sont les carrières que Ton appelle libérales, à savoir les fonctions publiques, la magistrature» le barreau, les lettres, les armes. Cq$ professions agirent à elles un grand nombre de candidats; niais» cprnme elles n'ont pas de places pour tpus, elles font de nombreuses victimes. Dans une société qù tout homme peut se croire appelé à re^nplir les premiers rangs, il y en aura toujours un certain nombre de rejetés par la faut^ des circonstances ou par leur propre faute au-dessQi)^ de la condition qu'ils ont arnbilionnée ; ils voient d*av»lrcs plus favorigés les devancer, tandis qu'eux-mêmes restent en arrière et languissent dans les plus humble? occupations (Je la société. Ce sont là^ sans aucun doute, de grandes souffrances, et l'on y a vu avec raison une des causes de l'instabilité des sociétés démocratiques. Peut-être, si J'égalité était dans nps mœurs, comme elleest dans nos lois, n'aurions-nou$ pas plus de répugnance à faire nos enfants fermiers, marchands, je dirai même ouvriers, qu'à en faire des avocat3 aiïamés et des employés envieux. Ce n'est pas à
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dire, d'ailleurs, que je veuille nier la juste considération qui s'attache à certaines professions, qui, ayant den^andé beaucoup de travail, et n'offrant aucune chance de fortune, n'ont d'autre récompense que cette espèce de lustre que leur donne Topinion. Mais si toutes les carrières honorables étaient sérieusement honorées, on verrait moins d'ambitieux courir après l'éclat de quelques-unes, et plus d'hommes seraient à leur place.
L'éducation n'est pas seulement la science, c'est aussi l'ensemble des manières qui fait un homme policé. Il faut déjà une certaine philosophie pour traiter d'égal à égal avec tout les hommes, quels que soient leur fortune et leur nom ; mais il faut plus que de la philosophie pour les admettre à Tégalité, malgré l'infériorité des manières. Sans doute le code de la politesse est bien loin d'avoir aujourd'hui la même vigueur qu'autrefois : le sansgêne a fait de grands progrès, et nos pères (je parle des bourgeois comme des nobles) trouveraient notre société actuelle singulièrement grossière, peut-être auraient-ils raison. Néanmoins, même aujourd'hui, les hommes sont plus séparés par leurs manières que par leurs opinions et par tout le reste. Prenez le démocrate le plus austère et le
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plus convaincu, et demandez-lui s'il invite à diner les prolétaires dont il plaide la cause. II partagera avec eux le pouvoir s'il le faut, il ne leur ouvrira pas son salon ; le voulût-il, ceux-ci refuseraient, et avec raison. Sur la place publique, les sentiments humains et les idées générales effacent toutes les! différences; dansTintérieur des maisons, et dans les relations journalières, les mœurs et les habitudes sont tout.
A la vérité, on observe ici une loi générale qui, avec le temps, rapprochera les classes les unes des autres, et les amènera à un certain niveau. Tandis que le superflu et le superflu de la politesse semblent disparaître des classes élevées, l'extrême grossièreté disparait aussi dans les classes inférieures, et certaines habitudes de convenance s'introduisent dans les classes où elles étaient inconnues. On peut donc entrevoir dans l'avenir un temps où les: classes seront encore plus mêlées qu'elles ne le sont, où la différence d'éducation sera de moins en moins sensible , où le bien-être général amènera une instruction générale moins délicate et moins élevée peut-être, mais plus applicable, plus accom» modée à la moyenne des esprits. Je ne sais d'ailleurs s'il faut prendre tout à fait à la lettre tout ce,
qu'on nous dit de la politesse antique et de la perte des grandes manières. Dans cette politesse, it y a^ait beaucoup de convenu , qui a pu disparaître sans inconvénient. De plus, on s'est toujours plaint dans tous les temps de la môme manière, ce qui peut nous consoler un peu . Madame de Motteville, esprit 81 «ensé et si tempéré , et qui écrivait ses Mémoires dans le plus beau temps de la cour de Louis XIV, se plaint de la grossièreté des manières au moment où elle écrit, et elle î^ppelle avec regret la sodèté de sa jeunesse. Or cette sçciétè ellemême avait eu besoin pour se policer de la dictature un peu violente de madame de Rambouillet. L'excès même des régies et des conventions prouve combien il y avait à faire, et il suffit de lire Tallemant desRéaux, qui était de ce monde, pour savoir combien cette politesse tout apparente pouvait cacher de grossièreté réelle.
Quoi qu'il en soit, l'éducation de Tesprit et. des manières est une des plus importantes parties de la dignité humaine , et en faire fi serait avoir la plus fausse idée du progrès dans la société. Les manières ne sont pas de pures conventions , comme on le ai souvent : ce sont les marques du respect que l'homme se doit à soi-même et aux autres
hommes. Le ^ans-façon (je ne yeux pas dire l'abandon et l'aisance, sans lesquels il n'y a pas de naturel), le sans-facon, le trivial, le laisser ^U^fi indiquent à la fois peu de soins pour sa propre personne, peu d'égards pour celle d'autrui. C'est lo contraire que Von doit désirer c|es hon^nfies h piesure qu'ils s^élèvent dans Tordre civil et SQcjaU Ainsi l'éducation est tellement une partie de nousmêmes, que, mis en demeiire de choisir entre sa fortune et son édudation, ^e plus riche, le plus fqrtunë aimerait spins doute mieux se voir dépouillé de ses biens que de renoncer à cette personnalité intérieure, composée de lumières, de sentin^ents délicats et de cet avantage indéfinissable qye l'on appelle la distinction. Le plus grand châtiment d uQ hompe éclairé et cultivé serait de devenir grossier. Celui qui, mis en demeure de choisir, choisiri^it de perdre son éducation , n'aurait rien È^ perdre en réalité, car ce choix même prouverait qu'il est déjà ce qu'on le rnenaceraît de d^veoif* L'une des plus atroces vengeances q^e l'on ait exercées pendant la Révolution contre U royauté a été de livrer le jeune prince h un gardien ignoble, qui| m supposait qu^l ne V^i^t pas tué, V^umt avili.
S99 PHILOSOPHIE DtJ BONOEUH.
Outre le rang effectif qui vous est assigné dans la société par la fortune et la position, il y a un rang d'opinion, d'estime et de considération attaché au mérite personnel. Le§ hommes sont en général fort sensibles à ce genre d'avantages, quoique quelques-uns feignent de le dédaigner, soit par affectation de vice, soit par ostentation de vertu.
L'opinion est l'ensemble des jugements que les hommes portent sur nous; au moins je ne la considère que sous ce rapport, car elle s'exerce aussi sur les choses elles-mêmes. Tout homme relève de l'opinion ; quelque obscur qu'il soit et si humble que soit le théâtre où se joue sa vie, il y a toujours quelque spectateur pour approuver ou blâmer, pour applaudir et quelquefois pour siffler. Il y a un qu'en dira-t-on dans les plus petits villages, et là surtout : la moindre échoppe a ses censeurs et ses tribuns. Quand elle s'clcnd à une ville entière, à un peuple, ou au moins à un grand nombre d'hommes , l'opinion prend le nom d opinion publique; c'est d'elle que relèvent les hommes célèbres, les politiques, les écrivains, les riches et ' les grands. Entre ces deux extrêmes, l'opinion a mille (legt es, et chacun de' nous relève plus ou
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moins de Topinion publique dans la proportion du nombre d'hommes qu'il connaît et dont il est connu.
Il est impossible de nier, quelque fausse fierté dont on se couvre et avec quelque dédain qu'on traite Thumanité, qu'il nous est doux d'être loues et approuvés des hommes et d'obtenir leur estime* Je dis plus, il nous est doux d'occuper Taltention des hommes et de savoir qu'on a parlé de nous ici, là, en telle circonstance, lors même qu'on nous aurait nommés sans y ajouter aucun éloge ni aucun blâme. Être nommé, c'est déjà être compté; être nommé souvent et par beaucoup d'hommes, est une preuve de notrç importance : celui qui n'est rien n'occupe personne ; ou passe à côté de lui sans le regarder, on parle de tout sans le citer. Ainsi l'amour-propre trouve son compte à être l'objet des conversations humaines, même sans éloges. 11 est des hommes qui tiennent simplement à honneur d'être connus. C'est ce qui explique en partie l'attrait qu'exercent la carrière politique et la carrière des lettres ; dans l'une et l'autre, le nom se répand très-loin et très-vite ; on y force lés hommes à le voir, à le connaître, à le répéter. On est fier d'être un tel^ quoique ceux qui vous nom-
ment ne sachent au juste ni' qui vous êtes, ni ce que voiis pensez, ni ce que vous valez.
Mais s'il est doux d'entendre ou de savoir son nom dans la bouche des hommes, c'est un plaisir bien plus vif de savoit" qu'il y est accompagné de louanges el d'estime; et, au contraire, c'est une souffrance très -vive et très-àmère d*apprendre qu'on a mal parlé de nous. Heureusement pour notre amour-propré, nous sommes bien plus souvent instruits de l'éloge que du blâme ; on nous rapports avec complaisance, souvent en les grossissant, les paroles bienveillantes qui ont été dites de nous ; on nous tait leâ autres. Sans doute cela n'est pas absolument vtai , et il se rencontre parfois quelque voi^ amie pour nous rapporter aussi les paroles désagréables; mais enfin il s'en perd beaucoup en route, et nous pouvons toujours nous persuader que le bien l'emporte sur le mal, et que les politesses présentes sont à peu de chose près Texpression MèHe de la pensée d'autrui.
Toutefois, quelque grandes et quelque faciles que soient les illusions humaines sur ce point, il y a cependant un ensemble de signes auxquels il esj .difficile de se méprendre, à moins d'être tout à fait fbu, et qui nous attestent l'estime et la considéra*
tien des autres hommes , lors même que les restrictions nécessaires dont ils accompagnent leurs éloges nous seraient imparfaitement connues. Il y a mille circonstances où Testîme se manifeste sans pouvoir être feinte ni inventée. Si vous n*ave2 ni rang, ni pouvoir, ni moyen de faveur, c'est uû témoignage incontestable d'estime d'être recherché et cultivé. Si le témoignage de votre conscience s'accorde avec celui des autres hommes ; si vous avez des amis sincères, fiers, estimés, que vous estimez vous-même et qui vous rapportent le témoignage de l'estime publique ; si, dans toutes les affaires de la vie, vous trouvez facilité, ouverture, confiance, respect et ménagement, de ceux-là mêmes dont vous pourriez craindre l*aversion ; de tous ces signes enfin et de beaucoup d'autres insaisissables, avec un esprit juste et l'habitude de prendre les choses telles qu'elles sont sans les grossir ni les exagérer, vous pouvez conclure approxir mativement le rang que vous obtenez dans l'opinion, à condition toutefois d'y faire entrer pour une large part les restrictions sous-entendues qui n^ont pu arriver jusqu'à vous.
C^st donc un grand bien pour l'homme d'être l'objet de l'approbation des hommes. Ceux-ci, en
effet, ne sont pas aussi insensés que le dit une philosophie chagrine. Si leurs passions et leurs intérêts égarent souvent leurs jugements, ils jugent cependant assez juste lorsqu'ils ne sont possédés ni par les uns ni par les autres, et ils éprouvent même, dans cette circonstance, un certain plaisir à l'impartialité. De là vient que, tout compte fait et à la longue, la somme des jugements portés sur un homme, tout prestige de pouvoir et d'influence mis à part, se trouve ne pas être très-éloignée de la vérité. Par conséquent, lorsque Testime que nous ne pouvons manquer d'avoir pour nousmêmes nous revient du dehors sous la forme de Testime d'autrui, elle nous est la plus douce des récompenses et des faveurs.
Si l'estime publique et la considération sont au nombre de nos plus grands biens, le mépris doit être 1q plus grand des maux. Sans doute il est assez rare qu'un homme en vienne à se dire à soi-même : a Je suis méprisé. » On ne s'avoue point de telles choses : on les sent cependant. Il est difficile de ne pas sentir que Ion provoque de Téloignement, que les amis nous quittent, que les hommes nous tiennent à distance, que Ton n'a pour soi que les hommes frivoles, ou peu difficiles, ou intéressés à
TOUS compromelti'e avec eux: Celui qui est tout à fait corrompu n'a pas, il est vrai, de semblables scrupules : il passe par-dessus. Mais est-il bien vrai qu'il n'en souffre pas dans le fond du cœur? Y a-t-il une parfaite corruption parmi les hommes? Je ne le crois pas, non plus qu'une parfaite vertu. D'ailleurs le plus corrompu aime encore à garder certaines apparences ; il. veut bien l'être, mais non pas le paraître. S'il se sent reconnu, c'est un mal cuisant pour lui.
L'opinion exerce son empire sous les formes les plus différentes. Elle est tantôt l'estime des sages, tantôt la curiosité etla faveur de la foule, tantôt l'enthousiasme et Tadmiration de tous. Entre l'estime, la considération, la popularité, la renommée, la gloire, que d'intervalles et de degrés ! De tout temps on a conseillé aux hommes de rechercher l'estime de quelques-uns plutôt que la faveur de tous ; on a opposé le succès fragile, obtenu du hasard, de la légèreté, de la curiosité où des entraînements irréfléchis de l'imagination et de la passion, à l'approbation solide et autorisée des bons juges et des honnêtes gens; on a décrit les oscillations de la faveur populaire, ses folles idolâtries, ses cruelles ingratitudes, ses oublis plus cruels encore. Ceux
qui se livrent au public doivent être préparés contre de telles épreuves. Il est difficile de s'adresser au peuple sans rencontrer à un moment donné ses caprices» ses retours violents et insensés et ses améres fureurs contre ceux qui ne le flattent pas ; souvent même il frappe avec plus de cruauté ceux qu'il a le plus caressés. Voilà les éternels conseils de la sagesse. Et cependant, lorsque cette faveur, au lieu d'être une complaisance passagère pour un mérite d'emprunt, est Tadmiralion arrachée à tous par l'éclat et la grandeur du génie ; lorsque, au lieu d'être une renommée frivole, elle prend le bc9u nom de la gloire, quoiqu'elle soit toujours là même à l'origine, elle a obtenu grâce des moralistes et des philosophes, et ils n'ont pu prendre sur eux de condamner, l'amour de la gloire^ la plus noble de nos passions frivoles et le plus généreux des motifs purement humains, « Les feux de Taurorc, a dit Yauvenargues, ne sont pas si doux que les premiers rayons de la gloire. » La raison de celte complaisance que les sages ont eue pour lamour de la gloire, c'est que la gloire n'est pas la faveur passagère obtenue par quelques actions brillantes d'une multitude éblouie ; c'est le jugement consacré de toutes les générations et de rhumanité tout eQ«
tiëre. Or Thumanité ne conserve le nom que de ce qui est vraiment grand : le reste passe avec les passions de la foule. Ce n'est donc qu*en s*attachant au grand et à l'excellent que Ton peut mériter une telle récompense, et souvent, pour obtenir Ja gloire, il a fallu mépriser et sacrifier la faveur populaire et Tamour des contemporains. «
Il ne faut donc pas flétrir ni condamner l'amour de la gloire : par lui, Thomme s'élève au-dessus de son temps^ et, au lieu de s'adresser à quelques hommes, il s'adresse à l'humanité ; par lui, il dépasse l'horlKon étroit d'une vie bornée : il devient le contemporain de l'avenir, il étend sa destinée dans le temps et dans l'espace, ilsacritie le visible à rinvisible, les applaudissements qui frappent les sens à des applaudissements inentendus que sa rai-
son seule conçoit, et dont son âme jouit par anticipation. Cette passion prouve à l'âme qu'elle est faite pour l'éternité, qu'elle a ))esoin d'éternité. Elle peut même chez quelques-uns remplacer la foi à la vie future : ceux-là n'ont vu d'autre couronne dans leur imagination que la permanence de leur nom : ombre et mensonge d'immortalité, je le veux bien, mais qui cependant, tant le prestige de l'infini est puissant, même lorsqu'il est creux, peut
enlever l'âme à elle-même, et lui donner la force des plus grandes actions.
Il nous reste à étudier le monde dans un sens plus étroit encore que nous n'avons fait jusquUci, je veux dire comme assemblée de plaisir.
Le monde ainsi entendu est une réunion de personnes qui n'ont pas besoin de se voir, et qui se irecherchenl cependant pour jouir du plaisir de la société. Ce sont donc des relations de loisir, et tout ce qui sent la nécessité ou l'intérêt doit en être exdu. Les divertissements du monde sont et doivent être libéraux : c'est par-dessus tout la conversation ; c'est aussi la danse, la musique, le jeu même comme récréation. Une des conditions indispensables du monde, tel qu'on Ta compris dans les temps modernes et surtout en France, c'est la présence des femmes, et le mélange des deux sexes dans les réunions. En Turquie, il n'y a pas de monde, parce que les femmes n'y sont pas mêlées aux hommes. Aller au cerclé, ce n'est pas aller dans le monde, et les réunions officielles où les hommes vont seuls ressemblent à des cérémonies funèbres plos qu'à des assemblées de plaisir.
Le monde, tel que nous venons d'en esquisser ridée, peut être considéré comme l'une des inven-
(ions de la civilisation moderne ; les anciens Font très-peu connu. Le Banquet de Platon peut nous représenter assez bien ce qu'était le monde dans l'antiquité : les femmes en étaient exclues, du^ moins les femmes honnêtes. En général, c'était entre eux que les hommes goûtaient les plaisirs de la Société. Failleurs^ chez les anciens, la vie publique, la vie en plein air était bien plus développée que chez nous. Grâce à la liberté des institutions et à la douceur du climat, les hommes étaient presque toujours rassemblés sur la place publique, dans les gymnases, sous les portiques. Le monde ne se distinguait pas chez eux de la vie publique. Les spectacles et les danses même, qui chez nous ne sont que des divertissements, étaient alors des institutions de l'État. L'homme ne cessait jamais d'être un citoyen.
Chez les modernes, la vie privée, la vie domestique a pris des développements qu'elle n'avait pas dans l'antiquité. Le christianisme a ennobli et en- Tichi ridée de la famille. En revanche, par une multidude de causes, la vie publique et politique s'est considérablement affaiblie. Voici ce qui est résulté de ce double fait : d'abord les hommes, ne se voyant plus sur la place publique, se sont réunis
dans les maisons; en second lieu» les hommes étant plus attadiés à la famille, ce ne sont pas seulement les individus qui se sçnt rassemblées, mais les familles ; de là le mélange des deux sexes, fait nouveau, à peine connu des anciens. En un mot, entre la maison absolument fermée et la place publique tout ouverte, les modernes ont inventé le salon, qui est un intermédiaire entre les deux, à la fois intime et public, mais d'une intimité assez large et d'une publicité restreinte.
C'est dans les cours des princes que le salon moderne a pris naissance. Ce sont les princes italiens du seizième siècle, les d'Esté, les Farnèse, les Médîcis, ce sont en France, les derniers Valois, si élégants malgré leur profonde corruption ; en Angleterre, la reine Elisabeth, qui ont donné les premiers exemples de ces réunions brillantes où la force s'inclinait devant l'esprit, où la politesse dissimulait la barbarie, où une aimable et spirituelle galanterie couvrait la plus honteuse dépravation. Ce fut là le commencement de la société polie. Mais c'est au dix-septième siècle qu'elle atteignit tout son éclat Après avoir d'abord servi à cacher les vices, le salon réussit à les corriger^ ou du moins à faire disparaître les plus grossiers : il contribua
pour une grande part à radoucissement et à raméliotation des mœurs. U fit connaître des plaisirs plus nobles et plus doux que ceux de la licence et de la cruauté. En Frauce surtout la vie de cour et de société arriva à une perfection qui enchanta et transporta d'admiration tous les peuples de l'Europe. La politesse française fit oublier la politesse italienne qui Favait précédée et préparée. La cour de Louis XFV restera dans le souvenir des hommes comme le modèle et Tidéal de la société élégante. Je n'ai pas à faire ici l'histoire de la société polie, qui a su occuper des plumes brillantes et illustres. Je dirai seulement que les habitudes de la vie mondaine , nées d'abord dans les cours, se répandirent bientôt dans toutes les- classes de la société. Ce furent d'abord les plus grands seigneurs, pui& les nobles de tout étage, puis la haute bourgeoisie, et enfin la bourgeoisie moyenne qui eut des salons et qui tint maison. On quitta le foyer patriarcal et la vieille salle des veillées, où se réunissaient les parents et les voisins, et l'on ouvrit ses appartements à tous ceux qui voulurent, bien s'y faire présenter. On fit cercle autour des cheminées élégantes, éclairées par des candélabres, au lieu de se réunir autour de la grande table
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ronde où le flambeau antique éclairait le travail commun. La vieille servante qui filait à côté des maîlres fut reléguée dans l'antichambre ; et la jeune fille, qui jusque-là, tout occupée d'ouvrages domestiques, attendait en silence qu'on l'interrogeât, apprit à avoir sa part dans les conversations du jour et les passions du monde.
Le monde étant l'effet d'un très-grand raffinement de civilisation, il est assez malaisé de définir et d'analyser le plaisir dont il est la source : car ce plaisir se compose de sentiments déliés et compliqués, qui ne sont pas toujours parfaitement conformes à la nature. Ce qu'on ne peut nier, c'est que ce plaisir ne soit Irès-vif et très-enivrant. Le monde éveille et excite modérément toutes nos facultés, sans en épuiser aucune. Il louche les sens, assez pour que Fâme soit surprise et chatouillée, pas assez pour étourdir et engourdir les facultés supérieures. Il provoque l'imagination, et la plonge dans une sorte de demi-délire volontaire où tous les objets vous paraissent plus beaux et plus riants que dans la réalité; il donne au cœur un ébranlement, dangereux parfois, mais qui, lorsqu'il n'atteint que la superficie, procure un plaisir mêlé de crainte, d'une nature très-délicate ; enfin il excite
très-vivement l'esprit, et le force à tirer de luimême ce qu'il a en soi de plus heureux, de plus enjoué, de plus aimable, de plus bienveillant. ' Tenez-vous-en à celte première vue ; ne recherchez pas ce que deviennent ces divers sentiments, lorsque Thabitude les exagère et les émousse; ne creusez pas trop au fond; et prenez tel qu'il se donne ce preslige de bonheur qui éclaie dans les assemblées mondaines. Voyez, la joie est sur tous les visages, la bienveillance est dans tous les cœurs. Excepté quelques vieillards moroses ou quelque méditatif gauche et emprunté, tous se sourient avec grâce, se prennent la main avec tendresse et semblent être heureux de se voir. Ne vous hétez pas de dire : « G*est un mensonge , c'est une fiction convenue. » Non ces hommes éprouvent un vrai plaisir à se rencontrer, à se communiquer leurs impressions, à oublier qu'ils ont des intérêts rivaux, des passions opposées, des querelles suspendues. La bienveillance des lèvres fait taire un instant les hostilités du corur. L'indifférence ellemême cesse d'être indifTérence ; et ces deux hommes, qui ne se sont jamais vus et ne se reverront peut-être jamais, sont vraiment, amis l'un de l'autre pendant tout le temps qu'une conver-
sation confiante met en commun leurs sentiments et leurs pensées.
Le monde est, si j'ose dire, une œuvre d'art, de Part le plus délicat, le plus fin, le plus ingénieux. Comme toutes les œuvres d'art, il répond au besoin d'idéal qui est la source de toute poésie, ïout semble y avoir été préparé par l'imagination la plus riante, pour nous y donner l'illusion d'un redoublement de vie, pour nous plonger dans le rêve le plus aimable, pour nous entoprer de fantômes enchanteurs. On y répand la lumière , car la lumière est la joie des yeux et du cœur ; elle est le symbole de la vie, l'ennemie des tristes présages , des mornes pensées. Ajoutez que ce n'est pas la lumière du soleil , la vraie lumière : celle-ci préside à d'autres sentiments et nourrit une autï*e poésie. Mais la lumière artificielle du monde n'en Si i^Ue plus d'éclat ôt plus de séduction pour briller ail cœur de la huit ; moins sincère et moins naturelle, elle a cependant plus de prestige, elle trompe davantage les misères de Pâme, et lui crée pour quelques heures une vie féerique qui endort et conjure les cruels soucis. A la lumière se joint le mouvement, qui est aussi le signe et le témoignage éclatant de la vie. Aussi les assemblées
immobiles ne répondent-elles qu'imparfaitement a la vraie idée du monde conçu dans sa perfection idéale ; il exige la variété et la liberté des mouvements; mais ce quMl y a de plus achevé, c'est le mouvement rhythmé, le mouvement associé à la musique, la danse même, si déchue aujourd'hui de son antique splendeur ; autrefois institution religieuse, politique, militaire même, elle est devenue ùh plaisir, et presque un plaisir d'enfant. Telle qu'elle est cependant, elle donne encore beaucoup de charme et d'éclat aux sociétés et aux réunions. Sans elle, la jeunesse ne serait rien dans les plaisirs du monde, et elle eil est au contraire lé principal ornement : c'est elle qui, possédant la vie en abondance, la répand autour cl*elle avec profusion ; c*est elle dont Téclât réuni à l'éclat des lumières et du bruit égayé les esprits sévères, întérfesse les ennuyés,' réveille enfin dans quelques âmes glàcéeS et desséchées les cendres de quelques illu- Sioils depuis longtemps éteintes.
Je ûe dirais pas tout ce qui hiériite à*èlt0 dit en fâvéUr du mondé si je ne parlais du plaisir de la conversation. Patlout, dans toutes les cohditiotis él dans toutes lés sociétés, l'homme parle. Mais c*est sdrloUt dans le monde que les hommes ont appris
à tirer parti de cette noble faculté , non pour exprimer leurs besoins et obtenir ce qu'ils désirent, mais pour se plaire les uns aux autres et combattre réciproquement leur ennui. Rien de plus grand sans doute que la parole quand elle s'adresse aux hommes rassemblés et les transporte pour les plus grands intérêts de l'homme, la patrie, la liberté, le salut des âmes. Mais, dans la vie commune et familière, l'éloquence a rarement sa place. C'est alors le triomphe de la conversation. Ce serait sans doute une erreur de croire qu'il n'y a de conversation que dans le monde ; peut-être même, au contraire, n'est-ce pas là qu'elle a tout son prix et toute sa valeur. Mais c'est le monde qui a créé et qui soutient l'art de converser. C'est lui qui a poli la parole, qui enseigne à dire agréablement des choses inutiles mais nécessaires, légèrement les choses sérieuses, délicatement leâ choses touchantes, à parler des sentiments sans faire de confidences, des ouvrages d'esprit sans faire de legons. Le salon arrivé à une certaine perfection adoucit les rapports sociaux, donne un certain charme à la vie, favorise la politesse, aiguise l'esprit, et est un grand instrument de civilisation. Il est certain que les idées, en passant de la science dans les saloofi,
s'y popularisent, s'y discutent, y deviennent pratiques. Les idées nouvelles s'y essayent sous la forme du paradoxe , les idées anciennes sont forcées de chercher des raisons et n'y sont pas protégées par la seule autorité. La maison est un principe conservateur et traditionnel, le salon est un instrument démocratique. C'est dans les salons qu'a commencé la révolution française.
Le monde satisfait dans une certaine mesure l'une de nos passions les plus intéressantes et les plus agréables, la curiosité des hommes. Plus on a réfléchi sur la nature de Thomme en général, plus on désire savoir ce que sont les hommes en particulier. Sans doute, il s'en faut de beaucoup que le monde nous montre les hommes dans la pleine et entière liberté de leur nature; mais par cela même qu'ils ne nous présentent que leurs meilleurs côtés, ils sont d'autant plus aimables et intéressants. D* ailleurs chacun, même en se composant, est encore lui-même; il peut cacher quelques parties de son caractère, mais non pas le tout; son esprit tout au moins lui appartient, car, s'il l'emprunte, cela même est un trait qui le caractérise à vos yeux. Enfin, cet inconnu même a quelque chose de pfquanl et qui intrigue* A la vérité, le monde nous offre
310 PHILOSOPHIE DU BOiNHEUR.
beaucQup de personnages sans couleur , qui semblent d'un médiocre prix; mais, d'une part, ils font valoir les autres, et, en outre, prenez garde de les trop déprécier, car, vous qui parlez, qui vous dit qui; vous n'êtes pas de ceux-là ?
Il y a un goût du monde qui est tout naïf, tout candide, si j'ose dire ; on en aime le plaisir et le bruit, le mouYJ^ment et l'éclat ; on s y livre avec ' abandon , ayee ivresse , sans réflexion ; on s'y oublie ; on y est comme chez soi. C'est le propre des nature^ jeunes. Mais ce goût du iponde, que j'appellerai philosophique, et qui vient de cette haute curiosité que nous inspirent les hommes, leurs caractères, leurs passions, ce goût spéculatif, raffiné, réfléchi, peut se r^contjrer chez ceux qui sont le moins propres à vivre dans le monde, et qui s'y trouvent niai à leur aise, ayant toujours vécu en eux-mêmes, loin des choses et de la réalité, le iponde leur inspire & la fois de l'attrait et de la crainte ; ils s'y présentent toujours en treniblant. Si on voulait les laisser jouer le rôle d'écouteurs^ ils seraient souve^ rainement heureux ; mais c'est un rôle trop hun^bleou trop hautain, qui d'ailleurs ne les ferait pas entrer aussi avant qu'ils le désirant dans la counaissance des esprits. Pour jouir vraiment du
LE MO!«DB ET LA SOCIÉTÉ. 3ii
monde, il ftrat donc en être; et, pour en être, il faut en avoir toujours été. C'est l'avantage de ceux qni s'y sont exercés dès Tenfance d'en savoir, même sans y penser, toutes les finesses, toutes les ruses, tous les secrets, toutes les délices.
Le monde nous met en rapport avec beaucoup d'hommes qui, sans mériter le titre d'amis, ne nous sont pas cependant tout h fait indifférents , on a exprimé ces sortes de rapports par un mot vague , niais qui dit bien ce qu'il veut dire ; c'est ce qu'on appelle les connaissances , ou encore les relations. Certaines personnes fuient ces sortes de liens; elles se contentent de ceux que leur imposent la nécessité ou les lois mêmes de la nature ; d'autres, au contraire, les recherchent avec beaucoup d'ardeur , et tiennent à honneur d'être en quelque sorte les amis du genre humain. Sans vouloir mesurer avec précision la quantité de liens qu'il convient à chacun déformer (ce qui dépend évidemment de mille circonstances), on peut dire cependant que, si l'on n'tftloigne trop des hommes, on court risque de se former des idées fausses et inexactes sur beau<xmp de choses ; et que , si on les cultive trop assidûment, on court le risque de dissiper en courses vaines et en relations banales le
SId PHILOSOPUB DU BONItEUft.
temps qui est nécessaire aux actions sérieuses et utiles. Poup beaircoup , les relations ne sont autre chose qu'un moyen de succès et de fortune; ils ne voient que les hommes qu'ils savent leur pouvoir être utiles, ou du moins qui peuvent leur faire honneur ; ils négligent les autres. D'autres plus habiles et plus expérimentés soutieifinent qu'il n'est personne qui ne puisse être utile dans un moment donné, et, pour cette raison, cultivent tout le monde, ne pouvant prévoir à l'avance de qui ils auront précisément besoin : car l'expérience nous apprend, en efl^t, par mille exemples, que la roue de la fortune est si mobile, que tel que nous avons dédaigné hier nous fera la loi demain. Toutes ces raisons serviles et basses de cultiver les hommes entrent difïicilement dans une âme. honnête ; que deviendraient les grandes pensées et les sérieuses occupations, si de perpétuels calculs d'avenir remplissaient sans cesse notre esprit? Où serait Je charme, je ne dis pas seulement des amitiés, mais même des relations mondaines , si l'on ne voyait dans les hommes que des instruments de fortune? Non, de telles relations n'ont d'agrément, je dirai même de valeur morale, qu'à la condition d'être libres, c'est-à-dire dégagées de tout calcul merce-
LE MONDE ET LA SOCIÉTÉ. 3i5
nairc. Je ne dis pas que dans des occasions déterminées on ne puisse voir les hommes par utilité, mais, dans lusage ordinaire de la vie, les hommes doivent nous intéresser comme hommes; autrement il vaut mieux ne pas^ les voir et s*occuper de choses plus sérieuses. C'est donc toujours la curiosité pour les hommes qui est le principe légitime des relations humaines. Sans doute, ce n'est que dans l'amitié, dans la famille ou dans les affaires que le vrai fond de Thomme se montre à nu ; mais il en parait quelque chose dans les liaisons du dehors; l'esprit au moins s'y laisse apercevoir, et il n'est jamais totalement séparé du caractère. H y a même, si j'ose dire , quelque chose de charmant à entrevoir quelque reflet de Tâme dans des circonstances où nous sommes absolument détachés, et où nous n'avons rien à gagner ni à perdre, tandis qu'ordinairement c'est à nos propres frais que nous faisons l'épreuve du caractère des autres. Les hommes ne nous sont alors que comme une sorte de spectacle, mais un spectacle bien plus attachant qu'à la comédie, car ce sont les hommes mêmes et non leurs images qui sont devant nous ; j'ajoute que nous n'y sommes pas seulement spectateurs,
mais acteurs avec les autres ; que nous leur dénis
su PHILOSOPHIE Dtf BONHEUR.
nous Ift comédie comme ils nous la donAent ; enfin, pour écarter cette image qui abaisse trop les rapports dès hommes entre eux , le vrai idéal du monde et des relations mondaines est celui d'un commerce désintéressé où les hommes se donnent en échange les partie les meilleures, les plus innocentes et- les plus aimables de leur esprit et de leur caractère.
Un genre de relations qui offre un intérêt tout particulier, ce sont les relations avec les hommes supérieurs. L'un des signes les plus ordinaires de la Supériorité, c'est la grôce et l'aménité ; il est Irès^rare qu'un homme vraiment éminent ne soit pas aimable et n'ait pas un don d'attrait et de séduction. Le misanthrope Rousseau, qui se brouillait avec tout le monde, et qui était d'une insignt5 gaucherie en société, était cependant, nous dit- Dussault) d'une ^râce charmante dans l'intimité, lorsqu'il était de bonne humeur et se mettait à rap^ peler les aventures de sa jeunesse. Qui ne toudirait avoir connu de près et dans l'intimité ce Ravissant personnage, dont Saint-Simon a dit : « que l'esprit lui sortait des yetïx comme un torrent, » ce prêtre aussi pur que hardi, promenant son imsrgination sur les glissants mystères do Pamour diviw, «t même de l'amour humain, sans que iMionnétété-âe'
son âme en ait été atteinte et les principes de sa foi ébranlée? ou encore, que ne donneraît-on pour avoir vu dans le court espace de sa vie mondaine ce génie extraordinaire, Pascal, géomètre et passionné, doué d'une imagination aussi forte, sinon aussi riche que celle de Bossuet, mais ayant de plus Une hardiesse de pensée, et une pénétration subtile que celui-ci n'a jamais eues, ayant enfin, comme Shakspeare, le don du comique et du tragique à un haut degré, spirituel et mordant comme Voltaire, et pathétique comme nul ne l'a été? Heureux ceux qui ont pu voir et entretenir de tels hommes I Heureux ceux qui ont entendu le son de leur voix et joui du feu de leur regard !
Quelques esprits ne jouissent pas volontiers du . genre de plaisir que nous décrivons ici : s'ils rencontrent quelque homme illustre, ils sont bien aises de fMre remarquer qu'il n'a rien d'extraordinaire, et que sa conversation ressemble à celle de tout le mohde. Malebranche a très-bien peint cette folie : « J'ai vu Descartes, disait un de ces savants qui n'admirent que Tantiquitë ; je Vtï connu, je l'ai entretenu plusieurs fois ; c'était un honnête homme, il ne manquait pas d'esprit, mais il n'avait rien d'extraordinaire. x> Ceux qui portent de tels juge-
ments ne paraissent pas comprendre que ce qu'il y a souvent d'intéressant dans un grand homme, c'est de voir précisément le génie au repos, daùs la simplicité de la nature humaine, vivant et causant comme les autres hommes : a On ne se représente^ dit Pascal, Platon- et Aristote qu'avec de grandes robes. C'étaient d'honnêtes gens jouant et causant avec leurs amis. » Mais, comme il y a un plaisir malin à dénigrer les autorités, il y en a un à dénigrer les supériorités d'esprit. J'avoue qu'il ne faut pas flatter le génie plus que le pouvoir ; mais je ne puis m'empêcher de voir quelque chose de bas dans ceux qui ne se plaisent qu'à déprécier ceux qui les surpassent. Au contraire, aimer ce qui nous surpasse, et lui rendre hommage, a quelque chose de noble, et je doute que l'on puisse être soimême un homme vraiment supérieur, si l'on ne goûte et si l'on ne respecte la supériorité dans autrui. Il y a d'ailleurs des hommes illustres aussi remarquables dans la conversation que dans leurs écrits ; d'autres, au contraire, qui sont de l'entre-^ tien le plus simple et sans aucun éclat. Les premiers ont un feu, une originalité, un piquant de parole qui étourdit et qui transporte; les autres nous charment simplement par la nature, par lé
sérieux, j'ajoute enfin par cette grâce aimable et celte affabilité qui a quelque chose de touchant de la part de ceux qui sont si fort au-dessus de nous. II y a souvent dans la société des hommes qui ont beaucoupplus d'esprit queles plus grands hommes : ceux-ci ont cependant un charme que n'ont pas les autres. Enfin, on peut assurer que, partout où la supériorité ne sera pas honorée, elle s'effacera peu à peu et la médiocrité prendra sa place : on commence par caresser et flatter outre mesure les esprits qui se distinguent, puis on les rabaisse avec la même intempérance et la même injustice. Ce que Redemanderais volontiers pour les hommes supérieurs, ce n'est pas la faveur, mais le respect. Un autre genre de société que le monde nous offre naturellement, c'est la société des femmes. C'est dans le monde que la femme règne ; c'est là qu'elle déploie, sinon ses meilleures, du moins ses plus brillantes qualités. Les femmes introduisent dans la société la grâce, l'agrément, la délicatesse et la pureté. En présence des femmes, il est impossible que les hommes ne conservent quelque respect d'eux-mêmes ; cela est si vrai, que, dans un pays bien connu où il était d'usage (je suppose qu*il n'en est plus ainsi) de se livrer après les repas
^18 PIllLOSOPlilE DU BONHEUR.
à quelque excès au delà même du superflu perroîs, il a été convenu que les femmes se retireraient pour laisser toute liberté à la grossièreté des mœurs \iriles. Ce qui est vrai de certaines grossièretés Test aussi delà violence, de rinsolencOi et, dans un autre ordre, dupédantisme et delà vulgarité. C'est donc par les femmes que s'introduisent dans le monde le goût et rélégance» la douceur et la politesse. Pe pluSf elles ajoutent aux relations mondaines un charme tout particulier ; môme sans aucun mélange de sentiment défendu, il y aura toujours quelque plaisir délicat et rare dans un commerce d'esprit, où les sexes se mêlent, sans perdre leurs qualités propres, mais en les tempérant les unes par las autres. L'esprit n'est que Timage de Tâme, et en recueillant les pensées nous ain^ons à deviner les sentiments; au delà de ce qui se dit, on cherche à pénétrer ce qui ne se dit pas; c est toujours la vie des hommes qui nous intéresse sous leur conversation. Or cette vie, combien plus curieuse et plus attachante entre sexçs différents I ear la manière de sentir est très-différente de Tun h Tautroi et on découvre toiyours quelque chose de nouveau. Ajoutez que les femmes ont une manière de dire et d9 pepaer qui dteopc^rte la nôtre.
qui, moins rigoureuse et moins savantoi est plus fine et plus déliée ; elles nous apprennent à assouplir nos pensées, à les démêler avec plus de sublilité et à en varier les applications ; elles nous apprennent le faible et le vide d'une formule trop abstraite, que les innombrables nuances des phénomènes humains démentent et dépassent de toutes parts. Sans doute, une philosophie qui se bornerait à saisir et à décrire des nuances trahirait trop par là un caractère efféminé. La précision est je cachet de la vérité dans la. science; mais il est certain que tout un côté de la vie humaine restera inconnu à celui qui n'aura traité qu'avec les livres, qui n'aura connu que la solitude du cabinet ou |a dictature de la chaire, et n'aura pas fait subir à ses idées l'épreuve du monde, et surtout Pépreuve d'une conversation féminine. Je parle évidemment d'une conversation qui porte sur des choses élevées et générales et non sur des choses frivoles, quoiqu'il ne faille pas cependant dédaigner les entretiens familiers et naturels qui ne s'élèvent pas jusqu'aux hauteurs des lettrea^ des sciences ou i)e la politique. Tout est beau, le naïf comme le grand? à la condition de venir de Pâme. J'aime p)ieu)( upe personne simple qui me parle de ce qui Pintére^^e
580 « PHILOSOPHIE DU BONHEDK.
avec grâce et agrément qu'une personne af (ificiello qui, pour se hisser jusqu'au sérieux, me fatigue en parlant avec prétention de ce qui ne Tintéresse pas. D'ailleurs, un peu d*intermède dans les choses sérieuses n'est pas sans a]|[rément. J'ajoute enfin que, sans vouloir en quoi que ce soit réduire et ternir le rôle de la femme, et en lui permettant, et même en la louant de s'élever aussi haut qu'elle puisse aller, c'est à la condition qu'elle reste femme : si elle est doctorale, si elle est raisonneuse, si elle ne voit pas la limite de ce qu'il faut ou ne faut pas dire, si elle veut, dans ses paroles, dans ses études, une liberté égale à la nôtre, si elle me fait oublier enfin ce qui nous distingue, je le dirai franchement : j'aime mieux les hommes. Mais si elle joint la simplicité à l'instruction, l'agrément au sérieux, l'inattendu du sentiment et de l'esprit à la pénétration et à la solidité du jugement, si en m'éclairant elle me charme, si enfin elle ne laisse jamais oublier qu'elle est femme, mère, fille, c'est alors la perfection de la conversation mondaine. Tel est Tidéal dtx rôle intellectuel des femmes dans la société : c'est à quoi elles devraient tendre, quoique, à dire la vérité, elles paraissent s'en éloigner plus qu'elles ne s'en appro-
chent. Les unes, par une crainte sincère de passer pour esprits forts, se rabattent trop sur le mondain et le terre-à-terre;, les autres, par un dédain peu raisoilnable de leurs fonctions les plus naturelles et par une secrète humiliation de leur sexe, nous imposent d'un ton doctoral leur science superficielle et leurs pédantesques divagations. J'avoue qu'il faut toujours faire la part des exceptions et ne rien interdire d'avance au génie féminin ; mais si les femrties voulaient sérieusement remplir le rôle de l'autre sexe, qui donc remplirait le leur, je vous prie ? La vfeie supériorité dès femmes ne consiste donc pas à imiter les hommes et à les suivre de loin dans l'empire qui appartient à ceux-ci, mais à exceller dans le genre qui leur est propre; elles peuvent nous égaler, nous surpasser même par la connaissance délicate des mœurs et des caractères, l'analyse des sentiments, le goût naturel, à la fois libre et mesuré, le mouvement subit et spontané de l'imagination et de l'esprit, la puissance de la sensibilité, le sentiment des choses morales et religieuses; mais, dans les sciences, les théories et les affaires, elles ne seront jamais, sauf exception, que nos écolières. Au reste, si les femmes sont merveilleusement faites pour le monde et si elles en sont
SM PHILOSOPHIE DtJ BOirflEUR.
le principal charme, c'est à la condition de ne pas lui appartenir sans réserve et de ne hii pa» donner toute leur vie ; car elles perdent alors, par la continullé d'une vie frivole, leur principal mérite, qui est le sèrieut enjoué etla bonté élégante. Mais, pour mêler ainsi des qualités si diverses, il leur faut un fonds d'existence solide et régulier où, remplissant ses devoirs positifs, se livrant aux études et aux travaux qui conviennent à leur sexe, elles fortifient leur raison sans rien perdre de leur agrément. Pour celles, au contraire, dont la vie est tout en
dehors, qui donnent tout leur cœur au plaisir et au luxe, au bruit et aux succès (je ne parle point du désordre), elles vivent comme des ombres flottantes qui charment un instant des yeux éblouis, mais qui s'évanouissent quand on les touche. Quelquelois cependant ces pauvres ombres savent joindre le solide au frivole ; elles connaissent aussi bien que les hommes le prix de ce qui sert à payer tous les plaisirs : habiles à dépenser, elles étudient, avec les grands financiers modernes, Tart de gagner vite ; on les voit se passionner pour les inventions nouvelles dans cet art : elles sympathisontaux infortunes de leurs héros et applaudissent à leurs triomphes.
S2SI PUILOSOPHIË DO BOITfiEUR.
le prindpftl charme, c'est à la condition de ne pas lui appartenir sans réserve et de ne lui pas donner toute leur vie ; car elles perdent alors, par la continuité d'une vie frivole, leur principal mérïte, qui est le sérieut enjoué et la faonlé élégante. Mais, pour mtier ainsi des qualités si diverses, il leur faut un fonds d'existence solide et régulier où, remplissant ses devoirs positifs, se livrant aux études et aux travaux qui conviennent à leur sexe, elles fortifient leur raison sans rien perdre de leur agrément. Pour celles, au coatraire, dont la vie est tout en dehors, qui donnent tout leur cœur au plaisir et au luxe, au bruit et aux succès (je ne parle point du désordre), elles vivent comme des ombres flottantes qui charment un instant des yeux éblouis, mais qui s'évanouissent quand on les touche. Quelquetois cependant ces pauvres ombres savent joindre le solide au frivole ; elles connaissent aussi bien que les hommes le prix de ce qui sert à payer tous les plaisirs : habiles à dépenser, elles étudient, avec les grands financiers modernes, Fart de gagner vite ; on les voit se passionner pour les inventions nouvelles dans cet art : elles sympathisent aux infortunes de leurs héros et applaudissent b leurs triomphes.
LE MONDE ET LA SOCtfiTË. S99
J'ai dit les avantages que peut offrir la vie mondaine, pourvu qu'on en use avec mesure, je ne doit pas cependant en oublier les maux et les dangers.
L'un des écueils de la vie mondaine est d*exGÎter au plus haut degré Tamour-propre et la vanité, et par ces passions susceptibles et chatouilleuses, de remplir Tâme d'inquiétude et d'amertume. A la vérité, l'amour-propre est plus ou moins exigeante chez les uns, il veut être toujours le mattre et le premier; chez d'autres, il demande simplement à n'être pas le dernier : à cette seule condition, il sera heureul et jouira paisiblement des plaisirs délicats qu'oflre une société aimable et distinguée; Mais, en général, l'amour-propre ne se eontentë jpas à si peu de frais : la plus légère marque d'attention le gonfle, mais le moindre ouWI Finqoièté et rîrrite^ ri est Tittentif aux moindres expressions du tisage, à Vaccent de la voix-, à la pression de la main, à mille signes fugitifs ; il compare sans cesse les rangs, les attentions, les préférences, les froi* deurs, les oublis. De tous ces néaitts il se compose à loisir un corps de considération et de dehors où il s'admire plus que dans son être véritable^; et S la moindre blessure de cet être irnaginaire , il se croit atteint jusqu'au fond de lui-même.
524 PHILOSOPHIE DU BONHEUH.
Mais le plus grand danger du monde , c*est de resserrer et de limiter les esprits, quoique par un certain autre côté il les étende et les élève. Il faut savoir pro&ter du monde, sans s*y enchaîner et s*y asservir : conduite très-difficile, i^r ses chaînes sont très-douces et à peine visibles. On peut apprendre dans le monde un très-grand nombre de vues justes et utiles à savoir. Chacun y apporte les résultats de son expérience et de ses réflexions ; de toutes ces vues se forment des maximes générales très-mobiles , très-variables, d une solidité contestable, mais qui servent cependant à nous prémunir contre les systèmes absolus , engendrés par l'esprit de solitude, et contre les règles étroites et serviles qui naissent de la profession , de l'esprit de corps, de l'esprit de secte, de tout ce qui lie l'individu à un mécanisme routinier. C'est par là que le salon est libéral : il nous dérouille, il nous assouplit, il efface les angles des esprits et des caractères, il nous dispose à la paix. Mais ce n'est qu'avec les plus grandes précautions que Ton doit puiser à celte sagesse mondaine, légère, superficielle, capricieuse, amollissante. Le monde, qui émousse et désarme tous les systèmes, a lui-même à son tour son propre système d'autant plus trom-
Le MoNiiË ET Là Société. 525
peur qu'il ne se laisse pas reconnaître et qu'il sem* ble l'expression la plus libre, là plus générale, la plus impartiale de toutes les philosophies. Ce système est un composé de toutes sortes de transactions entre toutes les apparences , toutes les vraisemblances, toutes les superficies des opinions; dans celte transaction, chacune d'elles abandonne ce qu'elle a de profond, de creusé, de viril ; les opinions s'y effacent comme les caractères; tout relief choque , toute audace étonne ; ou , sî parfois Taudace est permise, ce n'est qu'à titre de paradoxe divertissant. Je ne fais pas ici le procès au monde, car il est clair que nous n'avons pas le droit d'exiger defs hommes réunis pour se plaire et se distraire cet effort d'attention nécessdre à l'intelligence des fortes pensées ; nous n'avons pas le droit davantage d'imprimer à des âmes qui viennent chercher dans le monde un mouvement doux et un délassement vif ces grandes secousses qu'excitent les passions profondes, et qu il faut réserver pour les temps où elles sont nécessaires. Mais, sans reprocher au monde ce qui est son caractère nécessaire, cet esprit d'éclectisme superficiel qui \e caractérise, il faut cependant être averti gue ce n est pas là que doit être la règle suprême de nos
KhQWMft 4^^ sadw :; iL oe JM^p. <iiie< pii» k« -QQiaxi«iMa eomj^ma^y, ^liii qpiw âÂi>arl-oa est pow* lui
to|^ 9W ressMenA et qui Vi'iUei^ aMi lg^x^ ou s^u i|Mftn(9i âe$i «pparçMe^ Ën^ k BioiMle pt-eiird très àlatettre lenofl» par lequel oq le déaigoe : il s« ^ ev«t. i;uiM\en^; il ei^ ^ lujkpi^iQe r€|$pèG^ hua^ine i^ e«tîài?a4 ^^ bîm ei^enda d^^ %^'il y a ^ dih€m»c^liii f qu^ii^ at^^n^iux noi^ et çQurbà^ vers. la ^m»f. qw^ r^s4fwbjb9»t à dei^ bpi^nies , et, ^ ^$9^ ce 9(H^ d^s h(Hnmess » vifds il y croit qqhiii^ HW ai|tip<idç&. Qq? ces xas^se^ CQui^ses {luii^irt d'aiDfBi^rs avoir quelqiie^ 0iHOJiaQ^, quel^ jque^ septii^a^Hls ^ qujelqi;^ instincts du vrai et di| î^$te, il Qe le pen^jxa^. Le iQpade a l^orreur de la foi^ : il onl^lie qu'il n'est lui-mépie qu'une foule, 4i;ié^ irafftuèe^ p9U*ée; mai^^, au Sqni^ inconçjLajalç comine l'a^U;:^^ égoi^le at ty^anuique. comme elle« j^l faut douo^UQ se livrer qu'à^^emi à cette insidieuse
9é|diicli0n) 0t rôseryer ji ip^r% m la Ijiberté de sou âfneet'4ej»araJ8on.
Cependant; il faut ^Vj«ue?,qWiJ|, y. aurait quelque
LE MMDB Bf Là SO€IÉTfi. 9%1
mjintioe à n'aUeF dans Lb HfMnid^qt^e pou» y jme^ te fôte de spectateur dédâi^euE (^t àims(^9j4 : « Sî Yous me méprisez et sî itou» fm efiûgiieiii 4irfiil to HM|d«9 ^ ^^^*^ raison, faites ^MIQMI to /K>Ut.aJr^f rslinee^^i» ^anus f otoe ;i^lutei ^tne v^i^z^aifii ](hw de meb pfadsm pour me teWiir ^A^HiUa # fn'WMlr^ ter. Si jeyMfi^pr9(»ifeql^lyi«lmiif Qu.4p^ d^iivç^ dMiracliofi, qudqtlef relatimi^ nob)#$ ^^îdo^I^^ pmrciiMpi flàfen iaiyer par («s^ b^iifijpe ms^^^^ pieî'Hskphiiottipfaie n*^ paB pi^^d^i 01^ )(ftiii^ inde la èume pet pt>ur teUe> J^ f»l»iil^imm4 de toutes choses, mais c'est pour cçM/$ rftis^s lirtBHB qm mêm ip»' fwiwtdbsf^ :: c'e^ pif 4ft ^ue jeVMB apis tttilsv Yoaftditm que Je «MHirriii ei «i»>-
fieoimÉ ptf^adtoiisia iab paaMoâ. tt Qd|t«$eii!l imle iAmàw tfliinitiép^ipas ies salws; to^k il y eit i»ttsf lMafao»^p ^ B^. dif»im»U qui ia^<«éQ9n<ir Kent : : Bà»s £etti3 oompbisanûe FéeJproqiH^ idet^ o^ Iftioifè, elles* eeraieni soins seeese és:mée$M eithaifnées l^H ^n4» eoiriir^ les auÉi^es. Le» hooiMies m tofit p98 Mtr iMfriqitaMRt pour se mmbettr^^ et ^pour ^^d^priœcr ; «px^ik ai^fMifQfièoiiSutfesîàsie&up- ^rtor. Yo4is treu<vez«q«e les siioj»B. Bml .4nop dédaigneux éa peele des lieitiaaes c leeb ^eât ^^eesiUa ;.
mais sur leur propre terrain , ils habituent peu à peu les hommes à l'égalité. La bonne éducation met sur le mémo niteaules rangs les plus différents. » A un tel discours je ne saurais que répons dre , et je conclus que , VU ne faut pas livrer au monde les démises retraites de notre esprit et de notre cœur, il faut cependant s'y livrer avec con* fiance et candeur, lui savoir gré de ce qu^il noij» donne , sans lui demander ce qu'il li'a pas : les joies profondes de Vîntimité^ les émotions divines et purifiantes de l'ëtude, de l'amour, de la vertu, de la piété.
Mais ce qu'il est parlaitement permis de blflmer, sans manquer à aucun>sentiment de gratitude , c'est le fauiL monde, celui qui consiste umquement dans l'étalage et le bruit, le' monde de plaisir» le monde d'argent, je n'irai jpas jûsqu'à.dire le monde de désordre : car celiii-ci, auquel on a donné dans ces derniers temps une fort inutile céli^HÎté, est au-dessous de Texamen. Autant serait aimable et intéressant im monde cultivé, éclairé, hospitalier, où se mêlent dans une juste mesure le négligé et 1^ distingué, où l'esprit a sa part sans, s'imposer et sans être exigé, où l'élégance exclut le luxe^ où sont mêlés les âges^et les sexes, où l'on converse
«DB disserter, où Ton discute sans disputer, ce monde enfin qui était jadis le triomphe et la gloire dela.Francei qu'elle ayait en quelque sorte crëë et inventé, et qui n'y disparaîtra jamais entièrement ; autant il est permis d'aimer un tel monde ou ce qui en approéhe (car il ne faut pas demander partout et toujours la perfection), autant, au contraire, il est peu désirable, peu utile au bonheur , de cultiver ce monde tumultueux, agité, frivole, insatiable de plaisirs, qui court de fête en fête , né demande qu'à s'oublier, qu'à s'étourdir^ qu'à vivre au jour le jour, et chercha dans les divertissements, non la distraction^ mais l'occupation de la vie. Celui-ci ne s'adresse qu'aux sens, l'autre à l'imagination et à Fesprit. L'un nous corrompt et nous amollit, Tautre nous perfectionné et nous aiguise.
Quand on a goûté avec discrétion les plaisirs du monde, ce qu'il y a de^plus doux, c'est d'y échapper : « Quand j'ai été dans le monde, disait Montesquieu, j'ai cru que je ne pourrais soufTrir la retraite ; quand j'ai été dans mes terres, je n'ai plus songé au monde. » Chacun a pu connaître par expérience la vérité de cette observation. Il n'est pas nécessaire pour cela d'avoir des terres. La plus humble retraite suffit po?ir nous faire
oublier là fàotHè^ àm\ it smhlë qu*dii 110 piMe 9é pttft^fer ^iiiihd M ]f est émMtitè perr r habitude et k tiécesèltA. 11 6M Mm qMlqMs {»orMHitiés qui nif petiretit Jamaiê le pMier 4u monde^ nux^tidUoé là âôlitttdê éf la tiô intîmid «ont itisUppMiabli», ^t hiiiagitMtiM inqiéàfe irppdle toujours des femuëttidtits naUtolMntf et qol mettrenl d'MHHi ldn$qu'éUeS itd vltèni pM hoM d'^Ueë^mètties. CM lit tiû digne irrècMflble. do MuoltU ot de médto^ erité. J'âime mieux tnàote bel eeprils.sainageb sot lesquels le ttioiidq' n^etwoe }àfnâia aiieaii prestige^ ^ui nie s'y livréfit qu'airec contrainte^ et qui^ danai lei it*étink^8 les plus charmantes^ tm songent qil-ail yltàiïv de téûitev tHet eux* Néemfioins il Élnàqoe qtielqoe ehoie k celui qui n'a jamais été ineossibre aux agréments, de le sodàtii qui n'y a pas vttjsés flteultès s» déployer èi t'épaàOttir, et qui^ «uilgrë iifi Idage. oéiébro) |ie s est.psis senti plus bomme é» Boptrint du domiAeroe des bomities.
*(ÎMT»I^R^ lie
Dans le chapitre précédent, j'ai traité du monde et de la société, coinme eussent fiait les anciens moralistes, c'est-à-dire en les considérant dans leurs rapports avec les sentiments de l'homme, avec ses habitudes et avec ses goûts.Mais il est impossible de :parler du bonheur, dans un siècle comme le nôtre, sans se souvenir que ce4)roblème a pris de bien j)lus grandes proportions, que les hommes de ce temps ne l'ont pas renfermé danà rintérieur de Tâme et dans la volonté de rindiviauK
qu'ils ont cru que ce problème était lié à Tétat de la
société et aux conditions extérieures dans lesquelles
rhomme se trouve placé. C'est, au fond, ce problème qui s'est agité, qui s'agite encore dans toutes
nos révolutions, et ce serait s'isoler entièrement du monde où nous sommes que de ne pas le con-
sidérer un instant par ce côté. Cette analyse différera quelque peu de celles qui précèdent ; nous avons à exposer des idées plus générales et plus élevées. Ceux de nos lecteurs qui craignent les dis- . eussions un peu sévères et un peu abstraites . peuvent passer ce chapitre ; mais les esprits réfléchis ne me sauraient pas gré, je crois, de l'avoir omis. .
Pendant très -longtemps, la morale a séparé rhomme de la société : elle lui disait : Sois sage, et tu seras heureux, mais dans la sagesse était contenue Fobligation de se résigner aux conditions de la société dans laquelle on était né. La société était . considérée comme une chose qui ne regardait pas l'individu ; elle était instituée par Dieu, et gouvernée par ceux que Dieu avait commis à cet effet. L'amélioration de Tordre social n'appartenait qu'à ceux-là seuls; quant aux simples particuliers, aux sujets, comme on les appelait, leur rôle était d'obéir, de jouir avec tranquillité des biens que la société leur assurait, et de se résigner aux maux qu'elle ne pouvait empêcher, Amsi l'examen des institutions sociales était interdit à la science, et la critique des abus interdite aux classes souffrantes. A la vérité, les choses^ dans la pratique^ ne se
LE BONHEUR DJtNS LÀ SOCIÉTÉ ACTUELLE. 353
passaient pas toujours ainsi. Lorsque les peuples se lassarient de souffrir, ou même, sans aucune cause, lorsqu'ils trouvaient Foccasion de déployer leurs forces, ils ne se contentaient plus d'une paisible obéissance, et ils se révoltaient contre leurs maîtres. Ces révoltes, que la morale considérait toujours comme des crimes, ne laissaient pas cependant que de produii?e quelquefois de bons effets : on arrachait ainsi par la force quelques garanties, quelques privilèges, quelque sécurité contre l'oppression. On apprenait enfin, par l'expérience qu'il n'était pas absolument impossible de changer quelque chose à Tordre social. Quant à la science, quelque discrète qu'elle fût, elle n'avait jamais été tout à fait muette ; on n'avait jamais pu, par exemple, interdire l'histoire ; c'est uii besoin trop impérieux de l'esprit humain de connaître ce qui s'est passé avant nous, pour qu'il soit possible dei supprimer une telle science ; mais elle était surtout recommandée comme l'école des rois et des princes, et n'était pas faite pour la foule. Néanmoins, il est
impossible de faire de l'histoire sans remarquer
que la société n'a pas toujours été dans le même
état, que les institutions varient avec les temps et
avec les lieux, et enfin que le sort des hommes est
934 ^IILOSOFIII DU BCHffllUR.
Uè^«u iort des intUttsitiiM eUet^nAmw» FM à feu la «oîenoe «'enbardit ; d'hûtorifAd «Ue éatîol philotjophique et poliliqjue; Im bomnw de plus en plus édairét, s'haèituèreot h TexaiMA .et à fe critiquer ils remarquireiit l^ur oondiiîofii ilala comparèrent k celle des hoiDmas dern d'autres tempset dans d'autres pajfSî ilscritiquèrent quelques abus ; ils révèrent un autre erdine de cho$es ; k mesure qu-îls s'éclairaienti les gouvernements devenaient plus faible^ et plue corrompus» Snfin, on •commanda à demander si la société» comme toutes choses I ne pouvait pas se perfectionner par la science el par la raison { on vit cela si clairement, qu'on crut que rien n'était plus facUoi et qu'il suffisait de le vouloir pour que cela fût, Un jour donc» le peuple se mit à l'ouvrage ; mais on vit bien alora le péril et la difficulté d'une ai redoutable entreprise* Ce ne furent d'abord que ruines et sang y larmee et sanglots» Ce fut le chaos. MaiSi loraquelapoueaijàrè soulevée par la chute trop rapide de cet juiUque édifice fut retombée sur le sol | et qu'on y put voir dairi on a'aseura qœ tout ce qui était liMbé était depuis longtemps vermoulu et né tenait à rien i et on commeri^ k voir paraître Quelques atfsisea d*une fondation nOuvtUe et plus solide*
LE BÔNHEtte t'Û't a SàtïÉÛ kcibElLE. 335
Depuis ttellè ^o(i\à , ^uoiij^ié l'on W^W ^vASt trouvé éiicorè tf èfel sfebfe èl Vtàifti^ttt ^bWcfê', el 4ue l'égifâttoH ^téittiête aîl iéU fefes bbhll>ê-'aoîll)s ii plbsiëUtè rt^riséfe, bé^feridaHl, à travëPé filgîHë lifefe agitation^ et Hiàlgrë ëllè^, on vil se àe'âM'eir ^'eà II peU, d'tinethànierè as^i âiâtihcté, iitië è'ôbfèié Wa- Vëlle, t>lus oU tUoiné Êdrifbrtiié'ë dU t^^b p l'6à avait Wvé, niais qiil ditfêklï, ^af béktic<JUp d'éft- Àmu, de la ëdciêie âétfiTitê: Cê^l béilè âii iiiiëti de Ia(|Uëllë noU^ vivoM dUjdtii'ct'UUt. Or; bêfit^ ^ cmè; à ëôii toui, est iltldpêë i^iâlnd fUailVâiSë j)^^ deta ëdrtés d'âdvë^^drëS r à'nM ^êt; ^âf fê§iMs ^r éiubMétenat énmê d§ lâ Sfidiëiê^îi&ie';- de i'adftëi {Wr lés fiéfëh^tif^ d'tiilë nSitiëaë M^ Mme. Pressée atAsr ëtUfè ÛM &iH^i ^'kâM^ërêë, mte ms fkfimni &« ^Hêt èêvli àifS<êttit, h miiétê mme a fôrl il M'è âéëë êèHifM,
sarfotit ceïtt cfeft Krf sont attà^M Ifan't àitiièdph de noMbi'eàit (RssentiWt'élftfe. îMikiaàUMcqxItet les sont hs condUions de Bbnhëùlf' (^'dl^ présenté aux hommes. Comparons-lïi" à (iëtfé'qu'ell'é'a'i'émplàcée, et à cfelfe* quf piiéferid' la' ïtèmplHcer eltëmême'.
RemàVqiidhS d'abord qiié ces* d^ûx' stJciités'i rune passée; railtit'filttifè, Orit'uii-^ràiid'àvariége
sur la société présente : c'est de n'être pas. Comme Tune n'est plus, et que l'autre n'est pas encore, ciles ne peuvent être connues que par l'imagination. Or l'imagination ne présente les choses que comme il lui convient : à la vérité, elle peut exagérer les vices du passé ou de l'avenir, mais elle peut aussi exagérer les^mérites. Les souffrances qui ne sont plus, ou qui ne sont pas encore, sont bien peu de chose au prix des souffrances réelles et présentes, au moment où on les éprouve. Qui de nous n'embellit par le souvenir ou par l'espérance sa vie passée ou future, et ne la préfère à sa vie présente ? Ainsi des sociétés. Comme la vie est et sera toujours rude, quoi qu'on fasse, les hommes se plaindront toujours du temps où ils vivent, et rêveront des' temps meilleurs, que les uns placeront dans le passé, s'ils ont l'âme pieuse, mélancolique, portée à la vénération, et les autres dans l'avenir, si leur esprit est jeune, ardent, audacieux, ami des nouveautés, indocile aux lois consacrées. Voilà pourquoi la société actuelle , ayant comme toute société ses maux et ses vices, trouve encore tant d'adversaires , et se défend comme elle peut entrç des regrets mal apaisés et des désirs inassouvis. Si nous cherchons à cp.mprçndr^ l'ancien régime,
non pas tel qu'il a été eh réalité, mais tel qu'on peut ]e concevoir à une certaine distance , et en lé prenant par ses beaux cAtés , on peut dire qu'il reposait sur ce fait, qu'il y a nécessairement dans r humanité, par la nature même des choses, deux classes d'hommes, les faibles el les forts. Cela est évident d'abord pour Page , Fenfahce étant nécessairement plus faible que la maturité; cela est évi* Jent pour le sexe, la femme étant plus faible que f homme; cela est encore évident pour les malades, les infirmes, les pauvres d'esprit Eh bien, indépendamment de toutes ces faiblesses qui résultent des conditions physiques de la nature humaine, on peut dire que la société se divise encore en faibles et en forts, les uns ayant plus, les autres moins de facultés , les uns étant plus , les autres moins favorisés par les circonstances extérieures : d'où l'on voit que la différence de la faiblesse et de. la force est de droit naturel et en quelque sorte de droit divin. Ce fait étant une fois pos% (et toutes les utopies philosophiques ne peuvent le détruire), on ne conçoit , selon les partisans du régime aristocratique, que deux systèmes en dehors de celui qu'ils nous proposent : ou bien soumettre tous les éléments forts ou faibles, sans différence de degré,
338 PrttlOSOPiïÈ D» B'O'NSKtîR.
à h phiSèianiftë d utt $oiivëi*aîn llhtt[llc et àbisolu, él réduire tous les membres dé la société à une égale faiblesse , tempérée seulemeilt par rêlôvatiort fortuile de quelques individus auxquels se commtirtîqufe passagèrement le supWme pôùtoit* ; ou bien décréter, contre la natut^ des choses, Une égalité absolue etitre tous tes éléments diëôordants , et donnei* à la majorité d'etîtt^ eux la sbuvefàîiidté et Itt toute-puissance. Or, dans lë pfëftiiék' cas, c'est la ibtcé toute seule, mais la forte ffhyslqilè qui écrase la vraie forcé, la (bréë moitié; dans le se»^: cdnd èaS, C'est une unité TÎolentéqul êtttUflfelës dî»- VC^sitéë et leé inégalités nàlUfôUeS i C^est une sim» plititS ilbi^tt^aite substituée à unë hâfmôniëuâë hièWirchiè; t'est [lu servilité et la tyrftttnie, ou rêgôlsifië caché sôU& i'appàrèhce flë là justice, rem-» plë^àttt ieé sentihiëtitii variés d'hôhiiëUr, de déliCfttèssë, detièsj^Ct, dé tolliCibifé, ^ui toh^tiondeut^ dàUâ la h^tUi^ë même, àUï ihtrôitibl'àbled âè^téi qUe cette hatUhé à ifiîs étttre les hortithfes.
L'âWciett régime aVSlt dbhC écarte^ hôtt par Ihétt^ tië, Uial^ j[)ài' in^tlnCl, ces dèui solutiUhs; et il iàvâit Résolu la t)Uëëtidh d'ufië ffiàniéf^ j^luà huiâaiiie, diseUt^éS déM8éUf«, èA it'éùiMàSâht lë^ fbHs 6t lël faibles ^rféS liéUë redt)rO(iU6i; et tdUiltadMut de
LE BONHEtiK MNIS L\ SOCIÉTÉ âÇÏOELLE. m
te protectioA tèt de te HdéKK. Le fért, pont^ muin^ tenir sa force et h pitAège^ Contre te despôtisiM d'un ^ul, avait ic\i bè^oih de rallier à lui les faible»^ et îï leuï* pïiyaît son oon<?o««rs pzt H pï^teétion ^ le fàîblè avait eu besoin du ft>M pour «e ^nantir côtttre la violence, et lui pï^yait sa pït)te(îtiiort par sa âd&tttë. La nature des choses avait noué cefe liens^ et les sentiments qtii devaient en tiatt^^e s'étaient foffnés par Ihabîlude, par le coMacl, par Tintèi^t commuii ; d^en hant deSK^endàient la bienfafsanee et la justice', à^tw ba$ remotitaient la loyauté et le rôspeôl. L*ailtortlè était retevée parte charité et te pîèlé ; rpbèîssanèe, par le dévi^émëlit et par Yé» mour. Ajoutez à cela que ta société Aé se Comp(^il pas seulement, comtne ùti pourrait le tlroik^) dd quelques puissants et d'Uné knUltitUdé désarmée ;
mais il y avait uue échelle qui deàcendait depuis te plus grande fonië jusqu^fc'te plus extrême teiblessé, par une sérié de Aégféfe ) de èt)rtè que celui qui était feiblè par rapport à l'Un était ïorl për rapport à l'autre , et cela nt)n pai< un hftserd et telon lé caprice de chacuh, mais d'api^ëdes lois theè, non écrites, mais réglées pat* te coutume, te plufe foMe des lois; Sufiii lé temps, Cé grand adouoisseur dé toutes choses , tempérait ce qu'il pouvait y avoir
encore de trop rude dans^ces relations, et créait, sous Tapparence tout extérieure de rinégalilé, une égalité véritable, toute de cœur, bien préférable à la fausse et aveugle égalité de là loi. Aussi voyait-on les inférieurs aimer leurs supérieurs et se dévouer pour eux ; on voyait les subordonnés respecter la puissance, les jeunes se taire devant les vieillards, les enfants obéir à leurs pères elles cadets s'effacer devant les aînés. Les familles formaient des unités vivantes et immortelles, où les individus apprenaient Tesprit public à l'école de l'esprit de famille » les villes avaient aussi leur unité et leur âme; les corps, doués de personnalité, défendaient contre le despotisme les droits de chacun, liés au droit collectif de la corporation. La religion, qui n'était pas absente de TÉtat, répandait 3on grand esprit , Tesprit de dévouement et surtout l'esprit d'immortalité, dans cette société véritablement vivante : présente à tous les grands ^événements de la vie, la naissance, le mariage et la mort, elle liait la terre avec le ciel, le visible avec l'invisible, et conduisait doucement l'humanité, de la demeure passagère qu'elle traverse ici-.bas, à la demeure éternelle pour laquelle elle est faite. Tel est le tableau idéal que nous présentent de
la société pissée les poétiques défenseurs dé Faacien régime ; et, si la poésie était ici en cause, on peut cjroire que le régime féodal, avec sa hiérarchie, ses diversités, ses coutumes, ses usages, sa chevalerie, sa foi, avait quelque avantage sur notre société bourgeoise, industrielle et sceptique ; mais la poésie n est pas la justice, et les sociétés ne sont pas faites pour inspirer les. imaginations des conteurs, et amuser la curiosité des hommes. Examinons donc par la raison ce qu'il faut penser de cet idéal, si noble et si séduisant.
Rien de plus vrai que ce fait sur lequel s'appuient les défenseurs de Taristocratie : il y a des faiblesses naturelles , qui appellent la protection, et qui ne peuvent être soulagées que par Tamour. Mais de ces faiblesses, les unes sont purement accidentelles : ce sont les infirmités et les maladies : on peut donc les négliger ; nul ne peut avoir l'idée de chercher dans le rapport d'un malade et d'un médecin l'image de la société. Les rapports d'inégalité entre les sexes ont une bien plus grande importance, et se lient étroitement à la question de la constitution de la famille. Mais il est évident que de l'inégalité entre l'homme et la femme on ne peut rien conclure sur l'inégalité des hommes entre
ta2 1x|i<iiMM>«M:^«éï/H«%ii.
Wrï^MlRfdë :'(:'i«A^'M^'Rtè'd')lëë. l*ëitf»il -ne ■petrt !ée %ctfBre% Wi'-ittlSfflè •: et ^ IfflUêssè ^appelle
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LE BONHEUR fiAM H «CK^IÉTÊ ACTUELLE. 343
v^vt jpas mieux être protégé (nr la ?odé(é que de Fétre parun{iatroxi^et^iicore«'il m vaut pas mem. ôlr^ à soi-même son protecteur, «auf recours à la puissance puUigue contre la yloience çtt rînjœtîee. L'ancien régime ne se Iron^it 4lenc pa^ien^é^ clarant ^u'il y a des faibles. ^ des iorts 4«n^ h nature, mais en àxaat arJiiUrairement la force4w6 certaines fanfiilles, et la faiblesse d«&s4'aulreB, «fU lieu de laisser la force ef k faiblesse se rnsmiester librement cous h protection publique. «Ssuis douter par le fait, jies nobles ëtaieixt le^ plus forts» Alais c'est en quoi préciséoient icoasistait rÂuJMStîeets car qui prouvait qu'ils le fussent par ia aature ? fi doit y avoir des rangs 4ans la siociéié> ^a eisA 4viâent : il faut des premiers, des seconds et, des 4er«mers ; ipais ces rapgs ne doivent |>as ^e fixés arbitrairement avant la n^issance^ de ^acuA.pomt ment puis-je avoir un rang avant d'élre né ? &m doute, on ne détruira jamais Tempire des coodîtiong eiEtérieures. dans lesquelles chacun se d^ ploie ; et la naissance en est une; mais il n'est pas nécessaire d'ajouter à cette première fatalité une fatalité légale ; et^ en second UeUf la société peut toujours diminuer l'influence de ces conditions ex-, tërieures, en ouvrant sans cesse de plus larges
voies à tous. Sans doute, si je suis né dans la campagne, il y a bien des chances pour que j'y reste; mais où est le mal? Le mal, c*est de m'y attacher par la servitude de la glèbe ou par la servitude de rignornrice. Ainsi nous accordons leurs prémisses aux partisans de l'ancien régime, à savoir que la société doit se composer d'inégalités ; mais ces inégalités doivent être naturelles, non artificielles; j'ajoute que, lorsqu'elles sont naturelles, elles tendent à s'effacer projgressivement, parce que les hommes, ayantau fond une même nature, tendent à se rapprocher les uns des autres, lorsqu'aucune barrière nelessépare par des dislances infranchissables. Je ne voudrais pas être injuste pour la société de l'ancien -régime. J'accorde que le. rôle de protecteur pouvait donner le goût de la protection, que l'influence de la religion devait inspirer aux seigneurs la bienveillance envers leurs vassaux, aux vassaux l'amour et le respect de leurs maîtres; j'accorde que celte hiérarchie traditionnelle était un principe d'ordre, et que les privilèges qui, à tous les degrés de l'échelle , protégeaient les divers individus étaient des défenses contre la tyrannie. Mais on m'accordera que la -protection peut dégénérer eu oppression, que celui qui est assez fort pour
VOUS défendre est assez fort pour vous opprimer^ que r inégalité de naissance inspire facilement le mépris pour ceux qui sont au plus bas degré de réchelle, que Ton conclut aisément de la diversité de classe entre les hommes à la diversité de nature, et qu'il est bien, difficile que celui qui n'est pas votre égal soit votre semblable. Ajoutez que Ton a peine à comprendre ^ si l'ancien régime n'était qu'un régime de patronage sérieusement exercé^ comment il a excité tant de haines, tant de ressentiments, tant de rai^icunes, comment au moment de sa chute il a suscité les vengeances les plus sauvages. On ouUie d'ailleurs que le besoin de la protection n'est pas le jseul qui soit dans Tlnimanilé, et qu'il n'est pa3 le p]u9 nab|e« Il y ena qnaMtre ; c'est le besoin de se développer. Or, dans les cadres. * factices institués par L'ancienne société , l'homme pouvait-il -se développer librement 7 II l'a pu en partiôdans 1^ déc^encede; cerégime,c'est-à-direau dix-huitiéme siècle; mais c'est qu'alors commençait déjà la dissolution dq cette société. Il manquait donc aux hommes de ce temps, au moins à ceux qui n'étaient pas les premiers, beaucoup des conditions extérieures du bonheur , si le bonheur est, comme nous l'avons dit plusieurs fois, le libre développe*
M6 PHILOSOPHIE t>t] ^NHfiUA.
ment de lonte^e» puissance» légitimes de notre ètn^ Nous av&ns va que KJdée fondamentale de Tanclen fégime étarit celle-ci : une hiérarchie ée proteetorats subordonnés les uns auï autres, et lîé^ -entre eux par un protectorat unique, la puissance royale: @uètte est maintenant Tidée du nouveau régime, déoelul que 8d a proclamé, et qui depuis se yéàUtfe peu à peu parmi* les peuples avec phrs on moins de rapMité? htk voici t t'est h^ plu^ grand développement possible de la l%erté ihdividcf^fle séufrteirtes ses formas, sous la condition de te pro*teotio» publique. D'après ce principe, tOut homme sO proté^ soi><naême,>}'et<tend9 par là, tré^ille à soi risque» <él pMl», pensé ce q«i lui pdraffvrai, croit eo ^m stt^œnscience lui oré^mie^ |ouit dé èes bieitÀ s«)o«f sa l'aisOn^et sa fidpudende, en un moi, ne ré^ pond dé lui-même qtf"èl l»î-ia«ême, i^uf les ea^oà' H pertersiit atteinte ma dreJl^tf autrui *. d'^ ici que lia loi iBlenrîént-'pôû^ émpéel^^ t^jUâftice; Bstrce à dire que toute esrpèèèdèpatronagè âft dis* përu afelfiotre sooiété? Won, sans doute, et cela même li'esr pas désîràMe'. U y a d'abord te patronage naturel! du pouvoir paternel, qui est le type cl la perfeciien du patronage humalrv. B y a le patronage co«iugal, qui éêjfese concilie afvee la ttbei'lé dt
LE BONHlp^tift UM-^ H &€^LëTÊ ACTUELLE. 347.
tronage de la bij^olai3wce ejt de laQl^y^Ué. Qe igim^
\mi^^ àfè i»^i4^ i^xmv^ si féooi^ imk %î ^qu^
XÇi^j^ 0/e 1^. $eco^iA pa$i produits, U ^udra qiie, Ije^
bjcew soient. $ig^tenu& ^ aia^és pw ki patrçD^« 4^5, bewejm ç* d^ preiw?JÇ9> arrivés,;; ii;^!^ (^ ^»fi9 W^i&ç: 9Mmi^ j^ dFQÎt|$ .^ à la \ihev\è m dm uw. w des ,wt?W. J^'aJ€i^ie ^fwi qWil esjtin^ I^CiS^iU)^ di^ 19^ 4U|& la puii^su^e ;pul^U()^ n'ait cdte-nwSq^i^ili^ i^e d* patronage à ^wcer.ea fei Y^ des iiiMM?S>.Pe Wtr#e que p^r réd\K»ttt)n -. d«ns
c'e^t. ^ 9ui fst, Vfib^et ^e diflciAsusiKH»» subtitea ^ profcMid^ entim k» p^Ai^i^te^i^ Mais;» ^t ea i^iaMl la part, à <se& iiû|xdQ9^ux et néee^^f^ p^Xvtmti^ti ^ n^ fs^Mt pa3 perdre de vue Vobjet principai^ de b mù^ medemo^ le plo^bwt dèyelôppexft^mt.pes^nr ]^ de l>ati\# H^Q^i^i^. Or, c^inine e e^ là f^mn ^éJm^i 1 id^ qu^ niens s^voiis donnée du litenheup,.. il 9'^n$ui\rait q^e^ ai o^te nùàiiè était parl(iteme»i eeafoiwe fa cet pmeipes, eUe serait la mieux faite pow* assurer le hs^heur hlumain. N^anmoin^, il y a i\»m lea cenditiertô vvMn^ de celle sooièlé dei
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graves obstacles au bonheur, sur lesquels nous de* vous nous arrêter quelques instants.
D'abord, il fie faut pas oublier qu'aucune société, si excellente quelle fût, ne pourra détruire la douleur parmi les hommes, et ne peut empêcher même les grandes inégalités de douleur, qui semblent afccuser si éloquemment la Providence, et qu'une pensée pieuse , au contraire, considère comme le signe et la caution d'une meilleure espérance. Or ce qui touche à la condition humaine comme telle est aussi vrai de/ios jours qu'au temps de Job ou de Pascal. Il faut soufiHr : rien ne garantit d un tel lot.
Mais , indépendamment de ces douleurs inévitables^ dont aucune société ne sera jamais exempte, il pourrait bien se faire que , dans la société actuelle, il y eût à la fois et moins dé fnaux et plus de douleurs , si Thomme , en se développant , est devenu plus sensible aux misères de sa condition. Il ne suffit pas que la société mette à la disposition des hommes plus de moyens d'être heureux; il faut encore qu'ils sachent en profiter, et qu'ils en usent sagement : or je n'affirme pas qu'il en soit ainsi des hommes de notre temps. Par exemple, je ne crois pasi qu'il soit possible de nier, sans injustice, que cette société prise dans son ensemble ne soit plus ri-
che qu'aucune de celle des siècles précédents, que le bien-être n'y soit infiniment plus répandu. Mais cette société plus opulente et plus prospère est-elle plus heureuse? Munie de beaucoup plus de moyens de bonheur, sait-elle s'en servir? C'est une tout autre question. Si les classes laborieuses, plus riches qu'elles ne l'ont jamais été, sont devenues plus sensibles à leur pauvreté relative; si, attirées dans les villes par le progrès de l'industrie, elles ont devant les yeux et tous les jours le luxe et le plaisir; si elles ne travaillent souvent et ne gagnent péniblement leur vie qu'à fabriquer ces objets qui doivent servir à Postentation des riches; si à chaque pas le contraste de la pauvreté et de l'opulence se présente à leur imagination; si la société, en leur reconnaissant les droits de l'homme et du citoyen , en s'intéressant à leur sort, en leur permettant de désirer le bien-être, en le leur permettant même comme la récompense de leurs efforts, les a habituées à désirer, et par conséquent à souffrir, jfie peuvent-elles pas être à la fois plus aisées et plus malheureuses? D'un autre côté, les riches tirent plus de profit de leurs richesses qu'ils n'ont jamais fait. Les lois économiques mieux connues, les progrès de la science appliquée à l'industrie et à la culture, la propriété mieux
protégée par de meilleures lois civiles, toutes ces causes ont créé beaucoup de richesses et les ont réparties sur un plus grand nombre. Mais , si ces riches du travail voient leurs biens convoités par des yeux d'envie, leurs droits contestés par d'habiles sophistes et de redoutables tribuns, s'ils ont sans cesse devant les yeux l'image de la spoliation, peut-on dire qu'ils soient heureux? Ainsi les pauvres et les riches souffrent pour la même cause ; et l'amour des richesses, au delà d'une certaine mesure, loin d'être une source de bonheur pour une société, en est la plaie secrète et mortelle.
n y a , en outre , une autre classe de douleurs , que l'on peut considérer comme passagères, mais qui ne permettent pas d'apprécier l'influence définitive qu'aura la société nouvelle sur le bonheirr humain. Ce sont toutes les douleurs qui sont nées précisément de l'état de révolution par lequel cette société a commencé, et qui dure encore. D'abord, tous les intérêts anciens, qui ne se sont pas encore accommodés au ton de cette société nouvelle , souffrent dans leurs souvenirs et dans ce qu'ils considèrent comme leurs droits : les influences ne se déplacent pas sans douleurs, en outre, beaucoup d'habitudes anciennes ^ont en luttes avec des habi-
indes nouvelles : de là , des froissements et des conflits qui affectent plus ou moins la sensibilité. Ensuite, la chule d'un grand monde a toujours quelque chose de solennel et de triste; et les générations de la première moitié du siècle, en ont été profondément atteintes : il y a eu là de grands troubles, de grands déplacements d*existences, des révolutions d'âmes non moins tragiques que celle; des
Etats; mais ces grandes émotions commencent à s'affaiblir, et les générations nouvelles sont moins mélancoliques que leurs aînées. Enfin, la principale cause de douleurs dans ce siècle, c'est le sentiment de l'instabilité. Cette société est mal assise; elle n'est pas sûre d'elle-même ; elle voit changer sans cesse, sinon les conditions fondamentales de son existence, au moins ses formes extérieures : de là, une grande incertitude d'action, un besoin de jouir vite, et, par conséquent, de gagner vite de quoi jouir, une impatience fiévreuse ; et, dans l'obscurité des destinées communes, l'oubli du bien public et la passion du bien-être. Pour qu'il se forme des moeurs dans une société, il faut qu'elle dure, et qu'elleLnit le sentiment de sa durée. Or, c'est ce qui n'est pas encore arrivé pour la société née de la rév^uHoo* Pendant longtemps, elle a craint d'être
ramenée en arrière, et de se voir remplacée par celle même qu'elle avait détruilej délivrée de cette crainte, elle s'est vue de nouveau menacée par l'image d'une société nouvelle qui lui reproche à elle-même d'être une société d'ancien régime. Cet avenir inconnu qui pèse sur elle, la trouble et la tourmente; et, perdant le sentiment de son droit et de sa force, elle s'abandonne à tous les courants, sans savoir où ils la conduiront.
Remarquons enfin, que le développement de Tactivité et de la liberté, est loin d'être favorable à cette sorte de bonheur qui consiste dans la paix, dans la quiétude, dans l'équilibre des facultés. Agir, c'est lutter, et lutter est toujours douloureux : se proléger soi-même est une œuvre périlleuse ; être protégé est plus doux. De là de grandes souffrances dans une société longtemps immobile, entraînée tout à coup dans un tourbillon d'activité souvent excessive, et dans des combats dont elle n'a pas rhabitude. La lutte des opinions, la lutte des intérêts, la lutte des j)assions parait une anarchie que Ton ne peut supporter, et qui, d'ailleurs, dégénère souvent en une anarchie véritable. Il en est de môme pour Fâme : la lutte de la pensée avec cllcmêinc quand elle recherche la vérité, la lutte de
l'homme avec lui-même quand il esl chargé de la responsabilité de sa vie, toutes ces luttes sont des causes de trouble et de tristesse, auxquelles beaucoup d'âmes peuvent succomber lorsqu'elles n'ont pas été élevées pour de telles épreuves. De là, par exemple, le nombre croissant des suicides et des folies dans notre siècle. La cause en est, sans doute, que beaucoup de volontés et beaucoup d'esprits n'ont pas été assez forts pour supporter une telle société. Un déploiement extrême de désirs exige un plus grand déploiement d'activité et d'énergie. Si l'énergie n'est pas en proportion avec Tambition, soit de la pensée, soit des passions, l'âme se brise, et la raison ou la vie viennent à succomber. Les effets ne sont pas toujours si terribles; mais il est certain qu'il y a toujours une grande cause de trouble pour l'âme, lorsqu'au' lieu d'être attaché à une condition fixe, sous une protection déterminée , l'homme est abandonné à lui-même et aux risques de son existence, sans autre protection que celle de la loi , protection froide , lointaine , générale , qui vous défend contre les torts et les violences des autres, mais ne fait rien pour vous faciliter la vie, vous soulager de ses misères, vous en aplanir les épreuves*
En présence de ces douleurs et de ces maux, j'accorde que la société actuelle est trés-imparfaite, cl qu'elle doit avoir les yeux fixés sur Tavenir : mais c*est à la condition que cet avenir soit pour elle un stimulant et non pa3 une menace, qu'il se produise, quel qu'il soit, par le progrès régulier des choses et par le mouvement spontané de la société elle-même, et non pas sur un plan factice créé d'avance, et par le moyen de la force et de la violence. Cet avenir doit être la suite et non le renversement de la société de 89. On dit que cette société n'est qu'une société de transition , et cette expression vague et obscure plait infiniment à beaucoup d'esprits. En un sens, toute époque est de transition ; chaque moment est une transition entre ce qui précède et ce qui suit. L'humanité change sans cesse, et nul siècle ne ressemble à un autre siècle. On peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, que la société marche à un état nouveau; il en a toujours été ainsi dans le monde, même lorsque la société n'en avait pas le sentiment. Dans ce sens, je reconnais que notre société est de transition : mais ce n'est pas ainsi qu'on l'entend. Ceux qui parlent de cette manière croient qu'avant 89 la société était, comme ils le disent, organisée; ils
croient, en outre, que la société future le sera aussi, mais tout autrement ; et, entre ces deux sociétés, ils placent celle d'aujourcThui qui, selon eux, est désorganisée, qui n'est qu'une crise, et danâ la force du terme, une transition, c'est-à-dire un provisoire. Or c est ce que je ne puis admettre. La question n'est pas de savoir si la société ac- - tuelle a réalisé tous les progrès que Thumanîté peut rêver sur la terre : s'il en était ainsi, ce serait la fin du monde, nous serions au paradis ; et • Ton ne voit pas ce qui resterait à faire à ceux qui viendront après nous. Mais la question est celle-ci : la société actuelle est-elle dans la vérité, ou estelle radicalement fausse ? peut-elle, par un progrès successif et naturel, réaliser tout le bien que l'on rêve, ou, au contraire, n'est-elle pas un obstacle à ces biens par une fausse et incurable organisation? En un mot, n'est-elle pas à la société future ce que la société de Tancien régime lui est à elle-même? Eh bien, je nie qu'il en soit ainsi. La société où nous sommes, sauf certains maux particuliers que nous avons signalés et qui disparaîtront avec le temps, est vraie dans ses principes essentiels ; c'est en développant ces principes et non en les renversant, pour faire place à je ne sais quels
principes nouveaux, que Thomme' arrivera le plus sûrement à perfectionner sa condition. Il ne faut pas, par le mirage d'un faux bonheur, sacrifier imprudemment les conditions réelles d'un bonheur possible.
La plupart des rêves qu'avaient imaginés dans la première moitié de ce siècle les inventeurs d'utopies se sont en grande partie évanouts. Mais de ces rêves, et, il faut l'avouer, des traditions de notre pays, a subsisté et subsiste encore l'idée fondamentale d'un patronage universel de la société sur tous les individus. La société est une grande entreprise de bonheur public. Non-seulement elle empêche le mal et Tinjustice ; mais encore elle fait tout le bien qui se peut faire; elle pense, elle veut, elle agit pour l'individu ; elle lui assure la subsistance, et lui partage les biens communs, non pas selon la loi féroce de l'intérêt personnel, mais selon la loi équitable et douce de la fraternité. Son principal objet est d'établir l'égalité de jouissances entre les hommes. C'est là le rêve que nous ne saurions par- . tager.
Sans vouloir déterminer dans quelle mesure la société peut intervenir sans injustice pour aider, soutenir, faciliter le déveloj^ement des individus
(question qui est du domaine de la politique), nous devons prolester, au nom de la morale, contre toute doctrine qui met la société en tutelle, qui sacrifie la personnalité humaine à*rintérêt socisj, dispense Thomme de l'activité, de la responsabilité, par une fausse et Inimilianle sollicitude, délmit la lutte, sans laquelle la vie est impossible, fait du bien-èlre le bien suprême, et pour établir une fausse égalité, supprime ou met en prévention la liberté, principe de tout progrès. C'est là partir d'une fausse nolion du bonheur; et c'est contre cette fausse notion que tout noire livre est dirigé : c'est croire que le bonheur consiste dans la jouissance et la tranquillité, et non dans l'activité et dans Ténergie personnelle. Assurer aux hommes la satisfaction paisible de leurs désirs, c'est ce que quelques-uns considèrent comme la perfection du bonheur public : pour nous, au contraire, le bonheur est dans le libre développement de notre nature, dans l'exercice indépendant de nos facultés. Or c'est ce qui ne peut avoir lieu sans luttes, sans rivalités, sans efforts personnels, sans chutes, sans disgrâce, en un motj sans douleurs. Promettre aux hommes le paradis sur la terre, c'est leur mentir, c'est se tromper soi-même, c'est ignorer les condi-
tions de leur destinée et de leur nature. L'âge d'cr n'est pas plus, dans Tavenir qu'il n'est dans le passé : il n'est nulle part ici-bas, il ne sera jamais. Que s'il y a encore dans notre société des obstacles au développement libre des aptitudes humaines^ on a raison de demander qu'ils soient levés ; .jinais en cela on ne change pas les conditions essentielles de cette société ; on ne lait, au contraire, qu'en accomplir l'idée : car personne ne peut avoir la pensée de soutenir qu'une telle société soit parfaite ; mais elle doit se perfectionner progressivement, selon ses* principes, mais non changer de principes.
J'ajoute qu'il est impossible de déterminer d'avance quelles seront les conditions de la société de l'avenir, et que, par cette raison, tout le monde peut en croire ce qu'il voudra; jnais, par cette raison aussi, il ne faut pas imposer aux sociétés des plans de rénovation, construits à 'gnori dans la solilude de la spéculation ; il faut que la société se fasse à eUe-méme son avenir par le développement naturel des choses et par le libre emploi de toutes ses ressources et de toutes ses lumières. Dans ces conditions, un plus grand nombre d'iiommcs arriveront chaque jour à prendre possession de
leur qualité d'hommes, c'est-à-dire à s'approcher du bonheur humain. Ce sera l'honneur de la société nouvelle; mais un lel objet ne doit pas ôlre atteint aux dépens des droits et de la responsabilité de chacun : c'est en quoi se sont trompées presque toutes les écoles de l'avenir, beaucoup plus préoccupées du bonheur social que de la dignité' personnelle des individus. Une fois affranchie de toutes les craintes qui l'assiègent, la crainte d'être ramenée aux institutions du passé qui lui sont devenues insupportables, et la crainte d'être entraînée hors de ses voies naturelles vers des institutions arbitraires ^t violentes, la société actuelle, prenant peu à peu conscience de sa force et de son droit, assurée dans sa durée, unissant enfin la paix et l'ordre avec la liberté, verra se former peu à peu des mœurs et des caractères : elle ne détruira pas les maux qui sont attachés à la condition d'homme, mais elle les diminuera, et, mettant chacun en état de se suffire à lui-même, en lui garantissant la sécurité et la justice, elle lui laissera la responsabilité de son propre bonheur. Je suis bien loin de dire que, parmi les idées émises par les novateurs de notre temps, il n'en est aucune qui puisse passer âans.la pratique : ce serait les juger sans examen;
mais je dis qu'elles ne peuvent être pratiquées qu'à la condition de s'accommoder aux principes généraux de cette société, et non en en renversant l*éconofnie, à la condition de respecter la libre responsabilité des particuliers, au lieu de les engrener, par autorité publique, dans un mécanisme préparé d'avance , confié lui-même à la direction d'un moteur irresponsable. C'est cette fausse notion du progrés social, déduite elle-même d'une fausse nplion du bonheur humain qu'il faut combattre, et dont il faut délivrer les esprits, sans méconnaître rien de ce qui peut être fait de bon et d'utile par un pouvoir éclairé.