CHAPITRE lY
LES AFFECTiaNS
Nous ayons vu que la vie agitée ei lumultueuse, la vie de tempête, comm^ l'appelle énergiquomenl Pascal, ne donne pas tout ce quelle promet. Faut-il pour cetle raison réprimer lous les mouvements de Tâme et la condamner à une absolue insensibilité? L'âme nVt-elle a choisir qu'entre les ardeurs brûlantes et desséchantes de la passion, les amorces éphémères du plaisir, ou les glaciales jouissances de Tégoïsme? Non ; il y a pour le cœur un autre bien : ce sont les affections, c est-à-dire ces liens innocents et paisibles (quand ils ne sont pas troublés par la douleur) qui nous attachent à une femme, à un enfant, à un ami, au pays natal. Les sentiments remplissent Vâme sans la tyranniser ; ils lui laissent la liberté de ses mouvements et lui permettent d'agir, de travailler, de pen-
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ser, ce que ne fait pas la passion. Ces sentimenls donnent un intérêt vif et aimable à la vie, et Témeuvent sans la bouleverser; ils semblent froids au premier abord, en comparaison des passions. « L'amilié esl fade quand on a connu l'amour. » Et de môme l'amour domestique, intérieur, continu, doit sembler fade à celui qui ne connaît que l'amour violent et déréglé. Mais cette apparente froideur cache un feu lent et doux, plus durable que Tincendie éphémère des passions; ei souvent même, sous cette'fiamme violente des passions, quelle sécheresse intérieure ! quelle indifférence! quel mépris! L'amour de passion n'aime que soi; l'amour d'affection aime son objet : le premier ne demande qu'à jouir et à oublier; le second veut s'oublier lui-même dans le bonheur de l'objet aimé. Ce n'est pas que les affections ne puissent elles-mêmes s'élever par occasion jusqu'aux extrémités de la passion, lorsque les circonstances le réclament. Vous voyez alors l'amour de la patrie s'élever jusqu'à l'enthousiasme, sans s'égarer jusqu'au fanatisme; l'amour conjugal vaincre en dévouement passionné l'amour illégitime ; et l'amitié enfm s*enfiammer comme l'amour lui-môme. Mais ces mouvements extrêmes, qui ne sont pas un effet de la chaleur du sang, mais 1 emportement légitime d'une affection menacée ou rassu-
réc, participent encore à la pureté et à la noblesse de Taffection elle-même.
lly a donc dans l'homme deux principes : Tun qui nous attache à nous-mêmes, l'autre qui nous transporte hors de nous; Kun qui réglé, mesuré, coordonné avec nos autres affections, est le principe de notre conservation; l'autre qui, nous liant aux autres hommes, et même aux objets extérieurs, et enfin à Dieu lui-même, est le principe de la société humaine et de la société universelle; l'un qui porlé à l'excès est flétri par tous les hommes sous le nom d'égoïsme, l'autre qui soutenu par la croyance devient le principe de la plus divine des vertus humaines, la charité.
La Rochefoucauld a prétendu que ces deux dispositions si diverses ne sont qu'un seul et même principe, et que la seconde se ramène à la première. Mais ne serait-il pas bien étrange que ce fût le même principe qui portât les uns à tout immoler à leurs désirs, et les autres à s'immoler eux-mêmes?
J'avoue que La Rochefoucauld est un auteur pour lequel j'éprouve une répulsion naturelle, et que j*ai peine à juger avec impartialité. On Iro.uve sa philosophie très-profonde, je la crois superficielle ; on admire son esprit fin et délicat, et il est vrai qu'on ne peut
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avoir un style plus finement ciselé ; mais sa pensée est grossière et brutale ; il n'a jamais un seul mot noble et fier; et Ton ne sent pas en lui le gentilhomme, quoiqu'il soit, comme Ta si bien dit le cardinal de Retz, (( le courtisan le plus poli qui ait paru dans son siècle. » Ce que je lui reproche le plus, ce n'est pas ce qu'il dit, c'est ce qu'il ne dit pas. Je permets que Ton dénigre l'homme, mais à la condition de le relever aussitôt, comme fait Pascal. « S'il se vante, je l'abaisse, s'il s'abaisse, je le vante. » La Rochefoucauld n'a connu que les misères de l'homme, il n'en a pas connu la grandeur. « Ce sont misères de grand seigneur, grandeur d'un roi dépossédé. » Voilà ce qu'il n'a pas \u. Son livre laisse après lui une impression malsaine: il nous laisse plus mauvais qu'il ne nous a pris, ce qui est le signe le plus fâcheux pour un livre de morale. En outre, son exagération est souvent trop visible. Il n'est pas nécessaire d'i^trc un héros ou un saint pour éprouver des sentiments meilleurs que ceux que décrit lia Rochefoucauld \ il suffit d'être homme. On ne lui donne pas seulement quelquefois des démentis, on lui en donne tous les jours et à chaque instant de la vie. Enfin, il altère, il fausse, il corrompt tout ce qu'il touche. Souvent même je suis tenté de croire que Tamerlurae de sa pensée n'est qu'un mensonge littéraire et
le prétexte d'un trait hardi et piquant; et je dirais volontiers, en essayant d'imiter sa manièie : « On ne médit souvent des hommes que pour avoir le plaisir de montrer qu'on a de Tesprit. »
La Rochefoucauld nous dit : « Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu une société, un ménagement réciproque d'intérêts, un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propre se prépare toujours quelque chose à gagner. » Il n'est pas nécessaire d'être Oreste ou Pylade, Damon ou Pythias pour savoir qu'une telle pensée est fausse. Il n'est pas d'homme qui n'ait eu un ou plusieurs amis, auxquels il s'est attaché par un autre lien que l'espérance du profil. Il y a dans l'amitié elle-même un plaisir naturel, indépendant de tout calcul. Ce qui le prouve, c'est qu'il y a beaucoup d'hommes auxquels nous sommes liés par l'inlérêt et le besoin, par l'espOrnnce et par la crainte, sans éprouver pour eux aucun sentiment d'amitié. Nous ne nous y trompons pas. Souvent, la même personne nous intéresse à la fois et pour elle-même et pour les services qu'elle peut nous rendre; et nous savons très-bien distinguer dans le sentiment qu'elle nous inspire l'affection et l'intérêt. Enfin, quelquefois il nous arrive en effet d'avoir besoin de l'aide et du secours de nos amis : ce devrait être alors que nous
éprouvons, selon La Rochefoucauld, le plus grand' plaisir de l'amitié; au contraire, nous souffrons de cette rencontre, tant nous craignons de voir s'altérer à nos yeux et aux yeux de notre ami le vrai caractère du sentiment qui nous unit. Au reste, il serait difficile de faire passer le sceptique Montaigne pour un rêveur sentimental et un vulgaire enthousiaste. Cependant, lisez ce qu'il a écrit sur son amitié pour la Boétie, et comparez à cette page éloquente et pathétique la basse pensée de La Rochefoucauld. «En Tamitié de quoy je parle, les âmes se meslent et confondent Tune en l'aultre dun meslange si universel, qu elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qoi les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je Taymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en respondanl : « Parce que c'estoit lui, parce que c'estoit moy. » Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sçay quelle force inexpli-^ cable et fatale, médiatrice de cette union...» Ce n'est pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille : c'est je ne sçais quelle quintessence de tout ce meslange qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concur-
rence pareille, je dis perdre, à la vérité, ne nous résorvant rien qui nous fust propre, ny qui fust ou sien on mien. »
Expliquez aussi, je vous prie, par Tamour de soi et par Tégoîsme, ces plaintes pathétiques cl exquises quinspire à saint Augustin la mort d'un ami passion* nément aimé :
«De quelle douleur mon cœur fut-il affligé I Tout ce que je voyais n'était que mort; ma patrie m'était un supplice; la maison paternelle me causait un incroyable ennui ; tout ce que j'avais partagé avec lui se tournait sans lui en torture. Partout mes yeux le cherchaient, et je ne le trouvais pas; je haïssais toutes choses, parce que rien ne pouvait me le rendre et me dire : « Le voilà, Jl va venir, » comme tout le disait pendant sa vie, quand il était loin de moi. Je m'étais devenu à moi-même un problème insoluble, et je demandais à mon âme : « Pourquoi es-tu triste, pource quoi te troubles-tu à ce point? » Et elle ne savait que me répondre. Et si je lui disais : « Espère en Dieu, » elle n'obéissait pas.... Mes pleurs seuls m'étaient doux et avaient succédé à mon ami dans les délices de mon âme*.»
« Saint Augustin, Conf,, liv. W, ch. ir
La Rochefoucault dit encore : « H est de la reconnaissance comme de la bonne foi d'un marchand; elle entretient le commerce, et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent. La reconnaissance de la plupart des hommes n'est qu'une secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits. » C'est là encore une fausse et superficielle analyse. Si La Rochefoucauld disait que Thomme n'est souvent reconnaissant que par orgueil, par fierté, pour ne pas. rester en reste de services reçus, ou encore pour se donner Fa satisfaction de faire du bien à son four après la secrète humiliation d'en avoir reçu, cette interprétation, très-défavorable encore pour le cœur humain, pourrait être reçue. Mais il est faux que Ton ne montre jamais de reconnaissance que pour recevoir de nouveaux bienfaits. Nous sommes souvent i^connaissants pour ceux qui ne peuvent plus rien pour nous. Confondre la reconnaissance avec un calculde marchand, c'est s'obstiner à ne voir, à ne chercher la nature humaine que dans le cœur des valets.
Qu'est-ce que la bonté? Selon La Rochefoucauld, « c'est prêter à usure sous prétexte de donner, c'est s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat. » Qu'est-ce que la générosité? « C'est une ambi-
tion déguisée qui méprise de petits intérêts pour aller à de plus grands. x> Qu'est-ce que la libéralité ? « Cest la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons. » Qu'est-ce que la pitié? « C'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber; nous donnons des secours aux autres pour les engager à nous en donner dans de semblables occasions; et ces services que nous leur rendons sont à proprement parler du bien que nous nous faisons à nous-mêmes ppir avance. »
Tout cela est faux, superficiel et grossier. La bonté est un sentiment qui nous porte naturellement à vouloir le bien d'autrui ; ce sentiment peut être accompagné ou suivi d'un calcul, il peut être combattu et vaincu par l'égoïsme (car l'homme n'est pas parfait); mais il n'en existe pas moins dans l'homme (je parle des plus froids, des plus égoïstes), nn plaisir naturel à faire du bien, et cela sans espoir de retour ; car ce bien peut être ignoré, il peut tomber sur un misérable, et le plaisir sera le même, peut-être plus vif. Je ne dis pas que l'homme placé entre son intérêt et sa bienveillance ne sacrifiera pas l'une à l'autre ; mais d'abord il en souffrira : d'où je conclus que la bonté n'est pas rintérêt. En outre, je ne parle ici que des afTeclions naturelles; je ne parle pas de la vertu, ce que La
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Rochefoucauld n'a pas démêlé. Il aurait pu avoir quelque raison s'il eût dit : En fait, Thomme sacrifie le plus souvent ses affections naturelles à Tégoîsme; mais, pour cela, il eût fallu reconnaître l'existence de pareilles affections ; c'est ce qu'il ne fait nulle part : il croit décrire la nature humaine, tundis qu'il ne décrit que ses vices.
Comment soutient-il que la libéralité n'est que la vanité de dqnner? Elle est, au moins aussi souvent, le plaisir de donner. Que de fois ne donne- 1 on pas sans chercher à en faire ostentation, sinon en secret, du moins dans l'intimité! La gloire de donner n'est qu'une des formes de la libéralité, ce n'est pas la libéralité«méme. Un avare peut donner par gloire, il ne cesse pas d'être avare pour cela. Être libéral, c'est aimer à donner pour donner; ce n'est pas là un grand héroïsme : il n'y a rien de si commun. Et j'ajoute que la plupart des hommes donnent sans réflexion, sans prévoir ie retour ; cette pensée est trop éloignée, trop compliquée; peu d'esprits calculent si loin ; la plupart vivent ou agissent au jour le jour : c'est l'instinct ou le sentiment qui les détermine. Cela est vrai surtout de la compassion : elle n'est pas une habile prévoyance des maux; c'est là un trop grand raflinement. La pitié est tout ce qu'il y a de plus naturel et de plus spontané
dans le cœur humain ; la présence de la souffrance nous fait souffrir, sans aucun retour sur nous-mêmes. C'est là un fait simple et immédiat, qui .fait aussi bien partie de notre constitution que l'amour de soi.
Si La Rochefoucauld eât été un philosophe pénétrant et exercé, au lieu d'être seulement un admirable bel esprit, il aurait pu soutenir sa doctrine atec plus d'avantage. Ce que nous aimons dans tous nos attachements, aurait-il dit, c'est nous-mêmes, a Nous aimons à aimer : amabam amare, » disait saint Augustin. Quel plus doux plaisir que d'aimer les êtres qui nous entourent? Celui qui se renferme en soi diminue le nombre de ses plaisirs : il ne s'aime donc pas lui-même avec intelligence. L'amour de soi le mieux entendu est celui qui se procure le plus de bonheur ; et le bonheur se mesure par les plaisire. Or chaque affection nouvelle ajoute un plaisir nouveau à notre existence; multiplier ses affections, c'est multiplier son bonheur, et ainsi l'amour-propre est intéressé à se sacrifier luimême< Il recouvre avec usure les avances qu'il a faites, non par les bénéfices incertains et précaires qu'il attend d autrui, mais par les fruits solides et durables qui naissent des affections elles mêmes. Voilà ce qu'eût p\i dire La Rochefoucauld, s'il avait voulu donner à sa doctrine quelque apparence de force et do raison. Mais
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ne voir dans les affections que les avantages extérieurs qu elles peuvent procurer, c'est, je le répète, une doctrine non-seulement basse et humiliante, mais tout à fait pauvre et sans portée. La science mondaine peut voir en lui un de ses maîtres; la philosophie de la vie n'a guère à apprendre à son école.
Mais je prends à partie cetle nouvelle forme de la théorie, et je dis qu'elle n'est pas encore vraie. S'il est vrai que toute affection est accompagnée de plaisir, il n'est pas vrai que le plaisir soit la fin de nos affections. Aimer est un plaisir, mais on n'aime pas pour avoir du plaisir; autrement on aimerait à volonté, ce qui n'est pas. Qui est-ce qui détermine l'ami* tié, l'amour, tous nos sentiments? C'est la nature de l'objet aimé. Par raiïection, Tàme sort d'elle-même; elle va à autrui. C'est cela même qui lui est agréable, c'est l'aban Ion de soi-même, c'est cet oubli en autrui, c'est ce redoublement de vie par autrui, c'est là ce qui nous cause du plaisir. Supposez que l'âme pense à elle-même dans ce mouvement, qu'elle réfléchisse aux avantages d'une liaison, d'un amour; aussitôt le charme est rompu, le plaisir d'aimer disparait. On se retrouve en face de soi-même; le vide, le désert nous reprennent et nous envelopprent ; le triste moi reste seul avec ses pauvres joies, ses mornes plai-
sirs, son insatiable ennui. Oui, aimer est un plaisir, mais c'est à la condition d'aimer, c est-à-dire de s attacher à quelque autre chose que soi. Le plaisir sort de la vie même ; il est le signe, relîet, Fépanouissement de la vie, mais il n'en est pas l'objet. La vie est bonne par elle-même, et c'est parce qu'elle est bonne qu'elle est agréable, et non parce qu'elle est agréable qu'elle est bonne. Ainsi des affections : elles ne sont agréables que parce qu'elles sont des mouvements de vie, des flots de vie. Le plaisir naît avec elles et les suit dans tout leur cours, bien loin d'être le but vers lequel elles tendent. La blancheur accompagne le lis depuis le moment où il sort de la tige jusqu'à celui où il tombe à terre et est foulé aux pieds; mais le lis n'a pas pour fin de son existence sa blancheur immaculée; il en jouit comme de la vie même, sans la vouloir et sans la chercher. Ainsi du plaisir dans l'amour. Et combien plus exquis celui que Ton goûte sans y penser, sans l'acheter ! Tristes connaisseui^s du bonheur humain, qui n'avez appris la vie que dans les intrigues du monde, que vous savez peu ce dont vous parlez 1 Quel homme misérable vous nous faites à côté de celui qui est sorti brillant et paré des mains de la nature bienfaisante, et dont le plus sûr bonheor est dans l'oubli du bonheur même!
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Sans tomber dans les illusions d'une fausse philanthropie, il me semble que les hommes sont en gé- . néral meilleurs gue ne le prétend cette sagesse étroite et chagrine. Je ne veux pas rediercher curieusement si c'est la vertu ou l'instinct qui est le principe de leur bonté; mais je crois que Ton peut mettre en fait qu*il est bien peu d'hommes qui n'aient reçu de quelquesuns de leurs semblables des services et des témoignages de bienveillance ou d'affection, (\n\, dans leur enfance ou dans leur jeunesse, ou même dans leur âge mâr, n'aient rencontré des appuis, sans lesquels ils eussent succombé sous le poids de la vie. Je suis quelquefois tenté de croire que ceux-là mêmes qui parlent le plus mal des hommes ont été souvent aussi favorisés que les autres, et que c'est le sentiment de leur ingratitude qui les rend si durs pour Thumanilé; ils semblent prouver par là, non pas que les hommes soient, mauvais, mais que leur propre cœur est mauvais. Je n'affirme pas que l'on rencontre toujours auprès des hommes la stricte justice; mais on y rencontre souvent la bienveillance, le désir d'obliger. La Rochefoucauld dit, dans son langage amer : « La so« ciété ne durerait pas longtemps si les hommes n'étaient dupes les uns des autres. » J'ajoute : « Si les hommes n'étaient point serviables les uns envers les autres. »
Ce n est pas là, je crois, un opiimisrne candide. Car je me contente d'en appeler à la conscience de ceux qui se plaignent. S'ils n'ont jamais recueilli des autres hommes des marques de bonté, ils peuvent avoir le droit de maudire ou railler leurs semblables : quant a ceux qui ont fait l'expérience contraire, ils ne peuvent aflirmer autre chose que ce que je fais ici.
En général, le mépris des hommes est un mauvais; sentiment qu'il faut combattre de toutes ses forces, lorsque, après quelques expériences malheureuses, on le sent près d'envahir son cœur. En effet, ou celui qui méprise les hommes s'excepte lui-même (ce qui est Tordinaire), et c'est là un orgueil insupportable; car d'où a-t-il pris le droit de se croire d'une autre espèce que les autres hommes? Par qudle faveur du ciel est-il exempt de ces vices qui rendent ses semblables si méprisables? Ou bien le contempteur des hommes, obéissant à un louable esprit d'équité-; se comprend lui- ' même dans ce mépris universel. Mais celui qui est arrivé à se mépriser lui-même n'est pas loin de devenir digne du mépris. Ce n'.est qu'en s'estimant, et en se ci*oyaht digne de quelque chose d'excellent, que l'homme est capable d'améliorer et d'ennoblir sa nature. Lorsqu'il se méprise lui-même, il a perdu tout ressort et tout ^poir. J'ajoute qu'il a perdu la joie de
iAA PHILOSOPHIE DU BONHEUR.
la vie. Car si quelque chose nous console dans nos misères, c'est celte pensée que nous sommes nés pour quelque chose de bon. « Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève ^ » *
Il y a d'ailleurs deux sortes de pessimisme; et ceux qui admirent*la sagesse de La Rochefoucauld comme la vraie sagesse de Texpérience, devraient y regarder à deux fois; car. Ton peut incriminer les actions humaines, ou bien la nature humaine elle-même, ce qui est très-différent. Quand jmcrimine les actions humaines, quelque sévère que je puisse être, je ne mets pas en péril les intérêts de la vertu; car si les hommes sont méchants, c'est leur faute : ils pourraient être meilleurs. Cette sorte de pessimisme est celui qui convient à tous les moralistes; car il ne faut pas flatter l'homme, et, par une fausse complaisance, le laisser se contenter du pire, quand il est capable du meilleur. Mais, remarquons-le, pour qu'un tel pessimisme soit utile et juste, il faut, en même temps que vous condamnez les actions, relever la nature humaine; car c'est seulement à la condition que cette nature soit capable de quelque chose de
1 Pascal, Pensées, éd. Havet, p. 25.
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bon, que vous pourrez reprocher aux hommes de faire le mal. Si au contraire le fond de la nature humaine est mauvais, et si vous ne découvrez en Thomme rien de bon, pourquoi vous étonner que l'homme soit précisément ce que le fait sa nature? S'il n'y a en lui ni bonté naturelle, ni amour des hommes, ni pitié, ni bienveillance, ni amitié, ni véracité, en un mot, aucune affection bienveillante et désintéressée, quoi d'étonnant que l'homme ne cherche en tout que son intérêt propre? Pourquoi Ten blâmer, pourquoi même parler de ses prétendus vices avec amertume? Blâmerez- vous les loups de manger les moutons? Ils obéissent à leur nature, et il ne leur est pas plus possible d'être des moutons qu'au triangle d'ëlre un carré. Or le. pessimisme de La Rochefoucauld n'incrimine pas seulement les actions humaines, mais encore la nature humaine. Car, quoiqu'il ne dise nulle part expressément que cette nature soit mauvaise, nulle part il ne dit qu'elle soit bonne; il n'y démêle aucun bon principe, et s'il flétrit avec raison les fausses vertus, il ne paraît pas croire qu'il puisse y en avoir de véritables. On dit que relever l'homme, c est l'enorgueillir. Nullement, car ce qu'il peut y avoir de bon dans sa nature ne vient pas . de lui; mais c'est lui rendre la vertu possible, et la vie aimable. Enfin, si toutes les vertus humaines sont
apparentes, il faut conclure que la vertu est une chi* mère : et qu'ai-je à faire alors, sinon à imiter les autres hommes? Car pourquoi ferais-je autrement qu'eux?
Mais laissons là les misanthropes et les pessimistes, et considérons le cœur humain tel qu'il est, et non tel qu*il plaît à quelque courtisan blasé de se l'imaginer.
Les principales affections naturelles tjui soient au cœur de Thomme sont les aflections de famille, l'amitié, l'amour des hommes, le sentiment religieux.
C'est dans la famille qu'on voit le mieux la différence de la passion et de TafTection, en même temp^ que leurs affinités. Personne ne confondra l'attachement d'un fils pour son père, d'un frère pour son frère, ou pour sa sœur, avec cet attachement tumultueux et enivrant qui attire les deux sexes lun vers l'autre, et jette quelquefois ses victimes dans d'incroyables extrémités. On distingue même très-bien dans la pratique la passion de l'amour et l'attachement conjugal, lorsque celui-ci n'est fondé que sur Testime et une paisible amitié, s'y mélât-il quelques mouvements des sens. Un amant considère comme une injure que l'on n'ait pour lui que de Taffection. On dit souvent que l'amour n'est pas nécessaire au mariage, et qu'il n'a besoin que d'affection; je n'examine pas si cela est vrai; mais on dis-
lingue donc nettement ces deux choses. Il n'est pas impossible que ces deux sentiments coexistent à la fois et pour dos personnes diverses : ce qui est très-mal sans doute, mais ce qui prouve qu'il y a deux manières d'aimer, et qu'elles ont toutes les deux leur source dans notre cœur. On les distingue mieux encore par les deux sortes de bonheur qu'elles procurent c l'un, violent, agité, qui ne laisse pas à l'homme la possession de luimême, et lui fait trouver un étrange plaisir dans la douleur mémo; l'autre, doux et égal, qui occupe notre cœur sans l'asservir, et stimule nos facultés sans les égarer.
* Mais, quelle que soit la différence de la passion et de l*a(Tection, il faut cependant qu'elles se tiennent par leurs racines : car nous les voyons souvent naître l'une de l'autre et se transformer Tune dans l'aulre : tantôt raffectioit en passion, et la passion en affectibn. II n'est pas rare en effet de voir la passion commencer par la paisible amitié, et se cacher à elle-même sous les apparences du plus innocent commerce. Comme on est porlé à croire que la passion se manifeste toujours par des tempêtes, on ne la redoute pa"^ là où on se sent à l'abri de ses remuements et de ses violences; le cœur ne croit rien éprouver d'extraordinaire, et comme iUie bat pas plus vite que d'habitude, il se
livre sans défiance au charme d'une délicate amitié : c'est ainsi qu'il nait presque toujours dans les cœurs innocents et qu'il trompe même quelquefois les cœurs les plus expérimentés. Mais si l'intimité qui prépare l'amour est dangereuse par cela même, elle est un bien cependant, lorsque l'amour qu'elle amène est honnête et peut se changer en aiîection légitime : la passion ainsi préparée a bien plus de force et de profondeur; elle a plus d'avenir que celle qui natt brusquement d'une illusion soudaine. Il est fâcheux que nos mœurs de société, et, je l'avoue aussi, une prudence salutaire ne permettenl pas plus souvent à de douces et honnêtes passions de naître à l'abri d'une ' jeune et naïve familiarité. Les mariages en seraient plus sains, plus solides et plus heureux ; car combien est-il plus facile de changer en affection durable et profonde une passion sortie déjà d'une affection première, qu'une passion subite née du plaisir des yeux, et surtout que l'indifférence, sollicitée seulement par quelque instinct de jeunesse, ou quelque sordide et vaniteuse ambition I
Comme l'affection devient passion, ainsi la passion peut devenir à son tour affection. Lorsque l'affection conjugale a pris naissance dans l'inclination na* turelle et non dans l'habitude, dans la passion et
non dans le devoir, elle conserve toujours une certaine chaleur et une certaine grâce qui ne peuvent s'imiter. Je crois qu'un observateur fin et exercé pourrait toujours reconnaître, à certaines nuances, à certaines délicatesses, si TafTection qu'il a devant les yeux a été à l'origine une passion. Les rapports peuvent être parfaitement convenables, et même affectueux et dévoués., sans avoir cette nuance de tendresse et ce reste de flamme, vestige inextinguible d'un cœur vivement touché. Il semble ici que la passion, dont nous avons parlé tout à l'heure si durement, ajoute un degré de perfection au sentiment, Taiguise, l'épure et l'ennoblit. C'est que la passion n'est fatale que lorsqu'elle nous entraine hors des lois de la règle et du devoir. Mais lorsqu elle est d'accord avec le devoir, loi-squ'elle s'unit à nos affections permises, elle y ajoute une beauté et une ardeur, je ne sais quoi de libre et de Her qui n'appartient qu'à elle. La Rochefoucauld disait : « Il y a de bons mariages ; il n'y en a point de délicieux. » C'est là un propos de vieux garçon. La vérité est que l'affection toute seule peut faire d'heureux mariages, mais que l'affection sans la passion n'en fera jamais de délicieux.
La vie intime, la vie domestique est la combinaison la plus heureuse que la nature nous ait inspirée, pour
jouir à la fois de la négligence et des abandons de la solitude et du charme de la société. Dans la famille, l'homme est seul sans être seul : il est à luî*mème sans être enfermé en lui-même; il voit et il entend la vie autour de soi, sans sacrifier sa propre vie. Le chez soi a une puissance singulière d'apaisement et d'ennoblissement : c'est un je ne sais quoi d'absolu au sein dé la fugitive dissipation des choses extérieures; c'est la substance de la vie, dont les accidents extérieurs ne sont que la surface. Ce fonds lui-même est, hélas! bien peu solide; il fuit comme le reste. Mais, dans le flol universel qui nous emporte, la vie domestique, la fa> mille, est comme la barque qui coule sur l'eau avec nous, mais qui nous accompagne, nous soutient et nous conduit. Sans doute il arrive quelquefois que la barque périt avant nous ou ne nous laisse que quelques, débris; mais, tant qu'elle dure, elle nous donne rillusion d*un sol immobile sur les flots mobiles. De .là les profondes attaches de la famille pour ceux qui voudraient trouver quelque part le roc et la tcri*e ferme au milieu des sables mouvants qui nous entourent et nous emportent. Le moi livré à lui-même est trop frêle; il n'offre pas assez de surface pour résister au courant. Il est lui-même une mer agitée, dont le fond est inaccessible, il court et fuit d'une fuite éler-
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nelle; mais en étendant ses racines, il croit grandir en solidité; il se persuade qu'il scst fixé quelque pari et à tout jamais : c'est ce que Ton appelle s'établir.
Les joies de Tinlimilé sont précisément toutes contraires aux joies du monde. Dans le monde, l'amourpropre est sans cesse éveillé : de là des plaisirs très-vifs, et quelquefois des douleurs amëres ; dans la Tamille, quand elle est unie, saine, fidèle, vertueuse, Tamourpropre s'endort; il jouit avec délices de son repos ot de son silence. Chez moi, on ne me demande pas d'avoir de l'esprit, de briller, de- réussir, d'éclipser quelqu'un j on me demande- d'être bon, affectueux, naturel, prudent. Dans le monde l'esprit est sans cesse sur la brèche : il faut qu'il apprenne à parler et à se taire, à se faire entendre à demi-mot; il faut qu'il juge, qu'il se décide, qu'il prenne parti. A la maison, l'esprit s'abandonne, il est enjoué quand il le peut, sérieux à son gré, toujours libre; il dit ce qu'il veut, quand il le veut, il n'est pas lié parle mot d'hier, par la situation, par le désir de plaire; il est sincère, il est innocent, il est ignorant. Oh I le doux oubli du moi dans l'intimité! le doux plaisir de s'effacer, de n'ôtre rieni II vient cependant un moment où l'âme se relève : ce n'est plus alors ce moi du dehors composé, arrangé, classé.
superficiel, qui se promène dans les réunions. Non, c'est le moi viril, agissant, le moi du dévouement, du courage, du travail et de l'amour. Celui-là, sans doute, connaît des douleurs dont rien n*approche ici-bas; mais aussi il a touché à ce qu'il y a de plus profond dans les abtmes de la vie.
De tous nos sentiments, celui qui a le plus de ressemblance avec les afTections de la famille, et qui peut le mieux les remplacer au besoin, c'est l'amitié, sentiment froid et fade en apparence, si vous le comparez aux passions, mais qui prend du goût et de la saveur en vieillissant, comme toutes les bonnes choses. Au reste, il arrive souvent que Tamitié, surtout au commencement, a quelques-uns des caractères de la passion. Ses origines ressemblent souvent k celles de l'amour ; l'imagination y a une grande part, et le plaisir de l'inconnu en est un des plus vifs assaisonnements. Les hommes ne nous donnent d'abord que les meilleures de leurs qualités ; c'est par là que nous nous attachons à eux : nous composons le reste à notre gré. Quand les défauts commencent à paraître, le pli est pris; l'habitude a déjà noué ce premier lien : elle continue l'œuvre que notre imagination avait commencée. De là cette heureuse difficulté que Ton éprouve à se détacher de ceux que l'on a aimés, lors même qu on croit
avoir à s'en plaindre; le cœur résiste à l'esprit, el il nous reste toujours pour eux une faiblesse et une pensée de retour. A la vérité, il y a des amitiés qui ressemblent à des amours, et dont Ton peut dire avec La Bruyère : « Il n'y a guère d'autre raison de ne s aimer plus que de s'être trop aimés. » Les amitiés féminines sont souvent de ce genre, et quelques hommes sont femmes en cela.
Il y a, à ce qu'il semble, des caractères pour lesquels l'amitié un peu vive est un poids, et qui cherchent à la dénouer doucement, non pour rompre, mais pour la transformer en simple relation. Ceux-là se suffisent à eux-mêmes, et l'amitié ne leur est qu'une récréation et non un besoin. J'avoue que le besoin de l'amitié naît souvent d'une faiblesse de l'âme, qui ne sait se porter elle-même, et cherche en dehors d'elle un appui et un abri. Néanmoins, c'est là un noble besoin, bien digne de l'homme, et l'on ne saurait approuver ceux qui en font fi. D'ailleurs il n'est pas incompatible avec la force, et je ne sais si une âme mériterait d'être appelée grande qui ne l'aurait éprouvé à aucun degré. L'amitié véritable consiste à se parta^ ger entre soi-même et autrui; ce partage a quelque chose de généreux et de viril, et est certainement plus beau, je ne dis pas seulement que l'égoisme, ce qui est
trop évident, mais que l'isolement austère des esprits contemplatifs.
La fidélité semble devoir ôire plus facile en amitié qu'ei\ amour, et cependant elle y est presque aussi rare. Je ne parle pas seulement de celte tidélité banale qui consiste à ne pas cesser de se voir, mais de la fidélité de confiance et de cœur, qui subsiste malgré tous les changements de situation et de circonstances. Il arrive trop souvent que des amis cessent d'avoir le même plaisir à parler des choses qui les intéressent ; les événements et les lieux les ont séparés; ils né se retrouvent plus les mêmes et cherchent en vain les fibres de leur,cœur qui se répondaient autrefois. Quelquefois le refroidissement a lieu sans cause apparente ; on souffre sans pouvoir le dire, rien n'appelant d'explication particulière. Après quelques blessures plus ou moins vives, on se résigne à Tamitié indifférente qui vous est offerte : car tout se supporte icibas. Mais cela arrive surtout pour les amitiés que l'imagination a nouées en partie; elles tombent et s'afTaiblissent avec le charme qui les a fait naître. Celles qui sont nées simplement de l'agrément sont plus durables. Les meilleures de toutes, et les plus solides, sont les amitiés d'enfance; nouées par l'instinct et par l'habitude, dans une entière liberté et dans cette vie
commune qui laisse tout paraître, le bien comme le mal, dégagées évidemment de tout intérêt et de toute contrainte, elles pénètrent presque aussi loin dans le cœur que les affections de famille, et y laissent des traces aussi profondes ; ce sont celles qui se renouent le plus vite quand elles sont interrompues, et elles s'éteignent les dernières.
Une charmante sorte d'amitiés, peu exposées aux vicissitudes de la passion, sont les amitiés d'esprit. L'esprit a ses sympathies et ses antipathies comme le cœur; il faut, pour se plaire entre esprits (c'est d'ailleurs la loi souvent signalée de toute amitié), une ressemblance mêlée de dissemblance. Une absolue opposition de pensées rend toute communication impossible ; on se choque sur tous les points, tout blesse^ tout irrite, tout vous pèse de celui qui n'a rien de semblable à vous. Il faut donc une certaine affinité, soit d'opinion, soit de tour d'esprit ; car les uns s'u* nisscnt par l'analogie des pensées, quoiqu'ils les prennent très-différemment, et les autres par la ressemblance du tour d'esprit, quoiqu'ils aient des pensées différentes. C'est la ressemblance qui détermine l'union ; c'est la différence qui l'anime et lui donne du piquant. Sans une certaine résistance réciproque, le commerce intellectuel s'éteint et s'endort. Loi^que la
ressemblance et la dissembiance sont dans une petite proportion et qu'il y a de part et d'autre une certaine largeur, en même temps qu'un certain mouvement d'esprit, la société des esprits est pleine de cliarme, et elle donne tout ce qu'elle promet. La différence d'âge n'est pas toujours une condition défavorable ; Texpé* rience a souvent beaucoup d'attraits pour la candeur curieuse, et celle-ci, dans sa fraîcheur, plaît à Taustérc maturité. Mais, pour une telle rencontre, il faut une jeunesse qui ne soit pas trop insolente, une vieillesse qui ne soit pas trop morose et trop glacée. Quelquefois on a vu les rôles renversés, et la jeunesse allant retremper sa mollesse et son indifférence aux feux d'une vieillesse ardente et passionnée.
11 y a donc des amitiés de toute nature et de tous degrés : amitié d'esprit, amitié de plaisir, amitié d'estime, amitié d'intérêt, amitié d'affection. Cette dernière est la seule vraie; les autres n'en sont que l'ombre. Mais combien rare une telle amitié! Heureusement, pour un tel ordre de sentiments la foule n*est pas nécessaire : « C'est assez pour soi d'un fidèle ami ; c'est même beaucoup de l'avoir rencontré *. »
L'amitié est un sentiment exclusif qui nous attache
* La Bruyère, le Cœur,
à quelques hommes ou à un seul. Il est des sentiments plus généraux qui nous lient à tous les hommes : ce sont la sociabilité, la bienveillance, la pitié. De cette source naît la bienfaisance, la plus exquise des vertus humaines.
Quelques esprits, partant d'un principe juste dont ils abusent, cherchent aujourd'hui à supprimer du cœur humain le principe de la bienfaisance, pour ne laisser subsister que celui de la justice. Us prétendent que chacun doit se suffire à soi-même, et que les hommes ont besoin de droits et non de bienfaits. Cela est vrai en général ; mais il ne faut pas conclure de là i rinutililé de la bienfaisance. Il n'y a pas de loi ni de puissance publique qui puisse supprimer les maux humains. Tant qu'il y aura des maux, il faut que le cœur y compatisse. D'ailleurs la bienveillance réciproque est nécessaire pour enlever au règne du droit strict ce qu'il a de trop âpre et de trop ardu. N'ôtezvous pas à la société humaine une partie de sa beauté, en retranchant les dons réciproques, les services donnés et reçus, tous ces liens qui ne sont pas seulement des liens de droit ou des liens d'intérêt, mais des liens du cœur? Ne favorisez- vous pas trop Tégoisme, en défendant à l'homme de s'intéresser au bien d'autrui? Le droit exclut-il l'affection, la serviabilité, la Trater-
nité? Il ne faut pas que l!humanité s'appauvrisse en même temps qu'elle s'enrichit. Assurément, les hommes ont aujourd'hui un sentiment de droit, de dignité et de justice plus puissant qu'autrefois ; mais pourquoi seraient-ils inférieui^ à leurs pères pour la bienfaisance et la pitié?
Tandis que quelques esprils cherchent à restreindre l'empire de la bienfaisance et de l'amour parmi les hommes, d'autres, au contraire, lexagèrent singulièrement, au point de ne voir dans Topposilion des droits et des intérêts, base de la société, que des formes simulées de l'égoîsme ; ils éprouvent un plus grand besoin d'union, de sacrifice, d'abandon d'euxmêmes. Lorsque ces esprits sont sages, ils se contentent de former dans le sein de la grande société des sociétés particulières où règne plus rigoureusement le principe de la communauté des âmes. Dans ces sociétés, la propriété individuelle est supprimée, la famille écartée, les droits personnels le plus réduits qu'il est possible, et l'aulorilé qui représente la société armée d une force irrésistible. Mais ces sortes d*esprits, quand ils n'ont ni règle ni mesure, ou lorsqu'ils sont emportés par un zèle réel malentendu, veulent à toute force réformer la société générale sur le plan de ces sociétés qu'ils croient plus parfaites, et forcer tous les
hommes à Tamour et aux sacrifiœs. Ils n'aperçoivent pas que, s'il est beau et utile que quelques âmes distinguées donnent ces exemples de sacrifices, qui ne sont jamais aussi absolus qu'ils le paraissent, il seBsit contraire à la fin même de la société de la contraindre à l'imitation de ces exemples; que la différence des personnes et l'opposition des intérêts et des droits est aussi bien dans la nature que la sociabilité et .
l'amour ; que les grandes œuvres sociales, le travail, la science, lart, la civilisation enfin, ne se développent guère sans de grands efforts individuels. D'ailleurs celte fusion des âmes, comme ils rappellent, ne peut s'obtenir qu'au prix d'une extrême exaltation : or l'exaltation des sentiments n'est point et ne peut pas être l'état habituel et général des hommes. Enfin c'est une grande erreur de confondre la personnalité et l'égoîsme ; la revendication de ses droits n'est pas de l'égoïsme, mais de la justice. On veut refaire la so* ciété sur un type meilleur que celui de la nature ; c'est une vaine entreprise. La nature n'a point de ces prétentions hyperboliques et absolues ; elle met des degrés dans les choses, et elle n exige point de nous le dernier des sacrifices, sans nous y préparer par des ménagements appropriés à la faiblesse des hommes. €'est ainsi qu'elle nous conduit de l'amour de nous-
mêmes à Tamour de la famille, de Tamour de la famille à Tamour de la patrie, et de ce dernier amour à l'amour des hommes en général. Mais voulez-vous que je n'aime que le genre humain, soyez sûr que vous m'aurez simplement réduit à l'amour de moi-même.
Au-dessus de tous les sentiments que je viens de rappeler, les complétant et les couronnant tous, est le sentiment leligieux.
Quelque haute idée que l'homme se fasse de son être, quand il se compare aux autres êtres de la nature, il ne peut cependant âe regarder en lui-même sans une profonde humiliation : Homo sibi ipse vilesdt, a dit éloquemment un docteur chrétien. Qu'est-ce donc que cet être? Un écoulement perpétuel, un je ne sais quoi qui meurt sans cesse, et qui, selon l'expression de Fénelon, fond dans les mains dès qu'on le 'presse. Qu*esl devenu ce que j'ai été? Où est maintenant ce que je serai? Mon être à chaque instant rentre dans le néant et en sort de nouveau; je ne puis retenir une parcelle imperceptible de cette existence qui coule toujours; je ne puis me donner une parcelle d'être nouveau ; et, dans le moment même où je suis, je sens bien que je ne jouis de cet être tel quel que par la grâce d'une puissance incompréhensible, qui peut m'anéantir aussi facilement qu'elle m'a créé.
C'est de ce sentiment de notre néant que nait le ^ sentiment religieux. L'homme, dans le sentiment de son insuffisance, invoque une puissance supérieure. Que cette puissance soit pour lui dans les premiers âges la force aveugle de la nature, ou même les objets matériels les plus grossiers, ou que, dans des temps • plus réfléchis, il ne s'incline qu'à la pensée d'un être immatériel d'une infinie perfection, la source du sentiment est toujours la même. « La crainte a fait les dieux, » a dit un poète qui croyait porter ainsi un coup aux religions. Il avait raison cependant, et Ton peut entendre cette parole dans un sens élevé et vraiment religieux. Oui, c'est la crainte du vide, de l'abandon, du néant, où Fhomme réduit à lui-même se sent évidemment perdu, qui sollicite sa nature à chercher autour de lui, au-dessus de lui, un point d'appui, un roc immobile.
Mais, en même temps qu'il est entraîné vers l'invisible par l'efiroi de sa petitesse, il l'est aussi par un attrait et une inclination insurmontables. C'est le besoin de l'infini qui pousse le savant à marcher de lois en lois vers la loi la plus simple, la plus générale et la plus harmonieuse ; qui presse le compositeur, le peintre, le poète, à tourmenter les formes, les couleurs et les sons, pour leur faire exprimer une l)eauté
que nul n'a jamais vue; qui inspire à Thomme l'ardeur d'embellir son âme et de s'approcher de bien loin de la pureté infinie; et qui enfin, sous sa forme propre et originale, incline Thommc devant une puissance supérieure et adorable. Le cœur, inquiet des désordres apparents de la vie et des renversements de la justice, afflige des cruelles épreuves dont il n*a pas le secret, ne trouve la confiance et la sécurité que dans la Toi en une parfaite justice qui ne peut trouver plaisir à tourmenter sans raison d'infortunées créatures. Dans les ennuis et les chagrins, un instinct irrésistible nous force à ployer les genoux devant cette inefTable puissance ; dans nos fautes, nous demandons son pardon; dans nos défaillances, son appui; dans nos désespoirs, ses divines consolations.
IKne nous appartient pas de décrire, comme elles mériteraient d*étre décrites, les grandeurs de l'amour divin : c'est aux grands mystiques, aux maîtres illustres de la dévotion qu'il faut demander Timage fidèle du bonheur des âmes pieuses et des saintes joies de la vie dévote. Lisez sainte Thérèse, Y Imitation de Jésus- Christ^ les Lettres spirituelles de Fénelon, ou, si vous y trouvez trop de raffinement ou de langueur, lisez simplement François de Sales ou Bossuet, l'un dune grAce sans égale, l'autra d'une solidité a toute épreuve;
OU enfin, remontant à la source même, lisez les Psaumes du roi David, les plus magnifiques inTocation^ qu'aient jamais inspirées 5 Tâme religieuse la foi, le repentir et Tamour. Heureuses les âmes que de telles amours ont touchées, et qui n'en ont pas senti se glacer les ardeurs aux venls du doute de notre siècle! Heureux les âges où de tels sentiments se rencontraient à quelque degré dans toutes les âmes, et où tous, sans exception, trouvaient aux pieds des autels la paix et la joie qu'aucun bien de ce monde ne peut donner I Hélas! à mesure que Thumanité grandit ^ sur cette terre, il semble qu'elle sente se relâcher de plus en plus les liens qui l'unissent à son Créateur!
L'amour de Dieu, le sentiment religieux est donc le plus élevé de tous nos amours. Ce n'est pas à dire toutefois qu'il doive contrarier et absorber tous les autres. Non, celui qui a allumé dans notre cœur tant d'affections excellentes nous a permis sans doute de les satisfaire. Il ne nous les a pas données pour nous contraindre à les lui sacrifier : il nous permet d'aimer tous les êtres quî, créés par lui, doivent refléter quelque chose de sa bonté; il ne nous impose môme pas cette obligation inintelligible de les aimer pour lui seul, car qu'est-ce qu'aimer un élrc pour un autre
être, si ce n*esl ne pas l'aimer? Non, le vrai Dieu n esl pas un Dieu Jaloux; il n'est pas le rival de ses créatures, il ne demande pas à être aimé seul, il ne ressemble pas ù un père égoïste qui considérerait comme des atteintes à l'amour filial les amitiés de son fils. Non, un bon père veut que son fils ait des amis ; il sait que les sentiments se soutiennent et s'appellent les uns' les autres, et au contraire qu'ils s'évanouissent tous ensemble. Celui qui croit sacrifier à Dieu son amour pour ses amis, pour ses parents, pour ses proches, ne sacrifie souvent ces attachements qu'à lui-même, et ce qu'il apporte à Dieu, c'est un cœur rempli d'égoïsme et d'orgueil. L'amour des créatures n'est donc pas l'effet de la nature corrompue; c'est au contraire le signe de la nature bonne et saine. Il n'est pas contraire à l'amour divin, le plus noble et le plus grand des amours; il y conduit au contraire, et en nous apprenant à aimer ce qui nous est proportionné, il nous rend de plus en plus capables d'aimer ce qui nous surpasse, ce qui nous accable, ce qui est séparé de nous par l'infini, la beautjè suprême et immuable.
Si nous nous demandons en terminant ce que peuvent nos affections pour notre bonheur, nous serons obligés d'avouer que le cœur, la sensibilité, ou enfin.
de quelque nom qu'on l'appelle, la disposition à s'intéresser à autrui, est la source des plus vives souffrances en même temps que des plus purs et des plus excellents plaisirs. Heureux les égoïstes, dit-on quelquefois; rien ne trouble la quiétude de leur cœur; comme ils ne s'intéressent à personne, ils ne souffrent pas des souffrances de^ autres, et leur âftnte est ainsi délivrée d'un poids bien lourd, car la plupart de nos maux nous viennent par autrui, et c'est multiplier ses souffrances que de multiplier ses affections. Et cependant, qui de nous se féliciterait de voir quelqu'un qu'il aime donner les preuves d'un cœur sec et froid, inaccessible aux tendres afTections et aux nobles sentiments; nous devrions nous en réjouir pour lui, si c'était un bien véritable ; nous le plaignons au contraire, et pour rien au monde, nous ne souhaiterions un tel avantage à nos enfants, à nos amis, à nousmêmes. Et ce ne sont pas seulement les plaisirs du cœur que nous regrettons pour lui, car qui pourrait affirmer que ces plaisirs ne sont pas bien compensés par les peines? Non, ce qui nous parait excellent dans le cœur, c'est le cœur lui-même ; c'est la beauté et la noblesse d'une âme occupée du bien d' autrui plus que du sien propre, c'est la grandeur de la générosité et de la bonté.
ion PHILOSOPHIE DU BONHEUR.
Quelques-uns semblent craindre que la tendresse n'amollisse l'homme, et ne le rende impropre aux énergiques résolutions en lui imprimant une disposition molle et féminine. Mais s'il est vrai que la tendresse ne doit pas régner seule dans Tâme humaine, il est vrai aussi que sans elle la force ne serait que férocité et barbarie. (Pourquoi est-on si profondément ému par ce mot de Curiace : c( Je vous connais encore..., » si ce n'est parce que rien ne nous parait plus convenable qu un cri de tendresse dans le cœur d'un héros. Rien de plus facile que d'avoir la force, quand on n'a pas l'humanité; mais joindre les grâces du cœur aux mâles beautés de l'énergie virile, c'est la perfection de Télre humain.
Cependant Thomme sera toujours inhabile à certaines nuances des affections, et le triomphe de la tendresse sera toujours dans le cœur de la femme. Sans vouloir idéaliser la femme outre mesure, et en faire un ange descendu des cieux (ce qui est trop souvent démenti par lexpérience), il faut reconnaître qu'elle est avant tout née pour aimer. On peut dire même que c'est par elle que la tendresse et la douceur s'insinuent dans l'âme des hommes, car c'est elle qui les assouplit par l'amour et leur donne les premières leçons de l'humanité par l'éducation. La gloire de la femme est
de pratiquer et* d'enseigner la bonté ; c'est à elle de guérir les blessures de la vie, de consoler, d'encourager, de pardonner. Il n'en est pas toujours ainsi, et trop souvent la sécheresse du cœur se cache sous les dehors les plusséduisants; c'est là un triste assemblage : car chez l'homme, au moins, il peut arriver que la hauteur et l'énergie de Tûme compensent en quelque mesure ce qui manque du côté du cœur; mais il est rare chez la femme qu'il en soit ainsi, et trop souvent la petitesse des idées s'unit à la pauvreté des sentiments.
Il est de toute évidence qu'il faut un certain mélange de raison et de sentiment pour que la vie soit raisonnable et heureuse : chez l'homme, la raison doit être tempérée par le sentiment; et, chez la femme, c'est le sentiment qui doit l'être par la raison. Il ne faut pas que l'esprit soit dupe du cœur, mais il ne faut pas que le cœur soit dupe de l'esprit : ce qui arrive lorsque Tesprit, par des raisons subtiles et des sophismes spécieux, apprend au cœur à s'endurcir et se révolter contre lui-même. Souvent nos meilleurs, nos plus naturels sentiments nous paraissent des faiblesses. Nous éprouvons une certaine honte à être bons, et il nous semble qu'il y a quelque supériorité dans une affectation de haute indifférence et de froid désintéressement
à l'égard de toutes choses. Heureux quand un de ces coups cruels, auxquels est exposée la condition humaine, ne vient pas frapper et réveiller, en le déchirant en mille morceaux, ce cœur que nous voulions vaincre et étouffer I