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CHAPITRE V

Quelque part qu'il soit permis de faire à Timagination et au cœur, il est une vérité certaine, c'est que le gouvernement de la vie appartient à la raison, c'est-à-dire à cette partie de notre être qui discerne le vrai du faux, Tutile du nuisible, le juste de l'injuste; c'est par elle que nous apprenons à bien juger et à bien agir, et c'est là qu'est tout le problème de la vie. Les faux jugements déterminent une fausse conduite, qui elle-même provoque de nouveaux jugements aussi faux que les premiers; et, dans cet enchaînement d'erreurs de pensée ou d'action, on s'égare chaque jour davantage, loin du vrai chemin du bonheur et du bien. On peut se passer d'imagination, ou même, dans une certaine mesure, de sensibilité, mais on ne peut se passer d'un jugement droit. Je ne veux pas dire qu'il

\li) PUILÛSOPHIK DO BONHEUR.

faille préférer un bon esprit à un bon cœur; mais on peut encore être honnête, droit et juste avec un cœur froid; au lieu qu'on fera infailliblement son malheur et celui des autres avec un esprit faux.

II y a plusieurs degrés dans le bon jugement : on peut voir clair, voir Aile, voir profondément. Le premier est indispensable, le second est très-utile, le troisième est un luxe qui n'appartient qu'à quelques esprits supérieurs. Comme il n est pas rare de préférer le superflu au nécessaire, on voit souvent des esprits préférer la profondeur, ou tout au moins la rapidité à la justesse. Bien juger leiir parait une qualité trop commune et presque médiocre, et il$ préfèrent se tromper d'une manière brillante que d*avoir platement raison. Je ne nie point qu'il y ait quelquefois, dans Tordre de la pensée et de la science, des erreurs hardies qui ouvrent le chemin à des découvertes, et qui valent mieux, pour cette raison, que d'inutiles vérités; mais, dans la vie pratique, l'erreur n'est jamais utile ; ot, en morale, elle est toujours funeste et condamnable. Il est trop chanceux de courir après le rare et rexiraordinaire, et, en attendant qu*il soit prouvé que nous avons du génie, le plus sûr est d'avoir du bon sens. Quant à la vivacité et la promptitude de l'intuition, elle est assurément d'un grand avantage, et il

n'est pas très-rare de la voir unie avec un esprit ferme et judicieux. Cependant il n'en faut pas faire plus de cas qu'elle ne le mérite^et Ton a vi\ assez souvent des esprits lents et même pesants, non-seulement plus solides que les vifs et les légers, mais allant plus loin^ creusant davantage, et plus capables que ceux-ci d'atteindre à Toriginalité et à la profondeur.

Au reste, la justesse, dans la vie pratique, est bien loin d'être une faculté commune et méprisable : car il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de mesurer avec précision ce qui convient et ce qui ne convient pas, de proportionner ses vues au possible, de ne faire ni trop ni trop peu, de se conduire enfin avec une juste connaissance des chances de la vie, et de ne livrer à l'incertain que ce qui est sa part naturelle. Quelquefois une trop grande finesse nuit à la justesse; on se trompe en voulant jouer au plus fin, soit avec le sorh soit avec les hommes : on introduit dans les affaires une complication où l'on s'embarrasse soi-même le premier, et Ton échoue misérablement pour avoir trop voulu réussir. D'autres se trompent parce qu'ils n'ont fait entrer en ligne de compte dans leurs calculs que le profit et Taccroissement de leur fortune, et qu'ils ont oublié l'honneur. D'autres enfin se ibnt un faux honneur, et sacrifient non-seulement leurs inté-

rets, mais le devoir même à leur amour-propre- et à leur orgueil. Ce sont là autant d'erreurs de jugements, déterminées à la vérité par les passions, mais dont le siège est dans Tentendement et dans Tesprit.

Cette sagesse pratique, qui consiste à bien juger ce qu'il faut attendre des hommes ou des événements, sacquiert en général par lexpérience : plus on voit d'hommes et de choses, plus on étend ses vues sur la vie; on se forme ainsi des règles qui, sans être précisément des lois absolues , servent cependant à donner à la conduite une direction régulière; c'est ainsi que Ton apprend qu'il ne faut pas nourrir de trop grands désirs, car ils ne sont jamais qu'à moitié satisfaits quand ils ne sont pas entièrement déçus; qu'il ne faut pas former de trop grands projets, car on ne peut les mener à bien; qu'il ne faut pas compter sur son mérite, ni désespérer des événements, etc. La vie, en nous enseignant mille maximes de ce genre, nous devient peu à peu un chemin familier, qui perd à la vérité le charme de l'inconnu à mesure que nous nous y engageons davantage, mais où nous courons moins de risques de nous perdre ou de nous blesser. Làge mûr est riche en vérités de cette nature, et les enseigne à la jeunesse, qui ne les comprend pas et croit pouvoir s'en passer; elle vient à son tour les ap-

prendre à ses dépens, et la prêche avec le même in- • succès à la jeunesse qui la suit, aussi insolente qu'ellemême.

A la vérité, Texpérience ne nous instruit pas toujours; et il en est que les événements rencontrent toujours aussi jeunes, aussi naïfs, aussi présomptueux que le premier jour, soit qu'ils obéissent à des idées préconçues, soit qu'ils n'en aient d'aucun genre, et n'écoulent que leurs instincts fantasques et impétueux : œs esprits-là ne s'éclairenf pas; ils sont toujours à côté, au delà, en deçà du vrai; ils meurent incorrigibles. D'autres, au contraire, grâce à un sens naturellement droit, peuvent, en quelque sorte, se passer d'expérience; ils devinent, pressentent ce qu'ils ne savent pas. Leur raison* anticipe sur Texpérience, ou du moins ils savent de très-bonne heure tirer parti de ce que les faits leur ont appris; et il leur en faut un très-petit nombre pour s'élever à de^ inductions justes et pénétrantes. Cet instinct naturel ou cette promptitude d'appréciation est encore le meilleur de nos guides : tar on a fait observer, avec raison, que nous arrivons à chaque âge de la vie aussi destitués d'expérience que le jeune homme qui sort de l'enfance. La jeunes- e, en effet, ne nous apprend rien sur la maturité, ni la maturité sur la vieillesse; à chacune de ces

étapes, nous arrivons avec les expériences de l*âge précédent, qui ne sont souvent que des illusions pour Tâge suivant. L'enfant, devenu jeune homme, se persuade que ses fautes auront aussi peu de conséquences que celles de son enfance, et qu'il en sera quitte pour yne légère punition; il apprend à ses propres dépens que les choses sont autrement sévères dans leur discipline.que les maîtres et les parents; devenu homme, il se pei^^uade qu'il continuera à trouver auprès des autres hommes le même intérêt, la même faveur, la même confiance, la même indulgence que pendant sa jeunesse; il ne sait pas qu'on pardonne beaucoup au jeune homme parce qu'il est sans conséquence, mais

que l'homme fait est responsable de tout ce qu'il fait

ou ne fait pas; devenu vieillard, Thomme s'imagine encore qu'il continuera à être consulté, écouté, obéi, compté; il oublie qu'à mesure que les hommes quittent la scène, ils sont de plus en plus abandonnes, et ne peuvent prétendre qu'à un respect du dehors, et non à une action véritable. Ainsi l'expérience vient toujours trop tard. A la vérité, nous pourrions nous instruire en observant la condition des autres hommes; mais nous ne comprenons bien que ce que nous avons éprouvé par nous-mêmes; et, pour nous appliquer ce que nous avons vu chez les autres, il nous faut \in

tact el une sagacité qui sont déjà plus que de 1 expéri^ce.

Il y a des esprits habiles parle raisonnement, mais faibles dans le jugement : ils sont raisonneurs sans être raisonnables/dcux choses bien distinctes, comme nous rapprend Molière. Ils traitent la vie comme un problème de jurisprudence ou de géométrie; ils argumentent, distinguent, et, à force de syllogismes, ils se trompent savamment. D'autres, par un seul coup d*œil juste et ferme, voient le vrai et s'y attachent; ils saisissent rapidement tous les éléments de la question, les comparent et les pèsent, entrevoient les conséquences les plus probables, n'omettent rien, n'exagèrent rien, eï semblent apercevoir d'une vue ce qui exige cependant une série complète d'opérations, mais si rapide, qu'eux-mêmes s'en aperçoivent à peine; c'est ce qu'on appelle pénétration ou sagacité : appliquée au choix des hommes, c'est le discernement; aux manières, c'est le tact; au choix du moment, c'est Tà-propos. On peut avoir l'une de ces qualités sans avoir l'autre; savoir choisir les hommes et ne pas savoir les manier, c'est manquer de tact; être capable de savoir ce qu'il convient de faire, mais quand il n'est plus temps, c'est manquer d'à-propos.

Il faut distinguer aussi deux qualités très-voisines

qui tiennent encore à lespril, c'est Thabileté et la sagesse. La sagesse consiste à voir les choses comme elles sont, et à prendre les événements comme ils viennent; l'habileté, à choisir les moyens les plus. sûrs d'arriver à un but désiré. Ces qualités peuvent être séparées. Les habiles ne sont pas les sages, et il arrive souvent que les sages ne sont pas habiles. Quelquefois la sagesse nous déconseille Thabileté, et quoique Tinsouciance absolue ne soit pas d'un sage, trop d'empressement, trop de mouvement, trop de combinaison ne conviennent pas non plus à cette sérénité et à cette constance qui ont toujours paru les caractères essentiels de la sagesse. Il faut d'ailleurs distinguer l'habileté pour les choses d'autrui de l'habileté pour les siennes propres : la première est évidemment une qualité; la seconde en est une aussi, mais qui ne ressemble pas mal à un défaut. Il n'est personne qui ne s'honore d'être habile avocat, habile médecin, habile politique; mais être habile pour ses intérêts est un mérite que l'on n'aime pas se voir reconnaître; et ceux mêmes qui le possèdent se plaisent à se vanter de ne l'avoir pas. Comme l'on voit les innocents feindre l'habileté, on voit aussi les habiles feindre l'innocence. Il y a, en effet, une sorte de beauté, non pas dans la maladresse (le ridicule n'est jamais beau), mais dans une certaine ignorance des moyens

de réussir. Cela suppose, enelTet, que l'esprit vit habituellement dans une sphère plus élevée, dans les templa serena du poète, plus familiarisé avec le vrai, qu'avec T utile, plus attentif aux lois éternelles de l'ordre et du bien qu'aux petites combinaisons d*où dépendent, dans le monde, la fortune et le succès.

Après avoir considéré la raison comme un moyen de conduite, considérons-la maintenait en elle-même dans sa beauté, dans sa dignité propre, dans son rapport avec la vérité; on l'appelle alors la pensée, et quand elle cherche les principes et les raisons des choses, on l'appelle la science.

Pascal, dans un passage célèbre, comparant l'homme à l'univers, dit : « Lors même que Tunivers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue; car il sait qu'il meurt. » Voltaire critique ce passage : « Plus noblcj dit-il, que signifie cette expression? L'homme est juge et partie, d Ainsi Voltaire

semble mettre en doute qu'il soit plus noble et plus grand de penser que de ne pas penser. L'homme, suivant lui, ne devrait pas se préférer à la pierre; car dans cette comparaison, il est juge et partie. Rousseau va plus loin encore, il déclare que « la réflexion est un état contre nature, et que l'homme qui pense est un animal dépravé. » Non-seulement la pensée n'est pas

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un titre d'honneur pour Tespèce humaine, elle est uu

vice, un égarement, un désordre.

Comment démontrerait-on, à celui qui voudrait le nier, que penser vaut mieux que ne penser pas? C'est ce qui est impossible, comme il est impossible de prouver qu'il vaut mieux être que de ne pas être. Maia qui peut nier sincèrement, si ce n'est dans ces accès de mauvaise humeyr tels qu'en avaient fréquemment et Voltaire et Rousseau, que la pensée soit une chose excellente, et qu'elle imprime à Tétre qui la possède un caractère indélébile de majesté? Il y a deux sortes de grandeur : la grandeur d'étendue et la grandeur de dignité. Selon le premier ordre de grandeur, rhomme n'est rien dans l'univei^s, c'est un « raccourci d'atome » dans l'immensité. Mais, selon le second, l'homme ne connaît rien de plus grand que lui-même, parmi les choses créées. Placez Voltaire en face d'un géant, croyez-vous qu'il s'inclinerait devant lui et lui rendrait hommage? Grandissez ce géant, faites qu'il s'élève jusqu'aux cieux et qu'il remplisse l'espace; faites enfin qu'il devienne l'univers lui-même, ces grossissements successifs cqmbleronl-ils Tablme qui se- y pare la masse de la pensée et du génie? Voilà ce qu*a voulu dire Pascal; et cette vue est aussi exacte qu'elle est profonde et élevée.

LA PENSËE. 179

Il n y a donc pas seulein<u)t entre les choses des degrés de quantité qui peuvent se mesurer, se calculer^ se ramener à des précisions malhématiques; il y a des degrés de qualité dont les différences ne peuvent être appréciées que par le sentiment immédiat. Au plus bas degré de cette échelle sont l'étendue et le nombre, puis la force, puis la vie, puis la sensibililé, et enfin la pensée. C'est ce dont tous les hommes ont conscience, lorsqu'ils préfèrent, sans hésiter, le végétal au miné* rai, l'animal au végétal, et enfin l'homme à tout le reste de la création. Il ne faut pas dire que ce dernier jugement n'est pas impartial, et que l'homme en le portant est juge et partie : car il ne fait que s'appliquer à lui-même les principes par lesquels il juge et . classe les êtres inférieurs à lui. Mais j'ai honte de défendre plus longtemps la cause de la pensée contre deux penseurs illustres, qui lui doivent la gloire de leur noiti.

La grandeur de la pensée se prouve encore par les sacrifices que l'on fait pour elle : pour elle, quelques hommes privilégiés sacrifient tous les biens du monde, renoncent aux superfluités de la vie, et vont jusqu'à se dépouiller du nécessaire, dans l'attente dune dé* couverte, qui peut-être ne Viendra jamais. D'autres, croyant avoir le secret du bonheur de ce monde ou la

clef de celui qui doit suivre, bravent toules les puissances et toutes les persécutions, et marchent avec délices au bûcher ou à Téchafaud. La vérité n'est pas toujours à ce prix. Mais combien d'obstacles ne rencontre pas sur sa route celui qui aime la vérité et rien que la vérité ! Que de malveillance chez les puissants, que de dédain dans la foule ignorante, que d*envie chez les rivaux, que de difficultés pour vivre! Les temps, grâce au ciel, sont devenus meilleurs, depu:s un siècle ou deux, pour les libres penseurs; mais il sera toujours difficile de concilier le succès avec l'amour de la vraie science Cependant celui-là n'est pas à plaindre, qui peni se rendre à lui-même ce témoignage, que c'est la vérité qu il aime, et non l'argent, les places, les faveurs, la gloire même, -si douce qu elle puisse être à une âme généreuse. Sans doute le vrai savant peut ifétre pas indiflércnt aux biens du monde, et si quelque succès et quelque honneur vient le chercher, il n'est pas toujours assez stoïcien pour n'en pas jouir. Mah qu'il descende dans son cœur, qu'il cherche bien dans ses souvenirs, et il trouvera que les plus belles heures de sa vie sont celles où sa jeunesse pauvre et ignorée s'entretenait dans la solitude des grandes lois du monde physique ou du monde moral, cherchait et croyait découvrir des mystères inexplorés, vivait dans le monde

LÀ PENSÉE. 18t

des grandes Ames et des grandes intelligences, dans ces Champs Élysées de ia pensée, où régnent la paix et Tégalité, où les objets les plus hauts et les pluâ nobles communiquent à Vâme la sérénité et la fierté, où enfin le Verbe éternel se découvre à quiconque l'interrogé d'un cœur pur, c est-à-dire sans lui demander autre chose qu'une parcelle de cette vérité dont il est la substance.

Il y a dans la recherche de la vérité trois moments diversement intéressants, et qui ont chacun leur plaisir propre. Le premier est celui de la méditation; le second, de l'investigation; le troisième, de la découverte. D'abord, les idées naissent confusément, spontanément. Si l'intelligence est un peu exercée, et qu'il s'agisse d'une matière qui ne nous soit pas étrangère, les pensées se pressent en nous avec abondance : au moins est-ce là l'illusion que nous nous faisons. Comme nous ne leur demandons plis encore leurs titres de créance, que nous les accueillons toutes avec facilité et complaisance, elles jaillissent, et parleur nombre nous imposent et nous séduisent. Leurs contours sont vagues; et par là même elles nous semblent plus nouvelles et plus originales : nous ne les reconnaissons paa aussi bien que lorsqu'il s'agit de leur faire prendre une forme précise; dès lors le vêtement les trahit, et il

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arrive souvent que nos plus chères pensées, vues de près et ramenées à des formes certaines, ne sont plus que des réminiscences et des lieux communs. Mais dans ce clair-obscur de la pensée spontanée, elles ont je ne sais quoi de séducteur, de tentateur, qui nous les fait prendre pour des pensées neuves et puissantes; ainsi la beauté voilée a plus de charmes et plus de promesses, parce qu'elle a plus de mystère; et les contours incertains des choses donnent à la créature une apparente ressemblance avec rinfini.

Et peut-être est-il vrai, en efiet, que dans ce chaos confus et troublé quelques germes apparaissent, qui, fécondés et milris par le travail et par la chaleur du génie, pouiTaientdevenir ce que nous croyons qu'ils sont. ÎÀ est répreuve, là est la loi douloureuse de la pensée. Il ne suffit pas de l'abandonner à elle-même, il faut la conduire et la gouv^ner; ces pensées confuses et incertaines, il faut les démêler et les déterminer, écarter celles-ci, émonder celles-là, les enchaîner entre elles, tantôt les restreindre et tantôt les étendre; exciter de nouveau la méditation, faire jaillir une nouvelle source de pensées, qui à leui^ tour subiront les mêmes épreuves que les précédentes, et qu'il faudra lier avec celles-ci. Souvent il arrive que la seconde méditation renverse les résultats de la première : un pre-

mier flot de pensées nous avait conduit d'un côté, un autre flot nous rejette à Texlrémilé opposée. II faut lutter de nouveau, revenir par tous les chemins qu'on a suivis, essayer de nouveaux passages^ sonder pour mesurer la profondeur des eaux, quelquefois prendre la roule la plus détournée pour éviter les bancs de sable et les écueils. C'est le temps de l'investigation, de la lutte, de l'effort. C'est ici que bien des esprits succombent, même bien doués. Ils ne peuvent aller au delà de la méditation spontanée. Aussi donnent-ils leuj^s pensées telles qu'elles leur viennent, sans les transformer par leur activité propre. Ils écrivent sous la dictée de ce qu'ils appellent leur génie; et ils ne savent pas que le génie consiste précisément à commander à ces idées, et non à se laisser subjuguer par elles.

Après le plaisir austère mais profond de Teflort et r de la recherche, vient la joie de la découverte et de la possession. Il faut le dire, l'âme humaine est si faible que le plaisir de posséder la vérité est peut-être inférieur au plaisir de la chercher et de la conquérir. L'âme se plaît surtout dans le mouvement et dans l'action, et une possession immobile n'a rien qui excite la passion, la curiosité, l'imagination. Nous n'éprouvons guère de plaisir à penser que deux et deux font quatre.

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La vérité nous plail surtout quand elle est nouvelle; elle nous plaît encore quand nous l'exposons à ceux qui ne la connaissent pas; elle nous plaît enfin quand elle est attaquée, et qu'il faut la dérendre, parce que dans toutes ces circonstances Tâme se sent vivre et agir; mais il semble que la simple possession de la vérité laisse l'âme indifTérente. II n'en est rien cependant. Ce plaisir est moins apparent; mais il ne laisse pas que d'être sensible. Il suflit, pour en goûter la jouissance, de penser qu'on 6n soit tout à fait privé. Supposons un instant que nous ne possédons aucune vérité : la tristesse de cet état vous fait sentir le bonheur qui se lie à la possession d'une vérité certaine, comme la maladie nous fait connaître le plaisir de la santé, et la nuit le plaisir de la lumière. Bien plus, c est ce bonheur insensible de la vérité possédée qui seul rend possible le bonheur plus vif et plus stimulant de la vérité cherchée. Sil n'y avait aucune vérité pour l'âme, le plaisir de la recherche se réduirait au plaisir d'un mouvement stérile et insipide, comme celui d'une roue qui tourne sur elle-même sans avancer; la recherche de la vérité ne serait plus qu'un jeu, et le plaisir de l'esprit ne se distinguerait pas du plaisir de l'imagination.

Je viens de parler du plaisir que nous trouvons dans

nos propres pensées; il ne faut pas oublier celui qu'on trouve dans la pensée d*autrui.

Beaucoup d'esprits sont impropres à jouir de ce dernier plaisir; ils ne se repaissent que de leurs propres pensées, et n'ont d'ainour que pour ce qu'ils ont trouvé ou croient avoir trouvé par eux-mêmes. Cette impuissance de jouir des pensées d'autrui peut vefïir, en effet, quelquefois d'une grande et puissante originalité; mais elle vient souvent aussi de. la médiocrité et dunecertaine faiblesse d'intelligence. On croit s'abaisser en s'intéressant aux idées d'autrui; on croit avouer par là son infériorité; en les dédaignant, au contraire, on donne à croire qu'on en a soi-même en réserve d'excellentes et de rares, et les hommes sont en général si ignorants et si crédules, qu'ils vous prennent volontiers au mot. A mon gré, c'est là une insupportable vanité. Croient-ils donc, ces rares génies, que la vérité tout entière se laisse contenir dans l'enceinte -étroite de leurs petits esprits?

Un bon esprit trouvera toujours un plaisir extrême dans les pensées d'autrui. 11 ne faut pas croire que ce soit là un plaisir paresseux. Pour goûter la pensée d'autrui il faut la comprendre, et pour comprendre les hommes il faut beaucoup d'efforts. C'est ce dont ne se doutent pas ceux qui jugent au hasard et lisent en

courant. Ils se persuadent qu'ils comprennent ils croient juger, et, la plupart du temps, ils ne savent ce qu'ils disent. Qttaxïà on connaît les extrêmes difficultés de la pensée, on ne croit pas pouvoir juger, sans étude et sans réflexion, de oe qui a coûté tant d*étude et de réflexion. On ne se contente pas d'une seule proposition pour faire pendre un homme. On cherche les raisons, les restrictions, les exceptions, les applications; et c'est seulement après une instruction complète qu'on approuve ou qu'on blâme, qu'on acliuif (c ou qu'on condamne. Mais quel empire sur soi-même ne faut-il pas exercer, pour juger avec cette équité et cette impartialité, pour réprimer rimpationce, la prévention, et ce déplaisir secret que nous font éprouver les pensées des autres lorsqu'elles sont contraires h celles que nous préférons !

En outre, pour goûter les pensées d*autrui, il faut être capaMe de penser soi-même. Autrement les meilleures pensées ne sont pour nous que lettre morte; elles peuvent toucher, par des signes sensibles, nos yeux et nos oreilles; elles peuvent même atteindre la superficie de Tintelligence; mais elles ne pénètrent pas jusqu'au fond, jusqu'à ce laboratoire mystérieux où s'opère la nutrition de l'esprit, et où les idées venues du dehors se transforment en notre substance.

Chacun de nous peut juger de celle différence, en comparant en lui-même les idées qu'il a sur les choses qu'il ignore, et celles qu'il a sur les choses qu'il sail. Les premières, venues par ouï-dire, ne sonl que d'emprunl; elles sont comme le vêlement de Tintelligence, landis que les secondes sonl comme le corps lui-même. Ainsi deceuK qui ne savenl pas penser : ils s'habillent des idées d'aulrui, mais sous ce vêtement le corps esl vide et à jeun.

Quand on s*esl ainsi exercé à celle intelligence des pensées qui ne sont pas nôtres, avec quel plaisir ne dé couvre-^t^n pas une pensée qu*on ne connaissait pas encore, ou qu'on ne connaissait pas sous telle ou telle forme, dans tel ou tel rapport avec les autres! « A mesure que Ton a plus d'esprit, dit Pascal, on trouve qu*ily a plus d'esprits originaux. » De même on trouve aussi qu'il y a plus de pensées originales. On devient il la fois plus sévère et plus sympathique. Beaucoup d'idées, qui réjouissent le commun des homrries, nous laissent indifférents, mais beau^coup d'autres prennent du prix ût nous intéressent, pour lesquelles la foule esl indifférente. Nous apprenons qu'il y a pensée et pensée; nous apprenons encore que, dans les plus excellentes pensées, il peut y avoir quelque chose d'erroné, et dans les plus mauvaises quelque chose de

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vrai. Ce n'est pas par une curiosité frivole et vide que nous nous intéressons à toutes les pensées, de quelque part qu'elles viennent, c est par amour de la vérité même. Le champ de la vérité est infini; nul ne peut le récoller en entier.

Si l'on n'est sensible au plaisir que je viens de décrire, on ne goûtera jamais les joies si souvent célébrées de Tétude et de la lecture : « Je n'ai jamais éprouvé de chagrin, dit Montesquieu, qu'un quart d'heure de lecture n'ait consolé. » C'est avoir, à la vérité, l'âme facilement consolable, et je ne prétends pas que la lecture ait toujours une telle puissance, ni même que cela soit à désirer, car il ne faut pas sacrifier le cœur à l'intelligence. Mais il restera toujours vrai que l'étude a une vertu merveilleuse pour ramener la sérénité dans l'âme, adoucir, sinon les extrêmes douleurs, au moins les ennuis et les chagrins de chaque jour, surtout pour calmer les inquiétudes et les amertumes des passions. Ce qu'il y a de plus doux et de plus efficace en ce genre, c'est la lecture accompagnée d'étude, la lecture avec notes, entremêlée de pensées, ramassant des matériaux pour une œuvre future que l'on voit d'avance dans son esprit, mais dont on ne prend pas encore la responsabilité : c*est la lune de miel de l'esprit. La lecture pure et simple

n'occupe pas assez; c'est une bonne distraction, mais ce n'est pas une action. Quant au travail de composition, c'est un effort douloureux et pénible, qui a parfois ses joies passionnées et ses ivresses, mais aussi ses déceptions, je dirais presque ses désespoirs. L'étude, travail intermédiaire entre la lecture et la composition, l'une trop facile, l'autre trop difficile; l'étude où nous mettons un peu du nôtre, mais, soutenus par les plus grands esprits, Tétude, « cette conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, » selon l'ingénieuse expression de Descarfes, est la plus agréable des occupations d'esprit. Les hommes qui ont beaucoup vu, beaucoup vécu, beaucoup agi, se retrempent volontiers dans les douces fatigues de l'étude. Les légers obstacles qu'elle oppose leur offrent juste le degré de résistance nécessaire pour stimuler leur activité sans la décourager. Après avoir manié les affaires humaines, ils trouvent un plaisir tout nouveau à manier les livres; c'est pour eux une société douce et commode, qui ne trompe pas, qui ne blesse pas, qui n'humilie pas : le cabinet de l'homme d'études est un asile où n'entrent pas les souflrances aiguës des passions, les chagrins cuisants des affections, les amëres sollicitations de la gêne et des affaires ; l'esprit y est libre, et c'est là qu'il va puiser, dans l'oubli volon-

taire des maux de la vie, le courage de les supporter.

L'application méthodique et réfléchie de la pensée à la découverte des principes, c'est la science, l'un des plus nobles emplcHs de ractivîlé de l'esprit.

La plupart des hommes ne comprennent et n'estiment la science que par ses résultais : s'ils- ne peuvent parvenir h lui découvrir des effets utiles, ils la raillent avec d'autant plus de complaisance qu'elle humilie leur ignorance : ils n*y voienl qu'une curiosité frivole, un amusement bizarre, une incommode excentricité. Je ne nie pas qu'il y ait de faux savants et une fausse science, une vanité puérile d'un savoir inutile, un goût peu sérieux de détails et d'accidents, qui, non-seulement n'ont aucune utilité, mais n'ont même aucun intérêt. Quelques esprits transportent dans la science les travers de la curiosité mondaine; et, de même que les esprits creux et frivoles aiment à se repaître de petites anecdotes douteuses et de petits événements insignifiants, de même ces savants d'apparence ramassent avec ardeur, dans la nature et dans Thistoire, un trésor de petites choses dont ils font montre et qu'ils croient digne de la plus haute curiosité. Mais, si l'on y regarde de prés, on verra que ce qui fait qu'une telle science est fausse et mérite justement d'être taxée de pédantismc, ce n'est pas parce qu'elle est inutile,

mais parce qu'elle est frivole; cen'cst pas parce qu'elle ne sert pas aux besoins des hommes, mais parce qu'au lieu de s'appliquera l'intelligence des lois universelles des choses, elle se perd dans des accidents particuliers qui ne peuvent servir à établir aucune loi générale. Ajoutez à cela qu'il ne faut pas juger de la grandeur et de la petitesse des choses par l'apparence, .que ee qui est un fait insignifiant pour une vue courte et 1>ornée, est souvent un grand fait pour un œil pénétrant : ajoutez aussi que telles curiosilés, qui paraissent minutieuses, si on les considère séparément, peu^ vent servir plus tard, ajoutées à des minuties du même genre, à résoudre un problème qui défiait les efToris ile la science et de la critique ; j'accorderai même enfin que rien n'est méprisable dans la science, pourvu que les choses soient présentées avec simplicité et d'un ton proportionné à leur importance.

D'ailleurs ceux qui n'estiment en général les choses que parce qu'elles sont utiles pe réfléchissent pas à une chose : c'est que l'utile n'est jamais bon par luimême, mais seulement comme moyen de se procurer quelque chose. Or, c'est cela qui est un lâen, et non pas le moyen par lequel vous l'avez obtenu. Ainsi l'argent monnayé n'est pas bon par lui-même, si ce n'est pour l'avare qui se repaît de sa couleur, et qui est con-

sidéré comme fou par la plupart des hommes : largent n'est bon que comme moyen de se procurer quelque bien. LeMidas de la Fable, pour qui tout se changeait en or, était le plus misérable des hommes. Une chose utile peut même être mauvaise, si elle n'est utile qu*à une chose mauvaise : par exemple, un poison est utile pour détruire un ennemi ou pour se détruire soi-même. Il ne faut donc pas s'arrêter à rulilité, qui n est qu'un moyen; il faut considérer la fin, c'est-à-dire le bien même obtenu par le moyen de l'utilité. Or ce bien, toute question morale mise à part, c'est toujours ce qui satisfait en nous un besoin. Il nous suffit donc de prouver que la science satisfait en nous à un besoin irrésistible, pour prouver qu'elle est bonne : c'est le besoin de connaître et de comprendre. Ce besoin n'est pas chez to^s les hommes, mais il est chez quelquesuns d'entre eux : pour ceux-là, connaître est une satisfaction aussi vive que de respirer; la science rend donc heureux ceux qu) la possèdent, et cela, non-seulement par le plaisir qui l'accompagne, mais encore par le perfectionnement qu'elle ajoute à une Ame faite pour penser et pour connaître. Par la même raison, la science, en se communiquant, ajoute au bonheur des hommes, même privée de tout eflet utile, parce qu'elle les rapproche de la vérité, et donne par

conséquent plus d'excellence à leur nature morale, v Èh quoi ! la science sern admirée si elle augmente le bien-être des hommes, c est- à-dire si elle nous fournit des moyens de nous procurer le bien-être, et nous n'aurions que dn dédain pour elle, lorsqu'elle fait immédiatement et par elle-même le bonheur de notre âme, lorsqu'elle lui procure sans intermédiaire la joie, la paix, le désintéressement, la sérénité! C est là une bien fausse mesure du bien et du désirable, car il faudrait admettre, ou bien que l'hommo ne doit s'occuper

que des moyen? et non pas des fins, ou bien qu'il n'y a t/^

de fms vraiment désirables que la satisfaction des besoins du corps.

La science a deux grands objets : d'une part la nature, j de l'autre la vie humaine et l'ordre des sociétés. Expliquer le monde et la nature, tel est l'objet des sciences • physiques; expliquer l'âme et la société, tel est l'objet des sciences morales. Ces deux ordres de sciences ne répondent pas aux mêmes dispositions de l'esprit, et ne le satisfont pas de la même manière. Je ne les examinerai qu'au point de vue du genre de bonheur qu'elles peuvent nous procurer.

Les sciences de la nature répondent surtout à un besoin de contemplation. Comme la nature nous est extérieure, et que ses lois peuvent se développer éternel-

i94 PHILOSOPHIE DU BONHEUR,

lement, lors même qu'il n'y aurait pas d'IriimanHë dans le monde, ces lois, cet ordre, ce toat magnifique que kl science décompose Tormenl un spectacle, où nous sommes en quelque sorte désintéressés. Sans doute, nous pou\'ons profiler des connaissances que la science nous donne pour améKorer notre condition; mais ce n'est pas là V'objet propre de la science : la plupart du temps, -elle ne pense pas aux résultats pratiques, et tou^ sa l)eaulè est dans la pure contemplation du vrai. Le vrai savant dans les sciences physiques est donc un contemplateur : par I*emploi de ses procédés sévères et d'un ïangage abstrait, il a l'airile dessécher la nature et de la réduire à une vaine et morte abstraction; et cependant au fond le sentiment scientifique est du même ordre que le sentiment poétique; de part et d'mrtre, c'est Tordre, c est-à-dire le beau qui enchante et ravit l'i magination du naturaliste comme du poêle; mais, d'une part, c'est Tordre réel, de Vautre, Tordre rêvé. Mais il n'y a pas une aussi grande différence qn<m pourrait le croire entre l'un et Tautre. Sffns doute la nature, telle qu'elle se présente à nos sens, offre des imperfections apparentes et de prétendus désordres qui obligent le poète à*se réfugier dans un ordre idéal crté par hii; mais la nature, telle qu'elle s'offre â la pensée, la nature irrtcrprétéc par

IX PEN^SÊE. 195 .

la science, ia vraie nature enfin est elle-même un ^ Ynonde Méal, où tout esi ordre, loi, paix et harmo- '

nie, unité et variété, progrès sans fin. C'est la conception de ce<te nature à la fois idéale et réelle, cachée sous la nature sensible et apparente, et dégagée de celle-ci par les procédés hardis et précis de la science, par Texpérience et par le calcul, c'est la conception d'une telle nature, cl vn tel monde, qui enchante Tesprit du savant, et ravit son imagination, froide peut-être pour d'autres beautés. Bt cette beaulc n'est pas seulement dans l'ordre des choses physiques et réelles, dans ce monde bruyant, coloré, mobile, vivant, qui nous entoure, elle est encore dans le monde immobile et silencieux des lignes et des nonabres, dans ces éternels rapports de temps et d'espace, dans i

ces myriades de proportions et d'équations que dé- !

couvrent et que développent l'abstraction et le calcul : i

ce monde, froid et nwrt pour l'esprit du vulgaire, est i

pour le géamèlre un monde vivant et poétique ah il vogue avec délices, oubliant les choses extérieures, la

nature, les hommes et lui-môme.

Le plaisir des sciences de la nature étant surtout un

plaisir de contemplation, le bonheur qu'elle nous pro- |

cure est surtout remarquable par le calme et la séré- î

nité. Il n'en est pas de même des sciences morales et

philosophiques. Ces sciences ont à résoudre des problèmes infiniment plus compliqués que les sciences de la nature; elles rencontrent donc plus de difficultés; en outre, à mesure que Ton s'approche de l'invisible et qu'on remonte vers les principes des choses, les obscurités augmentent, les moyens de démonstration font défaut, une certaine foi d'intuition remplace les procédés précis et rigoureux de la science; mais la foi ne se prouve pas, et se communique difficilement. De lîi, pour ceux qui cultivent ces sciences, un grand principe dinquiétudtî et de trouble, si toutefois ils s'intéressent à leur science, ou s'tls n'obéissent pas en aveugles à quelque formule apprise et répétée. Mais cette inquiétude et ce trouble n'ont rien qui doive décourager ; cai* elles sont le prix de la grandeur même de ces sciences. C'est parce qu'elles essayent de pénétrer jusqu'au plus profond de la condition humaine et des origines ou des fins de la création, qu'elles sont si obscures et si divisées : mais c'est par là aussi qu'elles excitent d'incroyables amours et provoquent les plus profondes et les plus magnifiques jouissances. A mesure que l'homme s'élève en perfection, il trouve dans le progrès mémo de son être et plus de plaisir et plus de douleur; et quand cette douleur ^ient ainsi de la grandetir même de ses entreprisi??, il la préfère aux pai-

sibles jouissances que procure un ordre de recherches plus facileset plus assurées, mais moins élevées. Oui, le philosophe, loi^ même que Texpérience lui a appris les lacunes de la science, les obscurités des choses, le conflit des doctrines, même alors il préfère encore cette science combattue et disputée à toutes les autres^ il préfère ses fiëres et sublimes joies au bonheur calme et solide de Tinvesligateur de la nature : ce sont, d*une part, les joies ex(|uises, mais incertaines, de Tamour; de l'autre, les joies paisibles et certaines de Tamitié.

Dans la philosophie, le caractère n'a pas moins à faire que Tenlendement. Là où toute solution a ses difficultés il faut que Tâme apprenne à supporter ces difficultés : or c*est ce qui dépend beaucoup plus de la force du caractère que de la pénétration de Tesprit. Sans doute ce n*est pas la volonté qui juge et qui affirme, mais c'est elle qui, tout bien examiné, prononce et dit : « C'est assez, la cause est entendue. » Ce nest pas qu'il faille s'aveugler volontairement sur les difficultés : car elles peuvent être des contradictions, qui ne laisseraient plus alors à la volonté aucune liberté; mais, tant que les difficultés ne vont pas jusqu'à la contradiction, elles ne peuvent prévaloir contre des raisons claires et solides, si ce n'est pour une volonté faible ou pour ime volonté prévenue. 11 y a donc une sorte

108 PlHLOSOPIIfK I>U BONHEUR.

de responsabilité pbilofiopliique; et c est le sentiment dû cetle respeiksabiliilé 4ui d^iiue au braheur philos»piiique un degré d'kitimité ei de profondeur, el en même temps un mélai^ d'émetion troublée, quî le distingue profondément du bonheur scientifique : c'est une série de milieu entre les joies du eraya»t et les . joies du savant.

Une autre raison donne encore au bonheur philosophique phis d'ardeur et de profondeur, mêlées à plus d'angoisses el de scrupules. Dans les sdences de k nature, l'homme se distingue de so» objet. Dans les 'sciences morales, l'objet, c'est Vbumaniié même, doat le savant Gait partie. Sans doute il doit s'efforcer de s'oublier lui-même dans son objet : mais, s'il peut oublier en lui l'individu, il ne peut pas aussi facilement se dégager de T humanité; il ne peut s'empêcher d'être homme, et rien de œ qui est humain ne lui est étranger. Lors même qu'il pourrait entièrement se dégager de soi, pourrait-il se dégager de tous les liens qui l'unissent aux autres hommes? Peut-il faire que l'humanité ne lui soit qu'un' objet étrange, un pur spectacle? Peut-il considérer, par exemple, du même œil et avec le même cœur l'iûstoire de son espèce el l'histoire des révolutions du globe, le bindtne de Newton et le principe de la moralité? 11 y a des esprits qui

affedent le méiue désintéressemenl pour des vérités sr divei^es. Je ne sais si un tel détachement est possible, i/^ mais, le fûl-il, je ne le crois point désirable. Celui qui traite les vérités bumaioes couime des vérités physiques ou maihéniatiques est bien prés de confondre les premières avec les secondes, et les rapports des hommes entre eux avec des rapports de quantité. Ce faux désintéressement est déjà lui-même un parti pris : celui qui ne s* intéresse pas plus aux. hommes qu aux pierres et aux minéraux indique par là même que dans sa pensée les hommes ne sont que des minéraux d'un ordre plus compliqué. Mais il est impossible, quoi - qu'on fasse, étant homme, d'être indifTérent pour riiomme. Non, Thomme ne peut à ce point se dépouiller de son être. De là encore pour le bonheur du philosophe un élément de trouble que ne connaît pas le savant, mais aussi une source de plaisirs infiniment plus riche et plus féconde.

Au veste, les vérités morales et . philosopliiques, qu'elles soient ou non le résultat de la science, sont i indispensables à la vie de Thomme et de Thumanité. Il est impossible de vivre sans avoir quelque notion du juste, du droit, de la liberté, de lAmc, de Dieu, de la vie et de la mort, de la société. Sans ces principes, la vie humaine serait semblable à la vie animale. Ces

idées be mêlent nécessairement à notre vie; et c'est la part qu'elles peuvent avoir à la conduite de notre existence qui mesure notre dignité, notre excellence, notre supériorité. Il en est de môme des sociétés humaines : elles ne vivent que par ces idées : c'est par elles qu*elles se distinguent les unes des autres. On croit généralement aujourd'hui que ces idées se développent et s'épurent avec le temps, et, pour ceux qui jugent ainsi, c'est le progrès des idées qui .mesure le progrès de la civilisation. Selon d'autres, les sociétés ne vivent pas d'idées, mais de croyances; mais les croyances elles-mêmes ne sont que des idées consacrées sur les objets qui intéressent le plus l'homme et le genre humain. Quoi qu'il en soit, le choix entre ces diverses idées est d'une extrême conséquence pour le bonheur humain.

L'une des plus grandes épreuves de la vie humaine est celle qui consiste à remplacer les idées apprises par des idées comprises, et les principes d'habitudes par des principes consentis. Cette épreuve peut être accidentellement douloureuse, si la rupture est violente. Mais, en général, c'est un plaisir extrême pour un jeune et noble esprit d'être appelé à choisir les règles de sa conduite, et de se faire à soi-même, sous des guides éclairés, ses principes et ses opinions. On peut

dire sans cloute que cela est un mal, et que, pour les esprits comme pour les volontés, l'obéissance vaut mieux que l'examen et la réflexion. Mais si cela est un mal, c*est un mal inévitable; et si Ton peut, par certains moyens, reculer cette crise, ou Tadoucir, ou la diriger, on ne peut l'écarter entièrement : même en la refoulant imprudemment dans le secret du cœur, on la rendrait peut-être plus redoutable : la pensée comprimée éclate plus violemment, ou, si elle rencontre trop d'obstacle pour se répandre au dehors, elle dévore l'âme elle-même, la consume et la détruit. Mais ce sont là de vaines hypothèses. Ce n'est pas dans le temps où nous vivons que Ton peut se flatterd'interdire à l'esprit humain de se rendre compte de ses opinions et de ses principes. Il suffit de participer un instant au commerce de la société et des hommes pour être averti de tous les débats qui s'agitent entre eux, et pour être appelé à faire un choix entre les doctrines qui les partagent.

Quelle grave et profonde émotion (qui ne s'en souvient?) s'empare de l'âme, lorsque, sortant du sommeil de l'obéissance, elle reconnaît qu'il lui appartient de se diriger elle-même par des principes librement choisis! Jusque-là, elle ne connaissait dans la vie que deux choses : d'une part, des instincts et des passions

302 PHILOSOPHIE DU BONHEIH.

qui TeruLirainaient au plaisir; de Tautre, des pridM:ipes ÎHij^oséSy auxquels elle se soamellaii par habitude, mais qui lui paraissaifent un jpug, une chaîne, uu frein. Mais quaad la raison s'éveille, elle couoprend aussitôt sa noblesse ; elle sent que c'est à elle de conduire et de gouTernci! la vie, et elle met alors autant d*ardeur à rechercher la vérité, que les passions eu apportent dans la poursuite de leurs amusements. Quels beaux combats avec soi-même!, quelles belles discussion&entre ces jeunes esprits animés de la même ardeur, de la même curio^iié, de la même audace^ de la mène sincérité L On dit qu'il non est plus ainsi, qme la jeunesse d'aujpurd'liui s inquieliî plus des intérêts que des opinions,, de Tutile que du juste et du / vrai, du plaisir que de la sagesse. J<*ai quelques raisons de ne pas le croire.

Il faut donc placer au premier rang parmi les objets importants delà vie les opinions, c*est-àdîirc ces jugements généraux et liabituels que nous portons sui les principales matière» qui intéressent notre destinée. Avoir des opinions, c'est penser quelque chose sur les devcMrs et les droits, sur la nature humaiae» sur la société, sur la religion, sur les beaux*arts et les belies-leltres, et c'est tenir à ce qu*on pense, y persister, se servir de ses pensées comme de prin-

LA. l'-ENSEE. 20.S

cipes pour juger les faâtls, les hommes^ 4es livres, en un BMl tout ee qui se présente à notre regard. N'avok paa d'iipittions, c est ne rien penser sur ces diverses choses, eu du moins les juger d'une manière si capricieuse el si fantasque, et par des vues si niobiles,. que nul ne peut prévoir, * pas môme vous-mêmes, ce que vous penserea dans un cas donné.

H me semble que i'empire des opinions sur la vie est un ÊiH nouveau, au moins dans les temps modernés, qu U nous vient dil dix-huitièflôe siècle et du triomphe ée la liberté de penser parm^uous. Jusquelà, les hommes éclairés avaient des croyances : la relir gioolettr donnait des solutions toutes faites suor to«htes les grandes questions de Tordre moral : quant à la politique, il leur èlait presque interdit d*y penser. Le règne des opinions était donc borné aux choses littéi*aircs ou aux choses mondaines; on avait des opinions sur les livres et sur le monde; hors de là ce n'était que croyaaee el silence. Beseartes a commencé à inaugurer 1q règne des opinions; mais avec quellecirconspectioni qiû ne le sait? « Il n'avait pas Ihuraeur brouillonne et inquiète, » dîsait-il; il ne voulait rien changer aux <^nions reçues^ Il n'avait qu une bien modeste ambition : ^ « réforner , disait-il, mes propres pensées, eL balir eu un fend qui fut tout à moî. » Celle petite ambition si

204 PHILOSOPHIE DU BOfiHEnR.

modeste était une immense révolution : mais qui s'en doutait alors? Un autre grand homme du même siècle, Pascal, bien éloigné delà quiétude et de la circonspection de Descaries, se mit à penser par lui-même avec une sorte de fureur. Mais combien il étonna le siècle et ses propres amis! Enfin, Bayle, Fontenelle, Fénelon lui-même, contribuèrent à amener le règne des opinions; mais ce fut Voltaire qui le fonda. A partir de lui, nul homme un peu éclairé ne put se dispenser d'examiner ses idées et de choisir ses principes; la foi elle-même devijfil une opinion, en ce sens qu'on ne se contenta plus de la recevoir de l'éducalion et de Thabitude, mais qu'on voulut la tenir de sa raison même. Ceux qui défendent la religion comme plus raisonnable et plussalisfaisante pour Tespril que Tincrédulité, sont en cela même disciples du siècle dernier, et, en ce sens, il n'est personne qui ne soit fils de Voltaire.

Il faut distinguer les opinions des convictions. Les convictions sont des opinions passées en habitudes et incorporées à notre être : elles sont, dans Tordre de la raison et de la nature, ce que sont les croyances dans Tordre surnaturel. La grande ambition des hommes de libre pensée est de transformer les opinions en convictions, et de rivaliser ainsi avec les hommes de croyance. C'est là une entreprise difficile. Trop souvent

les opinions restent dans la tête, et ne pénètrent pas dans Tâme; trop souvent aussi, il reste quelque doute au fond du cœur : cela est triste, et fait voir la vanité de Tètre humain ei de la raison humaine. Mais est-il bien certain qu'il n'en soit pas ainsi quelquefois des croyances elles-mt^mes ?

Il est presque impossible d'être entièrement raisonnable, sans laisser quelque place au doute : car être raisonnable, c'est examiner, c'est ne point avoir de parti pris, ne pas fermer les yeux aux objections et aux difficultés; c'est enfin voir le fort et le faible de toutes nos pensées : mais c'est ce qui n'arrive pas sans quelque doute; car, à voir les difficultës de toutes choses, on sent bien vite combien il est périlleux d'af- Jirmer. Ainsi, l'homme est entre deux écueils : s'il veut être impartial, éclairé, raisonnable, s'il veut ouvrir son esprit à tous les points de vue qui se présentent, il peut arriver qu'à force d'examen il ne sache plus se décider, et qu'il sacrifie la dogmatique à la critique. C'est cette sorte de sagesse que beaucoup d'esprits nous conseillent aujourd'hui, et dont la conséquence connue est l'indifférence, l'apathie, l'amollissement des âmes. D'un autre côté, si, par crainte du doute, on n'examine rien, on juge alors par habitude, par prévention, par instinct, par |)ar[i pris,

«200 riIlLOSOPMIE DU BONHEIR.

maïs fion par raiBon; on pense oonine les aainaux sentent, sans savoir ni pourquoi ni oommenl : c'est ce qu'on appelle ie préjugé, qui produit à son tour dans la vie pratique deux maux très-dissemblables, mais qui ont une même racine, la routine et le fanatisme.

Quelle que soit la diftioultéqu*îl y ait, pour ceux qui pensent, à se former des convictions, je crois cependant que la chose est possible; mais c'est une entreprise qui demande, comme nous Tavons dit déjà, plus de force d'âme que d*ètendue d'esprit. Le doute n^est pas Coujours un besoin de l'esprit : il est souvent une faiblesse de Tâme. Souvent il vient de ce quelle n*a pas assez de force, pour retenir à la fois devant elle tout ce qui milite en faveur d'une opinion : die oublie ce qui Ta persuadée; les raisons les plus fortes ne la touchent plus, quand elle a cessé de les considérer : dans cet état, il n'est point étonnant que la plus légère objection la trouble et l'ébi^anle, et dérange le faible équilibre qu'elle avait un moment trouvé. Comme il y a un doute qui vient de la légèreté de l'âme, i( y en a un qui vient de la force des passions et de l'intérM personnel. Si je fais des fautes, j'aime à douter de la vertu; si j'ai le cœur mal placé, j'aime 5 rabaisser les hommes; si je n'ai pas de principes, j'aime ù dire

qu'il n'y a pas de principes. Le doule vient encore de ramour-propre : on aîroe à se dîslîngaer en doutant des choses auicqueTtes croient le commun des hommes; on fait le fier, on fait le brave, et on appelle cela, comme dil Pascal, « avoir secoué le joug. » Enfin le doule peut venir de l'inattention cl de la paresse. Or c'est par la Ibrce de Tàme que Ton écarte toutes ces sortes de doutes, et que Ton considère les choses comme elles sont, et non telles que Ton voudrait qu'eBes fussent. Ce n'e^ donc pas tant la vue de l'esprit que la force du caractère qui déteimine en nous les convictions.

Ainsi ce n'est pas sans raison que l'on estime peu dans h monde les esprits qui n'orrt pas de convictions, ou qui «en ont de si faibles, qu'elles ne soutiennent pas le moindre choc et plient au vent de la faveur et des circonstances : car c'est là le signe d'âmes faibles et légères, quand elles ne sont pas basses et corrompues, qui n'ont jamais connu cette grande parole de Platon : « La seule chose qui donne du prix à la vie, c'est l'amour de la beauté éternelle. »

Sans convictions, la vie n'a pas de prix. Quelquefois il arrive chez ceux-là mêmes, dont l'âme est forte, la raison ferme et soutenue et qui ont au plus haut degré le besoin de l'affirmation, il arrive, dis-je, chez ceux-

là mêmes, que tout se voile et s'obscurcit, les principes se confondent, les fondements s'ébranlent, les faits démentent les idées, les idées démenleni les faits: le trouble est partout; la foi, la science, le doute même nous est à charge; on craint d'affirmer et Ton craint de nier : c'est comme une paralysie de pensée, et cependant il reste en nous quelque velléité de pensée. Cet état est semblable à celui que les mystiques ap. pellent la sécheresse, où l'amour de Dieu fait entièrement défaut, et où l'âme dévote ne trouve en soi que vide, abandon, impuissance et néant. Ainsi la pensée a ses sécheresses, ses langueurs et ses défaillances. Cet état est souvent le châtiment de ceux qui ont trouvé trop de plaisir dans la pensée, qui ont sacrifié à ce plaisir les joies du cœur ou de l'action, ou même les plaisirs modérés des sens, car la nature ne veut pas qu'aucune partie de notre être soit immolée au reste. A la vérité, il n'est pas nécessaire d'avoir abusé de la pensée pour connaître le doute : il suffit de vivre, de réfléchir et d'écouter. Mais lorsque l'âme n'a pas été amollie par 1 abus de l'imagination ou de l'esprit, elle se relève de ses défaillances, et souvent elle en sort plus forte et plus virile, toute prête pour de plus grands combats. Une des épreuves les plus cruelles pour les opinions, c'est le démenti et la contradiction qu'elles reçoivent

souvent de rexpérience ; car s il est lionteux, d*une . part, de sacrifier les principes aux faits, c'est une faiblesse, d autre part, de ne pas vouloir reconnaître que Ton a suivi de faux principes : il peut arriver en effet que cette contradiction soit tantôt le tort des faits, el tantôt le tort des principes ; c'est le tort des faits, par exemple, de ne pas être conformes à la justice, et c'est le tort des principes de ne pas être conformes à la nature des choses, et de supposer possible ce qui ne l'est pas. Deux sortes d'esprits, dans cet embarras, se tirent d'affaire facilement : les uns sacrifient entièrement les faits aux principes, et les autres les principes aux faits. Les seconds reprochent aux premiers d'être chimériques, et ceux-ci leur reprochent à leur tour d'être corrompus. C'est là un procès difficile à vider. ' On peut apporter quelque lumière dans ce débat, par une distinction assez délicate. Il y a dos principes < de droit et des principes de fait; les premiers sont des règles absolues, qui s'imposent aux actions humaines comme des lois; les seconds sont des généralités d'expérience obtenues par l'observation et la comparaison des faits. C'est un principe de droit, qu'il ne faut pas manquer à sa parole ou condamner un innocent; c'est un principe de fait, que l'agriculture est plus importante pour la prospérité d'un État que l'industrie, ou

réciproquement. Or, de ces deux classes de principes, les premiers doivent servir à juger Texpérience, au lieu d'être jugés, modifiés par elle; quant aux seconds, ils peuvent se modifier autant de fois qu'il se présente de faits nouveaux dans le monde. Il est honteux de sacrifier les premiers aux faits; il est chimérique de sacrifier les faits aux seconds. Ainsi l'expérience doit être pour beaucoup dans, nos jugements, mais seulement dans nos jugements d'expérience : les principes de droit s'élèvent au-dessus. C'est le propre des âmes hautes de juger par les principes de droit, et c'est le propre des esprits habiles de juger par des principes d'expérience. Réunir ces deux sortes de principes dans nos jugements sans les mêler, et les appliquer comme il convient, est peut-être le problème le plus difficile de la vie. Quant à ceux qui, dans toutes les questions, soit de droit, soit de fait, sous-entendent cette majeure : « la vérité c'est ce qui m'est utile, » nous n'avons pas à nous en occuper.

Il y a donc, et il y aura toujours de sérieuses diffi« cultes et de grandes épreuves pour tous ceux qui es^ sayenl de penser par eux-mêmes et de se faire des principes et des convictions : ce n'est pas une raison I»our renoncer à Tindépendancc de la pensée, et pour se résigner à recevoir toutes faites, sans contrôle et

sans examen, les opinions qui doivent gouverner notre vie. Ceux qui seraient tentés de croire qu'une telle docilité serait en effet beaucoup meilleure ne réfléchissent pas que cette docilité accepterait tout aussi bien les opinions fausses et dangereuses que les doctrines solides et véritables. La servitude tourne toujours contre ceux qui l'ont entretenue et enracinée. L'ancien régime avait laissé le peuple dans une ignorance brutale et sauvage : qu*arriva-t-il? c'est qu'habitué à l'obéissance, il crut aussi aisément les démagogues qu'il avait pendant longtemps cru ceux qui Tendoctrinaient sans l'éclairer. L'examen habitue l'esprit à se défier des doctrines fausses et à peser les raisons : la docilité aveugle se soumet, au contraire, à tout ce qui lui est présenté, vrai ou faux, mais surtout à ce qui peut flatter les passions. Mais on prendra garde, nous dira-t-on, qu'il n'y ail pas de doctrines faussés pour égarer le peuple. C'est d'abord là une grande difliculté : car qui se chargera de faire le discernement du faux et du vrai ? En outre, on peut bien empêcher les doctrines de se produire; jnais on ne peut les empêcher d'exister : le mal est donc toujours le même, et le vrai remède est d'éclairer les esprits et de leur apprendre à discerner par eux-mêmes le vrai du faux. Le temps arrive où les hommes ne peuvent

plus être gouvernés que par les lumières et parla raison : encore une fois, je n'exclus pas les croyances; mais il faul qu elles-mêmes apprennent à supporter le jour des lumières et de la raison. C'est une épreuve qu'elles ne peuvent plus éluder et qu elles doivent accepter comme inévitable.

Les adversaires de la liberté de penser font semblant de croire que cette liberté n'est que le droit de penser tout ce qui nous plait, vrai ou faux, au gré de nos passions et de nos caprices. Mais ce n'est là qu'un malentendu. La liberté d'examen n'est au fond que le droit à la vérité : j'ai le droit d'atteindre à toute la vérité dont mon intelligence est susceptible. Mais qui veut la tin veut les moyens. Or le seul moyen d'arriver à la vérité, c est l'examen. Car, si l'on me dit qu'il y en a un autre, à savoir la parole de Dieu, encore faut-il que je m'assure par l'examen que c'est bien la parole de Dieu que j'entends, et non pas une parole humaine. J'ai donc le droit d'examiner avant de juger; et ce qui prouve que j'en ai le droit, c'est que j'en ai le devoir. Car on défend de porter des jugements téméraires : or qu'est-ce qu'un jugement téméraire, si ce n'est un jugement qui n'a pas été précédé d'examen? On nous dérend de juger avec prévention et précipitation, c'està-dire sans examen. 11 faut, dira-t*on, s'en rapporter

aux plus sages que nous; soit, mais quels sont les plus sages? J*ai donc le droit de tout examiner et de n'affirmer qu^après évidence. Que, si après avoir employé tous les moyens que la nature m'a donnés pour discerner le vrai du faux, je me trompe cependant, c'est un malheur, mais un malheur dont je suis innocent : c'est en ce sens qu'on peut soutenir que l'homme a le droit de se tromper. Si, au contraire, on soutient que l'homme n'a pas le droit d'examiner les motifs de ses croyances, mais qu'il doit croire ce qui lui est enseigné, il faudrait admettre que les sectateurs des fausses religions ont raison d'y rester attachés, et que la tenta* tivc de convertir les infidèles est contraire au droit : car elle les appelle à l'examen. Mais on ne raisonne pds ainsi ; on reproche aux uns de ne pas examiner as^z, t. aux autres d'exammer trop ; on mvoque contre i opmiun des autres le droit d'examen; mais pour la défense de la sienne propre on réclame le privilège de l'autorité. J'accorde qu'il est permis de reprocher à ses adversaires de mal raisonner, mais non pas de raisonner librement. Si l'on peut se servir de sa raison dans un sens, l'autre a le droit de s'en servir dans un autre sens : l'un des deux se trompe sans doute; mais ce n'est pas en se servant de sa raison, c'est en sen servant mal.

su PHILOSOPHIK DU BONHEUR.

Au reste, par liberté de penser, je n'entends pas telle négation ou telle affirmation particulière, mais seulement le libre usage delà raison, quelles que soient d'ailleurs les conclusions auxquelles on s'arrête : on peut être servilement incrédule et librement croyant. Le vrai progrès de la raison ne consiste donc pas h substituer quand même l'incrédulité à la foi, mais à substituer Tesprit d'eiamen à Tesprit de crédulité. Vous pouvez faire des incrédules, sans faire pour cela des êtres pensants. Rien déplus facile que de détruire les croyances religieuses d'un peuple : rien de plus difficile que de former des esprits vraiment libres. Les hommes grossiers qui, en 93, profanaient les églises, insultaient les sentiments religieux, et remplaçaient les cérémonies naïves et poétiques de la foi par d'ignobles oi^ies, étaient-ils des libres penseurs? Non, mille fois non, pour l'honneur de la libre pensée I En déracinant dans ces âmes grossières le peu d'idéal et de moralité qu'un culte même mal compris nourrit et protège dans les^ ftmes ignorantes, on n*avait fait que déchaîner les instincts ignobles et remplacer l'homme par la brute. Pour nous, la philosophie n'a qu'un rêle et qu'un objet : apprendre à l'homme à penser, à réfléchir, à discuter; en cela elle ne fait qu'obéir à son devoir et exercer son droit. La foi elle-même, dans un

siècle éclairé, ne peut être qu'une adhésion libre et volontaire à des croyances fondées en raison.

Si Ton demande quel rapport la liberté de penser peut avoir avec le bonheur, il est facile de le dire. Considére-t-on le bonheur comme un état paisible, où Tâme abandonnée à une molle indolence ne sent aucun trouble parce qu'elle repousse toute activité; ne voit-on dans le bonheur que la douce quiétude, la monotone répétition des mêmes actes, Toubli de la personnalité, enfin l'absence d'inquiétude et de douleur, si c'est là rimage qu'on se fait dii bonheur, il faut en écarter avec soin la liberté de l'esprit. Car une telle liberté ne peut s exercer sans agitation et sans trouble; ce n'est pas sans effort que l'homme applique son attention à la recherche du vrai; ce n'est pas sans douleur quMlen voit les difficultés, qu'il traverse les épreuves du doute, et qu'il se prive de la douce poésie d'une foi naïve, pour se livrer soit à une science aride, ou soit à la même foi mais austère et savante, laborieusement conquise sur le doute par les efforts de la réflexion et de la volmité. Non, un tel état n'a rien qui ressemble à ce que l'on appelle d'ordinaire le bonlieur, à savoir la tranquillité' el la paix. Mais s'il est démontré qu'un tel bonheur n'est pas de ce monde, que l'homme ne peut acheter une telle paix qu*en se dépouillant de

ses plus énergiques facultés, si le vrai bonheur humain est le déploiement et non l'étouffement de ses I facultés mêmes, si Thomme, créature raisonnable, est i fait pour user de la raison, et si la raison qui n'est pas libre n'est pas la raison, il faut convenir qu'on ne jouit qu'imparfaitement du bonheur de l'esprit, ou plutôt qu'on l'ignore entièrement, quand on se résigne à penser par habitude, par contrainte ou par complaisance, au lieu d'appliquer énergiquement et librement les forces de son esprit. C'est ce faux boaheur que flétrissait Royer-CoUard, dans une phrase célèbre et magnifique, lorsqu'il félicitait ironiquement ses adversaires « de corriger l'œuvre de la Providence et de ramener l'humanité sagement mutilée à l'heureuse ignorance des brutes. »

Dans quelque direction qu'on emploie les facultés de son esprit, et quelque parti que l'on prenne sur les questions débattues entre les hommes, il est un principe, je crois, auquel il faut rester attaché, et par lequel peuvent s'unir les esprits les plus contraires : c'est que la pensée humaine est faite pour le grand, et que tout ce qui est bas et grossier déshonore la pensée et la déprave. Il ne peut y avoir contradiction entre le vrai et le noble, et il est impossible que, dans le dernier fond des choses, la réalité ne soit pas oon-

forme à Tidéal. Ainsi la morale la plus vraie sera celle qui imposera aux hommes la plus haute et la plus excellente destinée; la science la plus vraie sera celle qui découvrira le plus d*ordre et d'harmonie dans les choses : l'histoire la plus vraie sera celle qui croira et attendra le plus de Thumanité, prise dans son ensemble, sans rien retrancher de sa sévérité pour les crimes particuliers; enfin la métaphysique la plus vraie sera celle qui s'élèvera du visible à l'invisible, qui, dans l'invisible même, remontera des causes secondes à la cause première, et enfin qui concevra cette cause première comme la souveraine perfection. En un mot, je dois être assuré qu'à mesure que ma pensée s'élève elle approche de la vérité, et que quand elle s'abaisse, elle s'en éloigne : c'est là un nouveau principe de logique, mais il est peut-être plus sûr que bien des receltes sur l'art de raisonner.

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