CHAPITRE VII
Le principal ressort de Tactivitë humaine et de la conduite de la vie, c'est le caractère , c'est-à-dire cet ensemble d'inclinations, d'habitudes, de sentiments, ^ d'idées et d'imagination qui distingue un homme d'un autre homme et lui donne son empreinte; le caractère est au moral ce que sont au physique la constitution et le tempérament.
La destinée des hommes dépend en grande partie de leur caractère; cependant il ne la fait pas à lui seul, car il n'a pas dépendu de moi de naître à telle époque plutôt qu'à telle autre, dans telïe ou telle condition, et enfin de me rencontrer en de telles conjonctures, dans de telles relations. De plus, beaucoup d'événements qui m'intéressent et me concernent ont leur cause non dans mes propres passions, mais dan;;
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celles des autres. La renoontre et rentre-croisement des passions humaines donnent Heu à ces mille jeux qui paraissent une loterie, parce qu'on ignore les causes subtiles et innombrables qui ont contribué à les produire. C'est ce qu'on appelle la fortune, et il n'est pas juste de la confondre avec le caractère et le mérite de chacun.
C'est cette confusion trop commune que Nicole a critiquée justement et finement dans la page suivante : « C'est une faiblesse et une injustice que l'on condamne souvent , et que Ton évite peu, de juger des conseils par des événements, et de rendre coupables ceux qui ont pris une résolution prudente selon les circonstances qu'ils pouvaient voir, de toutes les mauvaises suites qui en sont arrivées, ou par un simple hasard, ou par malice de ceux qui Tout traversée, ou par quelques autres rencontres qu'il ne leur était pas possible de prévenir. Non-seulement les hommes aiment autant être heureux que sages, mais ils ne font pas de différence entre heureux et sages, ni entre malheureux et coupables. Cette distinction leur parait trop subtile. On est ingénieux pour trouver les fautes que l'on imagine avoir attiré un mauvais succès, et, comme les astrologues, lorsqu'ils savent un certain accident, ne manquent jamais de trouver l'aspect des astres qui l'a
produit, on ne manque aussi jamais de trouver, après les disgrâces et les malheurs, que ceux qui y sont tombés les ont mérités par quelque imprudence. Il n'a pas réussi, il a donc tort : c'est ainsi que Ton raisonne dans le monde et qu'on y a toujours raisonné, parce qu'il y a toujours eu peu d* équité dans le jugement des hommes, et que, ne connaissant pas les vraies causes des choses, ils en substituent selon les événemeois, en louant ceux qui réussissent et en blâmant ceux qui ne réussissent pas. »
Mais s'il nous arrive souvent quand nous jugeons les hommes d'imputer à leur personne les fautes de la forlune, nous sommes au contraire trop souvent tentés, quand il s'agil de nous-mêmes, d'attribuer à la fortune les fautes de notre caractère. C'est une injustice d'une autre sorte dont il faut se garder non moins que de la première. Ainsi, nous faisons d'une circonstance particulière la cause de notre insuccès, sans voir que cette circonstance devait être prévue par nous, et qu'elle n'arrive que par notre imprudence ; nous imputons à l'injustice, à la légèreté, à l'ingratitude des autres hommes ce qui vient de notre négligence h les gagner, à les retenir, à les associer à nos desseins. Le héros extraordinaire qui a étonné et subjugué le monde au commencement de ce siècle s en
prenait à ses auxiliaires de toutes les fautes qui \enaient traverser ses desseins. Il ne voyait pas que sou tort était précisément de concevoir des desseins tels qu'ils supposaient des auxiliaires infaillibles. Ainsi, à chacun son dû ; il ne faut pas rendre les hommes res pensables des fautes de la fortune, ni la fortune de la faute des hommes.
Il est facile de comprendre que la disposition habituelle de nos inclinations et de nos humeurs doit donner à la longue une certaine direction à notre carrière. Nous tournons toutes les circonstances qui se présentent dans le sens qui s'accommode à nos disposition^ intérieures; ces circonstances en amènent d'autres, d'après une suite naturelle, et nous sommes ainsi liés à une destinée et à une carrière conformes ou non aux vœux de nos passions, mais dont loriginc est précisément dans ces passions mêmes. L'ambitieux ne peut manquer d'employer toutes les occasions à pousser sa fortune, et, qu'il réussisse ou non, sa vie sera une lutte perpétuelle pour escalader les positions, les places et les honneurs. Le Aiéditatif et le solitaire, eûl-il toutes les occasionâ possibles de voir le monde et de s'y faire sa place, les écartera peu à peu, fera le vide autour de lui par son indilfércnce, sa négligence à soigner la fa-
veur, son oubli des ménagements et des intrigues. A la vérité, il est plus facile d'éloigner de soi les biens de ce monde que de les attirer, et, par conséquent, ceux qui naissent avec l'indifférence de ces biens ont plus de chance d'être heureux dans leur carrière que les autres. Cependant il est rare qu'une passion ardente et un caractère décidé n'arrivent pas à obtenir une partie de ce qu'ils désirent. L'ambitieux ne deviendra pas toujours premier ministre, mais il se poussera à la cour. L'ami du luxe ne brillera pas toujours, mais il cherchera à briller; Thypocrile ne trompera pas tout le monde, mais il trompera quelques-uns.
Cependant il peut arriver, et il arrive souvent, que les circonstances se trouvent en contradiction avec le caractère; il essayera alors de se faire jour malgré elles, et il paraîtra toujours par quelque endroit; mais celte contradiction lui sera odieuse, et la vie aura quelque chose de manqué et d'imparfait. Un homme fait pour la condition privée est né sur le trône, il y transporte les goûts humbles de la vie domestique, les faiblesses des affections privées ; il est époux et père sans savoir être roi. Un héros sort d'une origine basse et vicieuse; il est élevé dans la haine de la société et dans la guerre de ses institutions; la générosité de sa nature est comprimée par le hasard des événemoots, ou elle n'éclate
que par hasard et par accident : c'eût été un grand
prince, c'est un chef de brigands.
Souvent le caractère se compose d'éléments contraires, de passions et d'inclinations incompatibles : car la nature humaine n'est pas aussi simple qu'une figure géométrique. Ce n'est que dans les comédies qu'on rencontre des caractères simples et absolus : l'avare, le joueur, le misanthrope. Dans la réalité, les carnctères sont mixtes et compliqués. Ainsi, un homme peut être à la fois joueur et avare, ambitieux et amoureux. Ces passions contradictoires se nuisent Tune à l'autre, et il peut arriver que l'homme, par une partie de son caractère, soit le principal auteur du mal qui répugne le plus aux autres parties de ce caractère même. 11 n'est pas vrai, comme le pense un spirituel critique, qu'il y ait dans chaque homme une passion dominante, qui soit la clef de toute sa vie. il y en a mille, combinées de mille manières différentes; de là un assemblage qui n'est pas toujours d'accord avec lui-même et qui se nuit à lui-même en mille circonstances.
Il y a deux choses dans le caractère : d'abord, la disposition habituelle qui détermine nos actions : c est le caraclère proprement du ; en second lieu, la disposition habituelle seloû imiuehe nous prenons les cnoscs,
les événements et les hommes : et c'est ce qu'on appelle l'humeur.
On distingue la bonne et' la mauvaise humeur. La bonne humeur est une disposition riante et enjouée, qui prend les choses par leurs biais agréables, qui partout voit le bien de préférence au mal, supporte les contrariétés avec aisance, se plait dans la société des hommes, aime le plaisir et sait s'en passer, prend le temps comme il se trouve, et veut que tout le monde soit heureux. La bonne humeur a bien des degrés, depuis l'humeur folle, qui jette, comme on dit, son bonnet par-dessus les moulins et qui souvent alterne avec la mauvaise humeur, jusqu'à l'humeur douce incapable de s'élever jusqu'à la folle gaieté, et qui même n'est pas incompatible avec une certaine mélancolie. La mauvaise humeur est une disposition chagrine et désagréable, qui prend toutes choses de travers, n'admet aucune confrariété, tourne en noir tous les plaisirs, fait le malheur de ceux qui nous entourent et le nôtre propre. wSans doute il arrive à tous les hommes de passer tour à lour par la bonne el par la mauvaise humeur; mais c'est par la disposition habituelle qu'ils se caractérisent. Il y a encoriî d'autres sortes d'humeurs qui rentrent plus ou moins dans les deux précédentes : l'humeur fantasque et capricieuse, qui
passe sans raison d'une disposition à l'autre; l'humeur noire, qui est une tristesse profonde et exagérée, et toutes leurs nuances. Lhumeur, enfin, est pour nous une cause considérable de bonheur et de malheur, car elle l'est d'abord par elle-même, et ensuite par ses
En revendiquant pour le caractère ce que la plupart des hommes attribuent à la fortune, nous ne prétendons pas remplacer une fatalité par une autre : car le caractère lui-même n'est pas une puissance aveugle et falale, qui résulterait de la constitution et du tempérament de chacun. Il se compose, nous l'avons dit, non d'une inclination unique, mais de mille inclinations variées et diversement combinées. Or ces combinaisons n'ont rien d'absolu; elles varient selon les temps, les lieux, les circonstances, l'éducation. S'il en est ainsi, elles peuvent varier également par l'effet de notre volonté. Il faut remarquer qu'il y a en nous mille germes de sentiments et de passions, qui n'attendent qu'une circonstance pour naître et se développer. Nul homme n'est absolument privé d'inclinations bonnes ou d'inclinations mauvaises; il peut développer les unes ou les autres et choisir entœ elles. J'accorde que ce travail ne dépasse pas certaines li-* mites fixées par la constitution de chacun; mais ces
limites sont très-larges, et dans l'espace qu'elles en- Terment il peut naître mille caractères difTèrents. J'accorde encore que parmi les causes qui déterminent le nôtre il faut compter les circonstances; mais il y faut mettre en premier lieu notre propre volonté : aussi peut-on dire que l'homme se fait son caractère, et c'est pourquoi il en est responsable.
On a dit :
Le commun caractère est de o en pomt avoir.
En un sens ce vers n'est pas vrai, car tout homme a une sorte de caractère; il a une humeur, une disposition générale, un certain nombre de passions, petites ou grandes, par lesquelles il se dislingue des autres hommes; mais, chez la plupart des hommes, ces dlfTérences sont si petites, qu'elles sont à peu près insensibles ou n'offrent guère d'intérêt : rien ne ressort, rien n'est en relief, ni les qualités ni les défauts : c'est ce qu'on appelle la médiocrité. Aussi a-t-on réservé souvent dans l'usage le terme de caractère pour exprimer ce qui sort du commun, ce qui se distingue par quelques dispositions particulières portées très-loin, soit en bien, soit en mal. C'est dans ce sens qu'il y a peu de caractères parmi les hommes; c'est aussi dans ce sens qu on se plaint quelquefois de l'effacement des carac-
tères. Cela est uii mal, et, quoiqu'il ne faille pas approuver cette recherche exagérée d'un cachet distinctif et original, que Ton appelle excentricité, et qui n*est que le simulacre et l'impuissance de Toriginalité, il est cependant digne de Fhomme d'atteindre une certaine personnalité, d'être soi, d*étre quelqu'un^ d'avoir enfin un caractère distinctif parmi les hommes.
On a restreint encore la signification du mot caractère, et l'on entend par là la partie haute, fière et forte du cœur humain. Le caractère, ce n'est pas seulement Tênergie, mais l'énergie noble et employée à un grand but. Ici le caractère vient se confondre avec ce que les anciens appelaient la vertu {virtus), la force virile. La mâle école du stoïcisme a célébré, souvent avec excès, cette puissance que Thomme a reçue de se soustraire à la fortune par la volonté, de vaincre l'inconstance des choses par la tranquillité de Tâme, d'étoufTer, sinon de détruire, les pa»* sions et les douleurs, et elle a produit des miracles d'héroïsme et d'intrépidité. Mais, sans parvenir jusque-là, l'homme, dans le cercle de la vie la plus modeste et la plus ignorée, peut entreprendre d'opposer aux difficultés infinies de la vie et aux tentations sans cesse renaissantes des désirs immodérés Tobstacle d'une volonté constamment bonne, toujours amie
de rhonnële et de Téquitable. Le earactëi'e ainsi entendu est la vraie mesure de l'homme, et, pour employer les expressions hyperboliques du stoïcisme, c'est là sa noblesse, sa richesse, sa royauté.
La plus haute perCection de l'âme humaine est donc la vertu, c'estrà-dire l'obéissance à la loi de l'honnête; mais ce grand objet est une des plus rares ambitions que se propose l'activité de l'homme. L'honnête, à la vérité, est bien regardé par la plupart des hommes comme quelque chose d'essentiel; mais, d'ordinaire, on le met sur le second plan. On le traite un peu comme un hôte respectable, mais importun, que l'on ne veut pas blesser, mais auquel on fait peu d'honneur. On poursuit ses plaisirs, on travaille à ses affaires, on satisfait ses passions, sans trop penser à l'honnête, jusqu'au moment où il nous apparaît comme une barrière infranchissable. Arrivés là, la plupart des hommes s'an*êtent; ceux qui passent cette limite sont la lie du genre humain.
Mais l'honnête est tout, ou il n'est rien. S'il ne gouverne pas toute la vie, s'il n'est pas la loi constante, vigilante, universelle de toutes les actions et de toules les pensées, il vaut mieux dire qu'il n'existe pas que de le réduire au ràle subalterne de moniteur ennuyeux et négligé. L'honnête, c'est la vérité dans les discours.
âd6 PHILOSOPHIE DU BONHEUR.
la sincérité dans les sentiments, la prudence dans les décisions, la modération dans les plaisirs, la résignation dans la douleur; c'est la dignité et la patience, la simplicité et la gravité; c'est la sévérité envers soimême, Tindulgence envers les autres; c est la bonté avec la justice, la force avec la douceur. L'honnête a sa place dans les plus grandes vicissitudes et les moindres accidents de la vie; il est la loi de rintelligenee et du cœur aussi bien que de la volonté; il régie même les actions du corps, et les anciens, qui l'ont si admirablement étudié dans leurs ouvrages, de morale, rétendaient jusqu'aux manières : le décorum^ ce beau mot dont nous avons restreint le sens, était encore pour eux une partie de Thonnête, et exprimait la grâce, la justesse, Tharmonie générale des gestes et de tout Vextérieur.
Si le bonheur d'un être est, comme nous l'avons dit, en raison de sa perfection, il faut reconnaître que le plus grand bonheur de l'homme est dans la vertu. Ce bonheur, d'ailleurs, est accompagné de la plus grande de nos joies cl du plus solide de nos plaisirs : c'est ce qu'on appelle la paix de la conscience, la satisraction intérieure; ce sont là des vérités tellement connues, qu'il nous suffit de les rappeler.
Mais voici un point d'une nature plus délicate. Quel-
que grand que puisse être le bonheur de la vertu, est-il h lui seul tout le bonheur? Se sufGt-il à lui-même au point de rendre tous les autres inutiles? La destinée de rhomrae est-elle entièrement accomplie, lorsque ayant fait le bien, il en est récompensé par le témoignage intérieur de sa conscience? Je ne le pense pas, et il me semble que les moralistes, en exagérant le bonheur intérieur, ne rendent pas par là à la vertu les services qu'ils croient lui rendre. Ils promettent à l'honnête homme un bonheur parfait, qu'il ne trouve pas en réalité; ils lui font croire que la paix du cœur tient lieu de tout; et comme il n en est pas ainsi, celui qu'ils ont trompé est tenté de douter de la vertu comme de tout le reste, et de lui dire, avec'^Brutus : <c Tu n'es qu'un nom. »
Les moralistes et les théologiens ne s'aperçoivent pas non plus d'une contradiction dans laquelle ils tombent souvent : lorsqu'ils traitent de la vertu, ils semblent ne pouvoir assez célébrer le bonheur qu'elle nous procure; puis bientôt, oubliant ce qu'ils ont dit, ils ne nous entretiennent que des misères et des iniquités qui accablent l'innocent et Thomme pieux; et ils en concluent la nécessité d'une autre vie. Il faut pourtant choisir entre ces deux assertions. Si riionnôle hommt! est heureux ici-bas, il n'a plus rien à désirer ni à de-
mander après cette vie; si, au contraire, il y a une vie future, c'est donc que le bonheur de la vcrlu^n'a rien de satisfaisant ni d'assuré. Il est, comme tous les bonheurs dont se compose notre destinée, soumis ù toutes les vicissitudes; il est troublé, il est traversé; souvent même il est entièrement ëtouifé par des accidents contraires. Voilà le vrai, et cette doctrine, quoique plus triste, est plus religieuse cependant que la doctrine contraire.
Lorsque je vois un honnête homme qui jouit de tous les biens de la vie, et qui, avec la sécurité de la conscience, obtientencore toutes les jouissances permises, ce spectacle d'abord enchanteur, et qui réjouit tous les hommes, m'inspire une involontaire tristesse, car je me dis : « Celui-là a déjà reçu sa récompense. » Mais lorsque je vois l'homme juste opprimé, persécute^ calomnié, accablé d'outrages, mis en croix, cette iniquité flagrante réveille en moi l'espérance, et je dis : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.»
Il semble, d'après le dire des sages, que les joies de la conscience doivent procurer à l'homme une paix assurée; mais c'est ce qui n'est pas. Sans doute, lorsque tous nos désirs sont satisfaits, et que nous avons en même temps la conscience d'avoir rempli tous nos devoirs, nous sommes alors dans l'état le plus
heureux et le plus paisible. Mais quand cela arrivet-il? Lorsqu'au contraire nos désirs sont de toutes parts traversés, la satisfaction de la conscience est, je Tavouc, un puissant auxiliaire pour le courage et la patience; mais elle ne suffit pas pour donner la paix de l'âme; car elle ne nous rend pas insensibles; elle adoucit nos maux, je le veux bien ; mais elle ne les guérit pas. L'homme, pour être juste et sage, n'en est pas moins homme. Il n'en est pas moins comme les autres hommes affligé des maux physiques et moraux qui sont Tapanage de l'humanité. « Voudriez-vous, dit J. de Maistre, que lorsqu'il grêle le champ du juste soit épargné? » Non sans doute; aussi ne Fest-il pas; et si ce juste voit ses récoltes ruinées, sa femme et ses enfants condamnés à la faim, à la maladie, à la mori, le croirons-nous suffisamment consolé par cette pensée qu'il n'a jamais fait que son devoir, et qu'il a mené une vie innocente? Cette pensée même ne sera4-elle pas pour lui un aiguillon plus cruel? et si une croyance pieuse ne vient faire taire le cri de son cœur, n'aurat-il pas des paroles plus amëres contre des maux si peu mérités?
Je consens que l'on dise que les biens extérieurs ne sont pas de vrais biens, et que l'homme n'a pas le droit de se plaindre d'en être privé, quoique la ma-
ladie et la misère ne soient pas déjà des choses si indifférentes ; je consens que l'homme fasse un partage entre les choses qui lui sont étrangères et celles qui lui sont propres, c'est-à-dire entre les biens du monde et les biens de Tâme, et je veux admettre que les seoonds nous dédommagent entièrement de la privation des premiers. Mais dans ce partage que faites-vous, je vous prie, des objets de nos affections? sont-ils au nombre de ces objets étrangers dont la possession ou l'absence doivent laisser le sage indifférent? sont-ils au contraire au nombre des biens de Tàme, biens qui non-seulement la réjouissent et la charment, mais la perfectionnent, relèvent et Tennoblissenl? Si vous admettez que les biens du cœur sont de vrais biens, reconnaissez donc qu'on peut être vraiment malheureux, même dans la vertu, si Ton souffre par le coeur cl dans les objets de ses affections. Si vous dites, au contraire, que les affections ne sont que des faiblesses do la nature, qu'elles sont indignes de la virilité de l'âme, que les biens du cœur enfm nous sont et nous doivent être aussi étrangers que les biens des sens; j'admire cette rigueur de doctrine, mais je vous demande la permission de ne pas m'associer à cette hautaine et sèche indifférence.
Non-seulement la vertu n'est pas un préservatif
LE CâRAGTÈRP et la vertu. S71
contre les maux humains, mais elle est souvent elle*mème une source de maux : elle impose des épreuve et des efforts dont la vie facile se dispense, des privations que le voluptueux, Tambitieux, Thomme de passion et de plaisir ne connaît pas. Sans doute le bonheur de passion est un faux bonheur, et il est luimême traversé par beaucoup de souffrance et d'ennuis. Il n'en est pas moins vrai que la nature hu maine a ses droits, que nos inclinations ont leurs besoins légitimes, et que cependant la vertu consiste souvent à vaincre ces inclinations et à étouffer l'instinct de la nature. La nature nous appelle à vivre, et la vertu commande d'afTronter la mort. La nature nous appelle à aimer nos proches, et à désirer leur bonheur : et la vertu consiste souvent à immoler le bonheur des nôtres à une loi de probité, de sincérité. La nature aime à agir, à exercer ses facultés, à remplir des fonctions utiles ; la vertu commande souvent de renoncer aux honneurs, dans l'intérêt de l'honneur. La nature aime le plaisir, et la vertu impose souvent le sacrifice des plaisirs les plus innocents. Enfin la nature et la vertu sont si souvent en contradiction, que quelques philosophes ont pensé que la vertu était une chimère, un fanatisme absurde et hypocrite; car quelle apparence, ont-ils dit, que la destinée d'un
éire soit rimmolation de sa nature et le sacrifice de soi-même? Mais il n'est pas vrai que la vertu soit l'immolation de la nature entière de l'homme; elle est la subordination des parties moindres de notre être aux parties les plus excellentes, des sens au cœur, du cœur à la raison, des satisfactions solitaires aux devoirs sociaux, et du plaisir à la dignité : la vertu enfin n est que Tordre mis dans notre âme. Mais cet ordre ne peut être établi sans déchirement intérieur, sans trouble et sans souffirance. La nature proteste et cric. Le saint lui-même s'écrie : « Qui me délivrera de ce corps de mort ? n Sans doute, il vient un moment où l'habitude amène une sorte de paix, une résignation qui ressemble à la sécurité : mais il y a toujours un coin dans le cœur où se réfugie le regret. Ainsi la vertu elle-même ne remplit pas l'entière capacité de notre âme.
Si la vertu n'était que l'immolation des mauvais penchants, on pourrait dire que le regret qui s'y attache n'a rien de légitime, qu'il n'a pour objet que de faux plaisirs et un bonheur imaginaire; que l'homme vertueux qui i*egretterait de tels biens ne serait pas entièrement vertueux : que des lors ce serait précisément l'imperfection de sa vertu qui le ferait souffrir, et non pas cette veiiu même. Mais je dis que
la vertu consiste souvent à sacrifier des penchants môme légitimes. Tel homme se voue au célibat pour soutenir l'existence d'une mère ou d'une sœur, pour satisfaire à l'honneur du nom paternel, pour élever un orphelin. Son action est honnête, courageuse et sainte : mais il se prive par là, non pas de plaisirs frivoles et licencieux, mais des affections les plus nobles et les plus pures de l'âme humaine. 11 immole son cœur. Qui peut nier le sacritice? Il souffrira donc, et même d'autant plus qu'il aura l'âme plus tendre, plus délicate et plus noble. Tel autre a une famille, et, pour la nourrir, il consume à des travaux inférieurs, mais lucratifs, honnêtes sans doute, mais sans gloire, un temps qu'il eût pu employer, s'il eût été libre, & la recherche hardie et désintéressée du beau ; il souffre dans son génie, dans son amour de la gloire, dans Tambition la plus légitime, la plus respectable ; ou si vous voulez renverser les termes de rhypoth&se, il se prive de tout lui et sa famille plutôt que de renoncer à l'emploi de ses plus nobles facultés; il soufTre dans sa femme, dans ses enfants, il souffre dans leur avenir, dans les plus légitimes et les plus saintes des affections. Enfin il est tels sentiments qui eussent été innocents dans certaines circonstances, et qui deviennent coupables dans des circ^M;
stances nouvelles indëpendanles de notre volonté. Une femme a été mariée dans Tâge de rirréflciion et de rinnocence par des parents imprudents et égoïstes : elle trouve la solitude dans son intérieur, TindifTérence ou la cruauté dans Tépoux qu'elle a choisi. Son cœur rencontre ailleurs un objet digne de lui : elle triomphe de sa passion, mais elle en souflî^. Qui pourra dire que ce sentiment vaincu ne mérite pas un regret, et que celle que la vertu contraint au vide du cœur, à la privation d'une de ses plus exquises alTeclions, n'est pas vraiment et réellement malheureuse 7 Elle le serait davantage, je Taccorde, si elle succombait ; mais cette compensation ne sufBt pas pour guérir la blessure, et ce n'esl qu'au prix d'un grand mal qu'elle obtient un plus grund bien.
Yauvcnargues a décrit avec la plus touchante éloquence les misères de la vertu. Cette page, inspirée par un si noble cœur, parlera plus haut que nos raisonnements : c( Clazomëne a eu l'expérience de toutes les misères de Thumanité. Les maladies l'ont assiégé dès son enfance, et l'ont sevré dans son printemps de tous les plaisirs de la jeunesse. Né pour les plus grands déplaisirs, il a eu de la hauteur et de l'ambi^ tion dans la pauvreté. Il s'est vu dans ses disgrâces méconnu de ceux qu'il aimait. L'injure a flétri sa
vertu ; et il a été offensé de ceux dont il ne pouvait prendre de vengeance. Ses talents, son travail continuel, son application à bien faire, n'ont pu fléchir la dureté de sa fortune. Sa sagesse n'a pu le garantir do faire des fautes irréparables. Il a souffert le mal qu'il ne méritait pas, et celui que son impioidence lui a attiré. Lorsque la fortune a paru se lasser de le poursuivre, la mort s'est offeite à sa vue. Ses yeux se sont fermés à la fleur de son âge; et quand l'espérance trop lente commençait à flatter sa peine, il a eu la douleur insupportable de ne pas laisser assez de bien pour payer ses dettes, et n'a pu sauver sa vertu de cette tache. Si l'on cherche quelque raison d'une destinée si cruelle, on aura, je crois, de la peine à en trouver. Faut-il demander la raison pourquoi des joueurs très-habiles se ruinent au jeu, pendant que d'autres hommes y font leur fortune? ou pourquoi on voit des années qui n'ont ni printemps ni automne, où les fruits de l'année sèchent dans leur fleur? Toutefois, qu'on ne croie pas que Clazomène ait voulu changer sa misère pour la prospérité des Âmes faibles. La fortune peut se jouer de la sagesse des hommes vertueux; mais il ne lui appartient pas de faire flé« chir leur courage. »
Au re.>te, il est heureux que la vertu ne soit pas
toujours suivie du bonheur, car elle ne serait bientôt plus que Tart de se procurer du bonheur. Les hommes ne s'en feraient qu'un moyen, tandis qu'elle est en elle-même un bien excellent. La vertu n'est pas l'art de nous rendre heureux, mais l'art de nous rendre dignes du bonheur. C'est pourquoi il est utile qu'elle soit traversée par des maux de toute nature, car c'est cela même qui fait sa dignité et sa beauté.
On ne se contredit pas en affirmant que la vertu peut rendre à la fois l'homme très-heureux et trèsmalheureux. Il ne fiiut pas oublier, en effet, qu'il y a un bonheur de raison qui consiste pour un être dans l'accomplissement de sa destinée. Un être est heureux lorsqu'il est ce qu'il doit être et aussi parfait qu'il le peut être. La vertu est la plus haute perfection de l'homme; elle est donc son plus grand bonheur.
C'est ce bonheur essentiel inhérent à la vertu, bonheur manifesté mais non constitué par la satisfaction intérieure; c'est ce bonheur de raison qui la rend préférable aux bonheurs des sens, de l'imagination et des passions. Il est préférable pour la raison, lors même que la sensibilité en souiïrirait, parce qu'il vaut mieux pour l'homme être dans un état excellent aciieté par la douleur que dans un état inférieur, même accompagné de joie et de plaisir. Mais il n'en est pas moins
\rai que le bonheur de raison n'est pas tout le bonheur, que la sensibilité, à son tour, réclame le sien; qu'elle a le droit de le réclamer, et qu'elle ne Toblient pas toujours.
Placé entre ce bonheur de raison qui est la vertu, et ce bonheur de sensibilité qui est le plaisir, l'homme doit choisir entre l'un et l'autre. t}uelques-uns voudraient les concilier; mais cela est impossible. Quelques-uns nient hardiment l'un et l'autre; mais cela est absurde. Il y a un bien qui mérite d'être appelé la vertu, et un autre qui s'appelle le plaisir. Ils ne sont pas faits pour s'accorder ici-bas.
Mais un nouveau sujet de doute se présente à l'esprit. En parlant de la vertu, parlons-nous d'une chose réelle qui puisse se rencontrer quelque part, ou d'un objet de spéculation, noble à contempler, utile à méditer, mais qui n'a aucune existence effective? La vertu ne serait-elle qu'une conception abstraite, semblable à celle de la ligne droite et du cercle géométrique qui n'existent que dans notre esprit? L'homme réel, nous dira-t-on, n'obéit qu'à ses intérêts et à ses passions. Sans doute par le moyen d'un certain idéal transmis d'âge en âge par les sages, on réussit à détourner les passions de quelques-uns vers le bien des autres, on leur donne des goûts plus, nobles et pins
délicats, et c'est ce qu'on nomme la vertu. Mais rtiomme reste toujours ce qu'il est, un animal passionné, cherchant son bien-être et son plaisir de préférence à toutes choses ; heureux quand il place son plaisir dans le bonheur d'autrui; mais cela même est très-rare. Et s il est vrai de dire que par l'éducation on réussit à adoucir les mœurs des hommes et à donner à la plupart Taversion des actions sanguinaines, on ne réussit guère cependant à leur inspirer des sentiments vraiment fraternels. Chaque homme est toujours pour lui-même le centre de Tunivers : « Toutes les vertus viennent se perdre dans l'amour-propre, comme les fleuves dans la mer. »
De tous les doutes qui peuvent affliger l'esprit du philosophe, celui-là est le plus cruel. Car, que nous importerait qu'il y eût pour la raison une vertu idéale, un devoir absolu, un ordre immuable de relations morales, si, dans le fait, la vertu n'avait jamais existé, si elle était impossible en réalité? Sans doute je reconnais la force de cet argument : « La vertu doit être, donc elle peut être. » Et cependant, si de fait elle n'était pas, si elle n'avait jamais été, si Ton n'en avait jamais vu que l'ombre et non le corps, celle expérience univei*$elle ne devrail-elle pas avoir sa raison? Ne déposerait-elle pas contre les prétentions orgueil-
leuscs de la sagesse humaine? Ne faudrait-il pas reconnaître qu'entre Y homme étudié par les philosophes, et les hommes tels que nous les donne Texpérience, il y a un abime? L'image abstraite et idéale planerait dans le vide, tandis que les hommes attachés à la réalité obéiraient, comme les autres êtres de la nature, aux lois de leur constitution ; leurs actions ne seraient que le résultat de leurs inclinations diversement combinées.
Il ne faut pas se le dissimuler, la raison philosophique, mise aux prises avec la réalité, se trouve souvent singulièrement humiliée, ce On éprouve quelquefois, avons-nous dit ailleurs, une impression pénible en passant de la science à la vie, et il faut beaucoup de temps et de courage d'esprit pour adapter les principes de l'une avec les expériences de l'autre. » Dans la science, tout est simple, tout est facile, tout est séparé; dans la vie réelle, tout est mêlé, tout est compliqué. Dans la science, il y a d'une part la vertu, de l'autre le vice; d*une part le plaisir, de l'autre le bien; d'une part la passion, de l'autre la raison. Chacune de ces choses a son chapitre, son étiquette; on les considère chacune à son tour, tout le temps qu'on veut; on ne les confond pas, grâce à l'empreinte dont un les a frappées. Mais dans la vie, vertu et vice, pas-
sion et raison, instinct et volonté, plaisir et bien, tous ces éléments sont entrelacés et confondus, et Ton ne voit qu'un ensemble auquel on ne sait quel nom donner, car tout nom est inexact, et représentera plus ou moins que ce que vous voyez. Le savant qui vient donc juger les choses humaines avec les cadres inflexibles de la philosophie abstraite sera nécessairement gauche et emprunté. Il sera plus ignorant dans la connaissance des hommes que le plus grossier paysan qui aura appris à traiter avec eux. De là chez beaucoup de savants le goût de la solitude et de la retraite : ce n'est pas tant Tamour de la vérité qui les retient chez eux que le sentiment de leur insuffisance, de leur inexpérience et de leur maladresse; ce sont là les modestes. Quant aux orgueilleux, ils apportent avec audace dans Tappréciation si délicate des choses humaines leurs grossières balances. Ils infligent aux choses mobiles qui les entourent leurs insolentes mesures; ils tranchent, taillent, compriment les faits pour les soumettre à leurs moules inflexibles. Tels sont les vices de la méthode abstraite qui ne se retrempe pas de temps en temps dans le sentiment de la réalité.
C'est cette ignorance de la vie qui rend souvent les philosophes si faibles en présence des hommes du
monde ou des moralistes d'expérience. C'est, aussi ce qui donne tant d'avantages aux déprédateurs de la nature humaine. Car, si vous partez d'une idée trèsclevée de Thomme et que vous ne vous soyez jamais exercé à appliquer les idées aux choses, vous êtes tellement étonné, confondu, efTrayé en présence de la réalité, que le doute pénétre jusqu'au fond de votre âme, quoi que vous en ayez. L'observateur pessimiste le voit bien; il se joue de vous en vous combattant; il n'a pas de peine à reconnaître qu'il y a en vous un avocat qui plaide sa cause, et que vous ne vous défendez que par honneur. Et ne croyez pas que, pour qu'une telle contradiction soit possii>le, il soit nécessaire de faite paraître les pires échantillons de l'espèce humaine. Nullement; les meilleurs sufTisent pour ce cruel démenti. Car la philosophie, croyant toujours qu'on ne saurait trop grandir les choses, a placé la vertu à un si haut prix, qu'il n'est pas étonnant qu'elle ne trouve nulle part une épreuve même lointaine de cet inimitable original.
Telle est la première impression qui résulte de la rencontre de la théorie et de l'expérience ; mais peu à peu celte impression s'affaiblit : on apprend à reconnaître les éléments abstraits dans la complexité des choses; l'intervalle de l'idéal et du réel, si grand
quil soit, ne parait plus infranchissable. Au sortir de la lumière, on ne voit rien d*abord au crépuscule qu'un ensemble confus; mais peu h peu l'œil s'Iiabitue à distinguer les choses dans cette obscurité, et il retrouve effacés, mais semblables, tous les traits que le grand jour faisait ressortir j ainsi l'homme réel est une image effacée et affaiblie, mais enfin une image de l'homme idéal.
Ce qui rend d'abord très-facile le rôle des misanthropes et des pessimistes, c'est que les faiblesses humaines s'affichent et s'étalent, et que la verlu se cache ^ et se fait oublier; mais elle existe, toute cachée qu'elle est. Chacun a pu rencontrer autour de soi, dans le cercle de son expérience, des exemples qui sont la consolation de l'âme et le titre d'honneur de l'espèce humaine. Loin du regard des hommes se cachent des dévouements ignorés, des immolations quotidiennes, des héroîsmes d'honneur et de dignité. Il semble qu'il soit dans la nature de la vertu d'être obscure, inaperçue. Elle se cache comme le vice lui-même : « La vie humaine, a dit M. Guizot, la vie humaine a de beaux mystères, comme elle a de tristes secrets. »
Je sais que les hautains et amers ennemis de notre espèce expliquent, autant quHs le peuvent, les beaux caractères par de tristes et misérables motifs. Il leur
LE GÂRAG TÈR£ ET LA VERTU. 283
répugne de croire qu*il puisse y avoir quelque part des cœurs sains, des flmes pures et fières. La vue du noble et de Thonnéte a quelque chose qui les étonne el qui les irrite. H fout, pensent- ils, qu*il y ait quelque chose là-dessous. Il est incroyable, en eQet, que l'homme puisse écouter quelquefois une autre voix que celle de Fintérêt ou de la passion. C*est là une sorcellerie dont ils ne sont pas dupes; on ne les (rompe pas facilement.
On ne les trompe pas; mais ils se trompent : habitués aux fausses pierreries, ils ne savent plus discerner les véritables. Ils prennent dans leur propre cœur la mesure de la grandeur humaine : mais cette mesure est étroite et ne peut s* appliquer aux choses; dans leur impuissance ils nient tout ce qui les dépasse, et ils excluent de la réalité tout ce qui n a pu entrer dans lehceinte de leurs petites âmes.
Ils ont encore un autre biais, plus subtil et plus dangereux. Il y a, en effet, disent-ils, des héros, quoiqu'il n y en ait pas autant que le croit le commun des hommes; il y a des sages, il y a des saints (non toutefois sans quelque mélange), mais il n'y a pas d'hommes vertueux dans le sens le plus strict et le plus rigoureux du mot. Qu'est-ce que la vertu, en effet? C'est l'immolation volontaire de nos penchants à un
devoir pénible. Mais qu'est-ce qu'un héros, un sainl, un sage? C'est un homme en qui les bons, les beaui, les nobles sentiments l'emportent naturellement sur les mauvais. C'est la nature qui Tait les héros et les sages, de n'est pas la volonté de Thomme. Un grand cœur est comme un beau chêne : dignes objets d'admiration, on ne voit pas cependant par où ils mériteraient une autre récompense que celle d'être ce qu'ils sont, un grand cœur ou un beau chêne. Ce que les théolo^ens appellent la grâce n'est pas autre chose que la nature même; les élus sont ceux qui ont reçu naturellement de belles et bonnes qualités; les autres sont les réprouvés. Il y a peu d'élus, mais enfin ceux qui le sont n'ont aucun mérite en cela; pourquoi se feraient-ils honneur d'être mieux doués que les autres? être fieir de sa vertu n*est pas plus raisonnable que de l'êlre de son beau visage, car nous ne devons pas plus à nous-même l'un que l'autre. Ainsi il y a des bons et des méchants, comme il y a des moutons et des loups. La vertu n'est autre chose qu*un instinct d'un ordre très-élevé.
Il me semble que c'est se dégager à trop bon compte de l'estime due à la vertu que de la ramener ainsi à l'inclination naturelle. Cette manière de peindre les hommes est trop simple : il n'est pas vrai d'abord que
les hommes aient reçu les uns de bons instincts» les autres do mauvais; mais tous les hommes ont reçu, en général, les uns et les autres. Pour ne parler que dos vertueux, ce n*esl pas toujours une garantie suffisante contie les instincts mauvais que d'en avoir de bons; il peut même arriver que ceux qui ont les sentiments les plus élevés aient en même temps les passions les plus vives et les plus fortes. Il y a plus, la vertu ne consiste pas toujours à sacrifier les mauvais instincts, mais quelquefois aussi les plus excellents, comme nous l'avons fait voir. De même chez les vicieux, le mal ne l'emporte pas toujours naturellement; le bien s'y trouve aussi, dans des proportions inégales sans doute, mais enfin il s'y trouve. Il y a donc un homme âoublCy comme l'a si bien dit saint Paul. De ces deux hommes qui sont en nous, lequel triomphera de Tautre? C'est le problème de la vie.
S'il en est ainsi, la vertu n'est pas seulement le déploiement spontané d'une nature bonne (quoiqu'elle puisse quelquefois n'être que cela) ; elle est un combat et une lutte; et dans ce combat des bons et des ^ mauvais instincts, ou quelquefois des bons contre les meilleurs, il faut faire la part de l'effort, de l'énergie, de la volonté humaine. Je suis loin de nier les secours que nous recevons de la nature; mais il ne faut pas
nier non plus le libre emploi que nous pouvons faire de ces secours. Faut-il croire que ce combat des bonnes et des mauvaises passions ait lieu dans mon âme, sans que j'y sois pour rien ? N'est-elle qu'une scène, un théâtre où le bien et le mal se rencontrent et se disputent sans qu'elle entre dans la querelle, et mette d'un côté ou de l'autre le poids de la volonté? Suis-je bon ou mauvais, comme je suis sain ou malade? C'est ce que je ne puis accepter. Il est difficile de préférer le bien au mal : il arrive cependant quelquefois qu'on le préfère ; cela n'arrive pas sans lutter : cette lutte exige un effort; l'effort est l'œuvre propre de l'homme. LorsquMl est habituellement couronné de succès, on l'appelle la vertu : il mérite alors l'estime, le respect, la vénération des hommes, qui le déclarent digne de récompense. Voilà des vérités indubitables : elles suffisent pour nous montrer la différence qui existe entre la vertu humaine, si rare, si incomplète qu'elle soit, et les qualités naturelles. Ce n'est pas tout d'avoir l'âme bonne, le principal est de rappliquer bien.
Sans vouloir discuter ici la question si controversée dans les écoles du libre arbitre, je me contente de demander si nous éprouvons le même genre de sentiment pour la beauté et pour l'esprit que pour la vertu,
pour la dîfibrinité el la faiblesse d'esprit que pour le vice? N'arrive-t-il pas même bien souvent que les plus belles facultés de Tesprit ne nous inspirent que de la commisération ou du mépris, lorsque nous les voyons profanées par un indigne usage? Si vous dites que nous estimons dans les hommes les qualités qui nous sont agréables et utiles, je réponds que vous devriez estimer au même degré Tesprit qui vous amuse et la beauté qui vous charme que la bienveillance, l'équité, la franchise, la modestie : c'est ce qui n'a point lieu. Vous distinguez donc ce qui vient de Thomme et ce qui ne vient pas de lui; et, tout en goûtant ce qu'il doit à la nature, vous réservez votre estime et votre respect pour ce qu'il doit à sa propre énergie. A la vérité, les hommes reçoivent de la nature des inclinations, soit pour le mal, soit pour le bien; ces inclinations sont inégalement distribuées entre eux; et leur mérite véritable n'est pas toujours celui que semble indiquer l'apparence. Nous ne tenons pas assez de compte de cette différence dans l'appréciation que nous faisons des caractères humains ; mais, pour peu qu'on attire sur ce point notre attention, nous y devenons sensibles; et nous nous habituons à tenir compte aux hommes beaucoup moins de leurs qualités naturelles que de l'usage qu'ils en font; enfin
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nous nous élevons à cette conception, que le seul juge légitime et infaillible des actions humaines est celui qui sonde les reins et les cœurs, et qui, connaissant le faible et le fort de chacun de nous, peut mesurer à chacun sa part de responsabilité. Mais ce n'est pas là douter de la vertu, c'est seulement apprendre à ne pas juger témérairement des hommes.
Il n est pas nécessaire d'ailleurs de rencontrer sur la terre la vertu parfaite pour croire à la vertu : il suffit d'y rencontrer, ce qui existe en effet, des vertus particulières, ou même des actes de vertu. Cela suffit pour n'autoriser personne à déclarer la vertu chose inaccessible et chimérique, et par conséquent a se dispenser de ses obligations. Ceux-là mêmes qui ont reçu de bons instincts ou une bonne éducation savent bien que ce n*est pas là une défense suffisante contre les tentations, et qu'ils ont toujours beaucoup à faire, soit pour éviter le mal, soit pour se perfectionner dans le bien. Parmi les différents objets que les hommes peuvent se proposer dans la vie, le plus élevé sans aucun doute est Tamélioration de soi-même. Heureux ceux qui ont osé choisir uu tel objet d'ambilion ! Ils n'y mettent pas toujours la même ardeur que dans les autres entreprises de leur vie. Que de défaillances, que de retards, que d'intidélités ! cnlin, ils sont tra-
versés par bien des épreuves. Mais s'ils reviennent ton* jours avec persévéranee à cet objet, s'ils s'en approchent de plus en plus ; si enfin ils ont diminué de quelques pas l'intervalle qui les sépare de la perfection, ils peuvent dire qu'ils n'ont pas vécu en vain.