‹ Philosophie du bonheurChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Jusqu'ici nous n'avons guère considéré l'homme qu'en lui-même; nous avons à l'étudier maintenant dans ses rapports avec les autres hommes, c'esl-à-dire avec le monde et la société* En quoi le monde peut-il contribuer au bonheur ou au malheur de l'individu? C'est ce qu'il nous reste à examiner.

L'un des principaux éléments de notre destinée, c'est la place qui lui est faite dans la société de nos semblables. Si le sage peut dire, d'une manière tout abstraite et toute philosophique, que la condition extérieure importe peu, et que tout dépend de l'étal de notre ftme, il est vrai de dire cependant que la plupart des hommes ne parviennent pas facilement à un tel degré de philosophie, et les philosophes eux-mêmes pas plus que les autres. Recherchons donc les principes

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qui fixent le rang des hommes dans la sociélé, et qui par là ont une si grande part à la destinée de chacun de nous.

Ces principes sont Irès-nombreux et d'ordre très-différent. Il y a en quelque sorte plusieurs mondes dans ce qu'on appelle le monde : tel qui est le premier dans Tun d*eux ne compte pas dans l'autre : cependant ces mondes se mêlent entre eux, et Ion peut appartenir en même temps à plusieurs, ce qui fait varier à l'infini les situations respectives des hommes. U est impossible de démêler avec précision ces innombrables fils si étroitement entrelacés; je me contenterai d*indiquer les principaux chefs auxquels on peut ramener les différents classements qui se font parmi les hom- \ mes. Ce sont : la naissance, la fortune, le pouvoir, le mérite ou l'esprit, la profession et l'éducation.

Autrefois les rangs étaient fixés par la naissance avec une extrême précision. Peut-être cela avait-il quelque avantage; car tout étant fixé d'avance, chacun se tenait à sa place, sans ambition d'en sortir, sans crainte d'en être dépossédé. C'est l'inquiétude et l'incertitude qui sont les principales causes des souffrances de rangs. Il y a, ou du moins il y avait jadis, un usage en diplomatie (je ne sais s'il existe encore) que l'on appelait le jiHe-méU. Pour éviter les querelles

de préséance, querelles insolubles entre états égaux, on aTait décidé dans certaines cours qu'il n'y aurait point de rangs, et que chticun aurait la place qu'il prendrait, soit dans une cérémonie, soit dans un repas, enfin dans toute circonstance publique. Il faut voir, dans les charmants Hémoires de M. de Ségur, à quels artifices on était forcé d'avoir recours, soit pour surprendre un rang, soit pour assurer la sincérité du péle-raéle; c'était pour les ambassadeurs un tourment d'esprit perpétuel. Telle est è peu prés l'image de la société depuis 1789 : c'est un pêle-mêle où chacun a la place qu'il sait prendre et défendre; c'est un concours, un tournoi, un steeple-chase trés-favorable^ l'esprit d'entreprise, à l'initiative personnelle, mais qui a cependant l'inconvénient de mettre perpétuellement en émoi Tamour-proprc et la vanité de chacun. Tous étant inquiets et impatients (inquiets, parce qu'ils ne possèdent rien d'assuré; impatients, parce qu'ils peuvent tout avoir), se regardent avec jalousie et sont snns cesse sur leurs gardes, de crainte d'être dépassés. C'est là une des causes de la gravité des hommes au temps où nous vivons, car cette perpétuelle inquiétude est peu favorable à l'aisance et à l'enjouement. De plus, dans cette lutte, la timidité est mal à l'aise : ou bien elle laisse prendre maladroite-

ment la place qui lui appartient; ou, par une gau» chérie inopportune et une hardiesse emportée, elle essaye de prendre pied là où il ne lui convient pas de prétendre, et elle est alors refoulée au-dessous même du rang qui lui appca*tient. De là mille souffrances et mille piqûres qui n'ont pas lieu dans une société où tous les rangs sont fixés par la naissance. Mais c'est à la condition que cet ordre soit accepté et reconnu par l'opinion,. car aussitôt que l'inégalité est considérée comme une injustice, elle devient insupportable aux cœurs généreux. On a pu croire un moment qu'on pourrait conserver l'inégalité comme régie extérieure je la société et introduire légalité dans les moeurs, en sorte que la hiérarchie et la fraternité se donnassent la main. Telle fut l'illusion de la jeune noblesse à la fin du dix-huitiéme siècle; la Révolution la détrompa bien vite, et vint lui apprendre que Tordre d*une société ne peut pas être longtemps en contradiction avec ses idées.

Quoi qu'il en soit, la naissance n'a pas laissé que de conserver une certaine importance dans le monde démocratique où nous vivons, et j'avoue que je ne considère pas cela comme un mal. Si la naissance ne réclame d'autre privilège que celui de la considération, jcci'ois qu'il finit le lui accoHer (bien entendu à la con-

dition qu'elle ne s'en rende pas indigne). L'antiquité a quelque chose de noble et de vénérable, et un nom qui se rattache aux traditions de notre histoire est en quelque sorte un témoin de la France ancienne conservée parmi nous. Mais je n'aurais pas voulu qu'on crût devoir opposer à la noblesse de l'ancien régime une noblesse d'origine démocratique. Il me semble que dans une démocratie le nom seul suffit sans aucun appendice, et que les héros de nos grandes guerres seraient aussi illustres sous leurs noms roturiers que sous leurs noms princiers. Sans aucun édat artificiel, ces humbles noms brilleraient de leur vertu propre, et jouiraient naturellement du prestige que crée l'héré^ dite de la gloire.

L'avantage qu'avait autrefois la naissance, c'est la richesse qui l'a aujourd'hui : au premier rang dans son propre monde, elle est toujours au moins au second rang dans les autres, et nulle part elle n'est dédaignée.. Le pouvoir lui fait des avances, la naissance la courtise et Tesprit n'en fait pas fi. De là, sans contredit, une puissance considérable. Sans doute il en a toujours été un peu ainsi, et il n'a jamais été indifférent d'être riche ou pauvre. Autrefois on caressait la richesse, mais on la méprisait ; aujourd'hui elle a conquis la considération, à moins qu'elle

ne s'en rende indigne par de coupables manœuvres, et encore faut-il qu'elle en fasse beaucoup. Le riche lui-même se place sans hésitation au premier rang; il se met au-dessus de Fesprit (cela va sans dire), de la puissance (car elle est fragile), de la naissance (car c'est un vain nom). Il n'est pas toujours assez dédaigneux de ces avantages pour ne pas désirer les attacher, au moins comme décoration, à ceux qu'il considère comme plus substantiels et plus durables; il achète des titres, ambitionne les emplois ; quelquefois même il se donne le luxe d'un esprit cultive. Par là, il se met au niveau des premiers dans tous les ordres, conservant d'ailleurs au-dessus d'eux tous ce titre supérieur et incomparable : l'argent.

Si le premier bien, au regard du monde, consiste à être à l'abri des atteintes d'autrui, et c'est ce que donne la fortune, le second consiste à avoir entre les mains la destinée d'aulrui ; et c'est ce que donne le pouvoir. Le pouvoir même parait, au premier abord, offrir des avantages plus éclatants que la richesse, et nous mettre avec plus d'évidence au-dessus des autres hommes. Aussi les hommes d'imagination le pré-* f%rent-ils aux biens grossiers qui se traduisent eu métal. Mais, comme il est bien plus fragile, les esprits

LE MONDE ET LÀ SOGifiTË. 297

positifs ne le mettent qu'au second rang. Qu'est-ce qu* un homme public, aussitôt qu'il ne Test plus? Ce qui conserve souvent aux hommes publics une grande situation dans la société, c est leur génie, leur talent, leur supériorité personnelle. Mais lorsque ces avantages manquent, rien ne s'oublie plus vite que les grandes célébrités d'un jour. Une fois hors des emplois, ils passent inaperçus au milieu de leurs contemporains; ils cessent de voir les regards inquiets suspendus à leurs sourires, et d'entendre les paroles flatteuses qui caressaient leurs oreilles; ils se réveillent et s'endorment dans la solitude et le silence, et ne retrouvent un moment de célébrité qu'à leur mort; encore excite-t-elle plus d'étonnement que d'intérêt, car on avait oublié qu'ils étaient vivants. Malgré ces désavantages, les honneurs seront toujours vivement recherchés, car quoi de plus doux que de disposer du sort des hommes? Et puisque tout est passager, qu'importe que la puissance elle-même soit passagère? On en aura joui pendant un temps. Pendant ce temps, on aura vu les hommes s'incliner devant vous avec crainte, se ranger sur votre passage, tout attendre de vos volontés. Je me hâte d'ajouter qu'on peut aimer le pouvoir pour de plus nobles motifs, et que ce n'est pas toujours la crainte ou le désir, mais quelquefois la

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reconnaissance et le respect qui inclinent les hommes devant la grandeur.

Je ne veux pas opposer le pouvoir au mérite comme deux choses distinctes ; mais il est permis de dire que le mérite peut exister indépendamment du pouvoir, soit dans les sciences, soit dans les lettres, soit dans les arts. Quel est le rang du mérite ou du talent dans la société ? II est incontestable que le talent jouit dans le monde d*un rang de feveur, et que dans une société où seront à la fois un ambassadeur ou un artiste célèbre, on aura bien vite regardé le premier, mais on n'aura pas assez de regards pour' le second. Dire que l'on a vu un prince, un millionnaire, un ministre, ce n*est rien d'extraordinaire. Hais dire qu'on a vu de ses yeux un Chateaubriand, un Voltaire, c*est de quoi vous rehausser sur-le-champ : tant les hommes ont de curiosité, surtout en France, pour tout ce qui est célèbre par Tesprit. Lorsque les hommes publics excitent une semblable curiosité, c'est qu'ils sont euxmêmes grands par l'éloquence, l'imagination, ou une réputation d'esprit. Les grands capitaines seuls peuvent le disputer sur ce point aux grands artistes : car les hommes aiment autant les éclairs de Tépée que ceux de la plume. Et cependant, malgré cette faveur dont jouit incontestablement l'esprit, on peut se de-

mander si le monde reslime véritablement autant qu'il le croit, et s'il lui accorde autant de considération que de caresses. Souvent Tesprit se rend compte de cette différence, et reconnaît que, s'il obtient quelque passagère admiration, les plus solides avantages appartiennent au rang et à la fortune; quelquefois il ne s*en aperçoit pas, et se nourrit d'une fumée vaine et légère, comme il ferait d'un mets savoureux.

Les esprits indépendants et philosophiques voient avec peine Timporlance qu'attache en général le monde à la situation eiténeure. Ds voudraient que l'on jugeât moins sur Thabit et sur l'étiquette, et que l'on fit plus de cas du dedans que du dehors. Il est presque impossible qu'il en soit ainsi : le mérite intérieur de l'homme est bien difficile à apprécier, tandis que les broderies du costume sont apparentes. Les hommes aiment à recevoir leur jugement tout fait; et le classement par position, par fortune, leur rend la besogne facile. D'ailleurs il faut distinguer le mérite et Tesprit. L'esprit brille cl amuse, et par là il peut effacer dans le monde même les plus puissants ; mais le mérite est souvent timide, silencieux et gauche ; il tant croire à lui sur parole; et on n'a pas le temps, . dans la société, de songer à ceux qui ne savent pas attirer l'attention par leur agrément ou par leur im-

portance : or c'est là précisément le propre des gens de mérite : il faut donc qu'ils en prennent leur parti, et qu'ils se contentent d'être les premiers quand on a besoin d'eux; et ainsi, malgré l'apparence, chacun a son dû : les honneurs officiels au mérite officiel ; le succès mondain aux grftces mondaines; et l'estime respectueuse, mais indifférente et oublieuse, au mérite sans dorure et sans grâces.

II y a donc une considération qui s'attache au rang, et une autre au mérite. Je comprends facilement que celui qui ne peut avoir la seconde se contente de la première, et que, ne pouvant incliner les ftmcs devant soi, on se contente de faire plier les corps. Biais ce qui a lieu de surprentire, c'est de voir quelquefois des hommes de mérite non-seulement rechercher les satisfactions du rang, mais leur donner la première place dans leur cœur; dédaigner l'hommage dû à leur esprit, mais tout fiers de celui qu'on rend à leur habit, luttant de vanité avec les sots, et, au lieu de recueillir avec une juste fierté dans leur sphère naturelle les respectueux sutTrages des admirateurs de leur génie, promener avec insolence, dans un monde imbécile, l'inutile parure d'un inutile emploi.

Si vous n'êtes ni noble, ni riche, ni puissant, ni homme & talent, résignez vous à être perdu dans la

foule; mais là encore les hommes se distinguent entre eux par des différences imperceptibles que ceux-là seuls peuvent apercevoir qui y sont intéressés. Depuis le noble dont le nom remonte aux croisades jusqu'au petit nobliau d'hier, depuis le millionnaire jusqu'au modeste rentier, depuis le ministre jusqu'au dernier commis, depuis l'homme de génie jusqu'au plaisant qui amuse son quartier, il y a une échelle dont tous les échelons sont occupés, chacun enviant celui qui le précède et méprisant celui qui le suit : c'est à qui franchira les échelons antérieurs pour s'élever plus haut : afin d'aller plus vile, quelques-uns prennent les chemins de traverse, la faveur, l'intrigue, l'adulation. En général, nous jouissons plus d'être au-dessus des autres que d'être à notre place ; nous souffrons de n'être qu'à notre place, et pas au»dessus. Le succès des autres nous blesse plus que nos propres échecs, et nous ne comptons pour rien ce que nous avons si nous n'avons pas tout. Ainsi la privation est une perpétuelle souffrance, mais la possession en est une également : vue d'en bas, telle place de la société nous paraît élevée et grande; quand nous y sommes, notie imagination la dépasse et la voit d'en haut, et elle nous parait alors infiniment petite. Le plus grand mal, c'est que, après avoir Tait cet le expérience à plu-

30S PUILOSOPUIE DU BONHLUR.

sieurs reprises, notre imagination, dépassant nou-seulement ce que nous avons, mais ce que nous n'avons pas encore, voit déjà dans leur petitesse les situations qu'il nous reste à envier, et nous en d^ûte d'avance. Ce serait presqu'un bien si par ce désenchantement anticipé nous apprenions à nous contenter de ce qui est à nous. Hais non, notre cœur avide ne cesse de désirer ce bien même que notre imagi* nation a déjà décoloré, et, selon l'expression du poète, « nous avons les souffrances du désir, sans les douceurs de l'espérance ^ » Et encore je suppose une fortune heureuse et favorisée. Mais qui dira ce qui s'amasse de flel et d'amertume dans le ressentiment d'une ambition trompée ! Chez leë caractères mâles et fiers, la haine des hommes, le mépris de l'humanité, quelquefois Tesprit de vengeance et de révolte; à un moindre degré, l'aigreur, l'acrimonie, la défiance : tels sont les maux qui naissent d'une telle mésaventure. Si le caractère est doux et tendre, c'est le cha* grin, la mélancolie. Au reste, il est rare que de pareilles épreuves laissent au caractère la douceur, 'et que l'homme n'en sorte pas plus méchant.

^ Cbe senza speme

Tivemo in disio.

(Infemo, c. IV, v 41.)

liî; monde et la société. 505

On voit par tout ce qui précède que les hommes, quoique égaux devant la loi et devant Dieu, ne laissent pas que d'être encore assez profondément séparés par des causes diverses et nombreuses. J'en mentionnerai encore deux : la profession et T éducation.

Parmi les carrières qui s'oflrent à Factivité des hommes, il en est de plus recherchées que d'autres, soit parce qu'elles offrent plus de sécurité, soit parce qu'elles paraissent plus nobles et plus excellentes, soit enfin parce qu elles donnent plus de satisfaction à la vanité : ce sont les carrières que Ton appelle libérales, à savoir les fonctions publiques, la magistrature, le barreau, les lettres, les armes. Ces professions attirent à elles un grand nombre de candidats ; mais, comme elles n*ont pas de places pour tous, elles font de nombreuses victimes. Dans une société où tout homme peut se croire appelé à remplir les premiers rangs, il y en aura toujours un certain nombre de rejetés par la faute des circonstances ou par leur propre foute au-dessous de la condition qu'ils ont ambitionnée; ils voient d'autres plus favorisés les devancer, tandis qu'eux-mêmes restent en arrière et languissent dans les plus humbles occupations de la société. Ce sont là, sans aucun doute, de grandes souffrances, et l'on y a vu avec raison une des causes de l'instabilité

3M PHILOSOPHil*: DU BONHEUR.

y' des sociétés déiDocratique.s. Peut-être, si l'égalité était dans nos mœurs, comme elle est dans nos lois, n'aurions-nous pas plus de répugnance à faire nos enfants fermiers, marchands, je dirai même ouvriers, qu'à en faire des avocats affamés et des employés envieux. Ce n*est pas à dire, d'ailleurs, que je veuille nier la juste considération qui s'attache à certaines professions, qui, ayant demandé beaucoup de travail, et n'offrant aucune chance de fortune, n'ont d autre récompense que cette espèce de lustre que leur donne l'opinion. Mais si toutes les carrières honorables étaient sérieusement honorées, on verrait moins d'ambitieux courir après Téclat de quelques-uns, et plus d'hommes seraient à leur place.

L'éducation n'est pas seulement la science, c'est aussi l'ensemble des manières qui fait un homme po* licé. Il faut déjà une certaine philosophie pour traiter d'égal à égal avec tous les hommes, quels que soient leur fortune et leur nom; mais il faut plus que de la philosophie pour les admettre à l'égalité, malgré Tinfériorité des manières. Sans doute le code de la politesse est bien loin d'avoir aujourd'hui la même vigueur qu'autrefois : le sans-gëne a fait de grands progrès, et nos pères (je parle des bourgeois comme des nobles) traiiveraient notre société actuelle singulièrement

grossière; peut-être auraient-ils raison. Néanmoins, même aujourd'hui, les hommes sont plus séparés par leurs maniées que par leurs opinions et par tout le reste. Prenez le démocrate le plus austère et le plus convaincu, et demandez- lui s'il invite à dtner les prolétaires dont il plaide la cause. Il partagera avec eux le pouvoir s'il le faut, il ne leur ouvrira pas son salon ; le voulût-il, ceux-ci refuseraient, et avec raison. Sur la place publique, les sentiments humains et les idées générales effacent toutes les différences. Dans Tintérieur des maisons et dans les relations journalières, les mœurs et les habitudes sont tout.

A la vérité, on observe ici une loi générale qui, avec le temps, rapprochera les classes les unes des autres, et les amènera à un certain niveau. Tandis que le superflu et le superfin de la politesse semblent disparaître des classes élevées, Textrème grossièreté disparaît aussi dans les classes inférieures, et certaines habitudes de convenance s'introduisent dans les classes où elles étaient inconnues. On peut donc entrevoir dans l'avenir un temps où les classes seront encore plus mêlées qu'elles ne le sont, où la difiTérence d'éducation sera de moins en moins sensible, où le bienêtre général amènera une instruction générale moins délicate et moins élevée peut-être, mais plus appli-

cable, plus accommodée à la moyenne des esprits. Je ne sais d'ailleurs s il faut prendre tout à fait à la lettre tout ce qu'on nous dit de la politesse antique et de la perte des grandes manières. Dans cette politesse, il y avait beaucoup de convenu, qui a pu disparaître sans inconvénient. De plus, on s'est toujours plaint dans tous les temps de la même manière, ce qui peut nous consoler un peu. Madame de Molteville, esprit si sensé et si tempéré, et qui écrivait ses Mémoii*es dans le plus beau temps de la cour de Louis XIV, se plaint de la grossièreté des manières au moment où elle écrit, et elle rappelle avec regret la société de sa jeunesse. Or cette société elle-même avait eu besoin, pour se policer, de la dictature un peu violente de madame de Rambouillet. L'excès même des règles et des conventions prouve combien il y avait à faire, et il suffit de lire Tallemant des Réaux, qui était de ce monde, pour savoir combien cette politesse tout apparente pouvait cacher de grossièreté réelle.

Quoi qu'il en soit, l'éducation de l'esprit et des manières est une des plus importantes parties de la dignité humaine, et en iaire fi serait avoir la plus fausse idée du progi'ès dans la société. Les manièi*es ne sont pas de pores conventions, comme on le dit souvent : ce sont les marques du respect que l'homme se doit à soi-

même et aux autres hommes. Le sans-façon (je ne veux pas dire l'abandon et Taisance, sans lesquels il n'y a pas de naturel), le sans-façon, le trivial, le laisscr-nllcr indiquent à la ibis peu de soins pour sa propre personne, peu d'égards pour celle d'autrui. Cest le contraire que l'on doit désirer des hommes à mesure qu'ils s'élèvent dans l'ordre civil et social. Ainsi l'éducation est tellement une partie de nous-mêmes, que, mis en demeure de choisir entre sa fortune et son éducation, le plus riche, le plus fortuné aimerait sans doute mieux se voir dépouillé de ses biens que de renoncer à cette personnalité intérieure, composée de lumières, de sentiments délicats et de cet avantage indéfinissable que l'on appelle la distinction. Le plus grand châtiment dun homme éclairé et cultivé serait de devenir grossier. Celui qui, mis en demeure de choisir, choisirait de perdre son éducation, n'aurait rien à perdre en réalité, car ce choix même prouverait qu'il est déjà ce qu'on le menacerait de devenir. L'une des plus atroces vengesuices que l'on ait exercées pendant la Révolution contrôla royauté a été de livrer le jeune prince à un gardien ignoble, qui, en supposant qu'il ne l'eût pas tué, l'aurait avili.

Outre le rang effectif qui vous est assigné dans la société par la fortune et la position, il y a un rang

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d'opinion, d*estime et de considération attaché au mérite personnel. Les hommes sont en général fort sensibles à ce genre d'avanlages, quoique quelques-uns feignent de le dédaigner, soit par affectation de vice, soit par ostentation de vertu.

L'opinion est l'ensemble des jugements que les hommes portent sur nous; au moins je ne la considère que sous ce rapport, car elle s'exerce aussi sur les choses elles-mêmes. Tout homme relève de l'opinion; quelque obscur qu'il soit et si humble que soit le théâtre ou se joue sa vie, il y a toujours quelque spectateur pour approuver ou blâmer, pour applaudir, et quelquefois pour siffler. Il y a un qu'en dirat-on dans les plus petits villages, et là surtout : la moindre échoppe a ses censeurs et ses tribuns. Quand elle s'étend à une ville entière, à un peuple, ou au moins à un grand nombre d'hommes, Topinion prend le nom d'opinion publique; c'est d'elle que relèvent les hommes célèbres, les politiques, les écrivains, les riches et lès grands. Entre ces deux extrêmes, l'opinion a mille degrés, et chacun de nous relève plus ou moins de l'opinion publique dans la proportion du nombre d'hommes qu'il connaît et dcmt il est connu.

Il est impossible de nier, quelque fausse fierté dont on se couvre et avec quelque dédain qu'on traite

LE MONDE ET LA SOGlËTfi. 509

rhuinanitë, qu'il nous est doux d'être loués et approuvés des hommes el d obtenir leur estime. Je dis plus, il nous est doux d'occuper l'attention des hommes et de savoir qu on a parlé de nous ici, là, en telle circonstance, lors même qu'on nous aurait nommés sans y ajouter aucun éloge ni aucun blâme. Être nommé, c*est déjà être compté; être nommé souvent et par beaucoup d'hommes, est une preuve de notre importance : celui qui n'est rien n'occupe personne; on passe à côté de lui sans le regarder, on parle de tout sans le citer. Ainsi l'amour-propre trouve son compte à être Tobjet des conversations humaines, même sans éloges. Il est des hommes qui tiennent simplement à honneur d'être connus. C'est ce qui explique en partie Tattrait qu'exercent la carrière politique et la carrière des lettres; dans Tune et l'autre, le nom se répand trèsloin et très-vite ; on y force les hommes à le voir, à le connaître, à le répéter. On est fier d'être un tel, quoique ceux qui vous nomment ne sachent au juste ni qui vous êtes, ni ce que vous pensez, ni ce que vous valez.

Mais s'il est doux d'entendre ou de savoir son nom dans la bouche des hommes, c'est un plaisir bien plus vif de savoir qu'il y est accompagné de louanges et d'estime; et, au contraire, c'est une souflrance très-

liye et très-amère d>pprendre qu'on a mal parlé de nous. Heureusement pour notre amour-propre, nous sommes bien plus souvent instruits de l'éloge que du blâme; on nous rapporte avec complaisance, souvent en les grossissant, les paroles bienveillantes qui ont été dites de nous; on nous tait les autres. Sans doute cela n'est pas absolument vrai, et il se rencontre parfois quelque voix amie pour nous rapporter aussi les paroles désagréables; mais enfin il s'en perd beaucoup en route, et nous pouvons toujours nous persuader que le bien remporte sur le mal, et que les politesses présentes sont à peu de chose près l'expression fidèle de la |)ensée d'autrui.

Toutefois, quelque grandes et quelque faciles que soient les illusions humaines sur ce point, il y a cependant un ensemble de signes auxquels il est difficile de se méprendre, k moins d'être tout à fait fou, et qui nous attestent l'estime et la considération des autres hommes, lors même que les restrictions nécessaires dont ils accompagnent leurs éloges nous seraient imparfaitement connues. Il y a mille circonstances où l'estime se manifeste sans pouvoir être feinte ni inventée. Si vous n'avez ni rang, ni pouvoir, ni moyen de Tavcur, c'est un témoignage incontestable d*cslimc d'être recherché et cultivé. Si le témoignage

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de votre conscience s'accorde avec celui des autres hommes; si vous avez des amis sincères, fiers, estimés, que vous estimez vous-même et qui vous rapportent le témoignage de Testime publique; si, dans toutes les afTaires de la vie, vous trouvez facilité, ouverture, confiance, respect et ménagement de ceux-là même dont vous pourriez craindre laveraion; de tous ces signes enfin et de beaucoup d'autres insaisissables, avec un esprit juste et Thabitude de prendre les choses telles qu'elles sont sans les grossir ni les exagérer, vous pouvez conclure approximativement le rang que vous obtenez dans Topinion, k condition toutefois d'y faire entrer pour une large part les restrictions sous-entendues qui n*ont pu arriver jusqu'à vous. *

C'est donc un grand bien pour Thomme d'être l'objet de l'approbation des hommes. Ceux-ci, en effet, ne sont pas aussi insensés que le dit une philosophie chagrine. Si leurs passions et leurs intérêts égarant souvent leurs jugements, ils jugent cependant assez juste lorsqu'ils ne sont possédés ni par les uns ni par les autres, et ils éprouvent même, dans cette circonstance, un certain plaisir à l'impartialité. De là vient que, tout compte fait et à la longue, la somme des jugements portés sur un homme, tout prestige de

pouvoir et d'influence mis à part, se trouve ne pas être très-éloignëe de la vérité. Par coméquent, lorsque Vestime que nous ne pouvons manquer d'avoir pour nous-mêmes nous revient du dehors sous la forme de Testime d'autrui, elle nous est la plus douce des récompenses et des faveurs.

Si Testime publique et la considération sont au nombre de nos plus grands biens, le mépris doit être le plus grand des maux. Sans doute il est assez rare qu'un homme en vienne à so dire à soi-même : «c Je suis méprisé. » On ne s'avoue point de telles choses; on les sent cependant. Il est difticile de ne pas sentir que Ton provoque de Téloignement, que les amis nous quittent, que les hommes nous tiennent à distance, que Ion n'a pour soi que les hommes frivoles, ou peu difficiles, ou intéressés à vous compromettre avec eux. Celui qui est tout à fait corrompu n'a pas, il est vrai, de semblables scrupules : il passe par-dessus. Mais est-il bien vrai qu'il n'en souffre pas dans le fond du cœur? Y a-t*il une parfaite corruption parmi les hommes? Je ne le crois pas, non plus qu'une parfaite vertu. D'ailleurs le plus corrompu aime encore à garder certaines apparences; il veut bien l'être, mais non pas le paraître. S'il se sont reconnu, c'est un mal cuisant pour lui.

L'opinion exerce son empire sous les formes les plus différentes. Elle est tantôt l'estime des sages, tantôt la curiosité et la fa\eur de la foule, tantôt Tenthousiasme et l'admiration de tous. Entre T.estime, la considération, la popularité, la renommée, la gloire, que d'intervalles et de degrés! De tout temps on a conseillé aux hommes de rechercher Testime de quelques-uns plutôt que la faveur de tous ; on a opposé le succès fragile, obtenu du hasard, de la légèreté, de la curiosité ou des entraînements irréfléchis de l'imagination et delà passion, à l'approbation solide et autorisée des bons juges et des honnêtes gens; on a décrit les oscillations de la faveur populaire, ses folles idolâtries, ses cruelles ingratitudes, ses oublis plus cruels encore. Ceux qui se livrent an public doivent être préparés contre de telles épreuves. Il est difficile de s'adresser au peuple sans rencontrer à un moment donné ses caprices, ses retours violents et insensés et ses amères fureurs contre ceux qui ne le flattent pas; souvent même il frappe avec plus de cruauté ceux qu'il a le plus caressés. Voilà les étemels conseils de la sagesse. Et cependant, lorsque cette faveur, au lieu d'être une complaisance passagère pour un mérite d'emprunt, est l'admiration arrachée à tous par l'éclat^et la grandeur du génie; lorsque au lieu d'être une re-

nommée frivole, elle prend le beau nom de la gloire, quoiqu'elle soit toujours la même à Torigine, elle a obteiin grflce des moralistes et des philosophes, et ils n'ont pu prendre sur eui de condamner l'amour de la gloire, la plus noble de nos passions firivoles et le plus générewc des metife purement humains. « Les Teux de l'aurore, a dit Yauvenargues, ne sont pas si doui que les premiers rayons de la gloire. » I^ raison de cette complaisance que les sages ont eue poar l'amour de la gloire, c'est que la gloire n*est pas la fti?eur passagère obtenue par qudques actions brillantes d'une multitude éblouie; c'est le jugement consacré de toutes les générations et de Thumanité tout entière. Or l'humanité ne conserve le nom que de ce qui est vraiment grand : le reste passe avec les passions de la foule. Ce n'est donc qn'en s*altachant au grand et à l'excellent que l'on peut roéritw une telle récompense, et souvent, pour obtenir la gloire, il a fallu mépriser et sacrifier la fiiveur populaire et l'amour des contemporains.

Il ne fiiut donc pas flétrir ni condamna* l'amour de la gloire : par lui, l'homme s'élève au-dessus de son temps, et, au lieu de s'adresser à quelques iiommes, il s'adresse à l'humanité ; par lui, il dépasse l'horiion étroite d'une vie bomco; il devient le contemporain

LE MONDE ET LA SOCIÉTfi. 5f5

de l'ayenir, il étend sa destinée dans le temps et dans l'espace, il sacrifie le visible à Finnsible, les applaudissements qui frappent les sens à des applaudissements inentendus que sa raison seule conçoit, et dont son âme jouit par anticipation. Cette passion prouve à l'Ame qu*elle est fidte pour rétemité^qu'elle a besoin d'éternité. Elle peut même chez qudquesuns remplacer la foi à la vie future : ceux-là n'ont ▼u d'autre couronne dans leur imagination que la permanence de leur nom : ombre et mensonge d'immortalité, je le veux bien, mais qui cependant, tant le prestige de l'infini est puissant, même liH^qu'il est creux, peut ^ever Tftme à elle-même, et lui donner la force des plus grandes actions.

n nous reste à étudier le monde dans un sens plus étroit encore que nous n'avons fait jusqu'ici, je veux dire comme assemblée de plaisir.

Le monde ainsi entendu est une réunion de personnes qui n'ont pas besoin de se voir, et qui se recherchent cependant pour jouir du plaisir de la société. Ce sont donc des relations de loisir, et tout ce qui sent la nécessité ou l'intérêt doit en être exdu. Les divertissements du monde sont et doivent être libéraux : c'est par-dessus tout la conversation; c'est aussi la danse, la musique, le jeu même comme récréa-

tien. Une des conditions indispensables du monde, tel qu on Ta compris dans les temps modernes et surtout en France, c'est la présence des femmes, et le mélange des deux sexes dans les réunions. En Turquie, il n'y a pas de monde, parce que les femmes n'y sont pas milées aux hommes. Aller au cercle, ce n'est pas aller dans le monde, et les réunions officielles où les hommes vont seuls ressemblent à des cérémonies funèbres plus qu'à des assemblées de plaisir.

Le monde, tel que nous venons d'en esquisser l'idée, peut être considéré comme l'une des inventions de la civilisation moderne; les anciens l'ont très-peu connu. Le Banquet de Platon peut nous représenter assez bien ce qu'était le monde dans l'antiquité : les femmes en étaient exclues, du moins les femmes hoimètes. En général, c'était entre eux que les hommes goûtaient les plaisirs de la société. D'ailleurs, chez les anciens, la vie publique, la vie en plein air était bien plus développée que chez nous. Grâce à la liberté des institutions et à la douceur du climat, les hommes* étaient presque toujours rassemblés sur la place publique, dans les gymnases, sous les portiques. Le monde ne se distinguait pas chez eux de la vie publique. Les spectacles et les danses même, qui chez nous ne sont que des divertissements, étaient alors

LE MOiNDË ET LA SOCIÉTÉ. 517

des institutions de TÉtal. L'homme ne cessait jamais d'être un citoyen.

Chez les modernes, la vie privée, la vie domestique a pris des développements qu'elle n'avait pas dans l'antiquité. Le christianisme a ennobli et enrichi l'idée de la famille. En revanche, par une multitude de causes, la vie publique et politique s est considérablement affaiblie. Voici ce qui est résulté de ce double fait : d'abord les hommes, ne se voyant plus sur la place publique, se sont réunis dans les maisons; en second lieu, les hommes étant plus allachésà la famille, ce ne sont pas seulement les individus qui se sont rassemblés, mais les familles : de là le mélange des deux sexes, fait nouveau, à peine connu des anciens. En un mot, entre la maison absolument fermée et la \. place publique tout ouverte, les modernes ont inventé le salon, qui est un intermédiaire entre les deux à la (ois intime et public, mais d'une intimité assez large et dune publicité restreinte.

C'est dans les cours des princes que le salon moderne a pris naissance. Ce sont les princes italiens du seizième siècle, les d'Esté, lesFarnèse, les Médicis; ce sont, en France, les derniers Valois, si élégants malgré leur profonde corruption ; en Angleterre, la reine Elisabeth, qui ont donné les pi'cmiers exemples de ces

518 PUILÛSOPUIË DU BONHEUR,

réunions brillantes où la l'orce s'inclinait devant l'esprit, où la politesse dissimulait la barbarie, où une aimable et spirituelle galanterie couvrait la plus honteuse dépravation. Ce fut là le commencement de lu société polie. Mais c'est au dix-septième siècle qu'elle atteignit tout son édat. Après avoir d'abord servi à cacher les vices, le salon réussit à les corriger, ou du moins à faire disparaître les plus grossiei*s : il contribua pour une grande part à radoucissement et à l'amélioration des mœurs. U fit connaître des plaisirs plus nobles et plus doux que ceux de la licence et de la cruauté. En France surtout la vie de cour et de société aixiva à une perfection qui enchanta et transporta d'admiration tous les peuples de l'Europe. La politesse française fit oublier la politesse italienne qui Tavail précédée et préparée. La cour de Louis XtV restera dans le souvenir des hommes comme le modèle et l'idéal de la société élégante.

Je n ai pas à faire ici l'histoire de la société polie, qui a su occuper des plumes brillantes et illustres. Je dirai seulement que les habitudes de la vie mondaine, nées d'abord dans les cours, se répandirent bientôt dans toutes les classes de la société. Ce furent d'abord les plus grands seigneurs, puis les nobles de tout étage, puis la haute bourgeoisie, et enfin la bourgeoi-

LE MONDE ET LA SOCIÉTÉ. 3i9

sie moyenne qui eut des salons et qui tint maison. On quitta le foyer patriarcal et la vieille salle des veillées, où se réunissaient les parents et les voisins, et l'on ouvrit ses appartements à tous ceux qui voulurent bien s'y faire présenter. On fit cercle autour des cheminées élégantes, éclairées par des candélabres, au lieu de se réunir autour de la grande table ronde où le flambeau antique éclairait le travail commun. La vieille servante qui filait à côté des maîtres fut reléguée dans lantichambre; et la jeune fille, qui, jusque-là, tout occupée d'ouvrages domestiques, attendait en silence qu'on l'interrogeât, apprit à avoir sa part dans les conversations du jour et les passions du monde.

Le monde étant Teflet d'un très-grand raffinement de civilisation, il est assez malaisé de définir et d'analyser le plaisir dont il est la source : car ce plaisir se compose de sentiments déliés el compliqués, qui ne sont pas toujours parfaitement conformes à la nature. Ce qu'on ne peut nier, c'est que ce plaisir ne soit trèsvif et très-enivrant. Le monde éveille cl excite modérément toutes nos facultés, sans en épuiser aucune. Il touche les sens, assez pour que lame soit surprise et diatbuillée, pas assez pour étourdir et engourdir les facultés supérieures. Il provoque Timaginalion, et la plonge dans une sorte de demi-délire volontaire où

330 PHILOSOPHEË DD BONHEUR,

tous les objets vous paraissent plus beaux et plus riants que dans la réalité ; il donne au cœur un ébranlement, dangereux parfois, mais qui, lorsqu'il n'atteint que la superficie, procure un plaisir mêlé de crainte, d'une nature Irés-délicate; enfin il excite très vivement l'esprit, et le force à tirer de lui-même ce qu'il a en soi de plus ^heureux, de plus enjoué, de plus aimable, de plus bienveillant.

Tenez-vous-en à cette première vue; ne recherche! pas ce que deviennent ces divers sentiments, lorsque l'habitude les exagère et les émousse; ne creusez pas trop au fond, et prenez tel qu'il se donne ce prestige de bonheur qui éclate dans les assemblées mondaines. Voyez, la joie est sur tous les visages, la bienveillance est dans tous les cœurs. Excepté quelques vieillards moroses ou quelque méditatif gauche et emprunté, tous se sourient avec grâce, se prennent la main avec tendresse et semblent heureux de se voir. Ne vous hfltez pas de dire : « C'est un mensonge, c'est une fiction convenue. » Non, ces hommes éprouvent un vrai plaisir à se rencontrer, à se communiquer leurs impressions, à oublier qu'ils ont des intérêts rivaux, des passions opposées, des querelles suspendues. La bienveillance des lèvres fait taire un instant les hostilités du cœur. L'indifïérencc elle-même cesse d'être indif-

férencc ; cl ces deux hommes^ qui ne se sont jamais vus et ne se reverront peut-être jamais, sont vraiment amis Tun de l'autre pendant tout le temps qu'une conversation confiante met en commun leurs sentiments et leurs pensées.

Le monde est, si j'ose dire, une œuvre d'art, de l'art le plus délicat, le plus lin, Te plus ingénieux. Comme toutes les œuvres d'art, il répond au besoin d'idéal qui est la source de toute poésie. Tout semble y avoir été préparé par l'imagination la plus riante, pour nous y donner l'illusion d'un redoublement de vie, poqr nous plonger dans le rêve le plus aimable, pour nous entourer de Tantômes enchanteurs. On y répand la lumière, car la lumière est la joie des yeux, et du cœur; elle est le symbole de la vie, Tennemi des tristes présages, des mornes pensées. Ajoutez que ce n'est pas la lumière du soleil, la* vraie lumière : ceUe-cî préside à d'autres sentiments et nourrit une autre poésie. Mais la lumière artificielle du monde n'en a que plus d'éclat et plus de séduction pour briller au cœur de la nuit; moins sincère et moins naturelle, elle a cependant plus de prestige, elle trompe davantage les misères de l'âme , et lui crée pour quelques heures une vie féerique qui endort et conjure les cruels soucis. A la lumière se joint le mouvement, qui est

aussi le signe et le témoignage éclatant de la vie. Aussi* les assemblées immobiles ne répondent-elles qu im* parfaitement à la vraie idée du monde conçu daas sa perfection idéale; il exige la variété et la liberté des mouvements; mais ce qu'il y a de plus achevé, c est le mouvement rhythmé, le mouvement associé à la musique, la danse même, si déchue aujourd'hui de son antique splendeur : autrefois institulion religieuse, politique, militaire même, elle est devenue un plaisir, et presque un plaisir d'enfant. Telle quelle est cepen« dant, elle donne encore beaucoup de charme et d'éclat aux sociétés et aux réunions. Sans elle, la jeunesse ne serait rien dans les plaisirs du monde, et elle en est au .contraire le principal ornement; c'est elle qui, possédant la vie en abondance, la répand autour d'elle avec profusion, c'est elle dont l'éclat réuni à l'éclat des lumières et du bruit égayé les esprits sévères, intéresse les ennuyés, réveille enfin dans quelques âmes glacées et desséchées les cendres de quelques illusions depuis longtemps éteintes.

Je ne dirais pas tout ce qui mérite d'être dit en faveur dtt monde si je ne parlais du plaisir de la conversation. Partout, dans toutes les conditions et dans toutes les sociétés, rhomme parle. Hais c'est surtout dans le monde que les hommes ont appris à tirer parti de

cette noble faculté, non pour exprimer des besoins et obtenir ce qu'ils désirent, mais pour se plaire les uns aux autres et combattre réciproquement leur ennui. Rien de plus grand sans doute que la parole quand elle s'adresse aux hommes rassemblés et les transporte pour les plus grands intérêts de l'homme, la patrie, la liberté, le salut des âmes. Mais, dans la vie commune et familière, l'éloquence a rarement sa place. C'est alors le triomphe de la conversation. Ce serait sans doute une erreur de croire qu'il n'y a de conversation que dans le monde; peut-être même, au contraire, n'est-ce pas là qu'<elle a tout son prix et toute sa valeur. Mais c'est le monde qui a créé et qui soutient l'art de converser. Cest lui qui a poli la parole, qui enseigne à dire agréablement des choses inutiles mais nécessaires, légèrement les choses sérieuses, délicatement les choses toucfiantes, à parler des sentiments sans faire de confidences , des ouvrages d'esprit sans faire de leçons. Le salon arrivé à une certaine perfectiott adoucit les rapports sociaux, donne un certain charme à la vie, favorise la politesse, aiguise l'esprit, et est mi grand instrument de civilisation. U est certain que les idées, en passant de la science dans les^salons, . s^y popularisent, s'y discutent, y deviennent pratiques. Les idées nouvelles s'y essayent sous la forme du para-

524 PUILOSOPHIE DU BONHEUR,

doxe, les idées anciennes sont forcées de chercher des raisons et n'y sont pas protégées par la seule autorité. La maison est un principe conservateur et traditionnel, le salon est un instrument démocratique. C'est dans les salons qu'a commencé la Révolution française.

Le monde satisfait dans une certaine mesure l'une de nos passions les plus intéressantes et les plus agréables, la curiosité dés hommes. Plus on a réfléchi sur la nature de l'homme eu général, plus on désire savoir ce que sont les hommes en particulier. Sans doute il s'en faut de beaucoup que le monde nous montre les hommes dans la pleine et entière liberté de leur nature; mais par cela même qu'ils ne nous présentent que leurs meilleurs côtés, ils sont d'autant plus aimables et intéressants. D'ailleurs chacun même, en se composant, est encore lui-même; il peut cacher quelques parties de son caractère, mais non pas le tout; son esprit tout au moins lui appartient, car, s'il l'emprunte, cela même est un trait qui le caractérise à vos yeux. Enfin cet inconnu même a quelque chose de piquant et qui intrigue. A la vérité, le monde nous offre beaucoup de personnages sans couleur qui semblent d'un médiocre prix; mais d'une part ils font valoir les aulrcs; et, en outre, prenex garde de les trop

déprécier, car, vous qui parlez, qui vous dit que vous n'êies pas de ceux-là?

n y a un goût du inonde qui est tout naîf^tout candide, si j*ose dire; on en aime le plaisir, le bruit, le • mouvement et l'éclat; on s y livre avec abandon, avec ivresse, sans réflexion; on s*y oublie; on y est comme chez soi. JC^'esi le propre des natures jeunes. Mais ce goût du monde, que j'appellerai philosophique et qui vient de cette haute curiosité que nous inspirent les hommes, leurs caractères, leurs passions, ce goût spéculatif, raffiné, réfléchi, peut se rencontrer chez ceux qui sont le moins propres à vivre dans le monde, et qui s y trouvent mal à leur aise, ayant toujours vécu en eux-mêmes, loin des choses et de la réalité. Le monde leur inspire à la fois de Tattrait et oe la crainte; ils s*y présentent toujours en tremblant. Si on voulait les laisser jouer le rôle d'écouteurs^ ils seraient souverainement heureux ; mais c est un rôle trop humble ou trop hautain, qui d^ailleurs ne les ferait pas entrer aussi avant qu'ils le désirent dans la connaissance des esprits» Pour jouir vraiment du monde, il faut donc en être; et, pour en être, il faut en avoir toujours été. C'est l'avantage de ceux qui s'y sont exercés dès Tenfance d'en, savoir, même sans y penser, toutes les finesses,

52(> PHILOSOPHIE DU BOiNHEUR.

toutes les ruses, tous les secrets, toutes les délices. Le monde nous met en rapport avec beaucoup d'hommes qui, sans mériter le titre d'amis, ne nous sont pas cependant tout à fait indifférents; on a exprimé ces sortes de rapports par un mot vague, mais qui dit bien ce qu'il veut dire; c'esl ce qu'on appelle les connaissances, ou encore les relations. Certaines personnes fuient ces sortes de liens; elles se contentent de ceux que leur imposent la nécessité ou les lois mêmes de la nature ; d'autres, au contraire, les recherchent avec beaucoup d'ardeur, et tiennent à honneur d'être en quelque sorte les amis du genre humain. Sans vouloir mesurer avec précision la quantité de liens qu'il convient à chacun de former (ce qui dépend évidemment de raille circonstances), on peut dire cependant que, si Ton s'éloigne trop des hommes, on court risque de se former des idées fausses et inexactes sur beaucoup de choses; et que, si on les cultive trop assidûment, on court le risque de dissiper en courses vaincs et en relations banales le temps qui est nécessaire aux actions sérieuses et utiles. Pour beaucoup, les relations ne sont autre chose qu'un moyen de succès et de fortune; ils ne voient que les hommes qu'ils savent leur pouvoir être utiles, ou du moins qui peuvent leur faire honneur; ils négligent les autres. D'autres

plus habiles et plus expérimentés soutiennent qu'il n'est personne qui ne puisse être utile dans un moment donné, et, pour cette raison, cultivent tout le monde, ne pouvant prévoir à l'avance de qui ils auront 'précisément besoin : car l'expérience nous apprend, en effet, par mille exemples, que la roue de la fortune est si mobile, que tel que nous avons dédaigné hier nous fera la loi demain. Toutes ces raisons serviles et ba^s de cultiver les hommes entrent difficilement dans une âme honnête; que deviendraient les grandes pensées et les sérieuses occupations, si de perpétuels calculs -d'avenir remplissaient sans cesse notre esprit? Où serait le charme, je ne dis pas seulement des amitiés, mais même des relations mondaines, si l'on ne voyait dans les hommes que des instruments de fortune? Non, de telles relations n'ont d'agrément, je dirai même de valeur morale,- qu'à la condition d'être libres, c'est-à-dire dégagées de tout calcul mercenaire. Je ne dis pas que dans des occasictjns déterminées on ne puisse voir les hommes par utilité, mais, dans l'usage ordinaire de b vie lee hommes doivent nous intéresser comme hommes; autrement il vaut mieux ne pas les voir et s'occuper de choses plus sérieuses; C'est donc toujours la curiosité pour les hommes qui est le principe lé-

328 PHILOSOPHIE DU BONHtUR.

gilime des relations humaines. Sans doute ce n'est que dans l'amitié, dans la famille ou dans les aiTaires que le \rai fond de l'homme se montre à nu; mais il en parait quelque chose dans les liaison» du dehors; l'esprit au moins s'y laisse apercevoir, et il n'est jamais totalement séparé du caractère. Il y a même, si j'ose dire, quelque chose de charmant h entrevoir quelque reflet de l'âme dans des circonstances où nous sommes absolument détachés, et* où nous n'avons rien à gagner ni à perdre, tandis qu ordinairement c'est à nos propres frais que nous faisons l'épreuve du caractère des autres. Les hommes ne nous sont alors que comme une sorte de spectacle, mais un spectacle bien plus attachant qu'à la comédie, car ce sont les hommes mêmes et non leurs images qui sont devant nous; j'ajoute que nous n'y sommes pas seulement spectateurs, mais acteurs avec les autres; que nous leur donnons la comédie comme ils nous la donnent; enfin, pour écarter cette image qui abaisse trop les rapports des hommes entre eux, le vrai idéal du monde et des relations mondaines est celui d'un commerce désintéressé où les hommes se donnent en échange les parties les meilleures, les plus innocentes et les plus aimables de leur esprit et de leur carac> tère.

LE' MONDE ET LA SOCl'ÉTÉ. ' 329

Un genre de relations qui oiïre un intérêt tout particulier, ce sojit les relations avec les hommes supérieurs. L'un des signes les plus ordinaires de la supériorité, c'est la grâce et l'aménité,- il est très-rare ' qu un homme vraiment éminent ne soit pas aimable et n'ait pas un don d*attraite( de séduction. Le misanthrope Rousseau, qui se brouillait avec tout le monde, et qui était d'une insigne gaucherie en société, était cependant, nous dit Dussault, d'une grâce charmante dans rintimité, lorsqu'il était de bonne humeur et se mettait à rappeler les aventures de sa jeunesse. Qui ne voudrait avoir connu de près et dans l'intimité ce ravissant personnage, dont Saint-Simon a dit : « que l'esprit lui portait des yeux comme un torrent, » ce prêtre aussi put* que hardi, promenant son imagination sur les glissants mystèi*es de l'amour divin, et même de Tamour humain, sans que l'honnêteté de son âme en ait été atteinte et les principes de sa foi ébranlée? ou encore, que ne donnerait-on pour avoir vu dans le court espace de sa vie mondaine ce génie extraordinaire, Pascal, géomètre et passionné, doué d'une imagination aussi forte, sinon aussi riche que celle de Bossuet, mais ayant déplus une hardiesse de pensée, et une pénétration subtile que cehii-ci n'a jamais eues, ayant enfin, comme Shakspeare, le don du comique

et du tragique à un haut degré, spirituel et mordant comme Voltaire, et pathétique comme nul n^l'a été7 Heureux ceux qui ont pu voir et entretenir de tels hommes! Heureux ceux qui ont entendu le son de' leur voix et joui du feu de leur regard 1

Quelques esprits ne jouissent pas volontiers du genre de plaisir que nous décrivons ici : s'ils reooontrent quelque homme Uluslrc, ils sont bien aises de faire remarquer qu'il n a rien d'extraordinaire, et que sa conversation ressemble à celle de tout le monde. Maiebranche a très-bien peint cette folie : a J*ai vu Descartes, disait un de ces savants <|ui n'admirent que l'antiquité ; je Tai connu, je Tai entretenu plusieui*$ fois ; c'était un honnête homme, il ne manquait pas d'esprit, mais il n'avait rien d'extraordinaire, » Ceux qui portent de tels jugements ne paraissent pas comprendre que ce qu'il y a souvent d'intéressant dans un grand homme, c'est de voir précisément le génie au repos, dans la simplicité de la nature humaine, vivant et causant comme les autres hommes : <i On ne se représente, dit Pascal, Platon et Aristote qu*avec de grandes robes. C'étaient d'honnêtes gens jouant et causant avec leurs amis. » Mais, comme îl y a un plaisir malin à dénigrer les autorités, il y en a un à dénigrer les supériorités d'esprit. J'avoue qu'il ne faut pas

fldtter le génie plus^ que le pouvoir : mais je ne puis m'efn pêcher de voir quelque chose de bas dans ceux qui ne se plaisent qu*à déprécier ceux qui les surpassent. Au contraire, aimer ce qui nous surpasse, et lui rendre hommage, a quelque chose de noble, cl je doute que Ton puisse être soi-même un homme vraiment supérieur, si Ton ne goûte et si Ton ne respecte la supériorité dans autrui. Il y a d'ailleurs des- hommes illustres aussi remarquables <lans la conversation que dans leurs écrits; d'autres, au contraire, qui sont de Tentretien le plus simple et sans aucun éclat. Les premiers ont un feu, une originalité, un piquant de parole qui étourdit et qui transporte; les autres nous charment simplement par la nature, par le sérieux, j'ajoute enfin par cette grâce aimable et cette arfabilité qui a quelque chose de touchant de la part de ceux qui sont si fort au-dessus de nous. Il y a souvent dans la' société des hommes qui ont beaucoup plus d*esprit que les plus grands hommes : ceuxci ont cependant un charme que n'ont pas les autres. Enfin, on peut assurer que, partout où la supériorité ne sera pas honorée, elle s'effacera peu à peu et la médiocrité prendra sa place; on commence par ca resser et flatter outre mesui*e les esprits qui se distinguent, puis ou les rabaisse avec la même intempé-

rance et la même injustice. Ce que je demanderais volontiers pour les hommes supérieurs, ce n'est pas la faveur, msisle respect.

Un autre genre de société que le monde nous oITro naturellement, c est la société des femmes. Cest dans le monde que la femme règne ; c'esl lu qu'elle déploie, sinon ses meilleures, du moins ses plus brillantes qualités. Les femmes introduisent dans la société la grâce, l'agrément, la délicatesse et la pureté. En présence des femmes, il est impossible que les hommes ne consenent quelque respect d'eux-mêmes; cela est si Vrai, que, dans un pays bien connii où il était d'usage (je suppose qu'il n'en est plus ainsi) de se livrer après les repas à quelque excès au delà même du superflu permis, il a été convenu que les femmes se retireraient pour laisser toute liberté à la grossièreté des mœurs viriles. Ce qui est vrai de certaines grossièretés Test aussi de la violence, de Tinsolence, et, dans un autre ordre, du pédantisme et de la vulgarité. C'est donc par les femmes que s'introduisent dans le monde le goOt et Tèlégance» la douceur et la politesse. De plus, elles ajoutent aux relations mondaines un charme tout par^ ticulier; même sans aucun mélange de sentiment défendu, il y aura toujours quelque plaisir délicat et i-are dans un commerce d'esprit, où les sexes se mêlent.

sans perdre leurs qualités propres, mais en les tempérant les unes par les autres. L'esprit n*est que l'image de Tâme, et en recueillant les pensées nous aimons à deviner les sentiments; au delà de ce qui se dit, on cherche à pénétrer ce qui ne se dit pas ; c'est toujours la vie des hommes qui nous intéresse sous leur conversation. Or cette vie, combien plus curieuse et plus attachante entre sexes différents ! car la manière de sentir est très-différente de l'un à l'autre, et on découvre toujours quelque chose de nouveau. Ajoutez que les femmes ont une manière de dire et de penser qui déconcerte la nôtre, qui, moins rigoureuse et moins - . savante, est plus fine et plus déliée; elles nous apprennent à assouplir nos pensées, à les démêler avec plus de subtilité et à en varier les applications; elles nous apprennent le faible et le vide d'une formule trop abstraite, que les innombrables nuances des phénomènes humains démentent et dépassent de toutes parts. Sans doute, une philosophie qui se bornerait a saisir et à décrire des nuances trahirait trop par là un taraclère efTéminé. La précision est le cachet de la vérité dans la science; mais il est certain que tout un côté de la vie humaine restera inconnu à celui qui n^aura traité qu'avec les livres, qui n*aura connu. que la solitude du cabinet ou la dictature de la chaire^ et

n'aura pas fait subir à ses idées Tépreuve du monde, et surtout Tépreuve d'une conversation féminine. Je parle évidemment d'une conversation qui porte sur des choses élevées .et ]génér&les et non sur des choses fi tvoles, quoiqu'il ne faille pas cependant dédaigner les entretiras familiers et naturels qui ne s'élèvent pas jusqu'aux hauteurs des lettres, des sciences ou de la politique^ Tout est beau, le naïf comme le grand, à la condition devenir de rame. J'aime mieux une personne simple qui me parle de ce qui l'intéresse avec grâce et agrément qu'une personne artifieielli! qui, pour se hisser jusqu'au sérieux, me fatigue en parlant avec prétention de ce qui ne Tintéresse pas. D*ailieurs, un peu d'intermède dans les choses sérieuses n'est pas sans agrément. J'ajoute enfin que, sans vouloir en quoi que ce soit réduire et ternir le. rôle de la femme, et en lui permettant, et même en la louant de s'élever aussi hautqu'elle puisse aller, c'est à la condition qu'elle reste femme : si elle est doctorale, si elle est raisonneuse, si elle ne voit pas la limite de ce qu'il faut ou ne faut pas dire, si elle veut, dans ses paroles, dansT ses études, une liberté égale à la nôtre, si elle me fait oublier enfin ce qui nous distingue, je le dirai franchement : j'aime mieux les hommes. Mais si elle joint la simplicité à l'instruction, l'agrément au sérieux, l'inat*

tendu du sentiment et de l*esprit à la pénétration et à la solidité du jugement, si en m'éclairant elle me cbarme, si enfin elle ne laisse jamais oublier qu*elle est'femme^ mère» fille, c est alors la perfection de la conversaUon mondaine. Tel est Fidéal du rôle intellectuel des femmes dans la société : c'est à quoi elles devraient tendre, quoique, à dire la vérité, elles paraissent s'en éloigner plus qu'elles ne s'en appro* cbent. les unes, par une crainte sincère de passer pour espiéts forts, se rabattent trop sur le mondain et le.terre-à4erre ; les autres, par un dédain peu raisonnable de leurs fonctions les plus naturelles et par une secrète humiliation de leur sexe, nous imposent d'un ton dootoral leur science superficielle et leurs p&iantesques divagations. «Tavoue qu'il faut toujours faire la part des exceptions et ne rien inteitlire d'avance au génie féminin ; mais si les femmes voulaient sérieusement remplir le rôle de l'autre sexe, qui donc remplirait le leur, je vous prie? La vraie supéricM-ité des femmes ne consiste donc pas à imiter les hommes et à les suivre de loin dans l'empire qui appartient à ceux-ci, mais à exceller dans le genre qui leur est propre; elles peuvent nous égalar, noua surpasser même par la connaissance délicate des mœurs et des caractères, l'analyse des senti-

inents, le goi^t n:)!urcl, à la fois libre el mesuré, le mouvement subit et spontané de Fimagination et de l'esprit, la puissance de la sensibilité, le sentiment des choses morales et religieuses; mais, dans les sciences, les théories et les aflaires, elles ne seront jamais, saur exception, que nos écoliëres. Au reste, si les femmes sont merveilleusement faites pour le monde et si elles en sont le principal charme, c'est à la condition de ne pas lui appartenir sans réserve et de ne lui pas donner toute leur vie ; car elles perdent alors, par la continuité d une vie frivole, leur principal mérite, qui est le sérieux enjoué et la bonté élégante. Mais, pour mêler ainsi des qualités si diverses, il leur faut un fonds d'existence solide et régulier où, remplissant ses devoirs positifs, se livrant aux éludes et aux travaux qui conviennent à leur sexe, elles fortifient leur raison sans rien perdre de leur agrément. Pour celles, au conlraire, dont la vie est tout en dehors, qui donnent tout leur cœur au plaisir et au luxe, au bruit et au succès I je ne parle point du désordre ), elles vivent comme des ombres flottantes qui charment un instant des yeux éblouis, mais qui s'évanouissent quand on les touche. Quelquefois cependant ces pauvres ombres savent joindre le solide au frivole; elles connaissent

LE MONDE ET Lk SOCIÉTÉ. 357

aussi bien que les hommes le prix de ce qui sert à payer tous les plaisirs : habiles à dépenser, elles étudient, avec les grands financiers modernes, Fart de gagner vite; on les voit se passionner pour les inventions nouvelles dans cet art : elles sympathisent aux infortunes de leurs héros et applaudissent à leurs triomphes.

J'ai dit les avantages que peut offrir la vie mondaine, pourvu qu'on en use avec mesure, je ne dois pas cependant en oublier les maux et les dangers.

L'un des écueils de la vie mondaine est d'exciter au plus haut degré Tamour-propre et la vanité, et, par ces passions susceptibles et chatouilleuses, de remplir Tâme d'inquiétude et d'amertume. Â la vérité, Tamour-propre est plus ou moins exigeant : chez les uns il veut être toujours le maîlre et le premier ; chez d'autres il demande simplement à n'être pas le dernier : à cette seule condition, il sera heureux et jouira paisiblement des plaisirs délicats qu'offre une société aimable et distinguée. Mais en général l'amour-propre ne se contente pas à si peu de frais : la plus légère marque d'attention le gonfle, mais le moindre oubli l'inquiète et l'irrite; il est attentif aux moindres expressions du visage, à l'accent de la voix, à la pression de la main, à mille signes

fugitifs ; il compare sans cesse les rangs, les attentions, les préférences, les froideurs, les oublis. De tous ces néants il se compose à loisir un corps de considération et de dehors où il s'admire plus que dans son être véritable ; et à la moindre blessure de cet être imaginaire, il se croit atteint jusqu'au fond de lui-même.

Mais le plus grand danger du monde, c'est de resserrer et de limiter les esprits, quoique par ua certain autre côté il les étende et les élève. Il faut savoir profiter du monde, sans s'y enchaîner et s'y asservir : conduite très-difficile, car ses chaînes sont très-douces et à peine visibles. On peut apprendre dans le monde un très-grand nombre de vues justes et utiles à savoir. Chacun y apporte les résultats de son expérience et de «es réflexions; de toutes ces vues se forment des maximes générales très-mobiles, très-variables, d'une solidité contestable, mais qui servent cependant à nous prémunir contre les systèmes absolus, engendrés par Tesprit de solitude, et contre les règles étroites et serviles qui naissent de la profession, de l'esprit de corps, de l'esprit de secte, de tout ce qui lie l'individu à un mécanisme routinier. C'est par là que le salon est libéral : il nous dérouille, il nous assouplit, il efface les angles

des esprits et des caractères, il nous dispose à la paix. Mais ce n'est qu*avec les plus grandes précautions que l'on doit puiser à cette sagesse mondaine, légère, superiicielle , caprideuse, amollissante. Le monde, qui émousse et désarme tous les systèmes, a lui-même à son tour son propre système, d'autant plus trompeur qu'il ne se laisse pas reconnaître et qu*il semble l'expression la plus libre, la plus générale, la plus impartiale de toutes les philosophies. Ce système est un composé de toutes sortes de transactions entre toutes les apparences, toutes les vraisemblances, toutes les superficies des opinions; dans cette transaction, chacune d'elles abandonne ce qu'elle a de profond, de creusé, de viril ; les opinions s'y efTacent comme les caractères ; tout relief choque, toute audace étonne ; ou, si parfois Taudace est permise, ce n'est qu'à titre de paradoxe divertissant. Je ne fais pas ici le procès au monde, car il est clair que nous n*avons p as le droit d'exiger des hommes réunis pour se plaire et se distraire cet effort d'attention nécessaire à l'intelligence des fortes pensées ; nous n'avons pas le droit davantage d'imprimer à des Ames qui viennent chercher dans le monde un mouvement doux et un délassement vif ces grandes secousses qu'excitent les

passions profondes, et qu'il faut réserver pour les temps où elles sont nécessaires. Mais, sans reprocher au monde ce qui est son caractère nécessaire, cet esprit d'éclectisme superficiel qui le caractérise, il faut cependant être averti que ce n'est pas là que doit être la règle suprême de nos jugements et de nos opinions. Telle est Terreur de l'homme de salon : il ne juge que par les maximes communes, et le qu*en-dira-t-on est pour lui comme le onzième commandement de Dieu. De plus, la sagesse qui ne se forme que dans le inonde est trop attentive aux choses du dehors, aux avantages qui ressortent et qui brillent, au plus ou au moins des apparences. Enfin le monde prend très à la lettre le nom par lequel on le désigne : il se croit l'univers ; il est à luimême l'espèce humaine fout entière. Il a bien en* tendu dire qu il y a en dehors de lui a quelques animaux noirs et courbés vers la terre qui ressemblent à des hommes, et en efTet ce sont des hommes; » mais il y croit comme aux antipodes. Que ces masses confuses puissent d'ailleui*s avoir quelques opinions, quelques sentiments, quelques instincts du vrai et du juste, il ne le pense pas. Le monde a horreur de la foule : il oublie qu'il n*est lui-même qu'une foule, triée, rallinée, parée; mais, au fond, inconstante

comme Tautre, égoïste et tyrannique comme elle. Il faut donc ne se livrer qu'à demi à cette insidieuse séduction, et réserver à part soi la liberté de son âme et de sa raison.

Cependant il faut avouer qu*il y aurait quelque injustice à n*aller dans le monde que pour y jouer le rôle de spectateur dédaigneux et dénigrant : a Si vous me méprisez et si vous me craignez, dirait le monde, et avec raison, faites comme les solitaires, retirez-vous dans votre cellule, et ne venez pas jouir de mes plaisirs pour me trahir ensuite et m'insulter. Si je vous procure quelque joie, quelque douce distraction, quelques relations nobles et aimables, pourquoi m'en payer par une hautaine misanthropie ? Ma philosophie n'est pas profonde ; mais je ne vous la donne pas pour telle. Je parle légèrement de toutes choses; mais c*est pour cette raison môme que vous me recherchez : c'est par là que je vous suis utile. Vous dites que je nourris et encourage la malignité humaine ; mais en revanche j'endors et j'adoucis les passions. Il nuit sans doute bien des inimitiés dans les salons: mais il y en a aussi beaucoup qui s'y apaisent, qui s'y réconcilient : sans cette complaisance réciproque des opinions, elles seraient sans cesse armées et acharnées les unes contre les

autres. Les hommes ne sont p^s faits uniquement pour se combattre et pour s'opprimer ; qu'ils apprennent aussi à se supporter. Vous trouvez que les salons sont trop dédaigneux du reste des hommes : cela est possible ; mais sur leur propre terrain ils habituent peu à peu les hommes à l'égalité. La bonne éducation met sur le même niveau les rangs les plusdifTérents. » A un tel discours je ne saurais que répondre, et je conclus que, s*il ne faut pas livrer au monde les dernières retraites de notre esprit et de notre cœur, il faut cependant s'y livrer avec confiance et candeur, lui savoir gré de ce qu'il nous donne, sans lui demander ce qu'il n'a pas : les joies profondes de l'intimité, les émotions divines et purifiantes de Tétude, de l'amour, de la vertu, de la piété.

Mais ce qu'il est parfaitement permis de blâmer, sans manquer à aucun sentiment de gratitude, c'est le faux monde, celui qui consiste uniquement dans Tëtalage et le bruit, le monde de plaisir, le monde d'argent, je n'irai pas jusqu'à dire le monde de désordre : car celui-ci, auquel on a donné dans ces derniers temps une fort inutile célébrité, est au-dessous de l'examen. Autant serait aimable et intéressant un monde cultivé, éclairé, hospitalier, où se mêlent dans une juste mesure le négligé et le distingué, où l'esprit a sa part

sans s'imposer et sans élre exigé, où Télégance exclut le luxe, où sont mêlés les âges et les sexes, où Ton converse sans disserter, où l'on discute sans disputer, ce monde enfin qui était jadis le triomphe et la gloire de là France, qu'elle avait en quelque sorte créé et inventé, et qui n'y disparaîtra jamais entièrement; autant il est permis d'aimer un tel monde ou ce qui s'en approche (car il ne faut pas demander partout et toujours la perfection), autant, au contraire, il est peu désirable, peu utile au bonheur de cultiver ce monde tumultueux, agité, frivole, insatiable de plaisirs, qui court de fête en fête, ne demande qu'à s'oublier, qu'à s'étourdir, qu'à vivre au jour lé jour, et chercher dans les divertissements, non la distraction, mais l'occupation de la vie. Celui-ci ne s'adresse qu'aux sens, l'autre à Timagination et à l'esprit. L'un nous corrompt et nous amollit, l'autre nous perfectionne et nous aiguise.

Quand on a goûté avec discrétion les plaisirs du monde, ce qu'il y a de plus doux, c'est d'y échapper : a Quand j'ai été dans le monde, disait Montesquieu, j'ai cru que je ne pourrais souffrir la retraite; quand j'ai été dans mes terres, je n'ai plus songé au monde. » Chacun a pu connaître par expérience la vérité de cette observation. Il n'est pas nécessaire

pour cela d'avoir des terres. La plus humble retraite suffit pour nous faire oublier le monde, dont il semble quon ne puisse se passer quand on y est entraîné par l'habitude et la nécessité. Il est bien quelques personnes qui ne peuvent jamais se passer * du monde, auxquelles la solitude et la vie intime sont insupportables, dont l'imagination inquiète appelle toujours des remuements nouveaux, et qui meurent d'ennui lorsqu'elles ne vivent pas hors d'ellesmêmes. C'est là un signe irrécusable de frivolité of de médiocrité. J'aime mieux encore ces esprits sauvages sur lesquels le monde n'exerce jamais aucun prestige, qui ne s'y livrent qu'avec contrainte, et qui, dans les réunions les plus charmantes, ne songent qu'au plaisir de rentrer chez eux. Néanmoins il manque quelque chose à celui qui n'a jamais élé accessible aux agréments de la société, qui n'y a pas vu ses facultés se déployer et s*épanouir, et qui, malgré un adage célèbre, ne s'est pas senti plus homme en sortant du commerce des hommes.

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