CHAPITRE X
Le grand peintre de VArcadiCy voulant représenter sur la toile la tristesse et la vanité de la vie humaine, nous inontre réunis antourd*un tombeau la jeunesse, la beauté et ramour,.afin que notre âme, ravie d'abord de ces biens enchantés, soit plus touchée des maux qui les attendent, et de l'inévitable destin tout prêt à les consumer. Ainsi dans ce livre, où nous venons après tant d autres, recueillir les joies et les misëreshumaines, et en méditer le secret, qu*U nous soit permis d'abord de nous enchanter nous-mêmes un instant par le spectacle de tout ce qu'il y a de beau, de brillant et d'énergique dans cette existence éphémère, que traverse et qu'a-
nime un éclair de la divinité. Les hommes n*onl pas toujours été aussi sensibles que nous le sommes devenus par Féducalion chrétienne aux cruelles amertûmes de la condition humaine, et, comme les enfants, ils se sont réjouis naïvement de la vie et de la lumière : sans doute, dans tous les temps les hommes ont pleuré, mais encore comme les enfants, en souriant un instant après, ou comme le jeune homme, qu'aucune douleur n'abat, et qui reprend avec ivresse ses jeux, ses combats et ses amours. Aucune race n'a eu cet amour de la vie au même degré que le peuple grec : ce peuple incomparable auquel aucune gloire n a manqué, qui a connu la grandeur guerrière, la ' grandeur politique, la grandeur de là poésie, de la philosophie et des arts, et enfin la grandeur morale, vivait en outre dans un pays favorisé. La mer et les montagnes, les coteaux fertiles et le ciel azuré, toutes les beautés et toutes les richesses de la nature s'offraient à sa contemplation et secondaient son activité. Il était plein de joie et d'orgueil; et ses actions, comme ses œuvres, semblent resplendir d'une immortelle jeunesse.
Telle est l'image du premierenivremenl que l'homme éprouve en présence de la vie, lorsqu'il sent encore ses forces pleines et entières, et qu*il n'a pas été hu- ^
milié par l'âge et par la fortune. Et ce n*est pas là seulement un sentiment païen. Non; car il est bien juste que l'homme se réjouisse des biens qu*il doit à la Providence, et, si son premier cri est un cri de douleur, sa première parole doit être une parole de joie et un involontaire remerciment à celui qui Ta créé.
' La première chose qui frappe l'admirateur de la vie humaine, c'est la beauté du théâtre où elle a été appelée à se déployer. Celte terre ime, où Thomme a été jeté nu, selon l'expression mélancolique de Pline, parait au contraire, si on la considère d'un œil ami, un lieu ravissant où tout est disposé à souhait pour le plaisir des yeux, comme pour la satisfaction des besoins. Un plancher solide, qui supporte le pied de l'homme, traversé, sillonné en tous sens par des courants limpides, chemins mobiles, qui nous conduisent d'eux-mêmes, comme dit Pascal, ou nous voulons allers des plaines où les villes s'étendent ; des montagnes pour en défendre k'S abords; le soleil pour éclairer le travail et réchauffer le sang dans nos veines; la douce clarté de la nuit pour inviter au repos ou à la méditation ; telles sont les merveilles que présente le domicile de l'homme, celte maison que la main de l'Étemel a bâtie dans un temps inconnu, afin qu'elle
fût un jour illustrée et embellie par la main de sa plus belle créature. C'est là que rhomme habite, entouré d'une multitude d'êtres animés comme lui, qui répandent partout le mouvement et la variété, qui rampent, marchent, courent, volent, qui charment rimagination et les yeux par les étonnants contrastes de leurs formes, de leurs couleurs, de leurs instincts et de leurs passions. Au milieu de ces espèce^ innombrables qui peuplent Teau, le ciel et la terre, Thomme ne se sent pas isolé; et, quelque supérieur qu'il leur soit par son intelligence et ses destinées, il aime sentir la vie autour de lui. La terre n'est pas pour lui un séjour vide et désert, une Thébaîde. C'est une cité immense et populeuse, où des millions d'êtres travaillent et bruissent, une scène où se joue perpétuellement un drame infini, dont l'unité nous échappe, et dont l'action se poursuit comme les poèmes indiens, à travers mille épisodes entrecroisés, vers un dénoùment que nul n'aperçoit. Il est inutile de dire que, dans ce lieu, où il a été déposé par la cause créatrice, l'homme a trouvé de quoi subsister : car de cela seul qu'un être vit, il faut conclure qu'il peut vivre. Hais ce qui est admirable, et se rapporte mieux à notre objet, c'est que le beau et l'agréable s'unissent partout à l'utile pour orner et égayer notre
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vie : l'inutile même parle à Timagination et à Tâme; et ces grandes roches stériles, où la terre ne se fixe pas, et ces montagnes de neige que le pied de l'homme n'a pas foulées, sont Tétonnement de notre faiblesse et le témoignage accablant d'une puissance incalculable.
Sur le théâtre que nous venons de décrire se développe la vie de l'homme, qui, entre deux termes toujours les mêmes, la naissance et la mort, se diversifie à l'infini, selon les jeiix innombrables de la fortune et du hasard. Pour la plupart des hommes, le fond et l'intérêt de la vie sont dans les accidents dont elle est remplie, la santé et la maladie, la réussite ou l'insuccès des entreprises, les changements de lieu on d'état, l'âge, les relations mondaines, les voyages, les amusements, les coups de fortune, enfin toutes ces péripéties qui ont donné lieu de dire que le destin est aveugle, et qui semblent distribuées par le caprice insouciant d'une divinité indifférente. Ce jeu des événements est amusant pour l'imagination. On assiste à sa propre vie comme à urï spectacle dont on aime à oublier le dénoûment. Quoique les grandes aventures ne soient pas comniunes, il y a toujours plus ou moins d'inconnu dans l'existence de chacun de nous; cet incomiu pique et soutient la
curiosité. Sans cloute, ce bruit, ce va-et-vient, cet enchevêtrement d* épisodes n'est que la surrace de la vie. Toutefois ce n'est pas sans raison que l'homme admire cette complication d'événements et d'affaires qui est propre à l'espèce humaine. Car on ne voit pas que l'existence des bêtes soit animée d'un mouvement pareil ; elle n'est pas semée d'aventures, et n'a rien qui tienne du roman; les mêmes faits, et en petit nombre, à très-peu de diiTërences près, remplissent la vie de chaque individu : et, si les animaux domestiques semblent participer davantage à ces vicissitudes de la destinée, c*est que, mêlés à la société des hommes, ils sont entraînés dans le même tourbillon. C'est cette variété dans les accidents et les phénomènes de la vie des hommes qui fait que l'espèce humaine a une histoire, que les peuples ont leur histoire, que les grands hommes ont la leur, et enfin que chacun de nous a la sienne. Que Ton réfléchisse un instant, et on verra quel privilège unique et extraordinaire c'est pour la créature humaine d'avoir une histoire. Dans Tordre physique, il y a sans doute des phénomènes particuliers et difTérents ; mais ces phénomènes n'ont aucune valeur par eux-mêmes, ils ne sont que l'expression de la loi ; ils n'ont de valeur que par leur rapport aux lois générales^ et c'est
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seulement par ce qu'il y a de général en eux qu'ils sont intéressants. Rien de plus beau que la construction d'une ruche; mais que nous importe telle ruche particulière, telle abeille, telle cellule? Lorsqu'elles auront disparu, de quel poids seront-elles dans Texistence de la nature? d'autres leur succéderont, et l'immortelle fécondité de la vie reproduira sans cesse des formes nouvelles, indifférente à chacune d'elles en particulier, et les oubliant à mesure qu'elle les remplace. 11 n'en est pas de même dans l'humanité. Un individu vaut par lui-même, et non pas seulement par son rapport avec l'existence universelle. Ses actions particulières ont, en soi, un prix et un intérêt. Il y a eu dans l'histoire du monde un homme qui s'est appelé Alexandre : il est né en tel pays, en tel temps; il a vécu tant d'années, il a remporté tant de victoires, il a transporté la Grèce en Asie, mêlé l'Orient et l'Occident, étonné le monde par sa magnanimité et par ses vices, s'est fait passer pour dieu et est mort à trente-deux ans, dans la cité de Sémiramis. Voilà des faits qui sont une partie de l'histoire des choses : un individu, un être séparé et périssable, a mis quelque chose de lui dans le développement universel des êtres. Une pierre tombe, c'est un accident insignifiant ; cette pierre n'a pas de nom, sa chute n'a pas
de date. Mais la mort de César a une date» non-seulement dans rhistoire de l'humanité, mais dans l'histoire même de l'univers. Les siècles et les ans ne se distinguent les uns des autres que par lés événements dont les hommes les remplissent.
L'histoire de notre vie, comme toute histoire, s'écoule dans le temps. Cet écoulement perpétuel a été souvent comparé aux eaux d'un fleuve qui changent sans cesse ; et ce n'est pas sans mélancolie que nous pensons à cette instabilité de notre existence : « La vie des mortels, a-t-on dit, est plutôt une mort qu'une vie ^ » et « nous commençons à mourir dès que nous commençons à vivre *. » Cependant, puisque la possession absolue d'une existence permanente n'est pas possible à la créature, ce qui s'en rapproche le plus, n'est-ce pas la conscience de la continuité de l'être? Et après tout, si nous ne devions pas mourir, que nous importerait de perdre continuellement quelque chose de notre être, puisque nous le retrouvons toujours? Sans doute, si vous décomposez l'existence comme une ligne géométrique en ses parties aliquotes, vous arrivez à des infiniment petits, et, chaque point de la réalité étant impeioeptible, leur
^ Cité de Dieu, 1. Xm,c. x.
* Sénéque» Lettre à Lueilius, 34.
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addition ne semble qu'une ombre et qu'un néant ; que dis-je? ces infiniment petits vous échappent; vous ne trouvei aucun terme à la division ; l'atome de temps est aussi impossible à trouver que Fatome d'étendue, et vous arrivez à ne plus comprendre comment l'être peut passer d'un instant à Tautre, puisque, chaque instant étant pour l'esprit divisible à l'infini, il y a un abîme entre chacun de ces instants et même entre les parties de l'instant, et cela sans fin. S'il en est ainsi, la vie est incompréhensible, et même elle est impossible. Et cependant die est. L'être triomphe de la division; le continu dévore les contradictions du nombre; diâque instant se lie à l'instant suivant, et cette trame nous donne, non pas l'illusion, mais le sentiment d'une véritable permanence: et ainsi, quoique la vie ne soit qu'une succession de morts, en quelque sorte un écoulement perpétuel, un je ne sais quoi, dit Fénélon, qui^ond dans mes mains dès que je le presse; ce je ne sais quoi pourtant ne laisse pas que d'être et de durer. « Ohl que nous ne sommes rieni » dit Bossuet. Cela est vrai, si nous comparons cet être à celui de Dieu. Mais que ce rien soit, voilà qui est admirable.
D'ailleurs, s'il est vrai de dire que l'homme ne tient à l'être que par 'un fil imperceptible, et que sa vie fuit
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d'une fuite éternelle, selon l'expression de Pascal, on doit reconnaître que la nature y a suppléé d'une manière admirable, en nous permettant de vivre dans l'avenir et dans le passé, ici par le souvenir, là par la prévision et par Tespérance.
Souvenir I souvenir! image de la vie écoulée I ombre de ce qui n'est plus! retentissement affaibli de nos joies et de nos chagrins, de nos passions et de nos efforts, qui^pourra dire ce que tu apportes de douceur à l'heure présente, ce que tu prêtes de charme aux heures à jamais évanouiesl A mesure que les choses s'éloignent de nous, elles se teignent des nuances les plus douces et les plus tendres, semblables à ces couleurs d'automne, si touchantes et si aimables. Nous aimons toujours mieux notre vie passée que notre vie présente. Nous fêtons dans notre imtagination les années d^autrefois, comme on fêle les vieux amis retrouvés, aux dépens des nouveaux. Qu'ils étaient bons, les plaisirs d'aloi*s! Nous oublions les épines que notre humeur y mêlait. Quelles étaient belles, ces passions ! Nous oublions les soucis brûlants dont elles nous tourmentaient . Qu'ils étaient faibles, ces chagrins, en comparaison de ceux d'aujourd'hui 1 Nous oublions que nous parlions de même quand ces chagrins étaient présents, et que nous les comparions au passé. Ainsi
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notre eœur est plôn de ftiMesse pour cette partie de notre vie que nous ne tïtods plus ; rimagination Ten* veloppe d'une tapeur légère^ qui donne aux choses passées une grâce secrète et charmante^ et nous inspire la plus douce mélanoolîe. Quelquefois le passé lui-même semble reparaître dans le présent, les 61s brisés se renouent ; nous recommençons ce que nous croyions fini pour toujours; c est là une des grandes joies de la vie. Ce firèle tissu de l'existence humaine a donc quelque solidité et quelque force!
En même lemps que la vie s'efforce de se ressaisir elle-même dans le passé par la mémoire, au moins d'en pclenir quelques lambeaux, elle jouit aussi d'ellemême dans Paveiiir par la prévision et par l'espérance. Il ne faut pas confondre Tcspérance avec le désir. Si trop souvent Thomme dévore l'avenir par l'impatience de ses désirs, n'est-il pas vrai aussi qu'il eu jouit à l'avance par la douceur de ses espérances? Le désir consume, l'espérance vivifie; le premier nous rend le présent odieux, la seconde nous le rend aimable et supportable; le désir se porte vers un objet absent pour le posséder, l'espérance croit déjà en jouir; il y a donc plus de mouvement et d'agitation dans celui-ci que dans celle-là; c'est pourquoi il est plus fatigant pour l'âme; l'espérance, au contraire, se repose dou-
cernent dans la pensée de Tobjet aimé; elle est plutôt un plaisir de l'imagination qu'une passion véritable; elle facilite l'effort en nous le montrant couronné de succès. Il est vrai qu'elle peut amollir une ftme faible, et même, lorsqu'elle est suivie de déception, l'exaspérer et l'aigrir. Et cependant qui voudrait n'avoir pas été trompé par elle, et ne s'être jamais enivré, selon l'expression du poëte, de son philtre empoisonneur I
L'espérance est la grande consolatrice : elle nous fait voir devant nous le succès, l'aisance, la liberté, le repos; et, quoique chaque jour et chaque année nous enlèvent quelque chose de ces innocents espoirs, quoique ces biens fuient toujours devant nous, ou Tiu'une fois atteints ils ne donnent pas ce qu'ils promettent, ils ne cessent pas cependant de nous attirer, de nous solliciter et de nous consoler, jusqu'au jour où tout vient à manquer et où il n'y a plus d'avenir. C'est avec peine que l'homme reprend chaque jour son travail de la veille; mais chaque jour un même espoir, une même illusion rafraîchit nos forces et relève notre courage. Nous savons bien que l'imagination nous trompe; mais nous aimons à être dupes cl complices de son prestige.
L'histoire de la vie se divise en plusieurs actes que l'on appelle les âges : et l'expérience de tous les temps
en a généralement reconnu quatre : Tenfance, la jeunesse, la maturité et la vieillesse.
C'est une question souvent débattue entre les hommes, de savoir lequel des quatre âges est le plus heureux, et on paratt d'accord pour accorder la préférence aux deux premiers, et surtout au second, c est-à-dire à la jeunesse. La vérité est que chaque âge a son genre propre de bonheur. Sans doute, rien de plus heureux que l'enfance. Mais qui voudrait rester toujours enfant? a Est-il un homme, dit un philosophe, qui consentirait à n'avoir toute sa vie que la raison et Tintelligence d'un enfant, se livrant à tous les plaisirs que l'on croit les plus agréables à cet âge? » Cela est si vrai , que nous qui envions souvent le bonheur des enfants et pensons avec regret à ce bonheur passé pour nous, nous ne laissons pas que de voir avec une profonde tristesse ces éires infortunés chez lesquels l'enfance se prolonge indéfiniment. Leur joie même nous attendrit; nous les plaignons de ne pas savoir leur malheur. Celte innocence trop prolongùc, cette insouciance des maux humains nous parait le plus grand des maux. Tant il est vrai que le bonheur ne consiste pas dans le plaisir ou même dans l'absence de la douleur, mais dans l'exercice de l'activité propre à l'homme !
Rien ne répond mieux è Tidéc que les hommes se
font en général du bonheur que la jeunesse. L'enfance est trop ignorante, et ses passions sont réduites à de trop petits objets : de là vient que, tout en applaudissant au naïf bonheur de cet âge aimable, nous ne le regrettons réellement pas, et nous né consentirions pas volontiers à le recommencjer. Il n*en est pas de même de la jeunesse. Les jegnes gens aiment à peu près les mêmes choses que les hommes faits, quoiqu'ils né les aiment point de la même manière : leurs connaissances et leurs idées sont aussi à peu près les mêmes que celles de la maturité; au moins la différence n'estelle pas aussi grande que celle de Tenfance et de la jeunesse. Mais le jeune homme a cet avantage sur rhomme mûr que ses passions sont dans toute leur fraîcheur, que les objets sont pour lui dans toute leur nouveauté. De plus, comme l'avenir lui est tout ouvert, Tespoir remplit toute la capacité de son cœur, et répand même sur ses rares chagrins une joie toujours prête à éclater. Comme il ne connaît ni les obstacles ni les nécessités, il est facilement généreux et courageux; comme il a été peu trompé, il croit aux choses et aux hommes. Enfin, entre la captivité de l'école ou de Intclier, et la captivité des soucis et des affaires qui attend le chef de famille ou le maiti^ de maison^ il y a en général, pour la jeunesse, un temps de li-
berté plus ou moins grande, ou le jeune homme connaît les délices de l'indépendance, sans avoir encore le poids de la responsabilité. De là cet éclat de vie, cette exubérance de passions, que Bossuet compare éloquemment au bouillonnement d'un vin fumeux.
Mais l'âge du plaisir s'évanouit; la vie sérieuse commence. Jusqu'ici les opinions du jeune homme n'étaient que des thèses de l'esprit, il Tant qu'elles deviennent des convictions pour l'âme et des liens pour la conduite. Ses affections n'étaient souvent que des fantaisies; ses amitiés, comme ses amours, étaient des jeux de l'imagination plutôt que des besoins du cœur. Il faut maintenant que ses attachements se restreignent et se fixent. Les relations du monde n'étaient que des plaisirs ou des ennuis d'un moment, suivies ou abandonnées, selon le caprice et l'humeur; elles deviennent des chaînes que l'on ne peut secouer sans péril, et dont le poids s'appesantit chaque jour davantage. Les intérêts, les nécessités, les rivalités, tout grandit, tout se multiplie autour de l'homme fait, et l'environne de fossés et de broussailles, là où le jeune homme ne voyait devant lui que plaines ouvertes et fleuries. Tout cela est vrai, et que ne pourrait-on dire encore en faveur de la jeunesse, et contre Tâge viril? Et, cependant, l'homme est fait pour être homme; et
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il lui manque quelque chose tant qu'il n'a pas atteint à la plénitude de ses facultés. Rien n'est plus ridicule qu'un jeune homme éternel ; et ce qui nous blesse en lui, ce n'est pas seulement la disproportion du physique et du moral dans la même personne, c'est encore quelque chose d'inachevé et d'incomplet, c'est une force avortée, c'est enfin un certain manque de dignité et une sorte de sénilité précoce, la nature se vengeant, par l'anticipation de la vieillesse, de celui qui ne sait pas vieillir. La maturité a moins d'agrément et de beauté que la jeunesse, mais elle a plus de noblesse et de force. Elle veut et elle agit; elle a des desseins et des entreprises. Le jeune homme contemple la scène du monde : l'homme y joue son rôle, grand ou petit sans doute ; mais le plus humble demande souvent autant d'effort et d'énergie que le plus illustre; nourrir une famille est quelquefois plus difficile que de fonder un empire. L'enfance ignore les choses du monde et y est indifférente : la jeunesse les connaît et s'y intéresse, mois sans y participer; la virilité s'y mêle et les transforme. Ce qui fait sa force et sa grandeur, c'est la responsabilité : c'est là que le caractère se déploie ou s*abandonne; c'est l'âge du travail, de la lutte, des grandes douleurs, des fortes résolutions; c'est V^ge véritable de l'humanité. En-
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core une fois, si le bonheur n'est pas dans la jouissance, mais s'il est dans la possession des biens réels, quel plus grand bien pour Thomme que d'être tout ce qu'il peut être, même au prix des traverses que toute action sur les choses rencontre nécessairement, et qu'on ne peut éviter qu'en cessant de vouloir et d'agir, c'est-à-dire de respirer.
Je ne dirai rien de la vieillesse. Qu'ajouter aux belles et touchantes pages de Cicéron, à cette ingénieuse apologie de l'âge le moins désirable et par luimême, et par le terme dont il nous approche incessamment? Les anciens ont eu un sentiment admirable de la vieillesse; ils en ont connu et peint avec ce goût de l'idéal qui les caractérise la beauté morale et poétique. Les modernes en ont parlé avec moins de charme et de naturel. Un illustre écrivain de nos jours a laissé sur la vieillesse des pages pleines de chagrin et d'amertume; il n*en voit que les côtés noirs et tristes. Peut-être, comme il arrive souvent, ne jugeait-il la vie 'humaine qu'à la lumière de sa propre vie. Peut-être était-il impossible à cette vieillesse abandonnée, désenchantée, morne couronnement d'une existence douloureuse, de comprendre la belle vieillesse antique qui, après avoir exercé dans les affaires de TÉtal les plus nobles facultés, se reposait majestueusement
dans le doux commerce de ramitië, dans la culture
des champs, dans les méditations de la philosophie.
Mais, quel que soit le genre de bonheur propre à chaque époque de la vie, ce qui mérite surtout l'admiration, cest la succession et Tharmonie de ces bonheurs. L'enfance est charmante, la jeunesse est belle, mais ni l'une ni l'autre ne se suffisent à elle-même : la maturité seule pourrait aspirer à la perpétuité, si quelque chose de créé pouvait être perpétuel : la vieillesse, quand elle est saine et sage, est le dernier regain de la vie, c^est le soir d'un beau jour. Oubliez un instant la douleur; oubliez la maladie, la pauvreté; oubliez la mort si vous le pouvez : quel plus beau poème l'imagination pouvait-elle créer que ce poème qui commence par les jeux naïfs et riants de l'enfance, qui se noue par les passions et les espérances de la jeunesse, qui se développe par les actions et par les combats de la maturité, et qui s'achève dans les souvenirs et les apaisements de la vieillesse?
Rassemblons maintenant en une seule vue tous les* biens humains que nous avons successivement décrits dans les diverses parties de ce livre. Les sens sont les moindres de nos facultés, et cependant ils sont la condition première de tout notre être : sans eux point de pensée, sans la pensée point d'âme.
Les sens nous donnent la lumière et le son, les couleurs et les harmonies, et avec elles, les formes, les figures, les distances, les mouvements, le repos, les nombres, tout TuQivers visible, Ihéftlre et objet de notre activité; c'est à eux que nous devons de connaître la figure humaine et la voix humaine, ces deux expressions merveilleuses de Tâme : par eux, nous voyons, nous aimons, nous admirons la beauté, la bonté, la grâce, la tendresse, tous ces trésors de vie qui se révèlent par les yeux et par la voix, par les embrassemenls et les pressements de mains, à la vue, à l'ouïe et au toucher. Ainsi, les sens nous font connaître le monde corporel, et nous introduisent déjà dans le monde des cœurs et des pensées. L'imagination vient agrandir le domaine que nos sens ont parcouru. Ceux-ci n'ont quun empire borné et circonscrit. Par rimagination, nous franchissons ces limites : nous voyons, nous entendons en l'absence des objets. Les èlres aimés nous apparaissent quand ils sont loin • de nous; et nous le» voyons encore par l'esprit, quand nos sens ne peuvent plus et ne doivent plus les revoir. Mais rimagination fait plus encore : non-seulement elle supplée aux sens, en reproduisant les images des choses absentes, éloignées, disparues ; mais elle crée des choses nouvelles; elle nous fait voir ce que l'œil
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n'a jamais vu, entendre ce que l'oreille n'a jamais entendu ; elle donne un nom à des êtres qui n'eiistent pas ; elle suscite en nous des amours et des passions pour des créatures qui n'ont jamais vécu, et qui cependant sont immortelles; ou elle prête en quelque sorte une âme nouvelle à des personnages dont l'histoire ne nous a laissé que le nom. Enfin, l'imagination nous transporte dans le possible et même l'impossible; elle nous fait connaître le beau, Fidéal, et nous prépare à l'infini. De Timagination et des sens naissent les passions, mouvements violents et impétueux qui peuvrat emporter l'homme à toutes les extrémités et à tous les crimes, s'il ne sait les contenir et les surveiller, mais en même temps énergies salutaires qui arrachent l'homme à l'mgourdissement et à la léthargie, et qui par le désir sollicitent et fortifient son activité. La passion donne le feu, sans lequel la vie est impossible, au moral tout aussi bien qu'au physique. Par elle, la vie devient aimable et désirable, et l'homme apprend à s'intéresser à lui-même, an lieu de se laisser charmer, enivrer, endormir par les choses extérieures que lui oflî^nt les sens, ou les images fantastiques que lui fournit son imagination; et ainsi la passion commence à nous révtier notre peraomialilé; il est vrai qu'elle nous entraîne si
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aveuglément, que nous avons à peine le temps de nous reconnaître et de nous sentir; mais, enfin, elle est le réveil de l'homme et sa première protestation contre Teropire des choses.
Mais ce n'est pas dans la région de la passion que rhomme se possède véritablement lui-même; c'est dans un ordre plus élevé que réside la vie pleine et supérieure de l'humanité. Pour la plupart des hommes, la vie est renrermëe dans la .région inférieure des sens, de Timagination el des passions. Il en est une plus élevée : c'est la région de la pensée, du cœur et de la vertu. Par la pensée, l'Ame aperçoit au delà des choses sensibles et imaginables, les choses intelligibles, l'ordre, la loi, la cause, l'harmonie: par la pensée, l'âme se conçoit elle-même, elle voit sa propre loi, qui est le perfeclionnement indéfini, elle voit ses Taiblesses et ses grandeurs, elle trouve en elle-même un point d'appui contre ellemême; elle distingue la personne morale, raisonnable, et en quelque sorte l'homme idéal, de la personne sensible, changeante, passionnée, en un mot de la personne individuelle ; elle nous apprend à nous dégager de lune pour nous élever jusqu'à l'autre; par la pensée, Tâme comprend encore la sociétéi elle s*élève à Tidée de l'ordre social, comme de la vue de
la nature à Tidèe d'un ordre naturel, comme de la vue d'elle-même à Tidée d'un ordre moral ; elle voit une société soumise à la loi de la justice, et elle apprend aux hommes à s'approcher indéfiniment de cet inaccessible objet; entin, par la pensée, Tâme s'élève à ce qu'il y a de plus grand, à la plus haute idée que l'on puisse concevoir, celle d'un être supérieur à la nature et à l'esprit, au monde physique et au monde moral, cause unique et ineffable de tout ce qui est. A la pensée s'associe naturellement le cœur, ou la Faculté d'aimer. Le cœur est le principe de l'union et de la communauté entre les hommes : c'est par le cœur et non par les sens que l'homme et la femme forment une seule chair : car les sens ne peuvent former qu'une union passagère aussitôt détruite; mais le cœur seul fait une union durable; c'est lui qui crée une famille, en maintenant dans la vie commune les parents et les enfants; c est lui qui Tait la société : car, s'il est vrai que les hommeà sont réunis par le besoin, ils sont également séparés par le besoin même, et il serait aussi bien un principe de guerre qu'un principe d*union, si les hommes ne s'aimaient naturellement les uns les autres; enfin, par le cosur, l'homme s* unit à la nature, à l'invisible, à l'idéal, à l'infini même, et il associe sa propre vie à la source étemelle de toute
vie et de toute existence. Mais si le cœur était seul dans Thomme, il serait à craindre qu'il ne Tenlrainât à détruire et à perdre sa propre existence, sa vie individuelle dans la vie d'aulrui : ce qui serait un mal; car la diversité nest pas moins nécessaire aux choses que Tunilé : cest à quoi remédie la volonté, principe d'individualité, de liberté, de résistance, de lutte, de responsabilité; principe de l'cnergio virile, de la vraie force humaine, non. plus cette force des passions, semblable aux forces physiques par sa violence et son aveuglement, mais de la force éclairée, qui se connaît, qui se possède, qui se commande, et dont la plus haute manifestation est la vertu. Par la vertu ^ l'homme ne se contente plus de comprendre Tordre, il le crée ; c'est lui-même qui devient créateur à son tour; il devient en quelque sorte créateur de lui-même, en subordonnant les principes de son être, et les actions qui en émanent, à une idée antérieurement conçue, l'idée de la perfection et de Texcellence. Tel est le plus grand ^ bien que l'homme puisse posséder ici-bas, et pour l'acquérir, il n'est pas nécessaire de posséder la richesse ou la puissance; il suffit d'un bon cœur, d'une raison droite, d'une ferme volonté.
Ainsi, tout nous cric que la vie est un bien : c'est
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un bien de voir la lumière du ciel, de respirer l'air nourricier et rafraîchissant. C'est un bien, comme le dit un sage, de se réparer par une nourriture modérée et agréable, de charmer ses sens du parfum et de Téclat verdoyant des plantes, d'orner même son vêtement, de jouir de la musique, des jeux, des spectacles et de tous les divertissements que chacun peut se donner sans dommage pour personne. « Ces biens, dit-on, ne durent qu'un jour; » oui. Mais pendant ce jour ils ont leur prix. L'insecte appelé éphémère ne dure aussi que l'espace d'une journée ; mais, pendant ce jour, il est heureux, il jouit, il vole, il respire, et, comme le dit un charmant poète, il s'élance dans l'air, joyeux et louant Dieu. Ne doit-il pas louer Dieu aussi, cet être auquel il a donné non-seulement ces biens fugitifs qu'il partage avec les animaux, mais les biens solides et étemels de l'âme et du cœur, et qu'il a fait participer de la vérilé et de la lumière intelligible; auquel il a communiqué une flamme divine allumée à l'éternel foyej de son cœur adorable et ineffable ; à qui, enfin, il a permis et ordonné de chercher à l'imiter de loin, et de s'élever au ciel par ces deux ailes dont parle Ylmitationy la simplicité et la pureté. Aimer ^ prier^ chanter, tels sont les biens divins que le poète regrolle eu mourant : ajoutez-y ce qu'il oublie
Irop dans ses molles extases, la recherche de la vérité et la pratique du bien, et dites camme le misanthrope Jean- Jacques, qui sortait tout en larmes de la représentation à*Orphée : « La vie est encore bonne à quelque chose. » Biens de la jeunesse, santé, plaisir, amour; biens de l'âge mûr, science, gloire, vertu; biens de la vieillesse, sagesse, souvenir, repos, paraissez, paraissez dans votre éclat et dans votre beauté, donnez- nous cet amour de la vie sans lequel il est impossible de bien vivre. Le livre saint ne raconte^il pas que Dieu, après avoir créé les choses, a trouvé que son œuvre était bonne : Et vidit quod erat bonum.
Tel est le premier aspect sous lequel la vie humaine nous apparaît et nous charme. Est-ce le seul?
Cl Périsse le jour auquel je suis nél l^érisse la nuit en laquelle il a été dit : Un homme a été conçu!
ce Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma mère? Pourquoi n'ai je pas cessé de vivre aussitôt que j'en suis sorti?
« Car je dormirais maintenant dans le silence, et je me reposerais dans mon somioeil.
a Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable, et la vie à ceux qui sont dans Tamcrtume du cœur?
« Je suis comme un esclave qui soupire après Tombre, un mercenaire qui attend la fin de son travail.
« La vie m'est è charge, et je ne puis vivre longtemps : épargnez-moi, car mes jours ne sont qu*uo néant.
a L'homme né de la femme vit très-peu de temps; et il est rempli de beaucoup de douleurs.
a il ressemble à une fleur qui n'est pas plutôt éclose qu'on la coupe; il fuit comme Tombre et n'a pas de stabilité.
a Toutes mes forces sont épuisées; mes jours ont été abrégés, et il ne me reste^que le tombeau.
« La tristesse m'obscurcit les yeux, et les membres de mon coips sont comme l'ombre qui disparaît.
a J'ai dit au sépulcre : Vous êtes mon père; et à la pourriture : Vous êtes ma mère et ma sœur. »
Tel est l'amer, le lamentable chant de douleur que Job fait retentir & nos oreilles et à nos flmes troublées dans ce livre sublime dont se nourriront toujours avec délices les âmes qui auront savouré les mystérieuseir
séductions de la douleur. Mais ne serait-ce là qu*un cri de désespoir, échappé dans un moment d'oubli à un misérable accablé par la fortune? Écoutez le Sage sur le trône, celui qui a connu toutes les félicités humaines.
ff Vanité des vanités I et tout n*est que vanité.
a Quel avantage Thommeretire-t-ilde tout le travail qui le fatigue sous le soleil ?
« Moi, TEcclésiaste, j'ai été roi sur tout Israël, dans Jérusalem.
a J ai fait faire des ouvrages magnifiques, je me suis bâti des maisorts, et planté des vignes.
« Je me suis fait des jardins et desTclos, où j'ai planté toutes sortes d'arbres fruitiers.
a J'eus des serviteurs et des servantes, et un grand nombre d'esclaves nés dans ma maison; j'ai eu de grands troupeaux, de gros et de menu bétail.
« Je me suis amassé une grande quantité d'or et d'argent, et les richesses des rois et des provinces ; j*ai eu des musiciennes, des vases pour servir le vin, et tout ce qui fait les délices des enfants des hommes.
« Je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont désiré; et j'ai permis à mon cœur de jouir de tous les plaisirs.
a Mais j'ai vu que le tout n'était que vanité et af-
lliclion d'esprit, et que ^homra^ ne tire aucun avantage de ce qui est sous le soleil.
a J'ai passé de là à la contemplation de la sagesse.
« Je me suis appliqué à rechercher et à contempler tout ce qui se fait sous le soleil.
«r J'ai appliqué mon cœur pour connaître la prudence et la doctrine, les erreurs et Timprudence; et j'ai reconnu que cela même était une peine et une affliction d'esprit.
« Car une grande sagesse est accompagnée d'une grande douleur; et plus on a de science plus on a de peme. i>
Ainsi le pauvre et le mendiant dans sa hideuse misère, le sage et le roi dans tout Téclat de sa science et de sa prospérité, Job et Salomon semblent se répondre; l'un par ses cris, l'autre par ses plaintes accusent également la vie humaine et nous plongent dans la plus profonde tristesse.
Peut-être faut-il attribuer au peuple et à la race cette noire et amére mélancolie. Mais transportez-vous dans un autre coin du monde; écoutez les sages d'une autre religion; écoutez ces paroles, qui, sans égaler les plaintes de Job et de Salomon, ont encore de quoi nous émouvoir et nous tirer des larmes.
Un jeune prince est condamné par une marâtre
cruelle à perdre les yeux; il chante avant le supplice les stances suivantes :
« Les sages qui connaissent la vérité ont dit : vois, ce monde tout entier est périssable; personne ne reste dans une situation permanente.
« Quand je considère la fragilité de toutes choses, je ne tremble plus à l'idée de ce supplice : car je sais que mes yeux sont quelque chose de périssable.
« Qu'on me les arrache ou qu'on me les conserve... j'ai retiré de mes yeux ce qu'ils pouvaient me donner de meilleur, puisque j'ai vu que les objets sont périssables! »
Une aulre légende non moins touchante est celle du roi Açoka, l'un des plus illustres rois de l'Inde, qui, arrivé à la dernière vieillesse, surveillé et captif dans sa cour, ne peut plus faire aucun présent aux religieux qu'il aime et qu'il vénère.
«r Açoka, tenant dans sa* main la moitié d'un fruit d'Amalaka, convoque ses ministres avec les habitants, et leur dit plein de tristesse : a Qui donc est maintenant ff roi de ce pays? » Les ministres se levant aussitôt de leurs sièges, et dirigeant vers Açoka leurs mains réunies en signe de respect, lui dirent : <x C'est toi ! » Mais Açoka, les yeux obscurcis par un nuage de larmes, dit à ses ministres : « Pourquoi donc dites-vous par bonté
a ce qui n'esl pas vrai? Je suis déchu de la royauté; <c il ne me reste plus que cette moitic de Truil de a laquelle je puisse disposer en souverain. »
« Honte à une puissance misérable, qui ressemble au mouvement des eaux d'un fleuve gonflé, puisque malgré l'empire que j'exerce sur les hommes, la misère redoutable m'a également atleinll
« Mais qui pourrait se flatter de faûre mentir ces paroles de Bhagavat : toutes les félicités ont pour terme rinibrtune; ce n'est pas en effet un langage trompeur qu& celui de Gautaama, qui ne ment jamais! »
Les Grecs n'ont pas été, en général, aussi sensibles à la tristesse que les peuples de l'Orient. Cependant, on peut citer dans les poètes des paroles admirables de simple et profonde mélancolie. Homère compare les générations humaines aux feuilles qui tombent et se renouvellent. Pindare appelle Thomme le rôve d'une ombre.
« race des mortels, dit le chœur des vieillards dans Œdipe roi^ combien votre vie ressemble au néant I car l'homme le plus heureux a-t-il plus que l'apparence du bonheur? Et encore cette apparence est bientôt évanouie. Instruit par ton exemple et par ta destinée, 6 malheureux Œdipe I je ne crois plus au bonhour d'aucun morlel. Dans l'essor de ta prodigieuse
fortune, tu t'élevas au faite de la prospérité. . . , et maintenant quel homme est plus malheureux que toi? »
« Périsse, dit Œdipe lui-même, dans un mouvement qui rappelle celui de Job, périsse celui qui me délivra des entraves douloureuses de mes pieds, m'arracha à la mort et me sauva! car alors j'aurais péri; et je ne serais pas pour mes amis et pour moi un éternel sujet de douleur. Cithéron, pourquoi m'as-tu donné asile? Pourquoi du moins ne m'as-tu pas donné sur-le-champ la mort! »
Écoutez le Prométhée d'Eschyle, la plus grande victime avec Œdipe de la fable antique :
« Hélas! mon sort présent, mon sort futur me font également soupirer. Quand doit se lever le jour qui terminera mon supplice! Que dis-je? Je prévois tout ce qui doit arriver. Subissons courageusement Tarrét du destin, ne luttons point contre la force de la nécessité que nous savons invincible*. Je ne puis me taire sur mon infortune, et il m*est douloureux d'en parler. »
Mais le plus beau cri de douleur de la muse antique est peut-être ce chant d'Electre, dans Sophocle :
« lumière pure, air céleste également étendu sur la surface de la terre, combien de fois as-tu entendu mes plaintes lamentables et les coups dont je frappe
mon sein ensanglanté, quand les ombres de la nuit
sont dissipées!
« Jamais je ne cesserai de faire entendre mes gémissements et mes sanglots, tant que je verrai les brillantes étoiles de la nuit, tant que je verrai la lumière du jour; jamais je ne cesserai, comme le rossignol qui a perdu ses peti(s, de faire retentir mes accents plaintifs aux portes du palais de mon père.
«... Ah I je vous en conjure, par celte amitié dont vous me donnez tant de preuves, laissez-moi m'abwdonner ainsi à ma douleur.
«... Pour moi, mon cœur se complaît aux gémissements de loiseau plaintif, messager de Jupiter, qui pleure Itys, son cher Itys! Niobé, toi la plus malheureuse des femmes , je t'honore à l'égal d une déesse, toi dont le marbre funèbre distille éternellement des pleurs.
«... Malheureuse, sans enfants, sans époux, j'erre sans relâche, en proie à des misères interminables.
« La plus grande partie de mes jours Vest écoulée à nourrir de vaines espérances; et je n'y puis plus ré* sister ; je languis sans parents, sans l'appui d'aucun ami; mais comme une humble étrangère, je vis méprisée dans la maison de mon père, couverte de vils habits, à peine nourrie de chétifs aliments.
«c Cessez, cessez de me consoler. Mes lamentations n'auront point de terme; jamais ma douleur ne mettra fin à ces pleurs intarissables, m
Chez les Latins, le sentiment de la douleur est plus réfléchi, et peut-être plus mélancolique encore que chez les Grecs; et ce n'est pas sans raison que madame de Staël a soutenu cet ingénieux paradoxe, qu'ils apportent plus de philosophie dans la douleur. Elle cite quelques vers touchants de Virgile ou d'Horace. On peut citer surtout ces deux admirables et célèbres passages de Lucrèce et de Pline :
« L'enfant, semblable à un matelot rejeté par les
ondes amëres, git à terre, nu, sans parole, sans se^
cours, le jour où la nature l'airache au sein de sa mère pour le conduire à la lumière du jour : il fait retentir Tair d'un vagissement plaintif comme il convient à celui que tant de maux attendent dans la vie. »
Les paroles suivantes de Pline, un peu plus déclamatoires, sont peut-être plus cruelles encore :
a La nature semble avoir créé toutes choses pour l'homme;^ mais elle lui fait payer une cruelle rançon pour d'aussi grands bienfaits.... L'homme est le seul des animaux qu'elle ait déposé nu, sur la terre nue, pour gémir et pour crier; il est le seul qu'elle ait créé pour les larmes, et cela dès la naissance même Il
semble inaugurer la vie par la souflrance; pour le seul crime d*ètre né!.... Aussi beaucoup ont-ils pensé qu'il vaudrait mieux pour lui ne pas naître, ou être immédiatement anéanti. »
Mais que sont les chants de douleur de Tanti^juité païenne; que sont même les sanglots du pauvre Job, à côté de ces paroles d'indicible tristesse du grand crucifié, ces paroles qui, suivant la foi, sont le cri du Fils de Dieu mourant pour les hommes :
« Mon flme est triste jusqu'à la mort U... Que ce calice s'éloigne de moi I.... Mon Dieu, pourquoi m*avezvous abandonné I .... Que votre volonté soit faite et non pas la mienne 1 » Le Golgotha est, si j'ose dire, le lieu du triomphe de la douleur : elle y a été en quelque sorte divinisée, puisqu'un Dieu lui-même a voulu souffrir, gémir, mourir.
11 faudrait citer tous les Pérès et tous les docteurs si l'on voulait recueillir tout ce que le christianisme a dit de grand et de touchant sur la douleur. J'emprunterai seulement au moyen fige ce chant admirable de douleur : Stabat Motet* dolorosa.
«I Debout, la Méj*e de douleur se tenait en larmes au pied de la croix, où son fils était suspendu.
« Son âme gémissante, désespérée et dolente, était traversée d'un glaive.
« Oh ! qu'elle était triste et affligée la Mère bénie du divin Fils !
« Elle pleurait, elle sanglolait, la pieuse Mère, lorsqu'elle voyail les peines de son noble enfant.
a Quel est Thomme qui ne pleurerait pas en voyant la Mère do Christ dans un tel supplice 1
« Pour les péchés de son peuple elle voit Jésus dans les tortures et flagellé !
« Elle a vu son doux fils mourant, abandonné, rendant Tesprit.
(c Mère, source d'amour, faisnnoi sentir Taiguillon de ta douleur, fais que je pleure avec toi !
« Fais-moi porter la mort du Christ, partager sa passion, nourrir le souvenir de ses plaies!
a Que je sois blessé moi-même de ses blessures, que je m'enivre de celte croix, pour l'amour de ton'ï'ils. »
Chez les modernes, le plus grand et le plus énergique accusateur de la vie humaine est Pascal :
« Je blâme également, et ceux qui prennent parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de le divertir, je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.
« Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables. Misérables comme nous.
impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas; on mourra seul.
« Qu*on s'imagine un certain nombre d'hommes dans les chaînes et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres; ceux qui restent voient leur propre condition dans celles de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour : c'est l'image de la condition humaine.
« Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, Tignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y plus penser.
« La seule chose qui nous console de nos misères est le diverlissemcnt, et cependant c'est la plus grande de nos misères.
« C est une chose horrible de sentir écouler tout ce qu'on possède.
« Quelque belle qu'ait été la comédie en tout le reste, le dernier acte est toujours sanglant. On jette un peu de terre sur la tête, et en voilà pour jafnais. m
Enfin, si nous voulions parcourir les poêles de notre siècle, combien n*y trouverions-nous pas d'admirables peintres des misères humaines I Leur poésie tout entière n'est qu'un chant mélancolique; ils semblaient avoir retrouvé les accents perdus de la plainte et de la
douleur, au point môme que nous étions tentés de croire qu'ils les avaient inventés. Je pourrais citer, dans Gœthe, les plaintes de Marguerite à la Mater dolorosa^ les accablements désespérés de Faust et de Prométhée, les chants de Childe-Harold, ou de René, le Désespoir de Lamartine, les Nuits de Musset, et mille passages de George Sand ; mais il faut se borner : je mécontenterai, pour finir, de cette page déchirante et sublime de Lamennais : a Mon âme, pourquoi es-(u triste? est-ce que le soleil n*est pas beau? est-ce que sa lumière n'est pas douce, à présent que Ton voit et les feuilles et les fleurs, avec leurs jnille nuances, éclore sous ses rayons, et la nature entière se ranimer d'une vie nouvelle? Tout ce qui respire a une voix pour bénir celui qui prodigue à tous ses largesses. Le petit oiseau chante ses louanges dans le buisson, l'insecte les bourdonne dans l'herbe. Mon âme, pourquoi es-tu triste, lorsqu'il n'est pas une seule créature qui ne se dilate dans la joie, dans la volupté d'être, qui ne se plonge et ne se perde dans l'amour?
a liO soleil est beau , sa lumière est douce; le petit oiseau, l'insecte, la plante, la nature entière a retrouvé la vie, et s'en imprègne, et s'en abrcnvc; et je soupire, parce que cette vie n'est pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s'est pas levé sur la région des
416 PUILOSOPHIE DU BONUE.UR.
âmes, qu'elle est demeurée obscure et froide. Lorsque des flots de lumière et des torrents de feu in&ndenl un autre monde, le mien reste noir et glacé. L'hiver l'enveloppe de ses frimas comme d'un suaire éternel. Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps. » Tel est le tableau, bien incomplet, des misères humaines. Quelle leçon devons*nous en tirer? Les misanthropes s'en servent pour accuser et maudire la vie, et les impies celui qui la faite. Les mélancoliques s'abandonnent à un mol et impuissant ennui : avides d'un bonheur impossible, ils rejeltent celui qu'ils ont sous la main ; l.es épicuriens, ne voyant dans la vie que le rêve d'un jour, se couronnent de fleurs et cherchent à surprendre en courant les plus fugitives voluptés ; quelques innocents optimistes soutiennent que tout est bien, et, écarlant avec soin toutes ces funèbres images, se plaisent à énumérer les joies de l'existence : les railleurs leur répondent en se moquant d'eux ; et tandis que les uns « chantent que tout est bien d'une voix lamentable, » les autres nous lacontent que tout est mal avec une imperturbable gaieté. Qui a raison entre eux tous? Sonl-ce les railleurs, les blasphémateurs, les mélancoliques, les voluplueux, les optimistes? Faut-il se plaindre, faut-il se résigner, s'emporter en imprécations, se répandre
en actions de grâces, faut-il rire, faut-il pleurer? Qui le dira? Qui soulèvera ce voile? Qui nous donnera le vrai sens de la vie, et démêlera Ténigme de la douleur?
Et, cependant, ô douleur! combien l'humanité devrait te bénir et t'honorer, au lieu de t'insolter sans cesse, si elle pensait à ce qu'elle te doiti Tu es la verge divine qui tire du roc stérile et nu les eaux brillantes et fraîches dont s'abreuvent les races humaines. Tu châties et tu réveilles, tu changes Tenrant en homme, Thomme en héros, le héros en saint. Tu ouvres les âmes à de merveilleuses sympathies. Tu donnes l'enthousiasme, le courage et Tamour. Ton obscurité même a quelque chose de gi'and, et tu es le chemin le plus sûr qui nous conduit au monde invisible. Is christianisme Ta bien compris, en offrant à l'adoration des hommes un Dieu pleurant, un Dieu blessé, un Dieu mourant. C'est par la croix que le Dieu des chrétiens remonte au ciel ; c'est par la douleur que la vie humaine retourne à la vie divine.
La douleur donne à la vie un sens mâle et hé- roïque. Il est impossible de s'y méprendre : la fin de la vie n'est pas le plaisir. Si l'homme était fait pour le plaisir, pourquoi la douleur jaillirait-elle en nous de tant do sources divci*ses? Pourquoi 1 amertume, selon
il8 PHILOSOPHIE DU BONUEUU.
le poêle, sort-elle du plaisir lui-même, medio ex fotUe leporumf Si le plaisir est notre fin véritable, pourquoi est-il si rare , si difficile à acquérir , si facilement troublé, et enfin si impuissant dans ses effets, pour-, quoi, enfin, ne remplit-il pas notre cœur? Pourquoi en sommes-nous si aisément rassasiés; pourquoi naissons-nous dans les pleurs? Pourquoi sommesnous appelés à mourir, et pourquoi la nature ne nous a-t-elle point caché, comme aux animaux, cette lin
L^inévitable? Le plus sûr moyen de rendre aux hommes la vie malheureuse, c'est de lui donner pour objet le plaisir; car ils seront sûrement Irompés dans leur attente et dans leur poursuite. Tous les doutes sur la
f Providence viennent de là : car si c'est là le sens de la vie, il faut avouer qu*elle est bien mal faite, et que son auteur a été ou impuissant ou méchant. Si la vie, au contraire, n'a pas pour fin le plaisir, mais le perfectionnement de notre être, la douleur n'est plus un mal, et même elle est tm bien : car elle est pour nous le plus énergique instrument de la perfection.
Je dis plus : la douleur elle-même est en quelque sorte une partie de la grandeur humaine. 11 manque quelque chose à l'homme qui n'a pas souffert^ comme à un soldat qui n'aurait pas vu le feu. La puissance de souffrir cbl une richesse de notre nature : la dou-
leur suppose la vie; c'est un bienfait que de rendre la douleur à un membre paralysé, et de même c est un bienfait de tirer des larmes d'un cœur froid et glacé. Le malheur lui-même semble quelquefois Tachèvement nécessaire d'une grande fortune; et la plus héroïque destinée des temps modernes ne paraît avoir atteint le sublime que lorsqu'elle s*est éteinte dans la captivité et dans l'humiliation, loin du monde, sur un rocher désert. A celui qui a goûté une fois de la vie éprouvée par la douleur, la plus grande des déceptions serait de le ramener à la vie de plaisir, à cette vie de jouissances molles et éphémères que chantent Horace et Voltaire: il a espéré mieux de la destinée; et les âpres tourments de Texistence humaine ont à ses yeux une saveur secrète que les voluptueux ne soupçonnent pas.
Quand Horace, Lucrèe et le vieil Ëpicure, Assis à mes côtés» m'appelleraient heureui ; Et quand ces grands amants de Tantique nature Me chanteraient la joie et le mépris des dieux, Je leur dirais à tous : Quoi que tous puissiez faire, *Je souiïre, il est trop tard; le monde s'est fait vieux. Une immense espérance a (ravagé la terre.
Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux*.
La douleur produit dans Tâme deux effets con« * Musset, VEsprit de Dieu,
420 PHILOSOPHIE DU BOiNHEUR.
v^ traires, mais également utiles : elle fortifie et elle attendrit. Or Funion de la force et de la tendresse esl la perfection du caractère humain. Sans la douceur, la force n*cst que dureté et férocité; sans la force, b douceur est mollesse et lâcheté La douleur est donc le plus sain des aliments et des remèdes, puisqu*il sert à la fois de tonique et d'adoucissant.
La douleur donne la force : c'est d*abord ce qui est évident, puisque nous n'acquérons la force que par Teffort et l'exercice, et que tout effort est douloureux. De plus, elle nous appreîid à supporter. Celui qui n a rien souffert et qui a toujours eu ses désirs satisfaits en devient Tesclave ; il ne se possède pas; les choses le maîtrisent et l'entraînent. La douleur nous enseigne bientôt que tout ne nous obéit pas : elle nous étonne d'abord, puis nous irrite, puis nous abat; mais ces diverses épreuves ne sont que passagères : nous apprenons bientôt à nous familiariser avec elle, à lui faire bonne contenance, à la traiter sévèrement et durement à notre tour. La douleur nous fortifie encore par la haine mrmc qu*elle nous inspire, et par les efforts que nous faisons pour la refouler et la vaincre. ', De là des combats sans cesse renouvelés, et dans ces combats un déploiement de force et d'adresse qui grandit nos facultés, et nous rend de jour en jour plus
forts et plus exercés. Les chutes mûmes nous sont utiles : vaincus, nous apprenons à vainôre. Enfin la douleur est une mâle discipline de courage qui manque aux heureux.
L^homme est un apprenti; la douleur est son maitre.
Un autre elTet de la douleur est de développer en nous la sensibilité et la sympathie. Il faut avoir pleuré soi-même pour comprendre quelque chose aux pleurs d'autrui. La douleur nous ouvre le cœur: elle l'assouplit, elle Tattendrit, elle lui apprend la pitié et la bonté : elle nous rend doux et humains : elle nous corrige, elle nous avertit, elle nous réconcilie; elle nous rend humbles et modestes; et sous ses coups bienfaisants elle rend le métal de notre âme aussi souple que fort; elle le trempe en le forgeant, et lui apprend à plier sans casser. Qui n*a senti dans les crises de la douleur s'épurer son âme, se dissiper les misères des rancunes et des inimitiés humaines, et, au moins pour un moment, ce germe d'orgueil et de méchanceté qui est au cœur de tous les fils d'Adam?
C'est une dure loi, mais une loi suprême, Vieille comme le monde, et la fatalité Qu'il nous fout du malheur recevoir le baptême, fit qu'à ce triste prix tout doit être actieté.
4â2 PHILOSOPHIE DU BONHEDR.
Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée . Pour vivre, et pour sentir Thomme a besoin des pleurs. La joie a pour symbole une plante brisée, Humide encor de pluie et couverte de fleurs *.
Allons maintenant plus avant : essayons de lever les derniers voiles qui couvrent notre destinée, et dans ce combat du plaisir et de la douleur, qui est le drame de notre vie, voyons qui a le dernier mot.
Si la douleur n'était qu'au commencement de nos entreprises et de notre destinée, tout ce que nous avons dit en sa faveur suffirait pour la justifier. En effet, la Providence ne nous devait en aucune façon une vie facile et commode ; et si pour arriver au bien il nous faut traverser quelques épreuves, tant mieux, puisque nous y acquérons la force et le courage. Mais ce qui serait absolument inexplicable, ce serait que la douleur fût en même temps la fin et le commencement, et que par ce partage elle devint, à vrai dire, le tout de notre destinée. C'est ce qui arrive cependant; et c'est ce qu'exprimait l'ingénieux et aimable Ducis, en disant: « Le bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé. »
11 faut aimer la vie, cela est indubitable. Car .comment pourrions-nous bien conduire et bien gou-
< Musset, Nuit d'octobre.
verner ce qui nous laisserait indifférents, ou même ce qui nous inspirerait de Taversion? Mais^ tout en aimant et en goûtant la vie, on ne peut s'empêcher de la juger et de la comprendre. Or, après s'être dit que la vie est bonne et aimable, après avoir recueilli avec soin tous les biens qu'elle peut nous fournir, il faut cependant se résoudre à reconnaître qu'elle repose sur le vide, et qu'au fond de tout est la misère et la douleur. Sans doute la jeune humanité jouissait de la vie sans l'amertume que nous y mêlons aujourd'hui : elle en goûtait les biens plus qu'elle n'en ressentait les mauJS. Mais depuis que l'homme est arrivé à la maturité et a réfléchi sur sa condition, il a compris la vanité des choses, et il a dit : « Mon flme est triste jusqu'à la mort. »
Toutes les grandes choses sont tristes : la mer est triste, les rochers sont tristes, les ruines sont tristes. Prométhéey Œdipe roij Job, le FMàon, Marc Aurèley VlfMtatioHy le Stabat mater, Phèdre, Hamlet, Faust, sont les plus grandes œuvres du monde, parce qu'elles nous pénètrent d'une ineffable, d*une inépuisable tristesse. Rien de plus convenable à notre cœur : il semble ne jouir pleinement que de l'image de la douleur.
Il y a une fausse mélancolie : c'est celle qui se
434 PHILOSOPniE DU BONHEUR.
montre à la surface de la vie, et qui nous empêche de jouir de ses plaisirs passagers, en même temps qu'elle nous énerve et nous rend inhabiles à ses devoirs nécessaires. La surface de la vie est riante; il faut y apporter la joie et la bonne humeur : elle a une apparence de solidité; il faut s'y prêter avec confiance, et la prendre au sérieux. Mais comme il y a une fausse tristesse, il y a une fausse joie ; c*est celle qui s'empare du fond de notre âme; ce fond étant vide ne peut nous donner de la joie. Nous pouvons, en l'oubliant, donner accès dans notre cœur à la joie, à la confiance, à respërance, à toutes les passions. Mais la substance de notre être n'a rien qui puisse nous satisfaire; elle ne se soutient pas elle-même : elle sort on ne sait d'où, et se précipite on ne sait où, sans jamais se retenir sur cette pente rapide.
Le sentiment de notre vide pourrait s'oublier dans la distraction des spectacles qui nous entourent, mais il nous est sans cesse rappelé par mille circonstances inévitables. Il l'est d'abord par la pensée de la mort.
Tous les êtres organises meurent : c'est une loi de la nature. Mais 6n peut affirmer que l'homme est le seul de ceux que nous connaissons qui sache ce que c'est que la mort, et qui sache aussi qu'il doit mourir. Or il est indubitable que la pensée, la prévision de
BEAUTË ET MISfiRE DB LA VIE. 425
la mort multiplie sans mesure le mal rie la mort ellemême. Jouir de la vie au jour le jour, comme font les animaux, est un bonheur bien insuffisant sans doute, mais il n*est pas troublé : la mort n*est pour eux qu'une souffrance physique, car ils ne savent pas ce que c est que finir. Hais pour Thomme la mort est tout autre chose qu'une souffrance; elle est une fin, elle est un abîme, un inconnu effroyable. L'imagination, malgré tous nos efforts, se représente le cadavre capable de sentir son état, et condamné à une éternelle et froide immobilité. Si nous réussissons à triompher de ces fausses images, l'idée d'une fin absolue, d'un anéantissement nous épouvante. L'idée de cette fin se mêlant à nos plaisirsr, à nos actions, à nos espéraqpes, à nos affections, empoisonne toutes ces joies : quoi que l'on fasse, il est impossible qu'une vie soit heureuse au sens absolu du mot, lorsque l'on sent qu'elle doit finir. On voudrait écarter cette idée; mais elle nous est sans cesse rappelée par les morts inattendues de nos amis, de nos parents, par la vue des lieux de repos, par les signes de deuil, par nos souvenirs, par nos craintes. Ce qui rend cette pensée plus terrible, c'est le mystère même du moment qui doit être le dernier de notre vie, moment inévitable, nous le savons, mais qui peut être ou très-proche ou
trës-éloignë. Quelquefois il nous semble que nous aimerions mieux que ce moment fât fixe d'avance, pourvu qu'il fût loin; mais, après réflexion, nous aimons encore mieux l'incertitude qui laisse planer une sorte d'espérance indéfinie, mais aussi qui ne nous permet jamais une entière sécurité.
En supposant que notre existence se prolonge aussi loin qu*il est permis à la vie humaine de s'étendre, nous sentons notre vide encore par d'autres endroits, et surtout parles séparations. Celui qui vit longtemps voit peu à peu tomber autour de lui les compagnons de sa jeunesse; il voit disparaître amis, parents, souvent même enfants plus jeunes que lui. Tout se dëcouronne, tout se fane, tout se flétrit; et cependant il y a toujours autour de lui une jeunesse, toujoyrs des fleurs et des plaisirs. Le cercle monotone des choses humaines passe sans cesse et sans cesse devant ses yeux, lui apportant toujours les mêmes spectacles. Son cœur a été blessé dans mille endroits; mais le vide des choses est tel, qu'il a oublié déjà la plupart de ces blessures. Rien de plus vrai et de plus profond que ce mot d'Atala : «C'est une de nos grandes misères; nous ne sommes p<is même capables d'être longtemps malheureux. »
La nature semble avoir voulu prévenir celte misère
de l'abandon des vieillards par la famille et par les enfants, mais ce sonl là peut-être que sont nos maux les plus aigus et les plus cruels. On s'est demandé quelles sont les plus grandes douleurs de Thumanité. Peut-être n'ont-elles pas de commune mesure, et chacune d'elles est- elle la plus vive au moment où on l'éprouve. Cependant, si vous mettez à part ces calamités extraordinaires et sans nom qui dépassent la condition commune, si vous ne considérez que les douleurs les plus habituelles, les plus fréquentes de la race humaine, je ne crois pas qu'il y en ait d'égales à celles qui naissent chez les parents de la vue ou delà crainte des maux chez leurs enfants. Non, les épreuves les plus dures de la vie, les combats contre la misère, les souffrances aiguës de la maladie, les amertumes de l'amour-propre, de l'ambition, des passions trompées, non, rien de tout cela n'est comparable aux tortures d'un cœur qui craint pour la santé, pour la vie, pour le bonheur, pour l'honnêteté des enfants. Que dire de la privation et de la perte I C'est là que la] nature, dans l'invention des douleurs humaines, a trouvé son triomphe et s'est en quelque sorte surpassée. C'est le calvaire du cœur humain.
Quelques-uns essayent de s'élever au-dessus des misères humaines par la pensée, et de trouver un point
d*appui dans les merveilles de la science. Je ne veux point médire de la science ; c est une de nos grandes consolations, mais elle-même elle a son vide et sa misère : c< J'ai appliqué mon cœur, dit Salomon, pour connaître la prudence et la doctrine, et j'ai reconnu que cela n'était que peine et affliction d'esprit... Car une grande sagesse est accompagnée d*une grande douleur; et plus on a de science, plus on a de peine. » I/homme, en eflet, à mesure qu'il sait davantage, voit d'autant plus qu'il ne peut tout savoir. « Ah! philosophie, jurisprudence, médecine, et pour mon malheur théologie ! j'ai tout approfondi avec une ardeur laborieuse, et maintenant me voici là, pauvre fou, aussi sage qu'auparavant. Je m'intitule, il est vrai, maître, docteur, et depuis dix ans, deçà, delà, en long, en large, je traîne mes élèves par le nez, et vois que nous ne pouvons rien savoir! Voilà ce dont mon cœur est presque consumé ^ » L'ignorance est d'autant plus cruelle que l'on sait davantage,, et elle semble grandir à proportion de la science même. Celui qui ne sait que très-peu n'a pas même Tidée de ce qui lui reste à savoir : il se contente à peu de frais, et il ne pense pas à ce qui dépasse l'horizon de la sensation
* Gopthe, Famty acte I. se. i.
BEAUTÉ ET MISÈRE DE LA VIE. 4t!9
présente ou des raisonnements qui s'en lirent immédiatement. Mais plus Ton pénètre dans Tobscurité des choses, plus il semble que ces obscurités augmentent; les découvertes ne sont rien au prix de ce qui reste à découvrir : le jet de lumière qui sort d'une idée nouvelle ne sert, à ce qu'il semble, qu'à faire mesurer rétendue des ténèbres qui nous entourent. A mesure que nous nous élevons dans les hauteurs de la science, le fond semble nous manquer : aux fortes et obscures croyances deTinstinct qui nous attachent si énergique* ment à la réalité succède une vue claire et distincte d'une certaine partie de la chaîne des choses; mais le fond sur lequel nous reposons et le terme où nous aspirons se couvrent d'impénétrables nuages : ainsi le navigateur des airs, suspendu dans l'espace, jouit de la lumière la plus pure et de l'air le plus fin, mais la terre lui est cachée par les nuages et il n'a plus devant lui, au-dessous de lui, qu'une indéfinie immensité.
Je n'examine pas si dans la vie, prise en général, il y a plus de peines que de plaisirs. Mais ce que je sais, c'est que la douleur partout a le dernier mot : c'est elle qui dans le jeu de la vie gagne toujours. Vous êtes heureux, un éclair de joie et de plaisir brille pour vous : hâtez-vous d'en jouir; le moment qui vient ap-
porte avec lui les soucis et les larmes. Si la douleur oublie de paraître, le plaisir lui-même se charge de la remplacer : il apporte à sa suite la lassitude, la satiété, lennui : « Quand on se verrait à Tabri de toutes parts, Tennui, de son autorité privée, ne laisserait pas (le sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir lesprit de son venin ^ »
Dans la douleur, nous pouvons attribuer aux choses du dehors la cause de notre détresse. Mais cet ennui qui nait du bonheur est bien la preuve que la source de tout le mal est en nous-mêmes, et que c*est par pure impuissance que nous ne savons pas être heureux. Et cependant nous voulons Têtre. D où vient cette contradiction?
Plus on médite ce redoutable problème, plus il parait vraisemblable que Thommé veut quelque chose qui n est pas ici-bas, que son cœur est plus vaste que sa destinée terrestre, et qu'il tend de toutes ses forces à une fin qui dépasse ces forces mêmes. Le besoin de riutiiûdans un être fini, voilà la contradiction essentielle de l'être humain. Cette contradiction dénote une destinée incomplète, mal combinée, et, si j'ose dire, déraisonnable 4
' Pascal, Pensées.
BKâL'TË et misère de la vie. 43i
Oui, il y a quelque chose de déraisonnable dans la vie; et qu'on ne prenne pas cette parole pour un blasphème, car c'est là qu est le plus sûr, je dirai même le seul fondement de nos espérances ultra-mondaines. Si la vie humaine forme un tout raisonnable, elle se suffit à elle-même, elle est sa propre fin ; si elle est déréglée par quelque endroit, elle semble demander une réparation. Car tout est dans Tordre, et un désordre permanent et absolu est incompréhensible. Or il y a du désordre dans la vie. Ce désordre est-il un châtiment ou une épreuve? 1/ homme esl-il a un roi dépossédé, » « un dieu tombé qui se souvient des cieux? » Est-il au contraire un héritier de la couronne, animé d'une vaste ambition qu'il ne peut satisfaire encore, mais qui ne doit obtenir l'objet de. ses désirs qu'au prix de toulesies privations et de tous les efforts? Je ne décide pas entre ces deux hypothèses. Mais qu'il y ait un prix de la vie plus excellent que tous les biens du monde, c'est ce qu'il m'est impossible de ne pas admettre, ou tout se perd à mes yeux dans une nuit sans fond. La vie sans Dieu est le plus grand des mystères, en même temps que le plus triste. Je n'en connais pas que mon esprit ne soit prêt à dévorer de préférence à celui-là.
A une vie sans Dieu, je ne vois que deux issues : le
432 PHILOSOPHIE DU BONUKUR.
suicide ou la volupté. Non, direz-vous, il faut se dévouer pour rhumanité. Mais qu'est-ce que l'humanité, si ce n'est une suite d*ombres semblables à moi, destinées à paraître un moment sur la surface de la terre, pour s'engloutir dans Tétemité? Que me font ces ombres? Que m'importe leur bonheur, ou ce qu'ils appellent ainsi? La vie n'est qu'un jeu: que me fait à moi qu'ils la jouent d'une manière ou d'une autre ? .11 reste, me direz-vous, le devoir. Qu'enlendez-vous par là ? Est-ce mon intérêt? Dès lors, je l'entends comme il me plaît, et il me plait de le placer dans le plaisir. Est-ce de se conformer à l'ordre des choses, cet ordre qui m'a fait naître dans la douleur, qui me fait niourir dans la douleur, et qui a attaché la douleur à tous mes désirs, à toutes mes arfections, à toute mon existence? Que lui dois-je, je le demande, à cet ordre universel? Qu'a-t-il fait pour moi? Et d'ailleurs, qu'a t-il besoin de moi? Il saura bien se conserver lui-même. Je ne suis pas chargé des destinées de l'univers. Mais j'ai honte de poursuivre une telle ironie. Oui, la vraie destinée de l'homme est le devoir : il doit aimer les hommes, chercher leur bonheur, et s'efforcer d'établir, soit en lui-même, soit hors de lui, Tordre, la paix et la justice. Mais ce que je dis, c'est qu'il n'est pas juste que l'ordre s'obtienne
BEAUTÉ ET »liSÈRË DE LA VIE. 453
par rimmolation des individus. Cela est vrai, dans l'univers comme dans l'État.
Qui expliquera jamais les efTroyables douleurs dont furent atteintes tant d'àmes innocentes dans les mauvais jours de la Révolution Trançaise, les unes qui n'avaient d'autres crimes que leur faiblesse, et les autres que leurs bienfaits? En quoi était- il nécessaire et utile à CCS victimes généreuses de mourir dans la honte et dans Toutrage, et de voir mourir aulour d'elles tout ce qui leur était cher? Celles qui survivaient aux terreurs, aux spoliations et aux outrages pouvaient y acquérir plus de vigueur et de grandeur d'âme. Et encore combien succombaient au contraire sous Texcès ! Car un certain poids à porter fortifie le corps; mais un trop grand poids Taflaisse et l'anéantit. Mais que dire de celles qui périssaient dans la fleur ou dans la force de Tâge, après avoir supporté tout ce qu'il est donné à la créature humaine de souffrir ! A la vérité, on peut dire que l'humanité a, comme l'individu, ses épreuves et ses crises; que tant de maux n'ont pas été en vain, qu'ils serviront de leçons aux siècles futurs, que par ce terrible crible la société s'est purifiée, qu'elle en est sortie plus forte et plus pure, et toute prèle à entrer dans des destinées nouvelles, avec une sorte de rajeunissement. Je veux bien qu'il en soit ainsi : mais
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est-il juste que les uns périssent pour le bien des autres' Est-il juste que l'amélioralion de l'espèce humaine soit obtenue par le supplice immérité de quelques-uns? Que le malheur soit pour moi-même rinslrumcnt de salut, je le veux bien : mais que mon malheur serve d'instrument au salut des autres, c'est ce que je ne puis cornprendre. Je puis bien par amour des hommes m'élever à un tel dévouement. Mais nul ne peut m'y contraindre sans une évidente iniquité.
J'interroge toutes les doctrines aujourd'hui répandues autour de nous, et qui toutes sacrifient le ciel à la terre, et je leur demande : Qu'est-ce que la douleur? Les uns répondent : c'est un moment nécessaire de la nature des choses; les autres : c'est l'eiTet de la société. Ceux-ci expliquent par le faux mécanisme social ce que ceux-là expliquent par le grand mécanisme universel. Pour rendre compte des mêmes faits, on invoque tantôt Tordre de la nature, tantôt le désordre de la société : réponses contradictoires, mais qui s'accordent pour ôter à la douleur toute raison morale et providentielle.
Ceux qui disent que la douleur est une loi fatale résultant de la nature des choses doivent au moins supposer que celte nature, sans le savoir, agit pourtant raisonnablement^ qu'elle est tout au moins raisonnable
comme les abeilles, qui appliquent une géométrie merveilleuse dont elles n*ont pas elles-mêmes le secret. Or est-il raisonnable que la nature rende les é.lres plus malheureux à mesure qu^ils sont plus intelligents? Est-il raisonnable que la douleur soit en proportion de la bonté, de la science et de la vertu? Les adversaires de la Providence disent que Dieu serait injuste s'il avait fait la douleur; mais comment ce qui serait injuste, Dieu supposé, serait-il raisonnable, Dieu écarté? J'abandonne la douleur physique, qui peut avoir sa raison dans les lois physiques : mais par quelle raison la mère a-t-elle à pleurer son enfant? Pourquoi le génie souffre-t-il? pourquoi Tinnocence souffre- t-elle? pourquoi les déchirements de l'âme, les doutes cruels de la raison, la terreur de la mort, toutes les angoisses de la vie? Qui osera dire à celui qui, ayant traversé cette vallée de larmes, arrive au bout blessé, meurtri, harassé : a Vous qui sortez d*ici, abandonnez toute espérance I »
Si, au contraire, le mal dans l'humanité ne vient que de la constitution de la société, en supposant qu'il puisse être guéri un jour par quelque mécanisme inconnu, que dire de ces siècles qui se sont écoulés et de ceux qui s'écouleront avant Tinvention de ce nouveau système? Qu'importe aux générations passées sur les-.
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quelles a pesé la misère morale et physique, que leur importe cet eldorado fulur que verront nos arrière- V neveux? Quelle compensation de leurs sacrifices I quelles consolations de leurs douleurs! quelle rémunération de leurs vertus! S'il y a un Dieu, cette tardive félicité promise à Tespèce humaine ne suffit pas à le justifier et à réparer la misère de toutes ces générations englouties sans retour. Si la nature ellemême est Dieu, comprend-on qu'elle porte en elle une telle contradiction, et qu'après avoir produit, en vertu d'une loi nécessaire, un si grand nombre de siècles malheureux, corrompus et opprimés, elle produise maintenant, par la même nécessité, des siècles de bonheur idéal et de parfaite sagesse? Que si Ton renonce aux idées utopiques pour s'en tenir simplement à la doctrine du progrès, nous pouvons alors juger par l'expérience de ce que sera l'état de nos descendants; ils seront à notre égard ce que nous sommes à l'égard de nos ancêtres. Or voit-on que la douleur et le mal aient disparu avec les grands progrès de la so^ ciétë moderne? Je veux que nous soyons meilleurs et plus heureux que nos pères : sommes-nous sans vices et sans misères? Et peut-on découvrir entre les siècles passés et le siècle présent la diiïérence que nous aimons à rêver entre la terre et le ciel?
Que la douleur soit une épreuve, la vie reprend son intérêt et sa beauté. Elle est difficile, j en conviens; mais au moins la personnalité y trouve son aliment. Elle sent qu'elle a été assez estimée pour être exposée à ces épreuves et à ces tentations, et que, si peu qu'elle soit, elle compte pour quelque cho*^ dans l'ordre de l'univers. Elle sent également qu'elle ne peut plus être brisée sans raison. En elTet, une créature qui ne se gouverne pas elle-même n'est qu'un instrument do l'économie générale, un ressort qui n'a de valeur que par rapport au tout : il cesse d'être lorsqu'il cesse d'être utile; on ne lui doit aucun compte; c'est le vase qui n'a point le droit de dire au potier : Pourquoi m'as-tu Tait? Mais la créature à laquelle la Providence a imposé la charge de se conduire elle-même ; à laquelle elle s'est plu à préparer des épreuves de toute espèce, en lui commandant d'en triompher, n'est-elle pas en droit d'espérer qu'elle ne peut être détruite comme un outil usé et impuissant? Oui, je n'hésite point à le dire, pour que l'homme s'eslime lui-même, il faut qu'il se sache estimé par son Créateur; s'il n'est qu une chose qui ne dure qu'un jour, à quel titre voulez-vous qu'il se considère et se traite lui même comme une personne? Et ne serait-ce pas une contradiction que lui seul fût tenu d'avoir égard à la dignité
de sa nature, tandis que lunivers Técraserait comme
un atome aveugle et méprisable?
Quoi qu on fasse, il y aura toujours dans la vie de rhomme une inconnue dont aucune formule sociale ne pourra donner la raison. Cette inconnue, c'est la partie de Tâme qui touche à l'infini et qui témoigne d'une destinée infinie. La vie terrestre, lui donnâton les plus grands objets, ne peut embrasser tout rhomme; il y a toujours un je ne sais quoi qui s'échappe, qui se sent captif dans la cité de la terre et
> . appelle une cité de Dieu.
v/ Maislaphilosophiepeut-ellepromettreunecitédivine, elle qui n a pasdelumièresumaturelle, et qui n'a point reçu les clefs d*en haut? Elle le peut, sans déterminer toutefois les conditions de cette future existence. La religion n'ouvre la cité de Dieu qu'à ceux qui ont la foi : la philosophie n'a point qualité pour introduire ou pour exclure ; elle laisse le jugement suprême à qui de droit, confiante en l'infaillible justice. Elle ne sait nen non plus de cet avenir mystérieux. L'âme contemplerat-elle la Divinité face à face et sans voiles? S'unira-t-elle à Dieu dans des embrassements ineffables qui surpassent nos conceptions, ou continuera-t-elle à s'en rapprocher dans une série d'existences de plus en plus parfaites, heureuses, lumineuses, mais toujours se-
parées de Tinfini par un abîme? Jouira-t-elle d'un repos absolu, ou se développera-t-elle à l'état de pur esprit, ou reprendra- t-elle des organes plus subtils et plus parfaits? Questions accablantes pour Tesprit, curieuses seulement pour l'imagination, mais impossibles à résoudre et inutiles à soulever ; car, pourvu que l'homme sache qu'il a une destinée au delà de la vie, et qu'elle sera bonne s'il Ta méritée, que lui importe le reste? Cela suffit pour la paix, l'espérance et le courage.
FLN