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CHAPITRE IX

Dans le chapitre précédent, j'ai traité du monde et de la société, comme eussent fait les anciens moralistes, c'est-à-dire en les considérant dans leurs rapports avec les sentiments de l'homme, avec ses habitudes et avec ses goûts. Mais il est impossible de parler du bonheur, dans un siècle comme le nôtre, sans se souvenir que ce problème a pris de bien plus grandes proportions, que les hommes de ce temps ne l'ont pas renfermé dans l'intérieur de l'âme et dans la volonté de l'individu, qu'ils ont cru que ce problème était lié à l'état de la société et aux conditions extérieures dans lesquelles l'homme se trouve placé. C'est, au fond, ce problème qui s'est agité, qui s'agite encore dans toutes nos révolutions, et ce serait s isoler entièrement du monde où nous sommes que de ne pas le

considérer un instant par ce côté. Cette analyse différera quelque peu de celles qui précèdent ; nous avons à exposer des idées plus générales et plus élevées. Ceux de nos lecteurs qui craignent les discussions un peu sévères et un peu. abstraites peuvent passer ce chapitre; mais les esprits réfléchis ne me sauraient pas gré, je crois, de Tavoir omis.

Pendant très-longtemps, la morale a séparé Thomme de la société : elle lui disait : Sois sage, et tu seras heureux. Mais dans la sagesse était contenue Tobligation de se résigner aux conditions de la société dans laquelle on était né. La société était considérée comme une chose qui ne regardait pas l'individu ; elle était instituée par Dieu, et gouvernée par ceux que Dieu avait commis h cet effet. L'amélioration de Tordre social n'appartenait qu'à ceux-là seuls; quant aux simples particuliers, aux sujets, comme on les appelait, leur rôle était d'obéir, de jouir avec tranquillité des biens que la société leur assurait, et de se résigner aux maux qu'elle ne pouvait empêcher. Ainsi Texamen des institutions sociales était interdit à la science, et la critique des abus interdite aux classes souffrantes.

A la vérité, les choses, dans la pratique, ne se passaient pas toujoui*s ainsi. Lorsque les peuples se las-

'LE BONHEUR DANS LA SOGI^TË ACTUELLE. 517 saient de souOrir, ou même, sans aucune cause, lorsqu'ils trouvaient l'occasion de déployer leurs forces, ils ne se contentaient plus d'une paisible obéissance, et ils se révoltaient contre leurs maîtres. Ces révoltes, que la morale considérait toujours comme des crimes, ne laissaient pas cependant que de produire quelquefois de bons eflets : on arrachait ainsi par la force quelques garanties, quelques privilèges, quelques sécurités contre l'oppression. On apprenait enfin par l'expérience qu'il n'était pas absolument impossible de changer quelque chose à Tordre social. Quant à la science, quelque discrète qu'elle fût, elle n'avait jamais été tout à fait muette : on n'avait jamais pu, pareiemple, interdire l'histoire; c'est un besoin trop impérieux de l'esprit humain de connaître ce qui s'est passé avant nous, pour qu'il soit possible de supprimer une telle science; mais elle était surtout recommandée comme l'école des rois et des princes, et n'était pas faite pour la foule. Néanmoins, il est impossible de faire de l'histoire sans remarquer que la société n'a pas toujours été dans le même état, que les institutions varient avec les temps et avec les lieux, et enfin que le sort des hommes est lié au sort des institutions elles-mêmes. Peu à peu la science s'enhardit; d'historique elle devint philosophique et

politique ; les hommes, de plus en plus éclairés, s'habituèrent à Texamen et à la critique ; ils remarquèrent leur condition ; ils la comparèrent à celle des hommes dans d'autres temps et dans d'autres pays ; ils critiquèrent quelques abus ; ils révèrent un autre ordre de choses : à mesure qu'ils s'éclairaient, les gouvernements devenaient plus faibles et plus corrompus. Enfin, on commença à se demander si la société, comme toutes choses, ne pouvait pas se perfectionner par la science et par la raison : on vit cela si clairement, qu'on crut que rien n'était plus facile, et qu'il siillisait de le vouloir pour que cela fût. Un jour donc, le peuple se mit à l'ouvrage; mais on vit bien alors le péril et la difficulté d'une si redoutable entreprise. Ce ne furent d'abord que ruines et sang, larmes et sanglots. Ce fut le chaos. Mais, lorsque la poussière soulevée par la chute trop rapide de cet antique édifice fut retombée sur le sol, et qu'on y put voir clair, on s'assura que tout ce qui était tombé était depuis longtemps vermoulu et ne tenait à rien ; et on commença à voir paraître quelques assises d'une fondation nouvelle et plus solide.

Depuis cette époque, quoique l'on n'ait guère trouvé encore d'état stable et vraiment solide, et que l'agitation première ait eu ses contre-coups à plusieurs re-

LE BONHEUR DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. 349 prises, cependant, à travers même ces agitations et malgré elles, on vit se dessiner peu à peu, d'une manière assez distincte, une société nouvelle, plus ou moins conforme au type que l'on avait rêvé, mais qui différait, par beaucoup d'endroits, de la société détruite. C'est celle au milieu de laquelle nous vivons aujourd'hui. Or, cette société, à son tour, est attaquée comme mauvaise par deux sortes d'adversaires : d'une part, par les amis qui subsistent encore de la société passée ; de l'autre, par les défenseurs dune nouvelle société future. Pressée ainsi entre deux camps d'adversaires, entre les partisans du passé et ceux de l'avenir, la société actuelle a fort à faire de se défendre, surtout ceux qui lui sont attachés étant divisés par de nombreux dissentiments. Examinons quelques-unes des objections qui s'élèvent contre la société actuelle, au point de vue du bonheur de Tindividu. Mais, auparavant, il serait à propos de déterminer dans quelle mesure Tordre social peut contribuer au bonheur de l'homme.

A un point de vue très-spéculatif, le bonheni- de l'homme ne dépend absolument que de lui-même : car il dépend de lui seul d'être bon ou méchant ; il dépend de lui seul d'être libre ou esclave, libre s'il commande à ses passions, esclave s'il s'y asservit. Telle

était la doctrine des stoïciens. Aussi étaieat-ils conduits à considérer comme indifférents tous les accidents extérieurs, toutes les vicissitudes de la condition. Pauvre ou riche, maître ou esclave, faible ou puissant, sain ou malade, rien de tout cela ne dépend de nous-mêmes, et, par conséquent, ne nous est rien . Le vrai esclave, ce n*est pas Ëpictëte, c'est son maître. Le sage, fût-il chargé de fers, est libre; fût-il mourant de faim, est riche; fût-il le dernier des hommes, est roi. La doctrine chrétienne, moins roide et moins hautaine, soutenait cependant les mêmes propositions : Vivre en Jésus-Christ, voilà le souverain bien, quel que soit l'état social où Ton soit placé ;^ le plus heureux même est celui qui souffre l'injustice et qui reçoit l'outrage et la calomnie, car il aura sa récompense. C'est donc dans l'âme, dans ^'âme seule, qu'est le principe du bonheur; et l'homme n'a pas à s'occuper des conditions de la société dans laquelle il vit.

Il y a beaucoup de vérités dans ces hauts et sublimes paradoxes, qui n'ont, d'ailleurs, jamais été pris tout à fait à la lettre, ni par les stoïciens, ni par ^ les chrétiens. Quelle que soit la condition de la société 011 Ton vit, il sera toujours vrai que le principe du bonheur est dans l'âme. Car, quelques faveurs que la

LE BONHEUR DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. 35t société vous fasse, quelque sécurité x]u'ellc vous accorde, quelques progrés qu'elle accomplisse, qu'importe, si vous ne savez pas jouir de ce bonheur qu'elle meta votre disposition, si vous dissipez dans de vaines prodigalités les richesses qu'elle vous procure ou vous garantit, si vous vous servez pour le mal de l'instruc* tion qu'elle vous donne, si vous abusez des libertés quelle vous assure pour vous nuire à vous-mêmes ou aux autres. Ce sont là des vérités autrefois incontestées, et qui le sont encore aujourd'hui, mais que l'on néglige comme trop connues; et l'on ne cesse de s'oc- - ' cuper d'améliorer la société, comme si cela suffisait pour améliorer l'homme. 11 faut que les deux choses marchent à la fois; autrement, l'homme, chaque jour plus corrompu, ne cesserait d'employer à sa ruine les nouveaux moyens que la science et la polilique essayent de mettre à sa disposition pour son plus grand bien.

De même que l'homme ne peut être heureux s'il n'est sage, même dans la société la mieux ordonnée, de même, dans la société la plus imparfaite, il peut '^ encore être heureux, pourvu qu'il soit sage. Je ne doute pas qu'au moyen âge il n'y ait eu des hommes heureux, malgré les pauvres garanties que la société d'alors leur offrait contre l'injustice; et je pense que

même aujourd'hui, les mieux protégés et les mieux favorisés peuvent être plus malheureux que tel bourgeois de nos vieilles communes. C'est en quoi se trompent ceux qui portent exclusivement les désirs des hommes sur les conditions de Torganisation sociale, ceux qui leur font croire que les lois peuvent tout pour le bonheur humain. Ne serait-il pas à propos aussi de dire que Thomme peut quelque chose pour son propre bonheur? Sans doute je suis loin de vouloir réduire le bonheur humain à la résignation; mais la résignation n'est pas toute la sagesse: le labeur fidèle et scrupuleux, TafTection pour les siens, la pratique sévère de la tempérance, en un mol la vertu est un moyen de bonheur que Thonime peut se procurer dans tous les états; je ne parle pas d'une vertu passive et inerte, mais d'une vertu laborieuse, courageuse, généreuse, qui, en donnant à l'homme la dignité, lui assure et Testime des autres et la sienne propre. Ce sera là toujours, quoi qu'on fasse, le meilleur moyen de corriger les imperfections de Tordre social.

Cependant il faut craindre, en évitant un écueil, d'en rencontrer un autre, et, en nous renfermant trop en nous-même, d'oublier qu'il y a autour de nous une société dont nous faisons partie, dont le bonheur

importe au nôtre, et à la vie de laquelle nous sommes nécessairement associés. De là un nouvel aspect de la question, qui est celui qui a le plus frappé les hommes de notre temps.

Sans doute il appartient à Thomme de se faire à lui-même sa destinée; mais, pour arriver à une telle possession de lui-même et pour encourir une telle responsabilité, il faut déjà que certaines conditions extérieures se trouvent réunies : il y a, par exemple, tel degré de misère et d'ignorance qui rend Thomme incapable de se connaître et de se posséder, et par conséquent d'atteindre à cette vie heureuse par la sagesse seule, qui est elle-même si rare chez les hommes les plus éclairés. La résignation que Ton conseille au peuple, commue convenant à sa condition, n'est qu'une vertu toute passive, et n'est pas môme incompatible avec le vice. D'ailleurs, si à un point de vue abstrait ou mystique on peut se borner à considérer dans l'homme la volonté de faire le bien, il est impossible de nier cependant que c'est là un bonheur très-incomplet, très-disputé, et qui peut être troublé par les plus cruelles épreuves. S'il est bon que riiomme qui souffre supporte sa souffrance, ce n'est pas une raison pour que l'homme qui pense ne recherche pas si ces douleurs peuvent être nllégôcs.

D'ailleurs, parmi les souffrances qui atteignent les hommes, il en est qui tiennent à la personne morale elle-même, lorsque ce sont des droits essentiels qui sont violés et opprimés ; et, parmi ces droits, quelques-uns même sont autant des de^voirs que des droits, par exemple le droit d'honorer Dieu suivant sa conscience, le droit d'élever et de protéger sa famille. Il ne peut donc pas être indifférent au bonheur de vivre dans une société bonne ou mauvaise, juste ou injuste, libre ou tyrannique. D*où il suit que nous n aurions pas étudié noire sujet sous toutes ses faces,, si nous n'examinions quelles sont les conditions de bonheur que la société présente aux hommes. Comparons-la donc à celle qu'elle a remplacée, et à celle qui prétend la remplacer elle-même. Remarquons d'abord que ces deux sociétés. Tune passée, Tautre future, ont un grand avantage sur la société présente : c est de n'être pas. Gomme Tune n'est plus, et que l'autre n'est pas encore, elles ne peuvent être connues que par l'imagination. Or Timagination ne présente les choses que comme il lui convient : à la vérité, elle peut exagérer les vices du passé ou de l'avenir, mais elle peut aussi exagérer les mérites. Les souffrances qui ne sont plus, ou qui ne sont pas encore, sont bien peu de choses aux prix des souffrances

LE BONHEUR DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. 355 réelles el présentes, au moment où on les éprouve. Qui de nous n'embellit par le souvenir ou par Tespérance sa vie passée ou future, et ne la préfère à sa vie présente? Ainsi des sociétés. Comme la vie est et sera toujours rude, quoi qu'on fa^, les hommes se plaindront toujours du temps où ils vivent, et rêveront des temps meilleurs, que les uns placeront dans le passé, s'ils ont l'âme pieuse, mélancolique, portée à la vénération, et les autres dans l'avenir, si leur esprit est jeune, ardent, audacieux, ami des nouveaulés, indocile aux lois consacrées. Voilà pourquoi la société actuelle, ayant comme toute société ses maux et ses vices, trouve encore tant d'adversaires, et se défend comme elle peut entre des regrets mal apaisés et des désirs inassouvis.

Si nous cherchons à comprendre l'ancien régime, non pas tel qu'il a été en réalité, mais tel qu'on peut le concevoir à une certaine distance, et en le prenant par ses beaux c6tés, on peut dire qu'il reposait sur ce fait, qu'il y a nécessairement dans l'humanité, par la nature même des choses, deux classes d'hommes, les faibles et les forts . Cela est évident d'abord pour l'âge, l'enfance étant nécessairement plus faible que la maturité; cela est évident pour le sexe, la femme étant plus faible que l'homme ; cela est encore évident pour les malades,

les infirmes, les pauvres d'esprit. Eh bien, indépendamment de toutes ces faiblesses qui résultent de la nature physique de l'homme, on peut dire que la société se divise encore en faibles et en forts, les uns ayant plus, les autres moins de facultés, les uns étant plus, les autres moins favorisés par les circonstances extérieures ; d'où Ton voit que la différence de la faiblesse et de la force est de droit naturel et en quelque sorte de droit divin. Ce fait étant une fois posé (et toutes les utopies philosophiques ne peuvent le détruire), on ne conçoit, selon les partisans du régime aristocratique, que deux systèmes en dehors de celui qu'ils nous proposent : ou bien soumettre tous les éléments forts ou faibles, sans différence de degré, à la puissance d'un souverain unique et absolu, et réduire tous les membres de la société à une égale faiblesse, tempérée seulement par Télévation fortuite de quelques individus auxquels se communique passa^'ércment le suprême pouvoir; ou bien décréter, contre la nature des choses, une égalité absolue entre tous ces éléments discordants, et donner à la majorité d'entre eux la souveraineté et la toute-puissance. Or, dans le premier cas, c'est la force toute seule, mais la force physique qui écrase la vraie force, la force morale ; dans le second cas, c'est une

LE BONHEUR DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. 357 unité violente qui étouffe les diversités et les inégalités naturelles; c est une simplicité abstraite substituée à une harmonieuse hiérarchie ; c est la servilité et la tyrannie, ou Tégoïsme caché sous Tapparence de la justice, remplaçant les sentiments variés d'honneur, de délicatesse, de respect, de sollicitude, qui correspondent, dans la nature même, aux innombrables degrés que cette nature a mis entre les hommes. L'ancien régime avait donc écarté, non par théorie, mais par instinct, ces deux solutions ; et il avait résolu la question d'une manière plus humaine, disent ses défenseurs, en réunissant les forts et les faibles par les liens réciproques et tout moraux de la protection et de la fidélité. Le fort, pour maintenir sa force et la protéger contre le despotisme dun seul, avait eu besoin de rallier à lui les faibles , et il leur payait son concours par la protection; le faible avait eu besoin du fort pour se garantir contre la violence, et lui payait sa protection par sa fidélité. La nature des choses avait noué ces liens, et les sentiments qui devaient en naître s'étaient formés par l'habitude, par le contact, par l'intérêt commun ; d'en haut descendaient la bienfaisance et la justice ; d'en bas remontaient la loyauté et le respect. L'autorité était relevée par la charité et la piété; lobéissance, par le dévouement et par l'amour. Ajou-

tez à cela que la société ne se composait pas seulement, comme on pourrait le croire , de quelques puissants et d'une multitude désarmée ; mais il y avait une échelle qui descendait depuis la plus grande force jusqu'à la plus extrême faiblesse , par une série de degrés ; de sorte que celui qui était faible par rapport à Tun était fort par rapport à l'autre, et cela non par un hasard et selon le caprice de chacun, mais d'après des lois fixes, non écrites, mais réglées par la coutume, la plus forte des lois. Enfin le temps, ce grand adoucisseur de toutes choses, tempérait ce qu'il pouvait y avoir encore de trop rude dans ces relations, et créait, sous l'apparence tout extérieure de l'inégalité, une égalité véritable, toute de cœur, bien préférable à la fausse et aveugle égalité de la loi. Aussi voyait-on les inférieurs aimer leui^ supérieurs ^et se dévouer pour eux ; on voyait les subordonnés respecter la puissance, les jeunes se taire devant les vieillards, les enfants obéir à leurs pères et les cadets s'effacer devant les atnés. Les familles formaient des unités vivantes et immortelles, où les individus apprenaient Tesprit public à l'école de l'esprit de famille ; les villes avaient aussi leur unité et leur âme; les corps, doués de personnalité, défendaient contre le despotisme les droits de chacun, liés au droit collectif de la

LE BONHEUR DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. 359 corporation. La religion, qui n'était pas absente de rÉtat, répandait son grand esprit, l'esprit de dévouement et surtout Tesprit d'immortalité, dans cette société véritablement vivante : présente à tous les grands événements de la vie, la naissance, le mariage et la mort, elle liait la terre avec le ciel, le visible avec l'invisible, et conduisait doiicement l'humanité, de la demeure passagère qu'elle traverse ici-bas, à la demeure étemelle pour laquelle elle est faite.

Tel est le tableau idéal que nous présentent de la société passée les poétiques défenseurs de l'ancien régime; et, si la poésie était ici en cause, on ne peut nier que le régime féodal, avec sa hiérarchie, ses diversités, ses coutumes, ses usages, sa chevalerie, sa foi, n'eût l'avantage sur notre société bourgeoise, industrielle et sceptique; mais la poésie n*est pas la ' justice et les sociétés ne sont pas faites pour inspirer les imaginations des conteurs, et amuser la curiosité des hommes. Examinons donc par la raison ce qu'il faut penser de cet idéal, si noble et si séduisant.

Rien de plus vrai que ce fait sur lequel s'appuient les défenseurs de l'aristocratie : il y a des faiblesses naturelles, qui appellent la protection, et qui ne peuvent être soulagées que par l'amour. Mais, de ces faî-

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blesses, les unes sont purement accidentelles : ce sont les infirmités et les maladies; on peut donc les négliger; nul ne peut avoir Tidée de chercher dans le rapport d'un malade et d un médecin l'image de la sociélé. Les rapports d'inégalité entre les sexes ont une bien plus grande importance, et se lient étroitement à la question de la constitution de la famille. Mais il est évident que de Tinégalilé entre Thomme et la femme on ne peut rien conclure sur Tinégalité des hommes entre eux. Il reste donc une seule inégalité naturelle, universelle, qui pourrait servir de base au système aristocratique : c'est Tinégalité d'âge. L*enfant ne peut se suffire à lui-même : et sa faiblesse appelle nécessairement la protection. Mais ici deux choses sont à remarquer: la première, c'est que la protection paternelle est instituée par la nature même, et qu elle n'a pas besoin de se démontrer; la seconde, c'est que cette protection a son contrepoids naturel dans le cœur même du père; il n*ya donc aucune chance, au moins n'y a-t-il que des chances très-rares qu'elle dégénère en tyrannie. Au contraire, dans la société, vous ne voyez nulle part de protection instituée par la nature même des choses : toute protection nait ou des circonstances qui ont donné b l'un des forces supérieures à Taulre, ou du libre arbitre du protecteur et du pro-

LE BONHEUR DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. 361 tégé. On ne peut donc assimiler les diverses espèces de tutelle que la 30ciëté peut présenter avec la tutelle domestique. Celle-ci reste unique en son genre. D'où je conclus que quiconque porterait atteinte à la tutelle domestique irait contre la nature même des choses : tandis qu'il est permis de rechercher, quant aux autres genres de tutelle, lequel est le meilleur; par exemple, s'il ne vaut pas mieux être protégé par la société que de Fêtre par un patron, et encore s'il ne vaut mieux être à soi-même son protecteur, saur recours à la puissance publique contre la violence et l'injustice.

L'ancien régime ne se trompait donc pas en déclarant qu'il y a des faibles et des forts dans la nature, mais en fixant arbitrairement la force dans certaines familles, et la faiblesse dans d'autres, au lieu de '> laisser la force et la faiblesse se manifester librement sous la protection publique. Sans doute, par le fait, les nobles étaient les plus forts. Mais c'est en quoi précisément consistait l'injustice : car qui prouvait qu'ils le fussent parla nature? Il doit y avoir de^ rangs dans la société, cela est évident : il faut des premiers, des seconds et des derniers ; mais ces rangs ne doivent pas être fixés arbitrairement avant la naissance de chacun. Comment puis-je avoir un

rang avant d*être né? Sans doute, on ne détruira jamais Tempire des conditions extérieures dans lesquelles chacun se déploie; et la naissance en est une; mais il n'est pas nécessaire d'ajouter à cette première fatalité une fatalité légale; et en second lieu la société peut toujours diminuer Finfluence de ces conditions exiérieures, en ouvrant sans cesse de plus larges voies à tous. Sans doute, si je suis né dans la campagne, il y a bien des chances pour que j'y reste; mais où est le mal? Le mal, c'est de m'y attacher par la servitude de la glèbe ou par la servitude de l'ignorance. Ainsi nous accordons leurs prémisses aux partisans de l'ancien régime, à savoir que la société doit se composer d'inégalités; mais ces inégalités doivent éire naturelles, non artificielles; j'ajoute que, lorsqu'elles sont naturelles, elles tendent à s'effacer progressivement, parce que les hommes, ayant au fond une même nature, tendent à se rapprocher les uns des autres, lorsqu'aucune barrière ne les sépare par des distances infranchissables.

Je ne voudrais pas être injuste pour la société de l'ancien régime. J'accorde que le rôle de protecteur pouvait donner le goût de la protection, que Tinfluence de la religion devait inspirer aux seigneurs la bienveillance envers leurs vassaux, aux vassaux

LE BONHEUR DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. 363 l'amour et le respect de leurs maîtres; j'accorde que cette hiérarchie traditionnelle était un principe d'ordre, et que les privilèges qui à tous les degrés de l'échelle protégeaient les divers individus étaient des défenses contre la tyrannie. Mais on m'accordera que la protection peut dégénérer en oppression, que celui qui est assez fort pour vous défendre est assez fort pour vous opprimer, que l'inégalité de naissance inspire facilement le mépris pour ceux qui sont au plus bas degré de l'échelle, que l'on conclut aisément de la diversité de classe entre les hommes à la diversité de nature, et qu'il est bien difficile que celui qui n'est pas votre égal soit votre semblable. Ajoutez que l'on a peine à comprendre, si l'ancien régime n'était qu'un régime de patronage sérieusement exercé, comment il a excité tant de haines, tant de ressentiments, tant de rancunes, comment au moment de sa chute il a suscité les vengeances les plus sauvages. On oublie d'ailleurs que le besoin de la protection n'est pas le seul qui soit dans l'humanité, et qu'il n'est pas le plus noble. Il y en a un autre : c'est le besoin de se développer. Or, dans les cadres factices institués par l'ancienne société, l'homme pouvaitil se développer librement? Il l'a pu en partie dans la décadence de ce régime, c'est-à dire au dix-hui-

tiëmc siècle; mais c'est qu'alors commençait déjà la dissolution de cette société. II manquait donc aux hommes de ce temps, au moins à ceux qui n'étaient pas les premiers, beaucoup des conditions extérieures du bonheur, si le bonheur est, comme nous l'avons dit plusieurs fois, le libre développement de toutes les puissances légitimes de notre être.

Nous avons vu que Tidée fondamentale de l'ancien régime était celle-ci : une hiérarchie de protectorats subordonnés les uns aux autres, el liés entre eux par un protectorat unique, la puissance royale. Quelle est maintenant l'idée du nouveau régime, de celui que 89 a proclamé, et qui depuis se réalise peu à peu parmi les peuples avec plus ou moins de rapidité? La voici : c'est te plus grand développement possible de la liberté individuelle sous toutes ses formes, sous la condition de la protection publique. D'après ce principe, tout homme se protège soi-même, j'entends par là, travaille à ses risques et périls, pense ce qui lui parait vrai, croit ce que sa conscience lui ordonne, jouit de ses biens selon sa raison et sa prudence, en un mot, ne répond de lui-même qu'à lui-même, sauf les cas où il porterait atteinte aux droits d'autrui : c'est ici que la loi intervient pour empêcher l'injustice. Est-ce à dire que toute espèce de patronage ait

•disparu de notre société ? Non, sans doute, et cela même n'est pas désirable. Il y a d'abord le patronage naturel du pouvoir paternel, qui est le type et la perfection du patronage humain. Il y a le patronage conjugal, qui déjà se concilie avec la liberté et l'égalité. Il y a encore et il y aura toujours le patronage de la bienfaisance et de la charité. De plus, tant que les grands efTcts que l'on a le droit d'attendre de tant de principes si réconds mais si nouveaux ne se seront pas produits, il faudra que les moins heureux, les moins éclairés et les plus nombreux soient soutenus et aidés par le patronage des heureux et des premiers arrivés, mais cela sans porter atteinte aux droits ou à la liberté ni des uns ni des autres. J'ajoute enfin qu'il est impossible de nier que la puissance publique n'ait elle-même une sorte de patronage à exercer en faveur des faibles, ne fùl-ce que par l'éducation : dans.quelles limites ce patronage doit-il être resserré, c'est ce qui est l'objet de discussions subtiles et profondes entre les publicistes. Mais, tout en faisant la part à ces nombreux et nécessaires patronages, il ne faut pas pérore de vue l'objet principal de la société moderne, le plus haut développement possible de l'activité humaine. Or, comme c'est là précisément l'idée que nous avons donnée du bonheur, il s'ensuivrait que, si cette société était par-

faitement conforme à ces principes, elle serait h mieux faite pour assurer le bonheur humain. Néanmoins, il y a dans les conditions mêmes de cette société de graves obstacles au bonheur, sur lesquels nous devons nous arrêter quelques instants.

D'abord, il ne faut pas oublier qu'aucune société, si excellente qu'elle fût, ne pourra détruire la douleur parmi les hommes, et ne peut empêcher même les grandes inégalités de douleur, qui semblent accuser si éloquemment la Providence, et qu'une pensée pieuse, au contraire, considère comme le signe et la caution d'une meilleure espérance. Or ce qui touche à la condition humaine comme telle est aussi vrai de nos jours qu'au temps de Job ou de Pascal. Il faut scuffrir : rien ne garantit d'un tel lot.

Mais, indépendamment de ces douleurs inévitables, dont aucune société ne sera jamais exempte, il pourrait bien se faire que, dans la société actuelle, il y eût i la fois et moins de maux et plus de douleurs, si l'homme , en se développant, est devenu plus sensible aux misères de sa condition. Il ne suffit pas que la société mette à la disposition des hommes plus de moyens d'être heureux; il fautençore qu'ils sachent en profiter, et qu'ils en usent sagement : or je n'affirme pas qu'il en soit ainsi des hommes de notre temps. Par exemple, je ne

crois pas qu*il soit possible de nier, sans injustice, que cette société prise dans son ensemble ne soit plus riche qu'aucune de celles des siècles précédents, que le bien-être n'y soit infiniment plus répandu. Mais cette société plus opulente et plus prospère est-elle plus heureuse? Munie de beaucoup plus de moyens de bonheur, sait-elle s'en servir? C*est une tout autre question. Si les classes laborieuses, plus riches qu'elles ne l'ont jamais été, sont devenues plus sensibles à leur pauvreté relative; si, attirées dansles villes par le progrès de l'industrie, elles ont devant les yeux et tous les jours le luxe et le plaisir; si elles ne travaillent souvent et ne gagnent péniblement leur vie qu'à fabriquer ces objets qui doivent servir à l'ostentation des riches; si à chaque pas le contraste de la pauvreté et de l'opulence se présente à leur imagination; si la société, en leur reconnaissant les droits de l'homme et du citoyen, en s'intéressant à leur sort, en leur permettant de désirer le btcn-étre, en le leur permettant même comme la récompense de leurs eflbrts, les a habituées à désirer, et par conséquent à souffrir, ne peuvent-elles pas être à la fois plus aisées et plus malheureuses? D'un autre côté, les riches tirent plus de profit de leurs richesses qu'ils n'ont jamais fait. Les lois économiques mieux connues, les progrès de la science ap-

pliquée à Tinduslrie et à la cullurc, la propriété mieux protégée par de meilleures lois civiles, toutes ces causes ont créé beaucoup de richesses et les ont réparties sur un plus grand nombre. Mais, si ces riches du travail voient leurs biens convoités par des yeux d en\ie, leurs droits contestés par d'habiles sophistes et de redoutables tribuns, s ils ont sans cesse devant les yeux rimagedela spoliation, peut-on dire quils soient heureux? Ainsi les pauvres et les riches souffrent pour la même cause; et Tamour des richesses, au delà d'une certaine mesure, loin d'être une source de bonheur pour une société, en est la plaie secrète et mortelle.

11 y a, en oulre, une autre classe de douleurs, que Ton peut considérer comme passagères, mais qui ne permellent pas d'apprécier l'influence définitive qu'aura la société nouvelle sur le bonheur humain. Ce sont toutes les douleurs qui sont nées précisément de l'état de révolution par lequel celle société a commencé, et qui dure encore. D'abord, tous les intérêts anciens, qui ne se sont pas encore accommodés au ton de cette société nouvelle, souffrent dans leurs souvenirs et dans ce qu'ils considèrent comme leurs droits : les influences ne se déplacent pas sans douleurs, en outre, beaucoup d'habitudes anciennes sont en lutte avec des habitudes nouvelles : de là, des frois-

LE BONHRUa DANS LA SOGIËTË ACTUELLE. 369 sements et des conflits qui afTectent plus ou moins la sensibilité. Ensuite, la chute d'un grand monde a toujours quelque fthose de splennel et de triste; et les générations de la première moitié du siècle, en ont été profondément atteintes : il y a eu là de grands troubles, de grands déplacements] d'existences, des révolutions d'âmes non moins tragiques que celles des États : mais ces grandes émotions commencent à s'affaiblir, et les générations nouvelles sont moins mélancoliques que leurs ainées. Enfin, la principale cause de douleurs dans ce siècle, c*est le sentiment de l'instabilité. Cette société est mal assise ; elle n'est pas s&re d'elle-même; elle voit changer sans cesse, sinon les conditions fondamentales de ^on existence, au moins ses formes extérieures : de là, une grande incertitude d'action, un besoin de jouir vite, et, par conséquent, de gagner vite de quoi jouir, une impatience fiévreuse; et, dans l'obscurité des destinées communes, l'oubli du bien public et la passion du bien-être. Pour qu'il se forme des mœurs dans une société, il faut qu'elle dure, et qu'elle ait le sentiment de sa durée. Or, c'est ce qui n'est pas encore arrivé pour la société née de la révolution. Pendant longtemps, elle a craint d'être ramenée en arrière, et de se voir remplacée par celle même qu'elle avait dé-

iruite; délivrée de cette crainte, elle s'est vue de nouveau menacée par l'image d*une société nouvelle qui lui reproche à elle-même d*ètre une société d'ancien régime. Cet avenir inconnu qui pèse sur elle, la trouble et la tourmente; et, perdant le sentiment de son droit et de sa force, elle s'abandonne à tous les courants, sans savoir où ils la conduiront.

Remarquons enfin que le développement de l'activité et de la liberté, est loin d'être favorable à cette sorte de bonheur qui consiste dans la paix, dans la quiétude, dans l'équilibre des facultés. Agir, c'est lutter, et lutter est toujours douloureux; se protéger soimême est une œuvre périlleuse ; être protégé est plus doux. De là de grandes souffrances dans une société longtemps immobile, entraînée tout à coup dans un tourbillon d'activité souvent excessive, et dans des combats dont elle n'a pas l'habitude. La lutte des opinions, la lutte des intérêts, la lutte des passions parait une anarchie que Tonne peut supporter, et qui, d'ailleurs, dégénère souvent en une anarchie véritable. Il en est de même pour Tàme : la lutte de la pensée avec ellemêmequand elle recherchela vérité, la lutte de l'homme avec lui-même quand il est chargé de la responsabilité de sa vie, toute$ ces luttes sont des causes de trouble et de tristesse, auxquelles beaucoup d'àmes peuvent suc-

comber lorsqu'elles n'ont pas été élevées pour de telles épreuves. De là, par exemple, le nombre croissant des ^ ' suicides et des folies dans notre siècle. La cause en est, sans doute, que beaucoup de volontés et beaucoup d'esprits n*ont pas été assez forts pour supporter une telle société. Un déploiement extrême de désirs exige un plus grand déploiement d'activité et d'énergie. Si l'énergie n'est pas en proportion avec Tàmbition, soit de la pensée, soit des passions, l'âme se brise, et la raison ou la vie viennent à 'succomber. Les effets ne sont pas toujours si terribles; mais il est certain qu'il y a toujours une grande cause de trouble pour l'âme, lorsqu'au lieu d'être attaché à une condition fixe, sous une protection déterminée, l'homme est abandonné à lui-même et aux risques de son existence, sans autre protection que celle de la loi, protection froide, lointaine, générale, qui vous défend contre les torts et les violences des autres, mais ne fait rien pour vous faciliter la vie, vous soulager de ses misères, vous en aplanir les épreuves.

En présence de ces douleurs et de ces maux, j'accorde que la société actuelle est très-imparfaite, et qu'elle doit avoir tes yeux fixés sur l'avenir : ^ mais c'est à la condition que cet avenir soit pour elle un stimulant et non pas une menace, qu'il se

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produise, quel qu'il soit, par le progrès régulier des choses et par le mouvement spontané de la société elle-même, et non pas sur un plan factice créé d'avance, et par le moyen de la force et de la violence. Cet avenir doit être la suite et non le renversement de la société de 89. On dit que cette société n'est qu'une société de transition, et cette expression vague et obscure plait infiniment à beaucoup d'esprits. En un sens, toute époque est de transition; chaque moment • est une transitfon entre ce qui précède et ce qui suit. L'humanité change sans cesse, et nul siècle ne ressemble à un «lutre siècle. On peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, que la société marche à un état nouveau ; il en a toujours été ainsi dans le monde, même lorsque la société n* en avait pas le sentiment. Dans ce sens, je reconnais que notre société est de transition : mais ce n'est pas ainsi qu*on l'entend. Ceux qui parlent de celte manière croient qu'avant 89 la société était, comme ils le disent, organisée ; ils croient, en outre, que la société future le sera aussi, mais tout autrement; et, entre ces deux sociétés, ils placent celle d'aujourd'hui qui, selon eux, est désorganisée, qui n'est qu'une crise, et dans la force du terme, une transition, c'est-à-dire un provisoire. Or c'est ce que je ne puis admettre.

La question n'est pas de savoir si la société actuelle

a réalisé tous les progrés que Thumanité peut rêver sur la terre : s'il en était ainsi, ce serait la fin du monde, nous serions au paradis; et Ton ne voit pas ce qui resterait à faire à ceux qui viendront après nous; mais la question est celle-ci : la société actuelle est-elle dans la vérité, ou est-elle radicalement fausse? peut-elle,' par un progrès successif et naturel, réaliser tout le bien que l'on rêve, ou, au contraire, n'est-elle pas un obstacle à ces biens par sa fausse et incurable organisation? En un mot, n'est-elle pas à la soâéié future ce que la société de l'ancien régime lui est à ellemême? Eh bien, je nie qu'il en soit ainsi. La société où nous sommes, sauf certains maux particuliers que nous avons signalés et qui disparaîtront avec le temps, e^ vraie dans ses principes essentiels; c'est en développant ces principes et non en les renversant, pour faire place à je ne sais quels principes nouveaux, que l'homme arrivera le plus sûrement à perfectionner sa condition. 11 ne faut pas, par le mirage d'un faux bonheur, sacrifier imprudemment les conditions réelles d'un bonheur possible.

ta plupart des rêves qu'avaient imaginés dans la première moitié de ce siècle les inventeurs d'utopies se sont en grande partie évanouis. Mais de ces rêves, et, il

faut l'avouer, des traditions de noire pays, a subsisté et subsiste encore l'idée fondamentale d'un patronage universel de la société sur tous les individus. La société est une grande entreprise de bonheur public. Non-seulement elle empêche le mal et l'injustice; mais encore elle fait tout le bien qui se peut faire; elle pense, elle veut, elle agit pour Tindividu; elle lui assure la subsistance, et lui partage les biens communs, non pas selon la loi féroce de l'intérêt personnel, mais selon la loi équitable et douce de la fraternité. Son principal objet est d'établir Tégalité de jouissances entre les hommes. C'est là le rêve que nous ne saurions partager.

Sans vouloir déterminer dans quelle mesure la société peut intervenir sans injustice pour aider, soutenir, faciliter le développement des individus (question qui est du domaine de la. politique), nous devons protester, au nom de la morale, contre toute doctrine qui met la société en tutelle, qui sacrifie la personnalité humaine à l'intérêt social, dispense l'homme de Tactivité, de la responsabilité, par une fausse et humiliante sollicitude, détruit la lutte, sans laquelle la vie est impossible, fait du bien-être le bien suprême, et pour établir une fausse égalité, supprime ou met en prévention la liberté, principe de

tout progrès. C'est là partir d*une fausse notion du bonheur ; et c'est contre cetle fausse notion que tout \/ notre livre est dirigé : c'est croire que le bonheur consiste dans la jouissance et dans la tranquillité, et non dans l'activité et dans l'énergie personnelle. Assurer aux hommes la satisfaction paisible de leurs désirs, c'est ce que quelques-uns considèrent comme la perfection du bonheur public : pour nous, au contraire, le honheur est dans le libre développement de ^otre nature, dans l'exercice indépendant de nos facul'és. Or c'est ^ ce qui ne peut avoir lieu sans luttes, sans rivalités, sans eflbrts personnels, sans chutes, sans disgrâce, en un mot, sans douleurs. Promettre aux hommes le paradis sur la terre, c'est leur mentir, c'est se tromper soi-même, c'est ignorer les conditions de leurdesti-* née et de leur nature. L'âge d'or n'est pas plus dans ^ l'avenir qu'il n'est dans le passé : il n*est nulle part ici-bas, il ne sera jamais. Que s'il y a encore dans noire société des obstacles au développement libre des aptitudes humaines, on a raison de demander qu'ils soient levés; mais en cela on ne change pas les conditions essentielles de cette société; on ne fait, au contraire, qu'en accomplir l'idée : car personne ne peut avoir la pensée de soutenir qu'une telle société soit parfaite; mais elle doit se perfectionner progrès-

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sivement, selon ses principes, mais non changer de principes.

J'ajoute quil est impossible de déterminer davance quelles seront les conditions de la société de Tavenir, et que, par cette raison, tout le monde peut en croire ce quil voudra; mais, par cette raison aussi, il ne faut pas imposer aux sociétés des plans de rénovation, construits à priori dans la solitude de la spéculation; il faut que la société se fasse à ellemême son avenir par le développement naturel des choses et par }e libre emploi de toute ses ressources et de toutes ses lumières. Dans ces conditions, un plus grand nombre d'hommes arriveront chaque jour à prendre possession de leur qualité d'hommes, c'est-4dire à s'approcher du bonheur humain. Ce sera l'honneur de la société nouvelle; mais un tel objet ne doit pas être atteint aux dépens des droits et de la responsabilité de chacun : c'est en quoi se sont trompées presque toutes les écoles de l'avenir, beaucoup plus préoccupées du bonheur social que de la dignité personnelle des individus. Une fois alTranchie de toutes les craintes qui l'assiègent, la crainte d'être ramenée aux institutions du passé qui lui sont devenues insuppor^ tables, et la crainte d'être entraînée hors de ses voies naturelles vers des institutions arbitraires fil violentes»

LE BONHEUR DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. 377 fa société actuelle, prenant -peu à peu conscience de sa lorcc et de son droit, assurée dans sa durée, unissant enfin la paix et Tordre avec la liberté, verra se former peu à peu des mœurs et des caractères : elle ne détruira pas les maux qui sont attachés à la condition d'homme, mais elle les diminuera, et, mettant chacun en état de se suffire à lui-même, en lui garantissant la sécurité et la justice, elle lui laissera la responsabilité de son propre bonheur. Je suis bien loin de dire que» parmi les idées émises par les novateurs de notre temps, il n'en est aucune qui puisse passer dans la pratique : ce serait les juger sans examen; mais je dis qu'elles ne peuvent être pratiquées qu'à la condition de s'accommoder aux principes généraux de cette société, etnon en en renversant l'économie, i la condition de respecter la libre responsabilité des particuliers, au lieu de les engrener, par autorité publique, dans un mécanisme préparé d'avance, confié lui-même à la direction d'un moteur irresponsable. C'est cette fausse notion du progrès social, déduite elle-même d'une fausse notion du bonheur humain qu'il faut combattre, et dont il faut délivrer les esprits, sans méconnaître rien de ce qui peut être fait de bon et d'utile par un pouvoir éclairé.

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