CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Les hommes sont souvent dupes d'une singulière contradiction. Us se plaignent volontiers d'être malheureux; mais ils croient posséder tous le vrai secret du bonheur; ils envient le sort du voisin, tout en critiquant sa manière de vivre : ils se plaignent de ne pas être lobjet des faveurs de la fortune, ils le plaignent d'y attacher tant de prix; enfin dans un même moment ils disent d'un homme qu'il est bien heureux, mais qu'ils ne voudraient pas être heureux comme
!2 PHILOSOPHIE DU BONHEUft.
lui, satisfaisant à la fois ces deux penchants misérables de notre nature, le plaisir de se plaindre et le plaisir de blâmer autrui.
Il est aisé de rendre raison de cette apparente contradiction. Les événements ne dépendent pas de nous; mais la manière dont nous jugeons les choses nous appartient et nous est propre. Il n'y a point de honte à reconnaître que les événements ne sont point tels que nous les voudrions; mais il y a une certaine honte à se tromper. De là vient que nul ne rougit de se dire à soimême qu'il n'est pas heureux; car est-ce notre faute si la fortune nous néglige? mais on ne voudrait pas s*avouer ni avouer aux autres qu'on ne sait pas où est le bonheur, qu'on poursuit une ombre vaine, qu'on e^t dupe de son imagination, enfin qu*on ne juge pas sainement : car l'erreur, quoiqu'elle ne soit pas toujours volontaire, est cependant une faiblesse que Ton n'aime pas à reconnaître en soi, mais que Ton découvre dans les autres avec un plaisir infini.
Non-seulement nous ne sommes pas blessés dans notre amour-propre, quand nous voyons la fortune trahir nos espérances, mais par un raisonnement secret, nous sommes tentés de croire que c'est une distinction de n'être pas aussi heureux que les autres hommes. Le bonheur a quelque chose de sol, dont nous faisons
fi par réflexion, quoiqu'il soil d'ordinaire assez bien venu quand il arrive. Nous nous savons gré d'être l'objet des rigueurs du destin de même qu'un esprit fier s'enorgueillit de ne point être recherché par les faveurs du pouvoir. Il nous semble qu'il n'y a qu'un personnage de quelque importance qui puisse mériter d'aussi grandes injustices de la part de la destinée; et de même que l'ostracisme dans les républiques antiques était un titre d'honneur pour les grands citoyens, de même les persécutions de la fortune ont quelque chose d'honorable et qui relève.
Il est vrai qu'il n'est pas toujours facile, ni même possible de se croire persécuté, et qu'il est telle situation si évidemment prospère qu'il serait difficile de se plaindre. Mais comme il faut que l'amour-propre se retrouve partout, voici comment il opère : il fait deux parts dans notre fortune : ce que nous avons, et ce que nous n'avons pas. La première vient de notre mérite, la seconde de l'injustice des événements. Nous jouissons de la première comme d'un dû, sans y penser, et nous prenons soin de raviver continuellement en nous la pensée de la seconde, afin d'avoir à quoi nous prendre pour nous paraître victimes à nos propres yeux. Et par une contre-parlie naturelle, nous faisons le même partage dans la for-
tune d'autrui; nous ilistinguons aussi chez les aub^es ce qu'ils ont reçu, et ce qui leur manque; mais celte fois nous attribuons à l'aveuglement de la fortune les biens qu'elle leur donne, et à sa clairvoyance fortuite ceux qu'elle leur a refusés.
Tels sont les égarements des hommes, quand ils comparent leur destinée à celle d'autrui : ces égarements ne sont pas moins étranges, comme nous l'avons dit, lorsqu'il s'agit de juger non plus de la fortune, mais de la sagesse de nos semblables, et d'apprécier à leur vraie valeur leurs opinions sur la vie, témoignées par leur manière de vivre.
Écoutez la plupart des conversations humaines; vous verrez que leur principal sujet est presque toujours la critique du genre de vie des absents : « Un tel estriche, dit-on, mais que lui sert d'être riche h vivre d*unc telle manière? En vérité, pour se priver de tous les plaisirs de la vie, autant être débarrassé de tous les soins que donne la conservation de l'argent. On comprend Téconomie, mais la parcimonie est aussi honteuse que ridicule. Un tel vit grandement; mais quelle place reste-t-il pour le bonheur dans cette fastueuse ostentation? Cette solennité d'étiquette, cet attirail de valets de tout rang et de tout emploi, ce va-et-vient incessant de.visitesetde réceptions, cette vie u fracas, toute
en dehors, grand Dieu! est-ce là le bonheur? et n'estce pas plutôt un châtiment public, infligé à la cupidité et à Torgueil ? » Ainsi, Favai^ice et le luxe, la simplicité et l'ostentation, tout est matière à critique; et nespérez pas échapper au blâme, en choisissant un certain milieu, car il n'y a point de milieu, excepté toutefois celui que votre critique a su trouver ou saurait trouver s'il était à votre place. C'est ainsi que les hommes se jugent les uns les autres, blâmant tous la voie qù'ils^ ne suivent pas. Les libertins pleins de feu et de jeunesse, tout entiers à la poursuite des plaisirs désordonnés, raillent les tristes plaisirs de ceux qui pâlissent sur les livres et les fades douceurs de la vie domestique; et le savant qui ne connaît les passions que par ouï-dire, ou dont le cœur éteint les a oubliées, prend en pitié cette ignorante jeunesse, « que le tombeau engloutit tout entière, et dont il reste à peine un souvenir. »
Ce préjugé universel devrait nous prémunir contre la tentation de dire notre avis sur un problème, qui parait si peu susceptible de solution; car on est à peu près sûr d'avoir contre soi autant d'adversaires que de lecteurs. Chacun en effet a sa inanière de concevoir le bonheur, et soutient que c'est la bonne. En intervenant dans ce débat, vous paraissez atteint de la
même manie que les autres hommes et vouloir leur persuader ce qui ne se persuade pas, la vérité d un goût et d'un sentiment particulier. Le philosophe qui, après avoir blâmé et critiqué toutes les illusions des hommes, les invite à écouter ses propres rêveries, ne resscmble-t-il pas à ce fou qui se raillait de son camarade et disait : a Ce malheureux croit être le fils de Dieu; je sais mieux que personne qu'il se trompe, moi qui suis le Père éternel. »
Un aimable et candide écrivain ^ nous apprend que pour èlrc heureux, il faut avoir une bonne santé, quelque aisance, de bons amis, une aimable femme, aimer les livres et la musique, et loin des fonctions qui enchaînent, consacrer un loisir indépendant à goûter les plaisirs simples d'une vie innocente. Voilà ce qu'il appelle : « Vatt d^être heureux. » A la vérité il est utile et sage d'apprendre à ceux qui possèdent de tels biens l'art d'en jouir. Mais qu'apprend-il à ceux qui ne les ont pas?« Sa théorie du bonheur, dit agréablement M. Mignet, sembla le paradoxe qu'un esprit riant tirait d'une vie satisfaite. On lui reprocha de faire de sa propre histoire le fondement d*une science et de donner comme une règle ce qui pouvait tout au plus être cité GO^me un exemple. »
« M. Dro2.
Heureux celui qui a pu mériter une telle objection, et n'a au besoin que d'interroger sa propre histoire pour nous apprendre Y art d'être heureux ! Mais cependant quelle serait Taulorité d'une philosophie qui n'exposerait que les sentiments particuliers, et la situation de l'âme de celui qui l'enseigne? Autant un tel livre serait touchant, autant il serait faible contre tous ceux qui ne sentiraient pas comme l'auteur. Le philosophe, d'ailleurs, n'est point un homme qui raconte son histoire, etlaissedevinersa propre vie par les innocentes confidences de sa plume. Son principal, son unique objet est la vérité. Sait-il jouir d'ailleurs des biens qu'il recommande, c'est ce que vous ne devez pas savoir : car il ne vous a pas promis de faire sa confession. Mais ces biens sont-ils les vrais biens? Voilà ce qu'U vous appelle à juger. 11 faut donc quil y ait de vrais biens, et par conséquent un vrai bonheur. Autrement de quoi parle-t-il, et qu'a-t-il besoin de mAler sa voix à tant de voix confuses qui chantent le bonheur sur des tons discordants?
La Rochefoucauld a dit : « Le bonheur est dans le goût, et non dans les choses. » Cette maxime est vraie, mais elle a besoin d'être expliquée. Sans doute un palais ne rend pas heureux celui qui s'y ennuie. La pos-
session des plus belles choses du monde n'est pas le bonheur pour celui qui ne sait pas en jouir. Mettez la Vénus de Milo entre les mains d*un Chinois, ou donnez cent mille livres de rentes à un Esquimau, vous ne ren« drez heureux ni l'un lii l'autre. Les jeux qui ont enchanté notre enfance, paraissent insipides à notre maturité, n n'y a donc pas de bonheur sans plaisir, et le bonheur réel doit être un bonheur goûté. Et cependant, le plaisir n'est que la fleur du bonheur; il n'en est pas la tige et la racine.
Confondre le plaisir avec le bonheur, c'est prendre rcffet pour la cause. L'homme n'est pas heureux parce qu'il jouit; mais il jouit parce qu'il est heureux. Il est Tacite de voir par là combien est vaine la pensée de ceux qui recherchent le plaisir par-dessus toutes choses ; car ils le détruisent en le cherchant ; le plaisir n'a pas en lui-même, si j'ose dire, sa force d*étre; il s'use et dissipe par l'effort même que l'on fait pour le saisir, le prolonger, le renouveler; comme un parfum qui devient insensible par une trop grande impatience d'en jouir, ou par le désir indiscret d'en épuiser le fonds. C'est encore une erreur de penser qu'on atteindra à la vie heureuse en promenant ses passions de plaisirs en plaisirs, et en cherchant sans cesse la nouveauté et la diversité; car l'âme étant sans cesse agi-
(Jt EST-CE QUE LE BONHELR? 9
tée, rien n'a le temps d'y prendre racine, rien n'y germe et n'y fructifie; le plaisir n'y mûrit pas : ce n'est qu'un fruit hâtif, maigre et sans saveur, cueilli en passant. L'eflet inévitable de cet égarement est l'ennui, c'est-à-dire une va^e inquiétude, qui se prend à tout sans s'attacher à rien. C'est donc le fond de notre être, et non la surface qu'il faut considérer, pour juger de notre véritable état*
Il semble à quelques-uns que le plaisir échappe à toute discussion et à toute critique. Car, peut-on contester à un homme le plaisir qu'il éprouve? Lui seul sait Bien s'il pressent véritablement, et lui seul est juge du degré et de la valeur du plaisir qu'il préfère. Et cependant il faiit reconnaître qu'il y a des plaisirs vrais et des plaisirs faux, des plaisirs purs et des plaisirs impui*s, des plaisirs nobles et raisonnables et des plaisirs insensés et repoussants. Dira-t-on que le bonheur se compose indifféremmentdc tous ces plaisirs, quels qu'ils soient? Et ne fcra-t-on pas un discernement entre ce qu'il convient et ce qu'il ne convient pas d'éprouver? Chaque homme sans doute peut se tromper plus ou moins dans ce discernement, et accorder trop ou trop peu à certains plaisirs : de là les dissentimentsque nous avons signalés. Mais tous parle choix, même arbitraire, qu'ils veulent imposer à autrui sans
autorité, font bien voir qu'à leurs yeux tous les plaisirs ne sont pas égaux, et quil ne suffit pas de jouir pour avoir le droit de se dire heureux.
Il faut, ce me semble, partir d'un principe sans lequel tout s'écroule : c est que le bonheur que nous cherchons doit être le bonheur propre à Thomme, et non le bonheur de lenfant, de Tcsclave ou de l'animal. Sans doute, Tanimal qui jouit est heureux, puisqu'il éprouve le plaisir qui est conforme à sa nalure. Mais Thomme qui ne jouit qu'à la manière de ranimai n*est pas heureux, lors même qu'il se contenterait de cette existence, parce qu'il ne connaît pas le bonheur humain, c'est-à-dire celui qui résulte du déploiement libre et complet de la nature humaine. S'il dit qu'il est heureux comme cela, on doit lui répondre qu'il se (rompe, puisqu'il s'attache à des biens iuférieurs, lorsqu'il pourrait en possède^ de plus excellents. L'esclave qui jouit de la faveur de son maître et qui le domine par la corruption, peut se croire trèsheureux, et il n'est que misérable : car à la bassesse de la sei*vilité , il ajoute la bassesse de la complaisance; il est deux fois au-dessous de l'homme; il est plus malheureux que l'esclave opprimé et persécuté, dont le cœur offensé se révolte contre l'outrage, ou dont Tâmc purifiée le méprise et le pardonne.
QU'EST-CE QUE LE BOISHEIR? il
Mais, dira-l-on, quels sont ces biens excellents dont vous parlez, et à quel titre sont-ils plus excellents, si ce n'est parce qu'ils vous paraissent tels, et qu'ils procurent à ceux qui les aiment plus de plaisirs que ceux que nous préférons? Je réponds que ce n'est pas le plaisir qui rend ces biens plus ou moins désirables et dignes d'être recherchés : c est leur valeur intrinsèque, c'est leur dignité propre. Est- il possible de méconnaître que la pensée est meilleure que la digestion^ que l'action et le travail valent mieux que le sommeil et la torpeur, que la grandeur dame est préférable à la lâche servilité, que l'amour et la gloire ont plus de prix que l'or et Targent? Ceux-là mêmes qui ignorent les biens les plus délicats, savent cependant qu'il y a des biens plus ou moins estimables; et ils méprisent ceux qui recherchent des biens inférieurs à ceux qu^ils ont choisis eux-mêmes. Tel homme qui ne comprend rien aux grandeurs de la contemplation scientifique ou poétique, a le sentiment profond de la dignité du travail et de l'excellence d'une activité constamment employée dans un but utile. Celui que rebutent le travail et la froide raison, préférera encore la passion au plaisir comme plus noble, plus profonde, plus digne de Thomme. Et enfin, parmi ceux qui n'aiment que les plaisirs des sens, celui qui saura goûter un parfum et
aimer la lumière, méprisera Thumble esclave des sens
grossiers et brutaux.
Il y a donc un vrai et un faux bonheur, ou, pour parler plus exactement, il y a une échelle graduée, qui commence au plus humble des bonheurs, et conduit au plus noble et au plus parfait. Le bonheur idéal pour rhomme tel qu'il est, serait celui qui se composerait de tous ces bonheurs subordonnés les uns aux autres dans leur ordre de perfection et d'excellence. J'ajoute, qu'à aucun de ces degrés le bonheur ne se confond avec le plaisir, et que sa vraie source est dans l'exercice de nos facultés et le déploiement den forces de notre être.
Il ne sufCt pas cependant, que l'homme déploie ses facultés pour être heureux. Il faut qu'illes déploie librement et sans obstacle, ou tout au moins qu'il ne sente d'obstacle que juste ce qu'il en faut pour avoir le sentimentvifdesonactivité.Lorsquecetteactiyitéestarrêtée, froissée, opprimée par les choses extérieures, ou encore lorsque les différentes forces de notre flme se combattent entre elles et se nuisent les unes aux autres, TAme souffre, et cette souffrance, qui n'est pas incompatible avec le plaisir, l'est cependant avec un bonheur pur et sans mélange : l'absence de douleur, c'està-dire le calme, la paix, le repos, voilà pour tous
les hommes rachèvement nécessaire d'une vie heureuse; c*esl l'état qu'ils recherchent comme la fin de leurs agitations et de leurs travaux, et qui môme quelquefois, mais trop rarement, accompagne Tcxercioe de l'activité.
Le bonheur, dans son idée absolue, se compose donc de deux conditions : d'une part, l'activité intérieure, le développement de notre être à tous ses degrés; de l'autre, l'harmonie, l'équilibre de nos facultés; c'est un composé d'activité et de paix, de mouvement et de repos. Mais de ces deux conditions, la seconde, à savoir ia satisfaction paisible et harmonieuse de toutes nos facultés, n'est pas de ce monde, ou n'y est que passagère et très-incomplète. Quand même l'homme trouverait la paix au dedans de lui-même par la sagesse, il la verrait bien lot détruite par la rencontre des choses extérieures : le bonheur parfait est donc une chimère icibas ; et le seul auquel il nous soit permis d'atteindre est un bonheur disputé et combattu, où les joies de l'action remportent sur les plaisirs du repos, et où la douleur a nécessairement sa place. Il peut même arriver, tant la douleur est liée à notre être, que pour atteindre un plus haut degré de perfection, condition d'un plus grand honheur,rhomme soit obligé de supporter plus de souffrances, et qu'il soit à la fois plus
heureux et plus misérable : peut-être est-il inévitable qu'il en soit ainsi, car chaque principe d'action est un principe de douleur, et plus Thomme grandit et se développe, plus il oiïre de surface à l'atteinte des choses extérieures.
Un philosophe de nos jours a dit avec raison : « Qu'importe que l'homme soit malheureux pourvu qu'il soîl. grand 1 » J'ajoute que Si'il arrive à la grandeur, il n'est pas entièrement malheureux : car cette grandeur même est un bonheur, et une source de jouissance. On pourrait presque dire sans paradoxe, que le malheur est une partie du bonheur s'il nous force à déployer les plus excellentes et les plus nobles de nus facultés. Qui donc reruserait la destinée des plus grands hommes, même au prix des infortunes qu'ils ont eu à subir? Si donc, pour éviter la douleur, nous sacrifions nos meilleures facultés et la plus excellente partie de nous-mêmes, si plutôt que d'accepter les blessures inévitables de la condition humaine, nous nous résignons aux douces servitudes de la vie animale ; si nous échangeons contre des biens grossiers et serviles, contre une lâche quiétude, les biens incomplets et disputés, mais excellents, de l'âme et du cœur, si nous sacrifions le plaisir lui-même dans la crainte de la douleur, si nous fuyons tout mouvement pour éviter toute espèce
de choc> si enfin nous réduisons notre être à ses plus étroites limites, le bonheur ainsi obtenu n'est que le bonheur de la pierre et du cadavre, et non pas le bonheur de Thomme : car la première condilion du bonheur humain, c'est de vivre, c'est d'agir, c est d'exister. A la vérité, il y a une sorte de sagesse très-excellente et très-noble qui consiste à éviter les douleurs humaines en se détachant autant que possible des conditions de la vie réelle, et en se réfugiant dans la contemplation de réternelle vérité; ce qui peut avoir lieu de deux manières : par la science et par la piété. Mais d'une part, c'est là précisément préférer les biens les plus excellents aux biens inférieurs; et cela même demande déjà un certain courage; car tout homme aime le plaisir, et ne le sacrifie pas sans efforts. En second lieu, la vie contemplative elle-même a ses douleurs, plus délicates sans doute, mais non moins amères que les autres. La science a ses doutes, ses obs^ curités, SCS ignorances, ses sécheresses; la piété a ses langueurs, ses défaillances, et surtout ses terreurs. Enfin j'ajoute que la vie contemplative peut ne pas" être absolument approuvée, lorsqu'elle nous dispense de tout devoir envers les autres, et que pour obtenir le repos de l'âme, même dans un ordre très -élevé el très-délicat, elle sacrifie les affections naturelles, les
devoirs difficiles, et, par un rafOncmcnl. de pureté, se détache avec égoîsme de la vie et du inonde auquel Dieu nous a attachés.
Il y a encore une condition du bonheur qu*il ne faut pas négliger : c'est la durée. Un bonheur qui ne dure pas n'est que le rêve du bonheur, mais ce n'est pas le bonheur lui-même. Une mère, qui n'a vu que le sourire d'un enfant, mais qui Ta perdu avant d'entendre sa parole, a-t-elle été heureuse de cet éphémère plaisir? Ces ombres fugitives de bonheur sont plus cruelles qu'elles ne sont douces : elles ont éveillé en nous des besoins et des amours, dont la déception prématurée est plus amëre. A la vérité, la durée est toute relative, puisque tout doit finir; mais il y a pour chaque espèce de biens, destinés à l'homme, une durée naturelle, proportionnée à la nature humaine, et qui en est en quelque sorte la durée normale. C'est ainsi, par exemple, qu'on ne devra pas se plaindre de la fuite de la jeunesse, ni de la perte de la beauté, si Tune et Tautre ont duré ce qu'elles doivent durer d'après les lois de la nature; mais il sera permis de plaindre une jeunesse prémalurément interrompue par les maux d'un âge plus avancé, une beauté fraiche et pure perdue, dans la fleur de la jeunesse, par un accident : la mesure ici est donc le temps que la nature
QU'KST-CK QIE LK BOMiEUR? 17
elle-même semble avoir (i\é pour ces séries de biens. Quant à ceux qui n ont pas de durée fixe, tels que la possession des biens extérieurs, ou celle de la vertu, c'est un bonheur de les conserver toute la vie, et un malheur de les perdre avant le temps. C'est pourquoi les anciens disaient avec raison, qu'on ne peut savoir d'un homme s'il a été heureux avant sa mort. De là une absence de sécurité , qui prouve encore une fois combien le plus excellent des bonheurs humains est imparfait, puisqu'on ne sait qu*il a été parfait que lorsqu'il est passé. A la vérité, il est pour l'homme un moyen de garantir autant qu'il est possible l'avenir, en s'attachant aux biens les moins périssables, les moins exposés, tels que la science, la sagesse, la vertu. Mais d'abord, ces biens eux-mêmes ne sont pas sans incertitude. Sommes-nous sûrs de ne pas perdre la raison, de ne pas succomber à des tentations qui abaitront notre vertu? et puis, dans la vie la plus sage, le cœur doit avoir sa place; et le cœur ne peut jamais s'assurer de la possession perpétuelle des biens qui lui sont chei*s : il y aura donc toujom*s une part d'inconnu, et par conséquent d'imperfection dans le bonheur le plus assuré : l'homme le plus envié peut être demain l'objet de l'universelle compassion. Enfin, la durée de la vie est aussi l'une
des conditions du bonheur, puisque le bonheur n est en quelque sorte que la vie elle-même; par eonséquent, toutes choses égales d'ailleurs, la plus longue vie est en même temps la plus heureuse; et Ton peut considérer comme un mal l'inlerruplion prématurée de la vie. Je vais même plus loin encore, et je dis que rhomme, ayant l'idée d'une durée qui dépasse infiniment la durée la plus longue d'une vie humaine, il ne peut s'empêcher de comparer Tune à l'autre, et, dans cette comparaison, il voit celle-ci comme un point à côté de celle-là. Or, pour un être qui a l'idée de l'éternité, tout bonheur qui doit finir est un bonheur incomplet, essentiellement défectueux. Pour en jouir pleinement, il faudrait renfermer son imagination dans les limites d'une vie terrestre; mais notre cœur et notre pensée nous entraînent .vers Tétemité, et même, pour donner à notre vie une signification plus haute et plus noble, il nous faut agir comme si elle était faite pour rélemel. La présence de celte idée est donc inévitable, et par là nous force à mesurer la petitesse de notre existence, et par conséquent nous fait souffrir. Ainsi, la durée de notre vie, qui est proportionnée à notre constitution physique, ne l'est pas à l'étendue de notre pensée et de notre flme. Comme êtres organisés, nous avons assez vécu quand nous avons
atteint la durée moyenne, ou si \ous voulez, la limite eitrème d'une vie d'homme; mais comme êtres pensants, qui comparons le relatif à l'absolu et concevons la permanence infinie, nous n'avons vécu qu'un jour^ lors même que nous eussions vécu un siècle, si la dernière heure de notre vie terrestre est en même temps la dernière heure de notre vie absolue. Et ainsi notre existence étant disproportionnée à ce que nous concevons comme la durée rationnelle d*une existence possible, la brièveté de la vie est un mal; et par là encore, le bonheur le plus achevé n est qu'une ombre de bonheur, s'il ne nous est pas permis de concevoir quelque chose au delà de la vie lerreslre.
En recueillant toutes les idées pn':cédcntes, je définirais volontiers le bonheur : « le déploiement har- ^ monieux et durable de toutes nos lucuilés dans leur ordre d'excellence.» C'est ce principe qui nous guidera dans les recherches suivantes, et d'après lequel nous apprécierons les divers états de la vie humaine.
Il nous reste i indiquer en peu de mois le plan que nous suivrons. Nous traiterons d abord des conditions extérieures et physiques auxquelles le bohheur semble attaché : car, si disposé que Ton soit, et par sentiment et par doctrine, à distinguer l'âme du corps, et
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à mettre l'une au-dessus de l'autre, il faut reconnaître cependant que l'état des organes, la possession des choses nécessaires à la vie, les lieux que nous habitons, ont une grande part dans notre bonheur. II nous faudra donc décrire ces diverses conditions, sans cependant nous y arrêter plus qu'elles ne le méritent. Après tout, ce n'est jamais que par ses propres facultés que l'homme est heureux. Les choses mêmes ne nous touchent quautant qu'elles répondent à nos besoins, sollicitent notre imagination, se lient à nos aCTections, sont enfin Tobjet, le moyen, le théâtre de notre activité. C'est donc Tàme qui est le principe du bonheur et du malheur : c'est elle qu'il faut étudier. C'est ce que nous ferons en essayant de pénétrer successivement du dehors au dedans, des facultés les plus apparentes et les moins élevées, aux facultés les plus hautes et les plus profondes, des biens du corps et des sens aux biens de l'imagination et des passions, et de ceux-ci aux biens du cœur, de la pensée et de la conscience. Il ne nous restera plus qu*à considérer l'homme au sein de la société, et enfin à résumer, dans un dernier tableau, les divers aspects de la vie humaine. Dans une matière si délicate, et qui touche de si près au monde inaccessible, nous avons évité, comme l'eût fait Platon;
les conclusions trop dogmatiques, laissant à chacun le soin d'achever le tableau selon ses craintes ou ses espérances. Quant à nous cependant, nous l'avouons, notre philosophie est une philosophie d'espérance : nous espérons et pour l'humanité et pour l'individu des destinées sans cesse croissant en excellence, en dignité, en perfection.