CHAPITRE PREMIER
LES BlËiNS EXTÉRlEUnS
Les anciens philosophes avaient sans doute raison en un sens lorsqu'ils disaient que Thomme peut et doit ôtre heureux dans toutes les conditions: car, par Tempire que nous exerçons sur notre imagination et sur nos désirs, il nous est possible de nous élever au-dessus des soulTrances et des privations, et de jouir cncorede nous* mêmes, lorsque tout nous fait défaut au-dchors. Et cependant, conclura-t-on de ce principe que les biens extérieurs, que les biens du corps soient absolument indifférents, et qu*il importe peu au bonheur détre bien ou mal portant, faible ou fort, bien fait ou difibrme? I^ vie de l'homme est d'autant plus saine, plus pleine et plus riche, que toutes les parties de cette vie sont elles-mêmes saines et entières : l'équilibre et le plein développement de l'êlre moral dé-
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pendent en partie de Téquilibre et de la vigueur de l'être physique. La pensée est difficilement saine dans un corps malade. Sans doute on peut voir, et Ton a vu souvent la vigueur de Tâmc unie à un corps debile; mais en général, la souplesse et la force, en donnant au corps plus de moyens pour lutter conti'e les choses extérieures, pour vaincre ou esquiver les dangers et les obstacles, sont par la même très-avanlatageux à la force de Tâme. Le courage vient en grande partie de la contiance où Ton est t]ue Ton saura traiter avec le péril. Celui dont les moyens physiques sont en disproportion avec les menaces des forces extérieures, devient faible, craintif, facilement inquiet. De là une habitude de timidité, peu compatible avec la dignité du caractère. Quant aux autres avantages qui sont plutôt des agréments du corps que de véritables biens, on peut les considérer comme un luxe aimable, qu*il ne faut ni trop envier, ni trop mépriser. Les agréments extérieurs, en donnant de Taisance aux manières, peuvent en donner à Tesprit. Ils disposent Thommc à jouir avec facilité des avantages du monde et de la société. Ce sont donc des forces et des richesses naturelles, dont on peut bien ou mal user, comme de toutes choses, mais qui pris en eux-mêmes, ont toutefois un véritable prix. Le mysticisme nous dit que ce sont
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des biens passagers, et il a raison. Mais des biens pas- ^ sagers n'en sont pas moins des biens; autrement, rien de ce qui appartient à la créature ne mériterait ce nom.
Par la même raison, nous compterons au nombre \ des biens permis et désirables les plaisirs des sens. Ces plaisirs sont liés, comme tous les plaisirs, à l'exercice de quelque faculté ; et, pourvu qu'on en use modérément, il est aussi licite d'en jouir, que de jouir de la vie elle-même. Dans un des passages les plus charmants et les plus candides des Confessions^ saint Augustin se demande si c est du plaisir lui-même qu*il nous est permis de nous réjouir, ou du bien solide et réel dont le plaisir est l'accompagnement et le moyen. Il s'interroge avec une naïve inquiétude, et se demande si son cœur complaisant ne trouve pas dans le besoin du corps un prétexte pour s'abandonner aux trompeuses voluptés de la concupiscence. Ce sont là sans doute de beaux et touchants scrupules ; mais ils rendraient la vie impossible, et, à nous surveiller ainsi sur des choses si délicates et si fines, nous perdrions un temps et des forces qui pourraient être mieux employés. D'ailleurs, jen'hésite pas à dire que le plaisir, pris en lui-même, est une chose bonne ; c'est un bien fugitif, superficiel, fragile; mais c*est un bien.
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Il semble donc qu'il soit légitime d'en jouir, sans examiner curieusement et indiscrètement, si c'est du plaisir lui-même, ou du besoin satisfait que nous nous réjouissons. Mais quelle sera la limite? La voici : tout plaisir des sens qui fait perdre à l'homme sa dignité, en lui faisant perdre la raison et la possession de soimême, est honteux et indigne de lui : il doit être exclu de ridée du bonheur. En outre^ ces plaisii*s même per- . mis ne doivent rien prendre sur le nécessaire, sur les devoirs de la vie active, de la vie intellectuelle; et on ne doit leur sacrifier aucun des intérêts supérieurs de l'imagination et de l'âme. Ces réserves faites, jouissons de la vie telle que Dieu nous l'a donnée, sans nous tourmenter de soins inutiles^ et de scrupules infinis. D'ailleurs, parmi les plaisirs des sens, il en est qui par leur pureté et leur élévation, sont presque des plaisirs de Tesprit. Quelle joie de voir la lumière, de distinguer les formes et les couleurs, d*en tendre les sons, d*en mesurer les intervalles, d'en percevoir les harmonies et les accords! Sans doute, nous nous plaisons quelquefois au silence et à la nuit ; mais d'abord, ce qui nous pbit alors, ce n'est jamais qu'une deminuit, un demi-silence; c'est la nuit étoilôe, c est le silence des grandes soliludes, animé par les voix mystérieuses de la nature : voilà ce que nous aimons, et
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Bicore n'est-ce qu*en passant, et pour nous reposer des bruits du .jour et de l'éclat du soleil» Mais quelle pensée terrible et insupportable que celle de perdre à jamais ou la vue ou Fouîe, et d'être séparé du monde vivant et bruyant qui nous entoure, par d'infranchissables barrières I Ces deux sens sont la condition de notre commerce avec les choses et avec les hommes, ils nrus introduisent dans la connaissance de la nature et dans Tinteiligencc de la pensée : ils sont les intermédiaires du cœur, les interprètes du beau, les auxiliaires de rimagination ; ils touchent ainsi aux facultés les plus élevées de l'âme, et participent à leur noblesse et & leur dignité. Ceux qui naissent privés de ces deux sens, ne sentenX pas leur malheur, puisqu'ils n'en ont jamais joui; et cependant nous les plaignons, et avec raison, de manquer de ces deux richesses : car, ce n'est pas, nous l'avons dit, la sensation, mais la possession même des biens qui est le principe et la mesure du bonheur.
Pour beaucoup d'hommes, les plaisirs des sens, au lieu d'être une des conditions indispensables, mais secondaires du bonheur, sont le bonheur lui-même, et la vie voluptueuse leur est le souverain bien : seulement ils ne l'entendent pas tous de ja même façon. Les uns, habiles et prudents jusque dans le choix des plaisirs,
combinent leui*s jouissances de manière à ce qu'elles soient mêlées aux moindres peines possibles: ils chei** chent le repos dans le plaisir ; il leur Tant des jouissances douces, molles, délicates; ils aiment une atmosphère parfumée, des sièges moelleux, des amis complaisants et flatteurs, des amours faciles et sans épines; d'autres, plus énergiques et plus violents, aiment les plaisirs impétueux, difficiles, qui secouent les sens et les organes, et leur donnent une fièvre perpétuelle; ils ne savent se contenir en rien, se laissent dévorer par l'usure et par la débauche ; ils transportent enfin dans le monde de la volupté les cuisantes tortures delà passion. Quelques hommes, livrés à des tra vaux sérieux et utiles et occupant des places importantes dans la société, croient qu'il leur est permis de se délasser et de se dédommager de ces lourdes et âpres fatigues par quelques douceurs sans conséquence : la volupté est pour eux une distraction dont ils croient qu'ils pourront ne prendre que ce qui leur plaira ; mais ils ne peuvent abandonner une partie de leur vie aux appas de la volupté, sans mettre le reste en péril : souvent ces distractions sont devenues des pièges, où l'intégrité a succombé; et lors même que le mal n'est pas si grave, il y a toujours quelque chose de honteux à donner aux sens tout seuls le temps de loisir que lais-
sent les affaires. Enfin, il est des hommes épais et engourdis, qui semblent ne sentir la vie que par la satisraclion de leurs appétits : ils ne travaillent que pour gagner, et ils ne gagnent que pour jouir : la nature s'est trompée en leur donnant la forme humaine, et ils occuperaient leur place avec avantage dans Tunivers, s'ils étaient nés dans la société des brutes. Toutes ces formes de la vie voluptueuse, les plus délicates comme les plus épaisses, ne sont, après tout, que les degrés^de la vie animale dans Thomme. Or, une telle vie est-elle le souverain bien? Est-elle même un bien? C'est une pensée que Ton ne saurait supporter un seul instant et que nous ayons déjà suffisamment réfutée.
Mais si la vie voluptueuse mérite surtout la compassion; cest lorsqu'elle s'unit à la jeunesse. C'est bien mal comprendre la beauté de cet âge, où les forces sont si abondantes, l'esprit si actif et le cœur si ardent, que de le consumer dans des jo^iissances qui abaissent et qui avilissent, au lieu de s'y préparer des armes pour le grand combat de la vie. Combien en a-t-on vu, nés pour le grand, qui n'ont pu secouer les lâches servitudes, où ils s'étaient imprudemment laissé engager! Leur âme, séduite par le plaisir, s'est vue, presque à son insu, atteinte par le vice; ce qui n'était dabord qu'un jeu est devenu une maladie, et une maladie
mortelle. Un poète de nos jours a peint ce mal avec une sombre énergie : c était le mal dont il soufTrail et dont il mourait.
Si le corps et les sens, contenus dans une juste obéissance, ne méritent pas le mépris, on ne méprisera pas davantage la possession des choses extérieures, indispensables à la conservation et à l'agrément de la vie. On peut sans doutese résigner assez facilement et par un médiocre effort de sagesse à se priver des plaisirs que donne la^ichesse; maiscombien il fautd^eflorls pour se résigner aux douleurs trop réelles de la misère et de la pauvreté! Plus la privation approche de ce qui est vraiment nécessaire à la vie, plus il est difficile de la considérer comme indifférente; et si elle atteint jusqu'aux dernières nécessités, il n'y a point de sagesse humaine qui tienne; et ce serait forcer le sens des termes que de se refuser à déclarer que celui qui est privé de tout est vraiment et réellement malheureux. Mais si c'est un malheur d'être privé des choses nécessaires, c*est évidemment un bonheur de les posséder; et ainsi il faut bien reconnaître que la richesse est un bien et que la pauvreté est un mal.
Au reste, il est fecile de le démontrer d'après nos principes. Si le bonheur consiste dans le déploiement de nos facultés, tout ce qui leur vient en aide ser t à
notre bonheur. Tout ce qui peut leur nuire ou leur faire obstacle est au nombre de nos misères. Le plus grand sage du monde, un Zenon, un Socrale, privé d'un morceau de pain, ne serait plus ni un sage ni un philosophe, ni même un homme. Notre vie a été associée par 1^ lois de la Providence aux choses extérieures : eMe ne peut être, grandir et persister qu'à la condition de sen nourrir et de s'en entourer. S'il en est ainsi, comment pourrait-on dire que la possession de ces choses indispensables n'est pas un bien? Ceux qui disent que la richesse est un mal et que la pauvreté est un bien, ne voient pas qu'ils parlent de la richesse dont on use mal et de la pauvreté dont on use bien. Mais alors le mal n'est pas dans la richesse elle-môme, mais dans les vices qui la dissipent ou qui s'en servent pour la corruption; de même le bien n'est pas dans la pauvreté, comme telle, mais dans la vertu qui y trouve une occasion de s'exercer.
A la vérité, on pourrait borner la richesse au strict nécessaire, et considérer tout ce qui dépasse cette limite comme un superflu corrupteur. Mais qui ne sait qu'au-dessus des besoins du corps que la plus médiocre aisance peut satisfaire, il y a des besoins de l'esprit, de l'imagination et même du cœur qui trouvent dans la rîdiesse des moyens de satisfaction dont la pauvreté
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est privée V La richesse procure a Thoinme rindependance et la sécurité, et le met ainsi à Tabri delà tyran* nie des autres hommes; elle lui procure le loisir, c està-dire plus de temps pour Tinstruction, pour le goût des arts et des éludes désintéi*essées. La richesse permet de \oir le monde et beaucoup de mondes divei*s; par là elle ouvre Tesprit, étend les idées, et elle sert au progrés de la civilisation. La richesse donne le moyen de faire travailler les hommes et d*excitcr Fart et Tin* dustrîe; ellecst ainsi Torganeleplus puissant du progrés dans les sociétés; la richesse donne encore le moyen de soulager ceux qui souflrent; elle est donc un instrument de bienfaisance; tant qu'il y aura parmi les hommes des infirmités et des misères (et malgré la promesse d un âge d or futur, je crois, hélas! que ce sera toujours), heureux ceux suxquels il est donné, je ne dis pas seulement d'en être exempts, mais deguërir ceux qui en sont atteints 1 Pour toutes ces raisons, la richesse est un bien, et Thomme a le droit de la considérer comme une partie de son bonheur.
Les sages anciens estimaient trop peu les richesses; les sages modernes les estiment peut-être trop. Il ses! élevé une science très-curieuse et très -instructive, qui nous apprend comment se forment les richesses et comment elles se distribuent dans les sociétés. Les
partisans de celte science ont parfaitement \u qu'en augmentant la ricliesse générale on augmente la richesse particulière, et que le bien-être de tous se compose du bien-être de chacun; ils ont montré que le mépris de la riohesse n'est autre chose qiie le mépris de l'industrie et du travail humain; que le bienêtre lui-même est favorable aux bonnes mœurs, répand l'instruction et le loisir, le goût de la société et des belles chqses; enfin qu'il n'y a pas de peuples plus corrompus que les peuples misérables. De ces principes qui sont vrais, ils ont tiré certaines conclusions q.ui sont contestables. Ils ont pensé qu'il était utile d'éveiller les désirs pour provoquer l'activité, de développer les besoins pour encourager le travail, de répandre le goût de la richesse pour combattre le goût de l'inertie. Ils ont conclu que la modération dans les désirs était une vertu des anciens temps, qui ne convenait pas à une société éclairée, qu'il est d'une philosophie ascétique de dire c< qu'on est toujours assez riche quand on sait vivre de peu. » Enfin ils ont résumé cette nouvelle sagesse en ces mots ingénieux et piquants : « Se passer de ce qu'où n'a pas est la vertu des moutons; mais il convient à des hommes de se procurer ce qui leur manque ^ »
* J. B. Say, Cours d'économie politique, part IV, ch. i.
34 PHIPOSOPHIE DU BONHEUR.
Je ne conteste pas absolument ces maximes, e( je les crois vraies en partie. Elles conviennent même assez à nos principes. Si la modération des désirs vient de la nonchalance et de Tengourdissement des facultés, elle n'est, je Tavoue, qu'une apparente vertu; et les besoins qui secoueront cette torpeur rendront service à rhumanité. Mais s*ensuit-il qu'il ne faille mettre aucune borae à la faculté de désirer? Le bien-être, je le reconnais, est une des premières conditions de la moralité : au moins diminue-t-il beaucoup les chances de faillir; mais, après tout, le bien-être n'est qu'un moyen ; il n'est pas l'objet de la vie : une fois un certahi degré de bien-être obtenu, et le nécessaire à peu près assuré, faut-il donc continuer à n'avoir d'autre but que l'accroissement de ce bien-être; ou ne vaut-il pas mieux se contenter de ce qu'on a, et se proposer un objet plus élevé? Dira-t-on d'un savant, qui se résigne à vivre de peu pour consacrer ses jours à la recherche de la vérité, qu'il n'a que la vertu d'un mouton? Le dira-t-on d'un magistrat, d'un militaire, de ceux qui consacrent leur travail à d'autres objets que la fortune? La modération dans les désirs n'est-elle chez eux qu'une vertu ascétique, convenable seulement aux âges d'ignorance, et qui doit disparaître dans une civilisation plus éclairée?
J accorde que la modération des désirs est toute relative et doit se proportionner à la condition de chacun; ce qui est modéré pour Tun serait extravagant pour l'autre; juais, dans quelque condition que l'on soit, il y a une modération convenable à cette condition : un Rotschild même peut avoir besoin de modérer ses désirs. Les anciens, qui ne connaissaient pas les lois de la production des richesses, connaissaient admirablement les lois des passions : ils savaient que le désir nait du désir, et même qu'il grandit en intensité et en vfolence, à mesure qu'on s'y abandonne; qu'une âme livrée aux désirs ne s'appartient plus à elle-même; enfin qu'on aura beau la combler, on ne la rassasiera jamais, tant que la volonté n'aura pas dit : c'est assez I Or, je le demande, si un désir satis&it en fait naître dix autres qui ne le sont pas, qu'ai-je gagné pour mon bonheur? Si j'échange la léthargie contre la fièvre, suis-je beaucoup mieux portant?
Les biens extérieurs ne suffisent donc pas à rendre ^ les hommes heureux, et il ne suffit pas de les enrichir pour les améliorer. Combien de fois n'arrive-t-il pas au contraire que la richesse, au lieu d'être l'instrument obéissant des bons sentiments et des nobles pensées, devient la maîtresse de l'âme et la corruptrice du c^œur? Elle abaisse l'homme en lui
34 PHIPOSOPHIE DU BONHEUR.
Je ne conteste pas absolument ces maximes, et je les crois vraies en partie. Elles conviennent même assez à nos principes. Si la modération des désirs vient de la nonchalance et de Fengourdissement des facultés, elle n'est, je Tavoue, qu'une apparente vertu; et les besoins qui secoueront cette torpeur rendront service à rhumanité. Mais s*ensuit-il qu'il ne faille mettre aucune boitie à la faculté de désirer? Le bien-être, je le reconnais, est une des premières conditions de la moralité : au moins diminue-t-il beaucoup les chances de faillir; mais, après tout, le bien-être n'est qu'un moyen ; il n'est pas l'objet de la vie : une fois un certain degré de bien-être obtenu, et le nécessaire à peu près assuré, faut -il donc continuer à n'avoir d'autre but que l'accroissement de ce bien-être; ou ne vaut-il pas mieux se contenter de ce qu on a, et se proposer un objet plus élevé? Dira-t-on d'un savant, qui se résigne à vivre de peu pour consacrer ses jours à la recherche de la vérité, qu'il n'a que la vertu d'un mouton? Le dira-t-on d'un magistrat, d'un militaire, de ceux qui consacrent leur travail à d'autres objets que la fortune? La modération dans les désirs n'est-elle chez eux qu'une vertu ascétique, convenable seulement aux âges d'ignorance, et qui doit disparaître dans une civilisation plus éclairée?
J*accorde que la modéralion des désirs est toute relative et doit se proportionner à la condition de chacun; ce qui est modéré pour Fun serait extravagant pour lautre; mais, dans quelque condition que 1 on soit, il y a une modération convenable à cette condition : un Rotschild même peut avoir besoin de modérer ses désirs. Les anciens, qui ne connaissaient pas les lois de la production des richesses, connaissaient admirablement les lois des passions : ils savaient que le désir naît du désir, et même qu'il grandit en intensité et en vfolence, à mesure qu'on s'y abandonne; qu'une âme livrée aux désirs ne s'appartient plus à elle-même; enfin qu'on aura beau la combler, on ne la rassasiera jamais, tant que la volonté n'aura pas dit : c'est assez! Or, je le demande, si un désir satisfait en fait naitre dix autres qui ne le sont pas, qu'ai-je gagné pour mon bonheur? Si j'échange la léthargie contre la fièvre, suis-je beaucoup mieux portant?
Les biens extérieurs ne suffisent donc pas à rendre ^ les hommes heureux, et il ne suffit pas de les enrichir pour les améliorer. Combien de fois n'arrive-t-il pas au contraire que la richesse, au lieu d'être l'instrument obéissant des bons sentiments et des nobles pensées, devient la n^aitresse de l'âme et la corruptrice du cœur? Elle abaisse l'homme en lui
34 PHIPOSOPHIË DU BONHECR.
Je ne conteste pas absolument ces maximes, et je les crois vraies en partie. Elles conviennent même assez à nos principes. Si la modération des désirs vient de la nonchalance et de l'engourdissement des facultés, elle n'est, je Tavoue, qu'une apparente vertu; et les besoins qui secoueront cette torpeur rendront service à rhumanité. Mais s'ensuit-il qu'il ne faille mettre au< cune boitie à la faculté de désirer? Le bien-être, je le reconnais, est une des premières conditions de la moralité : au moins diminue-t-il beaucoup les chances de faillir; mais, après tout, le bien-être n'est qu'un moyen ; il n'est pas l'objet de la vie : une fois un certahi degré de bien-être obtenu, et le nécessaire à peu près assuré, faut -il donc continuer à n'avoir d'autre but que l'accroissement de ce bien-être; ou ne vaut-il pas mieux se contenter de ce qu'on a, et se proposer un objet plus élevé? Dira-t-on d'un savant, qui se résigne à vivre de peu pour consacrer ses jours à la recherche de la vérité, qu'il n'a que la vertu d'un mouton? Le dira-t-on d'un magistrat, d'un militaire, de c«ux qui consacrent leur travail à d'autres objets que la fortune? La modération dans les désirs n'est-elle chez eux qu'une vertu ascétique, convenable seulement aux âges d'ignorance, et qui doit disparaître dans une civilisation plus éclairée?
J'accorde que la modération des désirs esl toute relative et doit se proportionner à la condition de chacun; ce qui esl modéré pour Tun serait extravagant pour Tautre; mais, dans quelque condition que 1 on soit, il y a une modération convenable à cette condition : un Rotschild même peut avoir besoin de modérer ses désirs. Les anciens, qui ne connaissaient pas les lois de la production des richesses, connaissaient admirablement les lois des passions : ils savaient que le désir naît du désir, et même qu'il grandit en intensité et en vfolence, à mesure qu'on s'y abandonne; qu'une âme livrée aux désirs ne s'appartient plus à elle-même; enfin qu'on aura beau la combler, on ne la rassasiera jamais, tant que la volonté n'aura pas dit : c'est assez! Or, Je le demande, si un désir satis&it en fait naître dix autres qui ne le sont pas, qu'ai-je gagné pour mon bonheur? Si j'échange la léthargie contre la fièvre, suis-je beaucoup mieux portant?
Les biens extérieurs ne suffisent donc pas à rendre ^ les hommes heureux, et il ne suffit pas de les enrichir pour les améliorer. Combien de fois n'arrive-t-il pas au contraire que la richesse, au lieu d'être l'instrument obéissant des bons sentiments et des nobles pensées, devient la maîtresse de l'âme et la corruptrice du c^ur? Elle abaisse l'homme en lui
54 PHIPOSOPHIE DU BONHEUR.
Je ne conteste pas absolument ces maximes, ef je les crois vraies en partie. Elles conviennent même assez à nos principes. Si la modération des désirs vient de la nonchalance et de Tengourdissement des facultés, elle n'est, je Tavoue, qu'une apparente vertu; et les besoins qui secoueront cette torpeur rendront service à Thumanité. Mais s*ensuit-il qu'il ne faille mettre aucune boitie à la faculté de désirer? Le bien-être, je le reconnais, est une des premières conditions de la moralité : au moins diminue-t-il beaucoup les chances de faillir; mais, après tout, le bien-être n'est qu'un moyen ; il n'est pas l'objet de la vie : une fois un certahi degré de bien-être obtenu, et le nécessaire ù peu près assuré, faut -il donc continuer à n'avoir d'autre but que l'accroissement de ce bien-être; ou ne vaut-il pas mieux se contenter de ce qu'on a, et se proposer un objet plus élevé? Dira-t-on d'un savant, qui se résigne h vivre de peu pour consacrer ses jours à la recherche de la vérité, qu'il n'a que la vertu d'un mouton? Le dira-t-on d'un magistrat, d'un militaire, de ceux qui consacrent leur travail à d'autres objets que la fortune? La modération dans les désirs n'est-elle chez eux qu'une vertu ascétique, convenable seulement aux âges d'ignorance, et qui doit disparaître dans une civilisation plus éclairée?
Jaccorde que la modération des désirs est toute relative et doit se proportionner à la condition de chacun; ce qui est modéré pour Fun serait extravagant pour Tautre; mais, dans quelque condition que Ion soit, il y a une modération convenable à cette condition : un Rotschild mèine peut avoir besoin de modérer ses désirs. Les anciens, qui ne connaissaient pas les lois de la production des richesses, connaissaient admirablement les lois des passions : ils savaient que le désir naît du désir, et même qu'il grandit en intensité et en vfolence, à mesure qu'on s'y abandonne; qu'une âme livrée aux désirs ne s^appartient plus à elle-même; enfin qu'on aura beau la combler, on ne la rassasiera jamais, tant que la volonté n'aura pas dit : c'est assez! Or, je le demande, si un désir satis&it en fait nallredix autres qui ne le sont pas, qu'ai-je gagné pour mon bonheur? Si j'échange la léthargiç contre la fièvre, suis-je beaucoup mieux portant?
Les biens extérieurs ne suffisent donc pas à rendre les hommes heureux, et il ne suffit pas de les enrichir pour les améliorer. Combien de fois n'arrive-t-il pas au contraire que la richesse, au lieu d'être l'instrument obéissant des bons sentiments et des nobles pensées, devient la n^aitresse de l'âme et la corruptrice du 04Bur? Elle abaisse l'homme en lui
H PHILOSOPHIE DU 60NHEUB.
donnant le goût des voluptés qui se payent, et même, sans aller si bas, des commodités douces et paresseuses, ennemies du travail, de la force d'âme, des grands sacrifices. Elle s'attache à Thomme comme à une proie, et, lui présentant toujours devant les yeux riiîiage menaçante d une pauvreté possible, elle le rend esclave d'une avarice et d'une cupidité toujours croissantes; ou, si son imagination résiste à cette sorte de tromperie, elle le pipe d'une autre manière : c'est à son amour-propre, à son orgueil qu'elle s'adresse; elle lui souffle à l'oreille que c'est ne pas être riche que de ne pas faire montre de sa fortune; elle le pousse à toutes les folies de l'ostentation; elle le livre aux démons de l'envie; elle l'humilie par l'image d'une opulence plus noble et plus abondante; elle lui inspire d'insatiables désirs, de honteuses tentations, et après l'avoir entraîné quelquefois d'erreur en erreur jusqu'au crime, elle le livre déshonoré aux mépris de la foule imbécile. La richesse, même honnête, même sagement employée, a cependant encore ses tracas et ses tourments; elle a ses vicissitudes, cause perpétuelle d'anxiété, elle a ses conflits et ses disputes : car les hommes sont sans cesse à se disputer le tien et' le mien. Elle sépare les familles, brouille les époux, et excite hez les enfants d'homicides désirs. Enfin c'est l'amère ^
consolation des pauvres de voir quelquefois la richesse se punir en quelque sorte de ses propres mains et trouver en elle-même ses épreuves les plus humilia n tes et ses expiations vengeresses.
Comme la richesse, bonne en soi, peut être mau- ] vaise par 1 usage que Ton en fait, ainsi la pauvreté ( peut devenir un bien pour ceux qui savent profiter de ses leçons.
Il y a un degré de pauvreté, qui ne se concilie guère, quoi qu'on fasse, avec le bonheur : c'est l'extrême misère. Sans doute, même en cet état, il y a encore quelques plaisirs qui rendent la* vie supportable ; mais ces plaisirs sont trop rares, et compensés par trop de douleurs, pour pouvoir composer à Tâme qui souffre Tapparence même du bonheur. Quelquefois une grande âme, livrée à la poursuite d'une pensée sublime, a pu subir la misère sans la sentir, et, tout entière à son rêve, jouir du bonheur dans le dénûment le plus absolu. Mais ce sont là des cas trop rares pour être comptés. L'extrême misère déchire et abaisse; elle livre Thomme à la dépendance des choses et des hommes. Elle inspire la haine et l'envie; elle fait de l'homme un animal rampant et féroce. Quelquefois cependant une honnêteté inflexible survit aux plus cruelles épreuves, comme
une fleur égarée au milieu des ronces et des épines. La pauvreté n'est pas la misère : elle conserve quelque apparence; elle n est pas accompagnée des besoins les plus extrêmes. D'ailleurs, elle n'est que relative : la pauvreté de l'un serait la richesse de l'autre : les besoins ne sont pas les mêmes dans toutes les classes de la société. Bn général, ce qui constitue la pauvreté, c'est l'absence de sécurité, c'est de vivre au jour le jour et de n'avoir rien devant soi. Dans cet état ce n'est que par de perpétuels combats que l'on réus&it à satisfaire les besoins les plus pressants. Si l'on veut, en outre, accorder quelque chose au plaisir, c'est souvent en le prenant sur le nécessaire. La vie est alors une lutte de chaque minute, chaque jour dispute sa nour* riture, et comme il est rare que les besoins ne dépassent pas les moyens, les combinaisons les plus embarrassées essayent de rétablir l'équilibre par des avances qui dévorent la vie. Une partie de l'activité et du génie de l'homme (de ce génie qui parcourt les mondes) est consacrée à composer le présent avec le futur, et à couvrir ce travail secret par les apparences convenables et par le sourire que le monde exige de tous ceux qu'il admet. Ajoutez que cette sérénité jouée est une nécessité de sagesse : car le succès ne va qu'aux heureux; et celui qui laisse percer le secret de son dénû-
ment le voit augmenter par le discrédit où il tombe. Eh bien I malgré ces souffrances et ces plaies, la pauvreté a des jouissances qui lui sont propres, je dis plus, une vertu singulière pour éclairer, élever et fortifier l'âme. Je ne parle pas des plaisirs charmants surpris par une jeune insouciance à un avenir incertain : les poètes ont souvent ohanté ces joies naïves: le grenier de Béranger est le poème de la pauvreté unie à la jeunesse, aux belles illusions, aux fugitives amours : mais laissons au poète épicurien ces chants de joyeuse ivresse, qu'il serait dur de condamner au nom d'une morale rigoriste, mais quelle n'a pas à invoquer ici. Le grand bien de la pauvreté, c'est qu'elle ' donne à Thomme le sentiment de sa force, c'est qu'elle . le contraint à tirer de lui-même tout ce qu'il est, et à se créer sa destinée de ses propres mains. Sans doute il -est presque impossible à l'homme le mieux doué d'entrer dans la vie sans quelque secours; au moins son enfance est-elle prise sur le fonds de la famille ou de la société; inais celui, qui, la première éducation finie, aborde le monde n'ayant rien devant soi, quelquefois même moins que rien, et qui, soutenu par l'espérance, aidé par quelques moyensjnaturels, favorisé par quelques circonstances, arrive à prendre pied dans celle société qui l'ignorait, à se rendre ca-
pable d'y vivre et d'y faire vivre une famille, celui-là doit à la pauvreté le plus noble orgueil et la plus légi- Urne satisfaction, en m^ine temps qu*il lui doit Ténergie de ses efforts et l'estime de soi-même. Le premier gain du travail, je'ne crains point de le dire, a quelque chose de sacré, c'est la première conquête de la personnalité et de l'indépendance : c'est toute une révolution dans la vie. Jusqu'alors la nourriture reçue d'autrui semblait un appendice naturel de l'existence; et le travail imposé par le maitre ne semblait qu'un joug ennuyeux : mais lorsque le travail nous revient à nous-mêmes sous la forme de la nourriture, nous comprenons le rapport du besoin et du devoir, et nous . nous élevons à l'intelligence de cette grande et sainte parole, qui n'est pas du tout la parole de la servitude, mais de la délivrance : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. »
Il y a donc une belle pauvreté : c'est celle qui s'unit à la jeunesse et à l'espérance, qui enflamme le travail et l'ambition. Mais la vraie pauvreté, celle que rien ne dore et que rien ne pare, et qui demande toute la grandeur d'âme dont Thomme est capable, c'est la pauvreté de l'âge mûr et de la vieillesse, celle qui s^ajoute aux désenchantements de l'âge et des passions, celle dont on ne voit pas la fin. Que si en même
temps, rhomme vit en famille et a des enfants, et qu'il ait devant ses yeux, non pas seulement sa- propre misère, mais celle des êtres innocents qui lui doivent la vie, s'il voit après lui l'avenir noir, sombre et sans issue peser sur ceux qui ont tout son cœur, un tel tableau, une telle pensée a de quoi jeter dans le désespoir les âmes les plus fortes, et tirer des larmes généreuses des yeux les plus tiers. Et cependant il en est qui peuvent dire, comme' Vauvenargues : « Qu'on ne croie pas que Clazomène voulût changer sa misère contre les prospérités des âmes faibles. La fortune peut se jouer de la sagesse des hommes vertueux ; mais il ne lui appartient pas de faire ftëchir leur courage^ »
Quelque bonne volonté que puisse avoir celui qui est né au sein de la fortune ou de l'aisance, il y aura toujours des choses qu*il ignorera ; il ne saura jamais jusqu'à quel point il est possible de se passer de certaines choses : il ne saura pas ce que c'est que de vivre sans aucun point d'appui en dehors de soi. Pour celui qui n'a connu que l'aisance, ce n'est que par un certain effort d'abstraction qu'il réussit à séparer l'homme de ce qu'il possède, et à ne voir dans les biens extérieurs qu'un complément et non une partie
* Tauveiiargues, Portrait de Clazomène.
de Texistence. Mais celui qui a eu le bonheur, dans sa jeunesse, d'être destitué de toute avance, et de n'avoir à soi que le pain du jour, a appris par lui-même que l'homme peut subsister tout entier sans biens acquis. Il apprend par là à se faire une idée de l'homme qui ne dépend en aucune façon des choses extérieures, et à coipprendre non comme une vérité apprise, mais comme un fait pratique, l'égalité originelle des hommes. Aussi est-il vrai de dire que la pauvreté étend les idées tout aussi bien que la richesse; mais ce n'est pas de la même manière. La pauvreté dépouille les choses de leur apparence extérieure et met à nu leur substance, elle montre ce qu'il y a de commun et d'essen-. tiel dans la nature humaine, ce qu'il y a d'idéal et de profond dans la vie : elle rend l'esprit indiffèrent aux accidents et aux circonstances; elle fait mépriser les faits particuliers, les petits intérêts; en morale elle donnera naissance à une doctrine nue, roide, austère comme celle du stoïcisme, ou à une doctrine idéale, mystique, inapplicable dans ^a pureté absolue, comme celle du christianisme. En politique^, elle enfantera des doctrines abstraites, uniformes, égalitaires comme la politique de J. J. Rousseau. Toutes les grandes révolutions morales, sociales, religieuses ont été faites par les pauvres. La richesse étend aussi les
idées, mais dans un sens tout différent. Le riche est ordinairement mêlé à beaucoup d'affaires, il voit beaucoup de monde, beaucoup de pays; il voit donc les différences des choses, et il est disposé à y attacher beaucoup de prix; il considère avec raison les biens extérieurs comme un élément considérable de la société, et la différence des conditions comme une loi universelle de la nature. Au lieu des principes absolus, tels qu'en engendre Tesprit de pauvreté, la richesse provoquera des maximes générales, semblables à celles de la Bruyère ou de la Rochefoucauld. La morale mondaine et la politique pratique qui s appuient Tune et l'autre sur les faits, les circonstances, les différences, les inégalités, conviennent mieux à l'esprit delà richesse, et la morale abstraite et la politique absolue sont plus convenables à l'esprit de la pauvreté.
En indiquant comment la pauvreté favorise la grandeur des vues et la noblesse des idées, nous touchons aussi à son faible et à ses écueils. Lorsque la pauvreté n'inspire pas la bassesse et l'envie, elle peut donner naissance à une fierté farouche et à une sorte d'orgueil qui n'est pas plus raisonnable que l'orgueil de la' naissance et de la fortune. Après tout, il n'y a pas plus de mérite à être pauvre qu'à être riche : ne pas
être étonné de sa condition, quelle qu'elle soit, tel est, je crois, le vrai conseil de la sagesse. Celui qui se targue de sa pauvreté n*est pas loin d'en avoir honte : mépriser la richesse, c'est l'envier. Je voudrais voir les pauvres comprendre la richesse, et les riches comprendre la pauvreté. Il faut se faire une idée simple des choses, et ne pas fouler aux pieds avec faste les biens qu'on n'a pas. J'ai même une telle liorreur de la fausseté que je conseillerais plutôt au pauvre de désirer modérément les richesses que de les dédaigner fièrement, tant je craindrais que sous ce dédain hypocrite ne se cachât un désir secret et nne malveillance injuste envers les plus favorisés.
Les hommes n'ont pas seulement besoin des choses extérieures pour vivre, il leur faut encore une place sur la terre, un domicile, un séjour. Or, les Jieux qiie nous habitons ne sont pas sansinfluence sur lebonheur de la vie : disons-en quelques mots.
Les hommes habitent ou la campagne ou les villes, les petites villes ou les grandes, les provinces ou les capitales. De là bien des conséquences difTérentes.
On a de tous temps dépeint les douces et salutaires influences de la vie rustique. Les poêles ont placé à la campagne l'innocence des mœurs, la paix du cœur, les sentiments naïfs et vénérables; et lorsqu'ils ont
voulu peindre et exprimer les senlimenls les plus doux, ils les ont mis dans la bouche des paysans. Cet excès de poésie a amené certains auteurs à des idées toutes contraires; et Un romancier célèbre de nos jours, dans un ouvrage inachevé mais vigoureux, nous a dépeint les mœurs rustiques sous les couleurs les plus hideuses. Sans s'abandonner aux illusions de la poésie bucolique, il est permis de croire que ces couleurs sont trop chargées. Sans doute, la nature humaine peut être vicieuse et corrompue aux champs, comme partout ailleurs : j'accorde que la misère, l'ignorance, Téloigiiement des centres de lumière, la superstition, quelquefois l'absence de toute religion, peuvent produire en certains lieux, chez certains hommes, cet esprit de rapacité ignoble, d'envie farouche, et de passions brutales que cet auteur nous décrit. Mais j'ai vraiment peine à croire que la vie en plein air, le noble travail des champs , n'aient pas quelque influence sur la santé de Tesprit comme du corps. Toute proportion gardée, la vie aux champs est ' plus heureuse que la vie urbaine pour ceux qui vivent du travail dés mains; les ti-avaux de la culture ont une variété que n'ont pas les travaux mécaniques : ils exercent davantage les facultés de l'esprit et demandent plus d'initiative, d'invention, d'expérience per-
sonnelle. De plus, les champs rapprochent davantage les hommes. Ujn village n'est qu'une seule famille. Il s y forme un esprit de société, et une sorte de politesse rustique, qui manquent souvent aux basses classes des villes. Il est à remarquer que les paysans ont rarement l'air commun. A la vérité, ces mœurs de campagne tendent à disparaître de jour en jour. A mesure que les distances s'eflacent et que les lumières se répandent, les paysans gagneront de nouveaux vices et de nouvelles vertus : mais l'influence de la vie rustique ne sera jamais absolument nulle.
Il se fait d'ailleurs une sorte de révolution assez singulière. La campagne vient à la ville, et la ville va à la campagne. Plus nous allons, plus l'émigration des paysans vers la ville augmente; mais en revanche lémigration de lal)ourgeoisieà la campagne semble augmenter dans la même proportion. Autrefois ce n'était guère que les grands seigneurs ou les très-riches bourgeois qui eussent une campagne; encore y allait-^on rarement. Aujourd'hui le partage delà vieentre la ville et la campagne se rencontre dans presque toutes les classes de la société. Si une révolution mécanique venai t à rendre inutile le plus grand nombre des bras de la campagne, on les verrait de plus en plus afiluer à la ville, et la campagne ne se recruterait plus que pen-
dant les belles saisons de i»tadins émigrants. On se représente ainsi un état de choses tout nouveau, où les centres habités ne seraient plus guère que les villes, où la campagne, sauf le nombre de bras nécessaires à une exploitation mécanique, ne serait plus en quelque sorte qu'un luxe, une récréation.
Quoi qu'il en soit de cette chimère, la vie rustique, combinée avec la vie des villes, même dans les plus modestes conditions, est exquise et souverainement bienfaisante. L'homme qui a passé une partie de sa vie dans le tumulte des intérêts, les passions des partis, ou les travaux de Fétude, éprouve en se retirant à la campagne un sentiment de délivrance, dont les premières impressions ont quelque chose d'enivrant.
La campagne nous offre deux sortes de plaisirs ; d une part, l'agrément de ses spectacles, la douceur de ses parfums, la pureté de soh atmosphère, la douce poésie et les ineffables enchantements de la nature; de l'autre, les travaux rustiques, les mœurs des paysans, et les vicissitudes des biens de la terre. Tous les hommes, mémo parmi ceux qui aiment la campagne, ne sont pas également capables d'en goûter les doux aspects. Pour les uns, pour ceux-là surtout qui ont toujours vécu à la campagne, ou qui y ont vécu de bonne heure, c'est le côté utile qui leur plaît et les charme. Ceux aucon-
traire qui n'ont guère connu que Texistcnce des villes, y cherchent de préférence un attrait poétique, ou un charme de délassement. Les uns voient leschamps, les gnéréts, les bestiaux, les charrues, toutlattirail de la culture avec curiosité et intérêt. Les autres voient le ciel bleu, les vertes forêts, les ruisseaux qui coulent, les collines et les vallons. Pour se flatter d'aimer vraiment la campagne, il faudrait 1 aimer de ces deux manières, non-seulement par Timagination, mais par les sens, le cœur et Vesprit. 11 faudrait voir dans la terre, la noble nourrice du genre humain, et dans ses flancs déchirés par le soc des charrues les sources par lesquelles s'échappe le flot de vie qui doit couler ensuite dans les veines des hommes. Mais pour s'intéresser à ce spectacle, non-seulement par Teffort de la réflexion philosophique , mais simplement et naïvement, comme à une diose qui nous touche de près, il faut avoir connu la campagne de très-bonne heure et sètre familiarisé dès Tenfance avec ses bienfaits et ses travaux.
Quanti la vie dans les villes, on peut établir d'une manière générale que la vie est plus intéressante selon qu'elle a lieu dans une plus grande réunion d'hommes. En eflet à mesure que les réunions deviennent plus nombreuses, les intérêts se généralisent et s'élèvent,
les petites passions ont moins de prétextes et moins d'occasions; comme on y voit plus d'hommes, mais qu'on voit chacun d'eux en particulier moins souvent, il y est plus rare et plus diflicile de se heurter. Les liaisons sont moins intimes, et moins souvent traversées. La grande diversité des événements et des affaires amène des idées plus générales'; et les idées générales activent incessamment la pensée de tous. L'intelligence grandit, ^ s'ennoblit et s'aiguise. En un mot, c'est là que le charme de la société s'exerce dans tout son prestige. Voilà le beau c6lé des grandes villes et ep particulier des capitales. Mais il y a une contre-partie. Ce qui me semble manquer le plus à la vie des grandes et tumultueuses cités, c'est le sentiment de la vie intérieure, et ^ si j'ose dire, le sentiment du divin. Dans ces villes où on n'a devant soi que le mouvement incessant des choses humaines, où la vie est tellement activa que la morty est inaperçue, où l'existence y est si pleine, que le vide des choses se fait à peine sentir, où les grands intérêts commerciaux, politiques, littéraires, les grandes ambitions, les grands désirs ne laissent pas à l'âme un moment de loisir, quelle place y a-t-il pour la pensée d'un ordre invisible et immuable? L'invisible, c'est le rêve; le visible est toute la réalité. En un mot le recueillement y est difficile, la sagesse sans
cesse menacée, Tâme, entraînée par un mouvement perpétuel, n*y est jamais seule avec elle-même; et le bruit que fait incessamment autour d'elle le torrent des choses humaines ne lui permet pas un moment de quiétude et de paix.
On est injuste pour la vie de province; sans doute la vie commune y est plus vulgaire et plus matérielle; les intérêts y sont plus étroits, moins complexes, et par conséquent les idées moins étendues et moins perfectibles. En revanche, si Ton sait se placer en dehors et au-dessus des petits intérêts de localité, Tâme y est plus libre et plus désintéressée. Il lui reste plus de temps pour penser, pour rêver et pour aimer. Les combats d'opinions étant plus éloignés d'elle, elle s*y engage moins et les juge de plus haut. Elle vit plus en elle-même, elle s'occupe moins de ce que pensent les autres que de ce qu'elle doit penser; elle aspire moins au nouveau qu'au vrai. Enfin, elle songe un peu plus à s améliorer elle-même : or, c'est là un souci que l'on n a guère dans les grandes capitales; car, comme on y est sans cesse occupé des destinées du genre humain, on n'a guère de temps de reste pour se perfectionner soi-même. Tels sont les avantages que la vie de province peut offrir à ceux qui sauront en profiter.
Puisque les lieux ont une si grande part au bonheur
de rhomme, le changement de lieux doit compter parmi les événements importants de la vie. Le changement de lieux peut être passager et court : c'est alors le voyage. Il peut être définitir, ou au moins assez prolongé : c'es^ alors le déplacement, ou changement de séjour. Dans lun ou dans l'autre cas, il agit différemment sur l'imagination et sur le bonheur de la vie.
Le voyage (j'entends le voyage de plaisir, non d'affaires) est une diversion dans la vie humaine ; c'est un moyen d'échapper un instant à tous les liens, à tous les intérêts, à tous les soucis auxquels l'existence la plus heureuse est le plus souvent enchaînée. C'est le silène de toutes les passions, une seule exceptée, la curiosité. L'homme en voyage oublie d'être ambitieux, envieux, intéressé, avide de gloire, vindicatif. Il laisse toutes ces passions derrière lui, bien sûr de les retrouver à son retour, mais fortsatisfaitde s'en séparer un instant : car il sait à quel prix elles lui font payer les amers plaisirs qu'elles lui procurent. Le principal charme du voyage, si je ne me trompe, vient de ce que ces lieux qui plaisent à nos yeux, n'ont aucun lien avec notre intérêt et notre personne. Us ne sont pour nous qu'un spectacle, et nous nous y promenons avecune satisfaction désintéressée. Nous sentons que rien ne s'y lie à aucune de nos
passions. Dans cette ville où s'agitent tant d'hommes, et qui est semblable à celle que nous habitons, il n y a pas une personne dont les intérêts puissent avoir quelque contact avec les nôtres, pas une maison à laquelle s'attache un triste souvenir ou un regard inquiet. Tout nous y est étranger. Mais alors, dira-t-on, tout doit nous élre indifférent. Loin de là. Il y a d abord un plaisir singulier et tout à fait indéfinissable dans la nouveauté des lieux. Un lieu nouveau, même sans beauté, plait déjà par cela même. Quel plaisir, dans les bois qui nous sont le mieux connus, de découvrir un sentier, semblable à tous les autres, mais que noire pied n*a pas encore foulé I Quel enivrement, quelle folle passion s*est emparée de l'espèce humaine lorsqu'elle s'est aperçue qu'elle ne connaissait pas la moitié du monde qu'elle habitait, lorsqu'elle a découvert des mondes inconnus que l'imagination parait d'une beauté sans pareille, par cette seule raison qu'ils étaient nouveaux. C'est ce qui nous arrive en voyage à la vue d*un nouveau paysage, d'une nouvelle ville. Toutes les villes se ressemblent, dit-on; rien de plus faux. Sans doute, il y a dans toutes les villes des maisons, des places et des rues. Mais la disposition change à l'infini; et la ville la plus insignifiante a encore sa physionomie propre. A la vérité cette sorte de plaisir s'émousse à la longue.
à mesure que Ton voit un plus grand nombre de.pay8 et de villes : on s*habitue au changement lui-même, et Ton n'est plus sensible qu'à l'extraordinaire; mais lorsqu'on voyage pour la première fois, tout est spectacle, tout est aventure : une masure est un prodige, une nuit' d'auberge est un roman. Au plaisir de la nouveauté s'ajoute le plaisir de la sympathie. Plus ces hommes nous sont inconnus en particulier, plus ils nous intéressent pris dans leur ensemble. Au sein de ces maisons fermées et mystérieuses, s'agitent des passions semblables aux nôtres, des mouvements et des conflits semblables à ceux que nous avons quittés, et que nous retrouverons à notre retour : il y a là des hommes qui s'aiment et qui se haïssent, qui parviennent et qui succombent, qui croient et qui doutent. Il y a là des amours, des mariages, des morts, des naissances, des établissements, des fêtes de famille, des réunions d'amis, des sociétés d*étude, des folies de jeunes gens. Même ces rues désertes que l'on rencontre dans les villeséloignées,nous intéressent encore lorsque nous songeons soit à la vie bruyante qui s'y agitait autrefois, sôit à la vie obscure el morne qui semble s'y cacher aujourd'hui. En face de la nature, une autre sympathie s'empare de nous : c'est celle que nous inspire la vie de la nature, cette vie qu'une cause ineffable a ré-
pandiie avec profusion au sein de ses innombrables créatures.
Si le changement de lieux n'est plus passager, mais définitif, les impressions sont différentes ; elles prennent un caractère plus austère et plus sérieux. Lorsque vous arrivez dans un pays nouveau, que vous devez habiter pendant longtemps, peut-être toujours, il se fait en quelque sorte une rupture dans la vie : il y a un moment de suspension et d'arrêt. La plupart des intérêts et des liaisons qui se rattachent au lieu antérieur s'évanouissent ou se dénouent, ou, pour parler plus exactement, il n'en reste que ce qu'il nous convient d'en garder, c'est-à-dire les affections. Il peut y avoir par occasion quelques chaînes qui nous suivent d'un lieu à l'autre, mats en général on peut dire . que la vie du passé nous apparaît comme une autre vie, quand nous la laissons dans un lieu que nous ne devons pas revoir. Toute cette partie ^le notre existence, devient comme un épisode, que nous contemplons du dehors avec une sorte de désintéressement et de détachement, mais en même temps avec une tendre sympathie, (elle qu'on l'éprouve pour la vie de ses proches. Je lé répète, ce détachement du passé n'est pas toujours entier, quand nous quittons un lieu pour un autre; mais, ne fût-il que partiel,
il est encore utile, et c'est pourquoi lorsque la , vie nous est devenue quelque part trop difficile soit par la faute des événements, soit parla nôtre propre, la sagesse nous prescrit de nous dépayser. Le changement d'air est utile à Tàme comme au corps : le déplacement est d'ordinaire un affranchissement. Ainsi, quand nous arrivons dans un lieu nouveau, notre flmcy est plus ou moins à l'état de lable rase. Au moment où nous gosons le pied sur ce sol, il se passe en nous u^ sentiment indéfinissable : nous voilà dans un lieu qr j ne nous est rien, qui ne touche par aucun point à aucune fibre de notre âme. Ce lieu pour nous est vide : ce n'est qu'un espace, un contenant, il ne s'est encore emparé de nous par aucun côté. Ce sentiment de vide est horriblement pénible aux personnes qui ont besoin des autres pour vivre, dont Tâmc pour se sentir a besoin d'être entrelacée par les liens des affections, ou des passions, ou des intérêts, à beaucoup d'autres âmes. Si surtout ce vide succède à d'intimes et profonds attachements, si la victime est jeunp et ne sait rien encore des ruptures de la vie, si le passé était plein de joie et de mouvement, de richesse et d'action, si le présent est morne et triste, ce sentiment d'isolement et de vide peut produire le désespoir. Mais, ne chargeons pas les couleurs, ne multiplions pas les
r>6 PHILOSOPHIE DU BONHEUR,
circonslanœs, prenons rhypolhëse la plus ordinaire d'un changement de situation : j'ose dire que le sentiment de dégagement que Ton éprouve entre la vie du passé qui est finie, et la vie de l'avenir qui n*est pas commencée, donne à l'Ame une sorte de repos momentané, qui, je Tavoue, n'est pas sans tristesse, mais qui n'est pas non plus sans charme. Ajoutez-y cette pensée qui s'élève immédiatement : aujourd'hui peut-être, je suis encore libre ; je puis n'appartenir qu'à moi-même. Je puis me donner la pleine liberté de mon âme entre les enchaînements passés et les enchaînements futui's. Mais demain, aussitôt que j'aurai frappé à la porte d'une maison, que j'aurai touché la main d'un homm^, dès lors, je ne suis plus libre, mes intérêts se lient à d'autres intérêts ; des devoirs, des liaisons, des sympathies, des antipathies, des fautes, des malentendus, des explications, tous les liens, toutes les chaînes recommenceront ici comme ailleurs : des passions qui ne sont pas encore en moi y naîtront; peu à peu cette ville, ce village, cette nature s'animera, et se liera la vie de mon Ame : je pleurerai ici, j'aimerai, je haïrai, je brillerai, j'échouerai ; peutêtre y deviendrai-je meilleur, peut-être y deviendrai-je pire : des épreuves que je ne sais pas m'y attendent ; peut-être quitlerai-je avec déchirement ce lieu où
j*aborde avec indifférence; peut-être enfin, ce sol que mon pied n'a jamais foulé, deviendra-t-il ma dernière patrie! Ce sentiment de Tinconnu, cette attente de l'avenir, cette suspension entre l'espérance et la crainte, devant des biens et des maux également mystérieux, communique à l'âme une sorte de tremblement dont on ne saurait dire s'il n'est pas aussi délicieux qu'il est a mer et troublant.