‹ Philosophie du christianismeChapitre 3 sur 29 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

effet, lorsque la raison individuelle ne peut plus rien produire qui soit nouveau, quand toutes les combinaisons de ses données sont épuisées, elle se met à décomposer les systèmes qu'elle trouve faits : elle attaque , ébranle , renverse et bouleverse , puis elle choisit parmi les ruines ce qui lui convient et construit avec ces matériaux un édifice sur un nouveau plan. En d'autres termes , la raison apercevant qu'il y a du vrai et du faux dans tous les systèmes , cherche à démêler le vrai dans ce cahos des opinions humaines ; elle tâche de coordonner les principes , de concilier les doctrines, en extrayant de chacune ce qu'elle peut contenir de vérité , pour en reproduire l'ensemble sous une autre forme. Malheureusement elle oublie que le critérium lui manque et qu'elle ignore les lois suivant lesquelles il faudrait classer les vérités reconnues pour les représenter dans leurs vrais rapports. De là de nouveaux systèmes , plus fragiles et plus incohérens que les premiers, qui du moins avaient le cachet de loriginalité , tandis que les derniers ne sont le plus souvent qu'un mélange confus d'opinions contradictoires.

Tel est le spectacle qu'a présenté l'école d'Alexandrie. Il semble qu'à cette époque toutes les doctrines s'y soient donné comme un rendez-vous , non pour s'accorder ou s'unir, mais pour former le plus monstrueux assemblage qu'on ait jamais vu sous le soleil. Les traditions antiques des Juifs et de la Perse vinrent

s'aggr^er aux idées du platonisme , aux abstractions du péripatéticisme et du stoïcisme , et il en résulta une espèce de farragOy et, passez-moi le mot, de gâchis philosophique , ou les subtilités dialectiques de l'esprit grec s'adaptèrent aux imaginations , aux exagérations et aux superstitions de l'Orient , ai la cabalistique , à la théurgie , à la magie , etc. On eût dit que la Providence , au moment où une nouvelle ère commençait pour l'humanité, voulait faire ériger par la main de l'homme un monument qui attesterait à tous les siècles futurs l'impuissance de la raison à acquérir par elle seule l'évidence d'aucune vérité métaphysique, la folie de la sagesse humaine qui cherche la science sans Dieu et hors de Dieu. Puis , comme il arrive toujours à la suite d'un tel dogmatisme 5 parut le scepticisme qui envahit la société et la précipita dans les excès des jouissances animales , dans l'indifférence morale et l'oubli de toute vérité , dans le désespoir de l'esprit , dans le marasme du cœur. C'est dans cet état que les envoyés du Christ et leurs successeurs trouvèrent la société civilisée quand ils vmrent lui apporter l'Évangile du salut.

11 est inutile de vous dire que la doctrine prêchée par les Apôtres n'était point une théorie humaine , ttn système de philosophie , mais une doctrine toute céleste; que la religion qu'ils venaient établir était celle des Patriarches , de Moïse et des Prophètes dans son progrès. La religion est une ; elle est l'arbre de

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vie transplanté sur la terre après la chute de Thomme : la parole de TÉternel en est la racine et la sève , les traditions primitives et le mosaisme en sont le tronc , le Christianisme en est la couronne. L'apparition du Christianisme dans le monde a été l'événement le plus heureux de tous les siècles. Il annonçait l'affranchissement de l'humanité , sa réhabilitation dans ses droits originels. Par lui , elle entrait dans une nouvelle période de son existence terrestre ; elle passait des ténèbres à la lumière , de la mort à la vie. Aussi , a l'instant où toutes les conditions de cette grande libération furent accomplies , la terre fut ébranlée , le soleil s'obscurcit, les pierres se fendirent, des morts reparurent, le voile qui cachait les mystères du sanctuaire se déchira en deux parties du haut en bas. . . . en ce moment le Sauveur du monde expirait sur la croix !

La doctrine évangélîque , forte de toutes les traditions anciennes et riche de vérités nouvelles plus sublimes que tout ce qui avait été enseigné jusqu'alors, vint rendre raison de la triste expérience que les hommes avaient faite jusqu'alors de la vanité de leurs spéculations et de l'impuissance où est l'esprit humain de s'élever jamais par lui-même à l'évidence, à la connaissance certaine d'aucune vérité, d'aucune loi métaphysique. La conviction de cette impuissance a toujours été et est encore la première disposition nécessaire pour recevoir avec fruit la parole du salut.

Aussi Paul , TApôtre philosophe ^ écrivant aux fidèles

de Rome et de Corinthe, encore trop attachés à la

philosophie païenne , leur parle avec force pour les

convaincre de cette impuissance. < Qui connaît , dit-

«il, ce qui est en l'homme , sinon lesprit de l'homme

« qui est en lui? De même nul ne connaît ce qui est en

tDieu que l'esprit de Dieu. Or, nous n'avons point

«reçu l'esprit du monde (l'esprit de l'homme na-

«turel, pour raisonner des choses naturelles et du

■ monde); mais nous avons reçu l'esprit de Dieu,

«afin que nous connaissions les dons que Dieu nous

< a faits ; et nous les annonçons , non pas avec les dis-

< cours de la sagesse humaine , mais avec ceux que «l'esprit enseigne... , et par les eflFets sensibles de l'es- «prit et de la vertu de Dieu , afin que votre foi ne «soit pas établie sur la sagesse des hommes (sur des «argumens et des syllogismes) , mais sur la puissance «de Dieu. Nous prêchons néanmoins la sagesse aux (parfaits, non la sagesse de ce monde, ni celle des « princes de ce monde qui se sont rendus inutiles ; «mais nous prêchons la sagesse de Dieu, enfermée «dans son mystère, cette sagesse cachée qu'il avait «préparée avant tous les siècles pour notre gloire et « que nul des princes de ce monde n'a comprise. » (l"Corinth. , chap. II, v. ii , 12, i3, 4? 5 et suiv.) -—«Aussi, que sont-ils devenus ces sages, ces doc- « teurs de la loi , ces esprits curieux des sciences du «siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse

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« de C6 monde , » qui n'a point su le connaître d les ouvrages de sa sagesse. (I'" Corinth. , chap. Y. 20.) — Puis FApôtre affirme avec autorité «< « l'homme animal n'est point capable des choses c sont de l'esprit de Dieu , qu'elles lui paraissent «folie et qu'il ne peut les comprendre (parce qu « n'est point par la lumière naturelle) , mais par «lumière spirituelle qu'il en faut juger (lumière « l'homme animal n'est point capable de percevoi ( I" Corinth. , chap. Il, v. 14.)

Je vous engage à méditer sérieusement ces par de l'Apôtre , qui expriment si nettement le rap; mystérieux de l'esprit de Dieu et de l'esprit de l'hom et par conséquent de la théologie et de la psycholc

C'est cette doctrine qui ne voulait pas des dise éloquens de la sagesse humaine pour fondement 1 foi , qui excluait hautement le savoir-faire de la son , qui décidait nettement son incompétence ] juger des choses qui sont de l'esprit de Dieu ; c est cette doctrine prêchée avec autant de simplicité que d'autorité , appuyée qu'elle était par les effets sensibles de la vertu divine , qui a tout changé sur la terre , la spéculation et la pratique , la vie privée et la vie sociale, le monde civilisé et celui qui ne l'était pas. Ce fut alors que naquit la théologie , science essentiellement chrétienne, et qui, en christianisant la philosophie , a élevé la spéculation de l'intelligence au plus haut degré dont elle est capable. Le Juif avait foi en

Dieu ; mais il n'avait pas , il ne pouvait avoir la science de Dieu. L'idée de l'Être n'était point développée en lui : le mystère de la génération étemelle ne lui avait point été manifesté. Le Père n'est connu que du Fils et de celui auquel le Fils le révèle , et le Fils n'était point encore venu parmi les hommes; il n'y avait point encore d'adorateurs en esprit et en vérité.

C'est cette science de Dieu et de son Verbe par lequd toutes choses ont été faîtes, cette science du rapport nécessaire de Dieu avec l'homme et du rapport libre de l'homme avec Dieu , que professaient les premiers philosophes chrétiens , dont les uns , nés dans le paganisme , étaient platoniciens , dont les autres , nés dans le sein de l'Église , mais instruits dans les lettres et les arts de la Grèce, ramenaient toutes leurs connaissances au centre de l'unité, et puisaient dans la parole divine les principes et la sanction de leur enseignement. C'est ainsi que S. Justin, Clément d'Alexandrie, Origène, S. Athanase et tant d'autres cherchèrent à conduire les esprits à la source de la vraie «dence, de cette science qui a pour objet les vérités et les lois éternelles , et pour résultat , non-seulement les délices de l'admiration et de la contemplation , mais encore le goût et la pratique du bien ; car le caractère essentiel de la philosophie chrétienne , c'est qu'elle stimule l'activité de l'homme et la dirige vers ce qui est bon, juste, utile à tous, vers le bien commun. Aussi, depuis que l'Évangile a été annoncé, depuis

que la voie qui conduit à la vérité et à la vie a été ouverte aux nations , quoi qu'en dise la raison humaine et quoi qu'elle fasse, elle ne peut rien établir en dehors de cette doctrine ; elle ne peut mener Thomme et la société à quelque chose de stable que par cette voie ; elle ne peut donner de la vie à ses productions , elle ne peut vivre elle-même que par cette vie.

Durant les premiers siècles de TÉglise, les pères exposaient la doctrine aux fidèles dans un style abondant et sous la forme simple du discours familier. S. Jean- Chrysostôme, instruisant les fidèles de Constantinople, leur disait : «Dieu ne nous a point envoyés pour «raisonner ou pour faire des argumens et des syltlogismes, mais pour faire obéir à la foi. Il ne nous ta pas envoyés pour faire disputer ou pour faire nous- -mêmes des raisonnemens de philosophie; mais pour « donner aux hommes le dépôt de la vérité qu'on nous ta confié. Les Apôtres n'ont point raisonné sur la pa- «role de Dieu qu'ils annonçaient; ils l'ont prêchée «simplement, sans y rien ajouter de leur esprit pro- « pre , et nous devons les imiter. » (Homél. sur l'épitre aux Rom., II, v. 5.) On tenait encore alors à ce que la foi fût établie sur la puissance de Dieu , et non sur l'art et la sagesse des hommes.

L'enseignement des pères, tout positif et dogmatique quand il s'adressait à l'âme pour y réveiller l'amour du bien et porter l'esprit à la foi , revêtait la forme scientifique quand il s'agissait de justifier les

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dogfmes par la science. Comme l'Apôtre, ils parlaient de la sagesse aux amateurs de la sagesse , aux philosophes. Ils montraient alors la doctrine chrétienne dans son accord parfait avec le besoin foncier de l'homme, avec les lois de sa nature , avec ses puissances et ses facultés; ils en montraient la réalisation dans l'histoire de l'humanité et dans celle de l'Église. Du reste, I dans l'enseignement homélitique on citait les textes des Écritures, on rapprochait les divers passages, on en expliquait le sens conformément aux traditions , on en tirait les conséquences pratiques ; et, quand le dogme était attaqué par des novateurs ou faussement interprété , les chefs des églises, réunis sous l'autorité du souverain pontife, l'exposaient plus clairement aux fidèles , en déterminaient le sens par des explications lumineuses, par des expressions précises qui enlevaient les difficultés et étaient tout prétexte à la mauvaise foi. La vérité faisait le reste; c est-à-dire que l'Esprit-Saint, qui anime et assiste l'Église, produisait par sa lumière la persuasion du cœur, et rendait ainsi la parole de ses ministres efficace et fructueuse.

Plus tard , il semble que l'homme ait voulu accomplir l'œuvre à sa manière et à lui tout seul , tant il est porté à oublier sa dépendance du secours supérieur pour opérer le bien I Tant il est enclin à se confier en lui-même et en la puissance de son esprit ! La sophistique s'empara souvent des faits de l'Évangile pour les soumettre à sa critique; elle s'en prit aux textes sacrés.

lO yiNGTHSIXIEUE LETTRE.

aux vérités de la foi pour les juger, et ne pouvant les comprendre, les prenant, comme ditFApôtre, pour desfolies, elle les tourna en dérision ou en blasphèmes. Des ministres de la parole , saisis d'indignation et brûlant de zèle pour la défense de la vérité, descendirent dans l'arène, s'efforçant de repousser des argumens de raison par des argumens de raison , et la dialectique vint se glisser dans le sein du Christianisme et dans ses écoles. L'enseignement théologique tout positif et dogmatique de sa nature , devint discursif, argumentatif. On soumit la parole divine au raisonnement , on la brisa , on la morcela pour la faire entrer dans la forme syllogistique. On prétendit établir ou au moins consolider la foi au moyen de cet instrument réputé infaillible; on voulut forcer à coup de syllogismes ceux qui n'avaient pas de foi , à en avoir. C'est alors que commença la méthode scolastique, dont on attribue l'introduction en Orient à Jean Damascène, et plus tard en Occident à Abeilard et à Pierre Lombard , le fameux maître des sentences.

Aussitôt qu'on en appelait au raisonnement pour constater des vérités métaphysiques, l'école d'Aristote devait reparaître : elle fut en eflFet comme fatalement ressuscitée, et par la diffusion en Europe des ouvrages arabes qui le traduisaient ou le commentaient, et plus tard par l'importation des écrits originaux, après la prise de Constantinople. Ce fut alors un engouement sans exemple pour le philosophe de Stagyre , et , dans

toute la force du mot , une espèce d'idolâtrie. Ou affirmait que la doctrine d'Aristote était la vérité souveraine : « que c'est lui qui nous a été donné de Dieu pour «enseigner aux hommes tout ce qui peut être connu; ilui qui rend tous les hommes sages , suivant qu'ils enttrent plus ou moins dans sa pensée , etc. » (Averroês, 1. 1** , destrut. disput. 3* , cité par Mallebranche, Recherche de la vérité, 1. II.) Et des Chrétiens n'eurent point honte de prendre à la lettre ces exagérations folles et impies! Il ne suffisait pas d'admettre comme vérités incontestables et nécessaires les principes d'une doctrine abandonnée d'ailleurs et blâmée par les premiers pères de l'Ëglise : il fallait encore en accepter avec déférence chaque partie , chaque proposition , chaque mot. Toute raison devait fléchir devant la parole du Maître ; et pourtant , sans parler du reste , qu'est-ce aujourd'hui que la physique d'Aristote?

Si on se fût contenté d'appliquer sa méthode aux choses naturelles, aux faits humains, c'eût été toléi^le; mais on la porta dans le domaine de la foi; on vit, dans les écoles chrétiennes et jusque dans la chaire de vérité , l'autorité d'un païen mise au niveau de celle de la Bible ; et ce fut une monstruosité du lûoyen âge , que des hommes pieux d'ailleurs pussent honorer la parole d'un homme à l'égal de celle de Dieu. L'esprit propre armé de l'instrument syllogistique s*en prit à toutes les questions, les remua toutes et les brouilla toutes. A force de diviser et de distin-

guer , d'objecter, de réfuter et de disputer y on ne s'est plus entendu sur les choses les plus simples. Les textes des Écritures, invoqués dans les cas les plus contraires, ont été misérablement torturés, abandonnés qu'ils étaient aux caprices de la raison et aux subtilités de la dialectique. On les profanait scandaleusement pour avancer des questions absurdes, pour soutenir le pour et le contre en toutes choses, chacun suivant ses vues, et conformément à l'opinion qu'il voulait combattre ou faire prévaloir. C'était le renouvellement de ce qu'on avait vu en Grèce , au temps de Socratc , quand il voulut accommoder les hautes idées de la tradition avec les abstractions et les formes vaines de la sophistique. Mab chez les modernes, l'abus était bien plus criant ; car ils étaient Chrétiens , et comme tels ils devaient s'en tenir à la parole sacrée sur toutes les questions métaphysiques; ils se disaient philosophes, et ainsi ils devaient savoir où se trouve la véritable sagesse , la souveraine vérité ; et comme théologiens , ils n'avaient que faire d'Aristote , puisqu'ils avaient les livres canoniques , les écrits des pères , les décisionsdes concUes, l'autorité de l'Église et son histoire'.

* A la naissance de la théologie scolasliqne au douzième siècle, les docteurs chrétiens se partagèrent en deux classes. Ceux qui continuèrent à prouver les dogmes de la foi par TÉcriture- Sainte et par la tradition, furent nommés doctores btbiici, positivi, veieres; les autres furent nommés doctores sententiarii et novi, parce qu'ils s*aUachaient principalement à expliquer les sentences de Pierre Lombard et à prouver leurs opinions par

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Cependant , il y eut aussi en ces temps , des docteurs célèbres , des hommes d'une intelligence rare , d'un esprit puissant , tels que S. Anselme , S. Thomasd'Âquin, appelé à juste titre Fange de Fécole, et plusieurs autres. Ces hommes prirent souvent un élan

desraisonDemens soi-disant philosophiques. Ceux-ci se croyaient

fort supérieurs aux premiers et s'attiraient toute la considéra-

tioD ; mais ils furent vivement attaqués par leurs adversaires.

Guibert abbé de Nogent, Pierre abbé de Mont-air-la-Celle ,

Pierre-le-Chantre docteur de Paris , Gauthier et Richard de

Saint-Victor écrivirent avec chaleur contre les scolastiques et

les accusèrent d'altérer la foi chrétienne. Cette dispute fit grand

bruit, surtout dans les universités de Paris et d'Oxford, et elle

continua pendant le treizième siècle. Grégoire IX, pour arrêter

ce désordre, écrivit aux docteurs de Paris: «Nous vous ordon-

« Dons et vous enjoignons rigoureusement d'enseigner la pure

« théologie , sans aucun mélange de science mondaine , de ne

« point altérer la parole de Dieu par les vaines imaginations des

«philosophes , de vous tenir dans les bornes posées par les pères,

« de remplir les esprits de vos auditeurs de la connaissance des

< vérités célestes et de les faire puiser à la source du Sauveur. »

BuBoulay, Hist, de V Univers, de Paris; tom. III, pag. 129. —

Bergier, Dict. de ThéoL; art. Biblique.

Ainsi, au douzième siècle, on appelait novateurs, doctores novi, ceux qui prétendaient prouver les dogmes de la foi ou les vérités métaphysiques dogmatiques par des ràisonnemens humains et des conclusions logiques. Ce qui était nouveau alors, ce qui était hautement improuvé par le souverain Pontife de ce temps, a tellement prévalu depuis, dans les écoles ecclésiastiques, qu'aujourd'hui encore la méthode argumentative y est regardée comme essentielle à l'enseignement de la théologie et que, dans l'opinion de plusieurs, elle participe presque au caractère sacré du dogme. C'est la méthode positive qui de nos jours serait déclarée une innovation , et ce qui était ancien et respecté comme tel au douzième siècle , paraîtrait une nouveauté et serait peut-être rejeté au dix-neuvième.

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hardi, soutenus qu'ils étaient par les ailes de la foi; mais l'attirail logique dont ils étaient obligés de se charger , les rabattait bientôt à terre et ils furent forcés de se traîner péniblement , à travers la syllogistique, pour arriver à présenter le rapport d'une vérité à une autre sous la forme d'une conclusion rationnelle. Du reste, on abusa tant des Ecritures sacrées et des sentences, que la raison, après les avoir longtemps exploitées comme la mine de ses argumens , voyant qu'elle en pouvait tirer tout ce qu'elle voulait parce qu'elle l'y mettait, s'en dégoûta et se mit à chercher des principes ailleurs.

Ici se fit une nouvelle révolution dans le domaine delà pensée et delà science. Tant que régna l'ancienne scolastique, la philosophie et la théologie restèrent unies. Elles s'appuyaient toutes deux sur la parole révélée , à laquelle elles en appelaient en définitive , soit pour établir les majeures de leurs argumens, soit pour confirmer leurs conclusions. Les principes étaient sauvés ; ils subsistaient au milieu du dévergondage de la raison maintenue encore par l'autorité de l'Eglise. Mais quand la raison fortifiée par l'exercice eut compris qu'elle était maîtresse de la discussion, elle essaya de se mettre à la place de cette autorité. D'un côté , elle chercha dans les écoles de l'Église à faire ressortir la certitude théologique des conclusions qu'elle tirait d'une bu de deux prémisses prises dans la révélation, demandant naïvement pourquoi

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ces conclusions n'auraient point la valeur et Tautorité d'une proposition de foi; et de l'autre, chez les hommes du monde, ne tenant plus compte des prémisses, cessant de regarderies livres saints comme la source de la science, et voulant surtout s'affranchir de l'autorité des conclusions théologiqùes , elle se constitua juge sans appel, raison souveraine, et prétendit trouver les prémisses ou les principes du savoir en elle-même ou dans le monde extérieur.

En elle-même : c'est la route que prit Descartes, et il débuta par un prétendu doute méthodique , c'est* à-dire qu'il imagina remettre en doute pour un temps toutes ses connaissances acquises , afin de les refaire à neuf et de les poser sur un fondement plus solide. Tentative chimérique , supposition tout-à-fait illusoire. Comme s'il dépendait de la volonté de l'homme d'éteindre tout à coup la lumière que le spectacle du monde et la parole de ses semblables ont fait luire dans son esprit ; de se mettre dans un état d'indifférence ou de négation à l'égard de tout ce qui l'entoure et agit sur lui ; de repousser cette action , de se séparer de la vérité, de la réalité, qui le pressent de toutes parts au sein de la nature et de la société ; enfin , de faire le vide dans son entendement , comme on démeuble une maison ! Le vide fait ou imaginé , Descartes part du fait de la pensée pour induire et déduire le fait de son existence. Je pense : donc j'existe. Qu'est- ce que penser ? Qu'est-ce qui pense en vous ?

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Quel est l'objet , quelles sont les conditions de la pensée? Comment l'être spirituel est-il affecté, modifié par l'être matériel ? Toutes ces questions fondamentales restent dans le vague, ou plutôt la raison cartésienne n'y regarde pas.

Dans la nature extérieure : c'est la voie de Bacon , qui recommande aussi à l'homme de renoncer à tous ses antécédens, de renouveler son entendement, d'y faire table rase, pour procéder ensuite avec soin et patience à l'observation des faits de la nature, d'où doivent être tirées par induction toutes les vérités qui intéressent l'homme.

Tels furent les points de départ de la philosophie moderne qui prit autorité dans le monde chrétien , alors que la raison se déclara ouvertement indépendante et prétendit fonder la science en elle-même et par ses propres forces.

Depuis ce temps, la philosophie est redevenue tout-à-fait païenne, partant du doute, ne croyant ou s'imaginant ne croire à rien , pas même à la première de toutes les vérités à l'existence de Dieu , pour se donner le plaisir de prouver que Dieu existe ou qu'il n'existe pas, marchant à tâtons comme dit l'Apôtre, cherchant Dieu, l'immuable, l'absolu, dans les phénomènes de la nature qui ne sont jamais deux instans les mêmes ou transportant la nature en Dieu. Elle n'a plus de rapport avec cette sagesse éternelle, aimée de Pythagore , reconnue par Platon , proclamée

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par Salomon , et que Paul annonçait aux parfaits : non-seulement elle ne la connaît plus, mais elle repousse tous les moyens par lesquels cette source de toute science se communique à Thomme. Aussi , que cette philosophie ait continué à suivre le chemin du rationalisme avec Descartes , qu'elle ait essayé toutes les voies de l'empirisme sur les traces de Bacon et de Locke , ou qu'elle soit rentrée dans la sphère du platonisme avec le génie spéculatif de l'Allemagne , ou enfin qu'en désespoir de cause elle soit redevenue éclectique ou néo-platonique de nos jours, toujours êst-il qu'elle n'arrive à autre chose qu'au renouvellement des systèmes et des erreurs déjà épuisés par les anciens. Elle se vante de rechercher la vérité dont , au fond, elle s'inquiète peu, à l'existence de laquelle elle croit à peine , puisqu'elle prétend n'y croire qu'à la condition de l'évidence ou de la démonstration. Ne pouvant s'élever jusqu'à la source de toute vérité et ne voulant point la reconnaître dans son expression , elle la cherche dans les opinions incertaines et dans les pensées flottantes des hommes ; elle travaille sans cesse à détruire pour reconstruire , à faire table rase pour bâtir de nouveau; elle doute de ce qu'elle avait affirmé , elle abat ce qu'elle avait élevé , elle prétend expliquer l'homme et le monde , refaire la science et la société , et quand elle se met à l'œuvre pour édifier, elle n'a ni base , ni plan , ni but. Ce qu'on appelle philosophie de nos jours n'est vraiment plus qu'un T0H£ II. 2

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instrument de destruction, servant à ébranler, à saper, à renverser. C'est par là que ces systèmes et ces doctrines sont foncièrement en opposition avec lesprit du Christianisme , qui est essentiellement conservateur. C'est le panthéisme en opposition avec le théisme; c'est l'esprit du monde en contradiction avec l'esprit de l'Évangile ; c'est la continuation de la lutte entre l'idolâtrie et les adorateurs du vrai Dieu.

L'Église chrétienne persiste cependant au milieu de ce débordement d'opinions , de sophismes et de passions. Immuable dans sa foi et sa doctrine, ferme dans sa confiance et dans son espérance , active danï sa. charité, elle subsiste dans son gouvernement et sa hiérarchie ; elle est au fond la même qu'au jour de sa naissance. Mais, comme vous l'avez remarqué, il manque quelque chose à la plupart de ses ministres, quelque chose que l'état de la société, à laquelle ils doivent annoncer la parole du salut , réclame impérieusement : c'est la science de l'homme , de sa nar ture, de ses rapports et de sa loi, c'est la science historique de l'humanité , c'est la philosophie chrétienne en un mot. On peut être bon Chrétien par la foi seule , sans aucune science explicite ; car qui a le plus a le moins , et j'adhère de tout mon cœur a la parole du Maître : « Heureux ceux qui croient sans c avoir vu!» Mais il !;en n'est pas moins vrai qu'il faut une science profonde pour enseigner à des intelligences éclairées une doctrine profonde; que cest

par la connaissance des choses sensibles et de leurs lois que l'homme est préparé à la foi et à la compréhension des choses intelligibles, et qu'une société engouée comme la nôtre de la philosophie païenne , envahie par des doctrines superficielles ou erronées , enchantée par les connaissances naturelles , ne peut être ramenée au goût du vrai, du beau et du bien que par un enseignement vaste et profondément scientifique. De pauvres pêcheurs furent envoyés pour prêcher l'Évangile aux pauvres , après avoir été instruits eux-mêmes par Celui qui est la voie , la vérité et la vie : mais il a fallu un Apôtre savant pour évangéliser )a Grèce et l'Italie savantes ; il a fallu la vertu et la science de la sagesse divine pour confondre les vains discours de la sagesse humaine. C'est dans l'insuffisance et l'imperfection dés études qu'on fait faire à la )eunes3e, au moment où elle se prépare à entrer dans le monde ou dans l'ËgUse ; c'est dans le fond et dans la forme de l'enseignement philosophique, qui n'est plus en harmonie avec l'état du siècle et les besoins des esprits , et que les uns s'obstinent à conserver , tandis que les autres l'abandonnent à l'arbitraire ; oui , c'est ici que se trouve la cause principale de la maladie qui ronge la société; c'est ici que se montre la plaie profonde que le rationalisme a faite à l'Église et qu'il agrandit tous les jours. Pour vous convaincre de cette triste vérité , il nous suffira d'examiner rapidement ce qui est enseigné sous le nom de philosophie dans nos écoles.

LE MÊME AU MÊME

J'ai affirmé , dans ma dernière lettre , que la cause principale de la maladie qui tourmente et dévore la société actuelle, se trouve dans l'imperfection, ou pour mieux dire , dans le vice de l'enseignement philosophique. L'exposition de cet enseignement, tel qu'il se donne dans les diverses écoles de nos jours , justifiera cette assertion.

Ces écoles sont de deux espèces. Les unes sont destinées à former les hommes du monde , à les préparer par une instruction , d'abord générale et ensuite spéciale , aux diverses fonctions qu'ils auront à remplir dans la société , à l'état qu'ils devront embrasser. Les autres sont destinées plus particulièrement à former les hommes de l'Église ; ce sont les pépinières du sacerdoce, et l'instruction qui s'y donne doit surtout être appropriée à ce but sublime.

J'ai passé ma vie dans les écoles du monde et je crois les bien connaître. Élève de la première de ces

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écoles, de l'école mère, chargée de donner des maîtres et des doctrines à toutes les écoles de France , j'ai été initié dès ma jeunesse aux mystères de ces doctrines. J'ai y u de près, j'ai connu intimement les hommes distingués à qui avait été confiée la mission de former les docteurs des peuples. J'ai reçu leur enseignement avec ardeur, et je ne pense pas qu'ils aient eu un disciple plus zélé , plus avide de science , plus altéré de vérité. Préparé par les soins bienveillans de mes maîtres, il m'a fallu enseigner à mon tour ; on m'a fait docteur de la sagesse, et je ne savais point ce que c'était que la sagesse , dont je me croyais amateur. Il m'a fallu entrer en commerce avec toutes les spéculations, traiter avec tous les systèmes, me mettre en rapport avec les auteurs de philosophie de tous les temps et de tous les pays. Certes je ne suis point resté étranger à ce qu'on appelle le mouvement philosophique qui s'est opéré en France depuis le commencement de ce siècle. Voyons ce qu'il a produit et jugeons-le par ses fruits.

Indépendamment des causes lointaines qui ont contribué à l'amener, la révolution de 89 s'est faite sous l'influence et la direction des doctrines du dix-huitième siècle , et elle en a été dans ses diverses phases une terrible réalisation. La métaphysique de Condillac, si métaphysique il y a dans Condiilac, la morale d'Helvétius, la politique du Contrat social^ et pardessus tout cela et en tout cela le génie ou le démon

familier de Voltaire : voilà ce qui constituait la philosophie spéculative et pratique de la France au commencement du dix-neuvième siècle. C'était le matérialisme, le sensualisme ou Fégoïsme en action. Aussi tout le monde à cette époque était philosophe, et toutes les théories de connaissances naturelles se décoraient pompeusement et ridiculement du nom de philosophie. C'est ainsi que nous avons eu la philo^ Sophie de la chimie, de la botanique, de la physique, de l'astronomie , de Fanatomie. Et avec tant de philosophes et au milieu de tant de philosophies , il n'y avait réellement rien qui méritât ce nom ou plutôt

il n'en restait que le nom.

Quand, après la crise, politique l'ordre commença à se rétablir, quand les grandes institutions sans lesquelles il n'y a point de société , eurent été reposées sur leurs bases naturelles par la main puissante d'un homme que la Providence suscita pour tirer la France de l'anarchie , on songea à reconstituer l'instruction publique. Les écoles furent organisées en un vaste système , dont le chef de l'État tenait la clef, et toute la jeunesse française dut être dressée et formée comme un seul homme pour servir d'instrument à sa volonté. La France était tombée de l'anarchie sous le despotisme , et après avoir tant crié : Liberté ! elle s'estimait heureuse de trouver quelque repos dans la servitude.

Il est clair qu'en de telles circonstances , il n'y avait

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pas d'eDCOuragetnent à espérer pour la philosophie.' Celui qui commandait et dont la mission était de rétablir Tordre , n'était pas d'humeur à tolérer ces discours sophistiques , ces théories subtiles , dont le résultat est toujours .de troubler et d'agiter les esprits en remuant les fondemens des institutions et en remettant les principes de la société en question. D'un mot il imposa silence aux idéologues ^ disciples et successeurs de Condillac , qui prenaient , comme lui, de la grammaire pour de la métaphysique, et faisaient , sans le savoir, du panthéisme , du matérialisme en guise de morale. Le grand homme ne voulut même pas qu'il entrât des philosophes dans son Institut; et quand il établit TUniversité, il en confia la direction à un des plus beaux esprits du temps , à un homme distingué par son goût exquis , par sa parole gracieuse et la noblesse de ses manières, à un poète , à un orateur auquel la philpsophiè importait peu , et qui en effet ne s'en inquiéta guère tant qu'il fut à la tête de l'instruction publique. Il y eut â la vérité dans les académies et dans les collèges des cours de philosophie; mais autant qu'il m*en souvient, ils étaient bien solitaires, et la jeunesse d'alors aurait cru perdre son temps que de s'y arrêter. L'autorité n'avait trouvé aucun ouvrage qu'elle pût prescrire comme règle de l'enseignement philosophique; elle s'était bornée à recommander aux maîtres un certain nombre d'écrivains anciens et

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modernes qui ne s'accordaient guère entre eux, dont la manière de voir et les opinions sur les points les plus importans sont au contraire en opposition ouverte. L'enseignement philosophique ne pouvait donc être un , ni pour le fond , ni dans la forme et la méthode. Les maîtres avaient été choisis , ou parmi les restes de Fancienne Université, et ceux-là avaient bravement repris leurs cahiers et recommencé leurs leçons là où ils en étaient restés en 93 , n*y faisant d'autres changemens que de traduire en français barbare le jargon de l'école ; ou bien c'étaient des partisans de Gondillac, grands contempteurs des temps passés, croyant sérieusement que la philosophie avait commencé avec leur maître, et que jusqu'à lui il n'y avait eu ni science ni sagesse dans le monde.

Pendant quelques années, on ne jura que par Gondillac, sur la parole d'un homme d'esprit, qui le commentait avec élégance, et qui sut débiter avec grâce ce que son maître avait lourdement écrit. Le système de la sensation transformée j tant soit peu re^ plâtré et corrigé dans ce qu'il a de trop évidemment absurde, devint l'objet de l'admiration générale. C'était plaisir d'entendre comme l'homme et les mystères de sa nature s'expliquaient facilement ! Toutes ses facultés sortaient l'une de l'autre comme par enchantement, et elles rentraient l'une dans l'autre à volonté; en sorte qu'on pouvait se donner la jouissance de faire et de défaire un homme par l'analyse.

pour parler le langage de Condillac, comme on compose et décompose une machine. Rien ne résistait à cette puissante analyse, et il ne se trouvait plus de replis dans les profondeurs de Fêtre humain où elle ne portât sa lumière La philosophie consistait uniquement dans Fart de penser ; et comme on ne pense qu'avec des mots, toutes les opérations intellectuelles se réduisaient à bien lier les mots , à les coordonner méthodiquement. Savoir et parler fut la même chose, et la science fut déclarée une langue bien faite. Aussi chacun se mit à se faire sa langue pour faire preuve de science, et il en résulta une multitude de définitions singulières sur Fhomme , sur ses facultés , sur leurs opérations ; définitions qui n'avaient de sens et de valeur que dans le système reçu. Il est très vrai de dire que lecole de Condillac , qui a tant méprisé la méthode ou le procédé syllogistique , ne fut elle^ même qu'une scolastique nouvelle, plus faible et plus mesquine que l'ancienne. Sous la forme barbare de celle-ci , il y avait de l'idée , et le génie s'y faisait parfois sentir ; il y avait de l'or dans ce fumier , au dire de Leibnitz, et c'est encore une riche mine qu'on peut exploiter de nos jours. Mais, dans le parlage de Condillac et de ses disciples, si l'on en excepte quelques aperçus iiïgénieux sur. la formation des langues, sur la grammaire générale, il n'y a vraiment que des abstractions et des phrases. Il semble que Vhomme ne soit qu'un être de raison , qui se prête à

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toutes les modifications que lui impose l'auteur^ et dont il fait tout ce que bon lui semble. Aussi n'est-il sorti de cette école rien de grave; on n'y songeait même pas à prendre au sérieux les choses de la vie humaine; on philosophait dans le cabinet avec des livres; on considérait les opinions in abstracto, sans songer qu'elles peuvent tirer à conséquence pour la vie des individus et des sociétés ; on ne se doutait pas que de telles études dussent avoir quelque influence sur la destinée de la génération d'alors. Elles en eurent cependant, et une déplorable! Les esprits s'affadirent dans la niaiserie , et devinrent incapables de méditations sérieuses, d'une application forte et soutenue; ils ne comprenaient plus que ce qui se laissait toucher à la main ou à l'œil, et bientôt on ne crut plus qu'à la matière. L'homme était comme effacé dans la pensée de l'homme ; il semblait si peu de chose qu'il ne valait pas la peine de l'étudier à fond. Le goût des choses morales et religieuses se perdit, et la dernière conséquence du système de la sensation, sa conséquence nécessaire, fut une indifférence complète pour tout ce qui est religieux , un oubli total de la dignité de l'homme , de sa loi et de tous ses besoins moraux.

Voilà ce que fut , sous l'Empire , l'enseignement philosophique le plus influent. Vous ne vous étonnerez pas d'après cela , de l'opposition qui se déclara entre les philosophes de cette époque et les hommes

religieux: c'était la répugnance du spiritualisme pour le matérialisme, l'antagonisme entre le Chrétien et le peaen. Certes , nous ne prétendons pas que tous ceux qui enseignaient de cette manière voulussent être matérialistes ou païens. Beaucoup d'entre eux , nous en sommes convaincus , ne voyaient pas plus que Condillac la portée du système; et ici encore comme dans la scolastique , ils croyaient avoir tout fait pour l'acquit de leur conscience, quand ils séparaient les choses de la foi de celles de la science et assignaient à chacune une sphère ou comme un département séparé , déclarant qu'on pouvait respecter et croire sous la forme dogmatique des vérités qu'on attaquait, qu'on critiquait et rejetait sous la forme scientifique et comme objets de la raison. Il en fut ainsi de l'existence de Dieu , qu'on dit n'être pas un dogme, pour avoir le plaisir de la prouver rationnellement, quoique ce soit le premier article du Credo... ainsi de l'immortalité de l'âme^ quoiqu'on dise : Je crois à la vie éternelle et même à la résurrection de la chair! Ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes sont en contradiction avec eux-mêmes ; dans tous les temps , ils ont été facilement séduits par les formes ou dupés par les mots.

Après la chute de l'Empire , et par le fait de l'établissement d'un gouvernement pacifique, les esprits qui jusque-là avaient été jetés au dehors, devinrent plus calmes et se tournèrent vers les sciences mo-

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raies. L'enseignement de la philosophie prît plus d'importance dans les académies et surtout à l'école normale. Ce fut alors qu'une nouvelle doctrine phi« losophique fut introduite en France sous le nom d'école écossaise. Elle fut d'abord professée à Paris, par un homme d'une pensée forte , qu'on a vu depuis exercer une grande influence dans nos assemblées législatives. Sa parole, grave et puissante, fit impression sur quelques jeunes gens distingués , et c'est par ces jeunes hommes, devenus maîtres, que la doctrine écossaise a acquis, en France, l'espèce de célébrité dont elle jouit encore aujourd'hui. Il faut donc vous dire brièvement quel est l'esprit de cette école.

L'ensemble des doctrines, qu'on comprend aujourd'hui sous le nom d'école écossaise, se trouve dans les ouvrages du docteur Reid et de Dugald Steward , qui tous deux ont professé dans les universités d'Ecosse. Leur méthode philosophique est celle de Bacon appliquée aux faits psychologiques : c'est la méthode d'observation et d'induction , par laquelle on tâche de saisir une loi générale dans la multiplicité des faits particuliers , et à cette fin on élimine tout ce qui est individuel, pour ne garder que ce qui appartient au genre, et remonter ainsi à quelque chose de primitif qu'on appelle une loi de la nature. Le but des travaux de cette école est de fonder sur l'expérience , ou plutôt de découvrir par l'observation ce qu'elle appelle les premiers principes dans

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rhoinmé ^ de saisir dans le développement de ses facultés les lois de son esprit, puis d'expliquer par ces lois tous les phénomènes psychologique^. L'esprit de cette méthode , qui ramène l'homme du dehors au dedans et qui pénètre plus avant dans sa nature spirituelle , c'est de n'admettre comme certain que ce qui a été constaté par Texpérience ou ce qui peut se déduire légitimement des faits observés. Le champ de l'expérience est ici la conscience humaine, laquelle est eh même temps l'instrument de l'observation , Vor-* ganum infaillible. C'est la conscience qui s'observe, c'est le moi qui se contemple en lui-même : toute là philosophie se trouve concentrée dans la conscience de chaque philosophe, puisqu'il ne peut admettre comme vrai que ce qu'il aura aperçu dans les faits de sa conscience ou ce qu'il aura vérifié par son expérience propre des observations d'autrui. Il y a pourtant certaines vérités qu'il faut accepter comme servant de base à toutes les autres et sans lesquelles on ne pourrait philosopher : elles sont déclarées faire partie de la conscience , et à ce titre elles sont reconnues sinon comme évidentes , du moins comme nécessaires. Ces vérités ont été singulièrement multipliées par les docteurs de l'école écossaise ; en sorte que toutes les fois qu'ils rencontrent un fait de l'esprit humain qu'ils ne peuvent résoudre en des faits antérieurs , et dont cependant l'admission est nécessaire pour en expliquer d'autres , ils le posent comme

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un fait primitif de la nature humaine , lé saluent du nom de premier principe , et en font ainsi une esipèce de dogme , un article de foi philosophique ; tant il est Trai que, pour savoir ou apprendre quelque chose, il faut partir de la foi en un principe !

Du reste, on fait en psychologie précisément ce que les savans de nos jours font dans l'étude de la nature physique , regardant comme élémens les corps qu'ils ne peuvent résoudre en d'autres corps, et déclarant simples ce qu'ils ne peuvent décomposer. Aussi arton dit avec raison que les travaux psychologiques de l'école écossaise iie sont que de l'histoire naturelle appliquée à l'esprit humain. Gomme dans les sciences naturelles , on ne s'occupe ici que des phénomènes , de leur mode d'apparition ou de développement ; on en tire quelques propositions générales qu'on veut bien appeler lois et qui ne sont que le résumé des faits observés jusqu'alors. Quant aux causes objectives et subjectives qui amènent ces faits , à la généalogie de nos facultés , au but de leurs fonctions , on n'en peut rien savoir, et c'est faire preuve d'ignorance ou de prévention que de s'en occuper , puisque ces choses ne tombant pas sous l'aperception de la conscience, ne peuvent être considérées que comme des hypothèses.

Cette doctrine , qui a eu le mérite de tuer le condil" Incisme^ n'est cependant au fond qu'une description plus ou moins exacte de faits spirituels, lesquels ne

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sont jamais expliqués aDalytiquement ou dans leur génération , en sorte que tout en pouvant tirer quelque utilité de ces connaissances empiriques pour la pratique de la vie et dans l'application aux besoins de la société, on ne sait jamais ce qui produit les résultats dont on profite et qu'on amène. C'est une opération arithmétique qu'on exécute avec facilité , mais dont on ne saurait rendre compte. Si je ne dois admettre^ ea ce qui concerne mon existence , que ce qui tombe sous Faperception de ma conscience ou ce que j'en puis déduire , il suit que je ne pourrai jamais affirmer le principe subjectif de cette existence ; je n'oserai croire à la vérité de mon âme , car je n'en ai point conscience, je ne la saisis pas comme substance, je ne l'aperçois que revêtue de ses modifications , et ma conscience n'est elle-même qu'une de ses manières d'être. Que puis-je donc affirmer de sa nature ? Je ne vois que des phénomènes , et le moyen par lequel ces phénomènes m'apparaissent est purement subjectif, n'a de valeur que pour moi. Oui, dit l'école écossaise, vous ne voyez que des phénomènes, des modifications ; mais il est une vérité que nous posons comme un premier principe , comme un fait primitif : c'est le sens commun qui vous dit qu'il n'y a pas de qualité sans substance , et ainsi en vertu de cette loi de la nature qui est aussi une loi de votre esprit vous êtes forcé d'inférer qu'il y a sous ces faits de la conscience une substance fixe qui leur sert de support ,

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et voilà justement votre âme. Me voilà donc philosophiquement rassuré sur la vérité du principe, en vertu duquel je suis homme 1 La révélation me dit bien aussi que j'ai une âme, et elle me porte à Festimer plus que le monde entier. Mais ce qu'elle * m'en dit pourrait bien n'être qu'une hypothèse ; tandis que la décision du sens commun et le témoignage des lois de la nature qui sont aussi celles de mon es-» prit, ne laissent, dit-on, plus lieu au doute. Malheu-> reusement pour ces lois primitives de notre esprit^ auxquelles on prétend donner une force absolue , une autorité objective, Kant nous a appris que toute notre manière de connaître dépend des formes de nos facultés , lesquelles étant purement subjectives ou propres au sujet n'ont de valeur que pour lui , et ainsi ne l'autorisent jamais à affirmer la vérité objective de l'être , pas plus en nous que hors de nous , puisque nous ne voyons jamais que des phénomènes modifiés par la forme de notre entendement. Voilà ce qu'on a opposé dès l'origine aux premiers principes de l'école écossaise; et puisqu'elle prétend déduire tous ses principes secondaires des faits de la conscience individuelle, et qu'elle repousse comme préjugé tout ce qui viendrait à l'homme d'ailleurs que de lui-même, elle est ruinée dans sa base , et ses théories n'ont plus de fondement.

Que serait-ce donc si nous interrogions cette école sur la partie la plus profonde de la philosophie , sur

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la'nature deFàme, sur sa loi, sa liberté, sa fin, sur l'influence de l'esprit sur la matière et l'action de la matière sur l'esprit ; questions vitales et les seules après tout qui intéressent sérieusement l'homme passant comme un voyageur sur la terre I

On nous répondra que, bien que nous ne puissions douter de l'existence de notre âme comme substance, puisqu'il faut un substratum fixe et un à la mobilité , à la diversité de nos sensations et de nos pensées; cependant il est très difficile de décider si cette substance est spirituelle ou matérielle, destructible ou impérissable, vu que par l'expérience nous ne connaissons que fort peu ce qui distingue l'esprit de la matière , et que les faits observés jusqu'à présent ne suffisent pas pour en tirer une conséquence solide , pour établir une induction légitime. Il faut donc, comme vous voyez, ajourner la décision sur la spiritualité et l'immortalité de l'âme à un temps indéfini, puisque depuis trois mille ans que les hommes s'occupent de philosophie , ils n'ont pu recueillir assez de faits pour constater cette importante vérité. Mais jusque-là, jusqu'à ce que cette grave question soit décidée, si l'humanité, si l'homme n'avait pas d'autres sources de convictions , d'autres motifs d'espérance et de certitude que les inductions de la philosophie écossaise , que deviendrait-il dans sa vie de tous les jours ? Quelle morale lui précherez-vous s'il n'a pas foi en sa nature spirituelle et en son immor-

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