‹ Philosophie du christianismeChapitre 4 sur 29 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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talité, s'il ne sait s'il est matière ou esprit? Comment les docteurs de cette école, qui estiment cependant la moralité comme condition nécessaire de l'institution sociale et du maintien de l'ordre ; comment pourront-ils imposer un devoir, une obligation de conscience à un être qui veut jouir, qui ne sait pas s'il vivra demain et si quelque chose de lui doit survivre à son corps? Quelle direction pouvez-vous marquer à la vie d'un tel être , si vous ne pouvez l'instruire de son origine et de sa fin ? Comment saura-t-il où il va, où il faut aller, s'il ne sait d'où il vient? Voilà les vrais problèmes de la philosophie : la vie de l'humanité sur la terre dépend de leur solution , et l'homme ne peut rester ignorant ou indifférent en ces sortes de questions sans se dégrader. Mais tous ces problèmes sont avoués insolubles par l'école écossaise : elle dédaigne de s'en occuper les traitant de questions oiseuses ; et en effet ils sont très embarrassans pour une doctrine qui , essayant d'expliquer l'homme , ne voit en lui qu'une existence isolée et le prend comme un fait. En définitive, celui qui ne veut croire qu'au témoignage de sa conscience spéculative ou rationnelle (car il n'est point question ici de la conscience morale), ne peut admettre que les faits qu'elle aperçoit; or, elle ne peut apercevoir que ce qui l'affecte dans le moment même, sans qu'elle ait aucune prise ni sur ce qui a précédé le premier acte de son exercice , ni sur ce qui suivra l'instant présent; donc il est clair

que l'école écossaise , pour être fidèle à son principe^ doit répudier toutes les questions d'origine, de nature et de destination ; qu'elle doit regarder comme vaine et presque comme insensée toute philosojASe qui tend à s'y élever. Vous voyez que l'homme religieux, chrétien ou théiste, ne peut entrer dans l'esprit de ce système où il n'y a rien d'absolu , rien de transceiMlant , où le point de départ et le terme sont dans les limites de l'entendement de l'homme , oàiln'y a qu'un empirisme superficiel, quoique moins grossier que celui de la sensation transformée. Il y a donc un antagonisme prononcé entre l'homme de foi et le philosophe de l'école écossaise.

Une théorie qui condamne l'homme à se dessécher dans la contemplation de lui-même, ne peut satisfaire les esprits élevés et spéculatifs qui se sentent toujours poussés à scruter les mystères de l'homme et de la nature. Quelques descriptions de phénomènes , des monographies et des classifications de facultés , des terminologies philosophiques ae leur suffisent pas; ils ne peuvent s'arrêter à la surface , ils veulent pénétrer au fond des choses : mais ne connaissant pas la voie (pli mène à ces profondeurs et ne pouvant y descendre , faute de flambeau qui éclaire leurs pas , ils vont interroger les monumens philosophiques de tous les âges, de tous les peuples, pour y recueillir des traces de lumière , des vestiges de science et de vérité. Ils ne s'en rapportent point à leur seule conscience ; ils

veulent le témoignage de la conscience humaine dans tous les siècles 9 et c'est dans les écrits des philosophes, comme dans les annales des peuples, qu'ils vont la consulter. De là, la tendance philosophique que vous avez pu remarquer dans ces derniers temps , et qui , à l'observation individuelle , à l'expérience de la conscience, joint l'exploration de tous les systèmes philosophiques anciens et modernes; ce qui a produit la doctrine éclectique, professée avec éclat à la faculté de Paris par un homme d'un grand talent, d'un noble caractère, dont j'ai été quelque temps le disciple et dont je m'honorerai toujours d'avoir été l'ami. Il n'est point nécessaire de vous parler longuement de l'éclectisme moderne : il est au dix-neuvième siècle ce qu'il a été dans tous les temps, un recueil de doctrines qui s'agrègent l'une à l'autre sans s'accorder; ou autrement un assemblage de membres et d'organes pris ça et là , ajustés avec plus ou moins d'art, mais qui ne peuvent constituer un corps vivant. La vérité, a-t-on dit, est une; 'elle est universelle, et ainsi on ne peut la formuler dans une théorie particulière. Ce n*est point dans telrlivre, dans telle école, chez tel peuple plutôt que chez tel autre qu'il la faut chercher: c'est dans toutes les opinions , dans toutes les pensées et les spéculations des hontes, dans tous les faits par lesquels s'exprime la yîé'de l'humanité. La philosophie , c'est l'histoire ,' le développement progressif du genre humain :.ëlle n'est pas à faire; elle se fait elle^

même tous les jours , à tous les instans. Il ne s'agit pour le philosophe que de la dégager des formes périssables sous lesquelles elle se produit, et de constater, au milieu de ce qui est variable et contingent, ce qui est invariable et nécessaire. C'est fort bien ! Mais , est-ce la conscience , est-ce la raison qui fera cette vérification ? Alors elle ne basera que sur des faits individuels : ce sera un jugement particulier sans autorité objective. Aussi en appelle-t-on à la raison absolue , universelle, laquelle malheureusement ne me parle jamais que par l'organe d'une raison particulière.

Vous voyez que sous ce. rapport, il y a beaucoup de conformité entre la doctrine éclectique de nos jours et une autre doctrine dont vous m'avez parlé , qui a eu aussi de la célébrité sous le nom de doctrine du sert» commun. Quoique les deux chefs de ces écoles paraissent avoir un but, des intentions et des directions très diverses , ils se sont pourtant rencontrés dans le point principal d'où dépend leur manière de voir. La raison absolue et le sens commun signifient au fond la même chose pour eux , savoir la manière la plus générale dont les hommes entendent et comprennent les choses en ce monde. D'un côté comme de l'autre , pour échapper à l'arbitraire de la raison individuelle, on tombe dans une vague généralité , dont on ne sort en définitive que par la décision d'une raison humaine proclamant avec assurance les dictées de la raison générale ou du sens

commun. C'est le même paralogisme , c'est le même cercle dans lequel ces deux esprits distingués se trouvent enfermés ensemble : il ne serait pas surprenant d'après cela qu'ils eussent songé un moment a se rapprocher. Ils pourraient s'entendre dans la spécula* tion ; il n'en serait peut-être pas de même pour la pra* tique. Tous deux ils choisissent, ils éclectisent; l'un dans le domaine de la science , l'autre dans celui de la foi; Fun voulant construire la science universelle avec les opinions de tous les hommes , Fautre prétendant dégager la religion universelle de toutes les formes particulières de religion. Ce qui ressort d'une manière éclatante des travaux de ces deux philosophes, c'est que la raison la plus forte ne peut se passer d'un appui extérieur et d'une autorité qu'elle cherche en vain dans la raison générale et daps le sens commun , puisque là , comme dans la raison particulière et dans le sens individuel , se retrouve l'humaia , par conséquent la même impuissance à nous donner la certitude des vérités métaphysiques.

Du reste la philosophie éclectique n'est qu'un tableau historique où toutes les opinions humaines vraies ou fausses doivent trouver place : par cela qu'elles ont été exprimées et qu'elles existent , elle^ risprésentent une phase de l'homme et ainsi elles oat droit aux égards du philosophe. Il ne faut point les juger par leurs conséquences morales. Utiles ou nui* sibles , bienfaisantes ou pernicieuses , elles ont le droit

de se produire , puisqu'elles émanent de rhomme , comme vous voyez dans la nature les plantes véné^ neuses vivre et se développer à côté des herbes salutaires; mais à les regarder philosophiquement, elles ont les unes et les autres une égale valeur. Au physique, ce sont des formes diverses de la même vie: au moral, ce sont des modifications différentes d'une même vérité, etc. Mais si toutes les opinions, toutes les doctrines sont bonnes , en tant qu'expressions de l'esprit humain, toutes les actions le sont également , en tant que réalisations de la volonté. Le crime est ua fait comme la vertu , et bien qu'opposés dans leur résultat pour l'individu et la société , ils se ressemblent en cela qu'ils expriment l'un et l'autre un mode de l'activité humaine, et c'est justement ce qui leur donne une valeur philosophique. Les actions a'ont d'importance qu'à proportion qu'elles manifestent ou entravent le développement de l'humanité qui doit toujours aller en avant, n'importe en quel sens ou vers quel terme : elle est conduite par la raison universelle, et comme il n'y a pas deux voies de perfectionnement, elle ne peut s'égarer. Un siècle si perverti qu'il paraisse , porte en soi sa justification : c'est qu'il était destiné à représenter cette phase de l'humanité. L'impression pénible qu'il produit sur nous est une affaire de sentiment ou de préjugé. Vu philosophiquement , il n'est pas plus mauvais qu'un autre, et devant la vérité il vaut les siècles de vertu et

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de bonheur. Dans les conflits des hommes entre eux , c'est Tévénement qui décide du droit, c'est le succès qui fait la légitimité. Le tort est toujours du côté du Taincu , et la preuve , c'est qu'il a succombé ; car tout ce qui existe est un fait et tout fait est ce qu'il a dû être par cela seul qu'il est. Telles sont les conséquences de la philosophie éclectique , et elle a eu le courage de les avouer publiquement. Il le fallait bien pour rester d'accord avec ses principes; et voilà com-* ment une première aberration de l'esprit entraîne systématiquement à des assertions que le cœur repousserait d'abord avec horreur, s'il n'était séduit luimême par les sophismes de la raison.

Qu'est-ce donc que le Christianisme aux yeux d'une telle philosophie ? Un fait remarquable , une institution qui a exercé une grande influence sur les destinées de l'humanité et qui commande l'estime par cela seul qu'il a été puissant sur la terre. Mais ce qu'il a été, il ne peut plus l'être, et ainsi il a subi le sort de tous les établissemens humains, qui ne sont bons qu'en leur temps et qui s'usent eux-mêmes par leur développement. De là ces paroles qu'une jeunesse irréfléchie répète de nos jours avec suffisance , savoir que le Christianisme est usé , qu'il a fait son temps , qu'il faut une religion nouvelle plus en harmonie avec les besoins de l'époque et qui doit porter l'homme à un plus haut degré de perfection et de bonheur. C'est ce qu'enseigne publiquement la philosophie du siècle ^

éclectique, écossaise ou de quelque autre nom qu'elle veuille s'appeler: c'est toujours la sagesse humaine, prétendant se suffire à elle-même pour trouver la vérité et fonder la science. Le Christianisme a déjà soutenu de plus rudes assauts. Il y a dix-huit siècles qu'il est constamment attaqué par toutes les puissances de la terre et de l'enfer ; et cependant il est encore debout!... L'avenir montrera s'il est mort et si c'est en vain qu'il s'appelle catholique.

Je me résume :

La conséquence du système de la sensation c'est le matérialisme; car l'homme ne peut connaître que ce qui frappe ses sens. S'il n'est lui-même dans toutes ses facultés qu'une sensation transformée, il ne doit aimer, vouloir et rechercher que ce qui est sensible, et ainsi la jouissance des choses matérielles est le moyen et le but de son perfectionnement.

La théorie écossaise, enfermant l'homme dans sa conscience pour s'observer lui-même dans les opérations de son esprit, lui ô tant toute croyance en ce qu'il ne peut constater par l'expérience , le déshéritant des traditions des siècles et des lumières de tous les temps, le conduit nécessairement à un rationalisme mesquin et individuel dont la morale sera l'égoïsme réfléchi , et la religion un* vague déisme.

L'éclectisme , envisagé d'une manière large et profonde, comme le veut le chef de l'école actuelle, n'est qu'un panthéisme plus intellectuel que celui de Spi-

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nosa. C'est Taboutissant de la philosophie allemande,

de la philosophie dite de la nature ; c'est l'idéalisme des anciens renouvelé , où tout s'unit , se confond et

s'évanouit dans un je ne sais quoi, qui n'est ni dieu ni homme, ni esprit ni matière, ni objectif ni subjectif, ni vérité ni illusion, ni lumière ni ténèbres, ni bien ni mal, mais l'indifférence pure et absolue entre toutes ces choses. Aussi , comme les Roiïiains admettaient dans leur capitole les dieux de toutes les nations vaincues, ainsi l'éclectique reçoit toutes les théories, toutes les institutions, tous les cultes, tous les faits de l'homme en un mot, dans son sanctuaire philosophique. Quelque contradictoires que ces choses paraissent, elles doivent s'harmoniser, s'ordonner hiérarchiquement dans l'intelligence humaine : l'homme est le centre où toutes ces oppositions doivent se résoudre : c'est en lui que doit se fonder l'absolue identité des contraires. Son moi, c'est le moi universel qui s'oppose à lui-même pour se contempler : tous les non-moi en émanent et y reviennent ; ils sortent perpétuellement de l'abtme de l'Être pour s'y replonger sans cesse; et voilà Dieu et l'homme confondus: il n'y a ni homme, ni Dieu, mais l'absolu seul. Comment la piété chrétienne ne repousserait -elle pas une telle doctrine?

Si telles sont les sources où vont puiser les divers euseignemens philosophiques de nos jours , il est facile de juger les fruits qu'ils doivent produire. Le

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premier de ces fruits , le résultat le plus clair que la jeunesse retire de ses études philosophiques , c'est la persuasion qu'il y a faiblesse à croire ce qui dépasse la portée de la raison , et lâcheté à reconnaître une volonté supérieure à la nôtre et à lui obéir. L'homme, dit-on , est sa loi à lui-même et ne dépend que de lui. De là le repoussement de toute autorité religieuse, sociale ou naturelle ; de là cette agitation qui porte le jeune homme à tout remuer autour de lui et à vouloir renverser tout ce qui fait obstacle à l'exercice illimiité de sa liberté. Joignez à cette activité d'un esprit qui ne connaît pas de frein , parce qu'il n'a pas de foi et que l'expérience lui manque; joignez à cette exaltation de l'ambition , l'entraînement des sens , de l'imagination et des passions du jeune âge , et tous concevrez d'où vient cette fièvre qui tourmente aujourd'hui la société, qui lui donne le transport, la jette dans le délire , ^ et l'épuisant par des mouvemens désordonnés qui se répètent périodiquement, finira, si la Providence n'y met la main, par la plonger dans le marasme, symptôme avant-ooureur de la dissolution.

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La lettre qu'on va lire est écrite depuis long-temps. C'est ce que reconnaîtront facilement ceux qui ont lu le discours sur renseignement de la philosophie en France au dix-neuvième siècle. Le passage sur la doctrine scolastique qui s'y trouve , n'est que l'abrégé d'un travail plus étendu et plus approfondi , qui avait été fait pour ceux auxquels ces lettres s'adressent. Malgré les clameurs que ce passage a excitées ,

malgré les accusations qu'il a soulevées , nous n'avons pas cru devoir supprimer cette lettre , d'abord parce

qu'elle est historique dans notre correspondance ; puis parce que notre opinion en cette matière est restée la même au fond, et enfin parce que notre manière de voir et nos intentions ayant été singulièrement défigurées, nous espérons les faire mieux comprendre par une exposition plus complète. C'est aussi dans ce but que nous ajoutons cette note, désirant surtout que ceux qui ont pris si à cœur la cause de

la scolastique , soient bien convaincus que nous n'avons entendu blesser personne , et qu'en critiquant une méthode, nous n'avons jamais voulu déprécier ceux qui l'emploient.

Chose étrange, et qui montre la force de l'habitude , du préjugé et de l'esprit de parti dans les hommes les plus recommandables souvent sous d'autres rapports ! Quelques plaisanteries sur les abus de la scolastique ont été traitées d'assertions scandaleuses et presque de blasphèmes 1 Cependant depuis Boileau et Molière, qui ne s'est pas moqué de ces abus? Et comment serait-il scandaleux ou blasphématoire de rire de ce qui est ridicule ? Le blasphème ne peut porter que sur ce qui est saint ; et pour qu'il

y ait scandale en une chose , il faut que la conscience y soit intéressée. La scolastique n'esl-elle pas la logique d'Âristote , appliquée soit à la philosophie soit à la théologie ? Y a-t-il quelque chose de saint dans la méthode d'Aristote? Est-on obligé en conscience de l'adopter dans letude des sciences ou dans l'enseignement? Et en supposant même qu'elle soit la meilleure , ce qui est très contestable et très contesté , serait-ce un crime ou une impiété que de ne pas l'employer? On nous permettra de ne pas le croire; car nous ne sommes plus au temps où une citation d'Aristote avait presque autant d'autorité qu'un verset de la Bible. Il nous semble qu'il y a ici une singulière méprise : on prend la forme pour le fond ,

OU bien on affecte de confondre deux choses qui sont essentiellement distinctes. D'une question de mé^ thode on voudrait faire une question de doctrine, presque de dogme , afin d'attribuer un caractère de fixité , de nécessité à ce qui est variable et relatif de sa nature. Â coup sûr les plus chauds partisans de la scolastique ne se feront pas forts aujourd'hui de défendre comme la vérité même tout ce que le philosophe de Stagyre a écrit ; et il sera sans doute loisible de trouver beaucoup d'assertions fausses ou peu fondées dans sa physique , beaucoup de subtilités et d'obscurités dans sa métaphysique , beaucoup de sécheresse et d'inutilités dans sa dialectique , sans mériter pour cela d'être mis hors la loi et comme au ban de l'école. Aussi n'avons-nous pas pris au sérieux toutes ces accusations , et nous sommes convaincus que ceux qui les ont mises en avant, n'en ont pas été plus inquiets que nous-mêmes. Ce sont de ces exargérations bannales qu'on se permet quelquefois dans l'intérêt de la cause qu'on défend, et qui au fond n'ont guère plus de poids et de conséquence que les inculpations réciproques des avocats à l'audience : on ne s'en souvi^it plus après qu'on a plaidé.

Mais, nous a-t-on objecté, pourquoi critiquer une méthode que l'Église emploie ou laissé employer dans ses écoles depuis six cents ans ? N'est-ce pas se mettre en opposition avec l'Église ? A quoi il est facile de répondre : Nous ne nions pas que la méthode scolas-

tique ne soit en u»age dans la plupart des écoles ecclésiastiques depuis le douzième siècle. Mais nous nions la conséquence qu'on voudrait tirer de ce fait , savoir que l'Eglise aurait adopté cette méthode comme la seule bonne, et l'aurait ainsi consacrée comme sienne. Une méthode n'est qu'une voie pour parvenir à un but , un moyen de faire , et quoi qu'on en dise , les voies et les moyens dans ce monde sont variables comn>e les choses et les hommes ; car ils dépendent du temps et des circonstances qui varient sans cesse. La forme de l'enseignement de l'Eglise n'est pas plus immuable que sa discipline, et ni l'une ni l'autre n'ont jamais participé à la fixité du dogme. Or, s'il est de l'essence de la méthode de changer avec les temps, il est très permis, il est même a propos d'indiquer l'opportunité de ces changemens, quand la disposition des esprits et les besoins de l'époque paraissent les demander. Ceux qui, vers la fin du onzième siècle , introduisirent la dialectique dans la théologie malgré les usages reçus, les docteurs senientiaires ou nouveaux j comme on les appelait alors par opposition aux docteurs bibliques qui suivaient l'ancienne manière, ceux-là, dis-je, qu'on a accusés si long-temps d'élre des novateurs, et qui ont été même plusieurs fois censurés par des conciles et des papes , se sont-ils mis réellement en opposition avec

l'Eglise , quand ils ont commencé à enseigner la théologie et la philosophie à la manière d'Aristote, et non

plus comme les pères et les docteurs de l'Eglise? Cela n'est pas probable , puisqu'ils ont fini par l'emporter dans les écoles , et que l'Église reconnaissant dans sa sagesse que ce nouveau mode d'instruction convenait mieux aux esprits de ce temps , l'a laissé s'établir dans ses écoles où il a subsisté jusqu'à nos jours. Ainsi j après douze cents ans de méthode positive, voilà six siècles de méthode dialectique. Si c'est le temps qui doit décider de la supériorité des méthodes, la première aurait certainement plus de

titre à être regardée comme celle de l'Eglise que la seconde; ou plutôt ces faits ne prouvent qu'une chose, c'est que l'Eglise n'affecte exclusivement aucune méthode , mais qu'elle les emploie toutes successivement ou simultanément, suivant les besoins de ceux qu'elle instruit, et pour faire entrer plus facilement et plus sûrement la vérité dans leur esprit.

La prédominance de telle méthode en un siècle dépend de l'esprit philosophique qui y règne; et comme au fond il n'y a en philosophie que deux grandes écoles possibles , celles dont Platon et Aristote sont restés les représentans ; quand l'influence d' Aristote l'a emporté dans le monde , la dialectique et par conséquent la syllogistique et l'argumentation ont été plus en faveur ; et au contraire, quand le platonisme a prévalu , la méthode positive a été plus usitée et les hommes ont eu plus de penchant à chercher la vérité par la méditation , par la contemplation , plu-

tôt que par la disputation et les combats de mots. L'Église ayant successivement appliqué à l'étude de la théologie la méthode de Platon et celle d'Aristote, nous autorise par son exemple à choisir Tune ou l'autre, et elle laisse en cette matière aux intelligences la liberté dont elle a usé elle-même. L'aristotélisme ne va plus aujourd'hui ; il s'est épuisé par le rationalisme du dernier siècle ; il n'est plus en rapport avec l'état actuel des intelligences fatiguées de raisonner et de douter, et qui réclament avec force du positif et de la foi. La méthode scolastique a été abandonnée par toutes les sciences, excepté par la théologie ; et voilà pourquoi cette dernière qui devrait dominer toutes les autres , les animer et les diriger par son esprit, reste maintenant comme isolée, sans influence sur ce qui l'entoure , ignorant son siècle avec lequel elle n'a plus de rapport et étant ignorée par lui. Cet état ne peut durer long-temps , il est trop préjudiciable à la société qui ne peut se passer de la science sacrée , sans que tout n'y périclite faute de fondement. Mais ce qui n'est pas moins évident , c'est que l'enseigne-

ment de l'Eglise ne reprendra action sur la société , qu'en s'accommodant par sa forme et ses moyens aux dispositions et aux besoins des hommes de nos jours. A cette condition seulement, la doctrine théologique redeviendra vivante et généralement eflicace. Il faut qu'elle participe au mouvement qui anime le monde scientifique au dix-neuvième siècle; bien plus, il faut TOME n. 4

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qu'elle se mette a la tôte de ce mouvement pour lui imprimer la direction véritable. C'est ce que lui crient de tous côtés ceux qui reconnaissent sa sublime destination et qui ont quelque intelligence de notre époque ; et certes il n'y a ni scandale , ni blasphème , ni opposition à l'Église, ni schisme, ni hérésie à affirmer qu'une méthode, qui a pu être utile pendant plusieurs siècles, ne l'est plus autant aujourd'hui, et qu'elle sera infailliblement remplacée par une autre , usitée elle-même pendant douze cents ans dans les écoles chrétiennes et dont la civilisation actuelle réclame le retour.

Qu'on veuille bien remarquer que là est toute la question. C'est une affaire d'opportunité, de plus grande utilité , et voilà tout. Il ne s'agit nullement du fond , qui reste le même avec Tune ou l'autre forme. Il s'agit uniquement de la manière d'enseigner. Prétend-on que la méthode scolastique est la seule bonne dans l'enseignement de la philosophie et de la théologie ? Nous disons qu'on exagère , en affirmant une chose qui est publiquement démentie par l'histoire des douze premiers siècles du Christianisme, où certes il y a eu plus de vrais philosophes et de sublimes théologiens que dans les siècles suivans, témoins les pères et les docteurs de l'Église. Yeut-on que la méthode scolastique, sans être la seule bonne, soit cependant la meilleure ? C'est une opinion comme une autre, et nous no trouvons pas mauvais qu'on l'a-

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vance ; maïs qu'on ne trouve pas mauvais non pliis que nous ne la partagions pas , et que nous pensions et disions le contraire. Personne n'osera soutenir aujourd'hui que la méthode argumentativé est utile à tout, et que, quel que soit le genre de vérités qu'on recherche et l'espèce de science dont on s'occupe, le syllogisme soit Vorganum infaillible pour découvrir et pour enseigner. Il est hors de doute depuis Bacon , que la seule manière de connaître des faits est de les observer; que Texpérience et l'induction sont les deux grands moyens des sciences naturelles , et à coup sûr la méthode dialectique est pour fort peu de chose dans les découvertes nombreuses faites depuis ce temps. Aussi Bacon, dans son grand ouvrage sur la Restauration des sciences^ traite-t-îl avec une grande irrévérence l'omnipotence du syllogisme, et il se moqué impitoyablement de l'abus ridicule qu'on en faisait avant lui. Il est à croire que quelques théologiens de son temps en furent scandalisés, s'ils ne crièrent au blasphème. Quant à la métaphysique proprement dite ou à la science des principes , il tombe sous le sens qu'on ne peut la fonder par le raisonnement , puisque le raisonnement pour s'exercer suppose justement les principes qu'il devrait établir. Tout principe nécessaire et universel est à priori pour la raison, qui est obligée de l'admettre d'abord, parce qu'elle en a besoin et qu'elle en sent la vérité ; et tout ce qui lui reste à faire comme raison , c'est d'appli-

quer les principes aux cas particuliers et d'y ramener les faits, ou de développer et de justifier les principes par la déduction de leurs conséquences. Là est l'œuvre propre de la raison , et c'est à quoi se borne l'emploi de la méthode dialectique, qui ne peut fonctionner légitimement que quand les prémisses lui sont données. De l'autre côté, dire que la méthode scolastique n'est bonne à rien , ce serait une autre espèce d'exagération, dans laquelle nous ne sommes point tombés, quoi qu'on en ait dit. On nous a même accusé de vouloir interdire tout usage de la raison , ce qui serait une absurdité; et cela devrait suffire, il nous semble, pour qu'un homme de bon sens ne nous l'imputât point. Gomment veut-on que l'homme raisonnable s'instruise et agisse sans employer sa raison? Il en fait usage dans presque tous les instans de sa vie, toutes les fois qu'il pense ou parle , et ce n'est que par l'exercice de la raison qu'il apprend l'un et l'autre. Ce que nous avons dit et ce que nous disons encore, c'est que la raison n'est pas tout et ne peut pas tout dansThommc, qu'elle a au-dessus d'elle des facultés plus nobles, dont elle reçoit ses principes, sa lumière, ses inspirations et sa direction, savoir, l'intelligence et la volonté ; que réduite à elle-même elle est impuissante à fonder la science, et que jamais elle ne pourra trouver par ses seules forces les vérités fondamentales qu'elle prouvera tout au long, quand une fois elle les aura reçues de plus haut. Bien loin de la dé-

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truire , nous l'établissons au contraire plus solidement, en la mettant à sa place, en la disciplinant, en la réglant, et ainsi en la sauvant de tous les excès où elle ne peut manquer de s'abandonner, quand elle se déclare indépendante et vise à la toute-puissance. En un mot , ce que nous ne voulons ni ne pouvons admettre, c'est que l'homme puisse tout savoir et tout faire par sa raison seule , et qu'ainsi le raisonnement ou la dialectique soit ta méthode infaillible de la science comme de la vertu.

Qu'après cela la scolastique ait quelques avantages comme elle a des inconvéniens ; encore une fois, nous ne le nions pas. Nous convenons qu'aux époques où elle a été suivie de préférence par les écoles, elle répondait mieux au d^ré et à l'habitude générale des esprits d'alors, et c'est justement pour cela qu'elle a prévalu. Nous accordons encore que, dans certaines parties des études philosophiques elle peut être employée utilement et doit même l'être pour l'avancement des disciples. Nous sommes convaincus par notre propre expérience, que l'habilude du raisonnement en forme, quand elle n'est pas exclusive et trop rigoureuse , donne à la pensée plus d'ordre, plus d'exactitude, plus de sévérité, Texerce à se développer avec plus de suite, à s'énoncer avec plus de clarté. Les discussions menées de cette manière fortifient singulièrement la raison , ^t nous les désapprouvons si peu , que nous les avons

établies nous-même dans nos conférences philosophiques. C'est l'abus et non l'usage que nous blâmons; et, selon nous, c'est un grand abus qued'appUquer exclusivement à toutes choses un moyen ou un instrument qui n'est bon que dans quelques circonstances et sous certains rapports. Prétendre résoudre par la dialectique des questions qui ne sont point de la sphère de la raison et qui par cons^ quent échappent à sa portée comme à sa compétence, c'est à la fois fausser l'esprit des jeunes gens et dégrader la science.

En discutant le mérite des deux méthodes considérées en elles-p^^é^xes » nous avons agi en philosophe: en discutant l'utilité de leur application à l'enseignement ecclésiastique dans un temps ou dans un autre, nous usons du droit que l'Eglise reconnaît à tout Chrétien , d'avoir et d'énoncer son opinion dans lea choses douteuses. C'est à ceux qui ont en main le gouvernement de l'Eglise à décider la question d'op-* portunité ; car rien ne doit s'y faire et ne peut s'y établir que par leur autorité, et nous nous en r^ mettons avec confiance à leur sagesse.

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LE MAITRE A ADOLPHE

Au milieu du monde , à côté des écoles où s'enseigne la sagesse humaine , s'élèvent d autres écoles dont la destination spéciale est de donner à TÉglise

des ministres de la Parole , des pasteurs aux peuples , et, s'il le faut, des martyrs à la vérité. C'est là que doit se développer la vie divine de l'Eglise et que doit circuler la sève de la doctrine qui lui garantit l'immortalité. Certes , là ou nulle part on devra trouver la philosophie véritable, déduite de ses vrais principes. A personne la science de l'homme , de l'humanité et de son histoire n'est plus nécessaire qu'au prêtre; personne n'a plus d'intérêt que lui à connaître l'homme dans toutes les phases de son existence , à le connaître dans ses rapports avec Dieu , avec ses semblables et avec le monde , parce que le prêtre a reçu la mission sublime de l'instruire des vérités éternelles et de le dii*îger sur la terre vers son but véritable. Ici sans doute il y aura harmonie parfaite entre l'enseignement philosophique et la doctrine religieuse ; l'une ne sera que *^ préparation de l'autre, et la science de l'homme

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fondée sur la foi en la parole divine qui nous apprend notre origine, notre loi et notre fin, mettra le disciple en mesure d'exploiter plus tard cette mine sacrée et d'exposer au grand jour les trésors de science et de yérité qu elle renferme. En un mot , la philosophie et la théologie s'identifieront dans un même esprit , dans une même direction , dans une même fin ; elles seront une seule doctrine, dont la partie philosophique donnera les prolégomènes et dont la théologie sera le complément et la perfection. Voilà ce qu'on devrait trouver dans les hautes écoles chrétiennes;, voilà ce que je m'attendais à y rencontrer, moi homme du monde, jugeant de ces institutions par ce qu'elles devraient être. Eh bien , mon cher ami , il faut bien le dire , s'il en a été ainsi autrefois , il n'en est plus de même aujourd'hui. Là , comme dans le monde , l'enseignement philosophique a été faussé quoique d'une autre manière ; il a été faussé par le même vice, par le vice originel de notre espèce, l'orgueil qui se montre dans toutes les œuvres de notre esprit propre idolâtre de lui-même. Là aussi , l'homme se vante d'un pouvoir qui ne lui a point été donné , celui de connaître Dieu sans Dieu , de constater par sa raison seule la vérité de la Parole révélée, de la juger, de la sanctionner avant d'y croire. Mais là aussi , son œuvre est frappée de stérilité, la vie y est entravée, parce que l'esprit de l'homme tend à s'élever au-dessus de l'esprit de Dieu. C'est ce qui explique la sèche-

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resse $ robscurîté , la confusion qui régnent dans renseignement philosophique de ces écoles , où l'on ne trouve pas même les premiers élémens de la connaissance dé rhomme et de la nature : tout y est froid flanguissant, mort. L'esprit naturel y est lui-même étouffé par la multitude des distinctions et des abstractions, et il est de préjugé parmi la jeunesse destinée àû sacerdoce, qu'aucune étude n'est plus stérile ni plus désolante que celle de la philosophie. Voilà une grande plaie que je vous découvre, plaie très grave par ses conséquences et qui met vraiment en danger le corps social. Vous avez reconnu avec moi les trésors de lumière dont l'Église chrétienne est dépositaire, la vertu toute céleste qu'elle tient de Dieu et qu'aucune puissance humaine ne peut lui ravir; il faut aussi constater le mal dentelle a à gémir et qui lui vient des hommes, de ceux-là même qui sont ses défenseurs , mais dont le zèle n'est pas toujours guidé par la science. J'ai été amené à vous parler de ces choses par l'entraînement même du sujet. Il faut bien que je vous montre que partout et sous toutes les formes la sagesse du siècle , qu'elle le fasse sciemment ou qu'elle n'en ait point la conscience , tend à affaiblir ou à ruiner la foi.

Ce qu'on appelle philosophie dans les séminaires , n'est point un corps de doctrine , un système partant dune idée; ce n'est, à proprement dire, qu'une méthode pour examiner et juger les opinions; c'est de la

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logique appliquée à des questions de métaphysique et de morale. Cette philosophie n'a rien de commun avec les doctrines modernes ; les maîtres qui l'enseignent, ou ne connaissent point les progrès réels qu'a faits la science, et c'est le plus souvent le cas; ou ik ne croient pas devoir s'en occuper. Leur enseignement n'a point changé avec les temps ; il est resté au dix-neuvième siècle à peu de chose près ce qu'il a été au dix-septième , et c'est un spectacle singulier au milieu du mouvement des connaissances modernes qui ont pris de nouvelles méthodes , un nouveau langage parce qu'il y a eu des idées nouvelles , de voir la philosophie scolastique garder ses anciennes allures , rester dans la routine, ne marchant point avec le siècle , ne voulant se mêler en aucune manière avec lui , bien qu'au fond elle participe à son esprit plus qu'elle ne le sait, et c'est là justement son plus grand mal. Gardant la forme argumentative et le langage du moyen âge, elle n'en a plus la science profonde ni la foi vigoureuse; elle est cartésienne par le fond, et c'est de ce point de vue qu'il faut l'envisager pour comprendre le peu d'influence qu'elle exerce aujourd'hui.

Nous avons vu précédemment comment la philosophie du moyen âge avait été envahie par la dialectique. La méthode argumentative était en plein usage dans les écoles , et aucune vérité métaphysique ne paraissait certaine, si elle n'était sanctionnée par la

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raison et présentée sous }a forme syllogistique. Cependant, comme il faut des prémisses au raisonnement, et que les majeures doivent être admises comme évidentes par elles-mêmes, si elles ne sont le résultat d'une démonstraticm antérieure, on en appelait encore à la Parole sacrée pour les établir; et ainsi on n'était point sorti de la voie légitime , car les principes métaphysiques étant tirés des vérités révélées , la raison a plein droit d'en déduire les conséquences. Mais elle ne s'en tint pas à la déduction ; elle voulut trouver les principes en elle et par elle-même; elle prétendit les établir par le raisonnement, et c^est alors que fut Inrisé le dernier lien entre la philosophie et la théolofpe. Pescartes, qui certainement ne pressentait pas les conséquences de son système, déclara que la sphère de la foi pouvait et devait être séparée de celle de la connaissance ; que tout en croyant comme Chrétien à oe que la révélation et l'Église enseignent , on pouvait examiner les mêmes points en philosophe, les sou-^ mettre à la critique, au jugement de la raison, afin d'^ acquérir une certitude mieux fondée. Il ne songeait pas que la raison , ainsi émancipée et lancée sans guide dans une région qui n'est pas la sienne, pouvait s'égarer. Il crut qu'en se faisant des idées claires ^ distinctes , et tirant des conséquences légitimes de ^ idées par le raisonnement , elle ne pouvait manquer d'atteindre la vérité. Il ne s'agissait donc plus ^ de bien raisonner pour acquérir la science, dont

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la logique ou le syllogisme qui la résume devint Finstrument unique et infaillible. Cette erreur introduite dans des écoles chrétiennes acheva la scission de la philosophie moderne et de la théologie, et établit entre elles cette opposition hostile qui n'a fait que s'aocroître depuis.

Le doute méthodique de Descartes ayant été adopté par la plupart des écoles , c'a été depuis une opinion reçue généralement , que quand on veut faire de la philosophie il faut commencer, pour prendre position, par se faire incrédule , sinon sérieusement du moins en imagination ; il faut faire abstraction des croyances reçues , déposer les convictions acquises , afin qu'elles n'influent en rien sur le procédé scientifique de la raison qui doit élever à neuf l'édifice de la connaissance. Ce doute méthodique , comme on l'appelle , ce reniement simulé de la foi, on le propose comme condition préparatoire de l'étude de la philosophie aux élèves du sanctuaire, à ceux qui devront être un jour les héraults de la foi! On leur dit qu'en philosophie il ne s'agit point de croire en Dieu , mais qu'il faut l'établir par la raison et le démontrer; qu'il faut disserter sur Dieu, sur l'homme et sur leurs rapports, comme si Dieu ne nous eût jamais rien appris de luimême et de nous ; qu'il faut faire abstraction de toutes les lumières que la révélation a répandues sur ces hautes questions, mettre sous le boisseau pour une année ou deux le flambeau divin , afin de ne ju-^

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ger les choses que par la raison naturelle. C'est comme si on leur disait de renoncer à la clarté du jour, pour contempler le spectacle de la nature pendant la nuit, à la lueur d'une torche. Aussi combien de ces pauvres jeunes gens ne retrouvent plus, au sortir de l'école, cette foi vierge qui les avait guidés dans leur enfance , et regrettent la douce sécurité qu'elle leur donnait ! Il leur arrive le plus souvent ce qui est arrivé au monde moderne tout entier. 11 a commencé par se séparer de la foi pour chercher la science : il a supposé n'avoir point de foi; et en raisonnant d'après cette supposition, il s'est égaré ; le cœur de l'homme s'est rempli de ténèbres, et en s'accoutumant à se passer de la foi, il a fini par n'en plus avoir.

Descartes, après avoir renoncé en spéculation à toutes ses connaissances acquises , cherche un point d'appui solide sur lequel il puisse établir le système de la science. Ce point d'appui , il le trouve en luimême, non dans sa conscience, dans son intelligence , dans son esprit , mais dans une fonction de son esprit , dans sa pensée ! Ce n'était pas la peine de renoncer à tout ce qu'il possédait pour ne se poser que dans son moij sans nous dire quelle est la base subjective et l'appui objectif de ce moi qui va enfanter la science. Descartes prétendait douter de tout , même ^ son existence. Mais douter, c'est revenir par 'a pensée sur ce qui a été acquis par la pensée.

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L'homme pense en croyant , il pense en doutant : le seul fait dont l'esprit ne peut s'abstraire , c'est le fait de la pensée : c'est aussi le seul fait dont 11 edt certain. La conscience du moi pensant , voilà le point de départ de la philosophie cartésienne ; c'est de la pensée que Tauteur infère son existence par le fameux enthymème qui n'est pourtant qu'un paralogisme; car il avait le sentiment intime , la conscience instinctive de son existence et de sa vie avant d'avoir la conscience de sa pensée , et la conscience de la pensée suppose la pensée comme fait et la réflexion de ce fait par la pensée. Quoi qu'il en soit , c'est de ce fait que part Descartes; c'est par un raisonnement qu'il franchit l'abîme qui sépare le fini et l'infini, Dieu et l'homme , abîme immense qu'une métaphysique chrétienne pourrait seule combler! C'est ici que l'égar rement de la raison commence , égarement qui la conduira plus tard jusqu'au panthéisme.

Descartes trouve en lui l'idée de l'infini. Ce n'est pas lui-même qui s'est donné cette idée, puisqu'il n'est pas infini; donc il existe hors de lui une cause de cette idée ou un être dont elle provient et auquel elle correspond ; et voilà l'existence de l'Être infini prouvée rationnellement, indépendamment de la révélation. C'est à merveille; mais qu'est-ce que cette idée de l'infini comprise par une raison finie , par une raison qui tire les élcmens de ses pensées d'un monde où tout est fini, soumis à l'espace et au temps?

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Cette idée est-elle si naturelle à l'esprit humain qu'il puisse en acquérir la conscience sans qu'une parole extérieure et positive la lui révèle , en lui nommant rob)et sacré auquel elle correspond ? Dans ce cas, pourquoi tous les hommes n'ont-ils pas la conscience de Dieu, de l'infini? Mais s'il a fallu la parole vivante, le saint nom de Dieu pour réveiller ou féconder l'idée de Dieu dans l'intelligence du philosophe; s'il la faut à tout homme , il la fallait au premier homme , et dès* lors la prétendue démonstration rationnelle de l'existaxce de Dieu n'a d'autre valeur que celle que lui donne la parole révélée; elle, prouve seulement que l'homme porte dans sa nature la capacité de com* prendre le sens du nom de Dieu , quand ce nom sacl^ lui est annoncé.

L'existence de Dieu ainsi démontrée , Descartes descendaux créatures. Il prouve l'existence des corps par le rapport de nos sens, lequel étant ainsi ordonné par la volonté divine ne peut nous tromper. C'est ce qu'il faut admettre sur parole pour avoir certitude de l'existence des corps. Que Dieu ne puisse nous tromper, il &ut bien le croire sans démonstration , puisque cela i^essort de la nature divine qui ne se démontre pas. Hais que nos sens puissent nous tromper, qu'ils nous trompent souvent, c'est un fait que personne ne conteste. Or s'ils me trompent une fois , rien ne me garantit qu'Us ne me trompent pas toujours. Descartes reconnaît l'existence spirituelle en lui-même par la

conscience et il l'infère dans les autres par analogie ; puis il déduit toute la morale des rapports de Thomme à Dieu et des hommes entre eux , etc. Tel est le pkm de la philosophie cartésienne dont on a tant parlé, et qui , comme vous le voyez, n'est pas bien profonde : vous la trouverez surtout exposée dans les méditations de l'auteur. Cette doctrine n'a point vraiment fait avancer la science , elle n'a eu d'autre résultat positif que l'émancipation de la raison , à qui elle a fait croire qu'elle pouvait se passer de la parole sacrée, puisqu'elle possédait en elle-même l'idée de l'infini, source de toute science et garant de la certitude. Or ce plan est absolument celui de l'enseignement scolastique de nos jours, enseignement qui n'a conservé de la scolastique du moyen âge que la forme barbare , sous laquelle s'est caché l'esprit mesquin du rationalisme moderne.

Là aussi un fait, un acte de l'esprit est posé comme le fondement de l'édifice : je pense. Quel est cet être qui pense? Qu'est-ce que l'homme? Un animal raisonnable , car la raison est la faculté de penser. D'après cette définition toute païenne , le sujet pensant , l'homme, n'est qu'un animal distingué des autres animaux , non par sa nature essentielle , par l'âme et par l'intelligence , mais seulement par un attribut qui lui est propre et que nous appelons raison. Mais toute qualité provient de la substance à laquelle elle est inhérente, tout attribut appartient au sujet qui le

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pwte. L'attribut Raison ressort-il ici de Tanimalité ? L'homme ne serait-il qu'une masse organisée pour Tivre et se mouvoir, pour penser et pour raisonner? Dans ce cas, que deiHlent la faculté pensante après la dissolution de l'organisme ; que devient l'attribut après la mort du sujet ? Ailleurs on considère l'âme bi abslracto; et puisqu'il n'est point permis en philosophie de dire avec Moïse , que l'âme humaine est l'image vivante du Dieu vivant , on dit qu'elle est la substance pensante! Cette substance, qu'est*elle, d'où est-elle? Est-ce elle qui porte l'animal? L'animalité ea est-elle la modification ? L'être psychique est-il identique avec la raison , ou la raison est-elle essentielle à l'âme en même temps qu'elle est un attribut de l'animal ? Si c'est l'âme qui est la substance pepsante , la raison n'est-elle que son instrument? Si c'est la raison , elle est tout Thomme , et l'âme n'est qu'une hypothèse, une cheville. Moïse dit que la loi de Ihomme , c'est l'amour : c Tu aimeras le Seigneur

«ton Dieu de toute ton âme. » Platon dit que l'âme humaine ne vit légitimement qu'en contemplant. L'âme peut donc contempler et aimer sans penser actuellement. C'est donc l'âme , l'être psychique qui aime le bien souverain , qui contemple la vérité , qui admire l'éternelle beauté , c'est l'âme et non la rai- ^u. Toutes ces questions devraient être traitées et ^claireies avant tout. La philosophie de l'école ne ^'eu inquiète pas. Elle définit l'homme un animal

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