CHAPITRE XI
Gondorcet. — De Maistre. — Saint-Simon. •* Benjamin Constant,
Un jour, pendant la premièpe année de la Constituante, Gondorcet développait à ses amis les conséquences sociales de la révolution avec cet enthousiasme qui l'a suivi jusqu'à son dernier soupir, oc Mais vous allez plus loin que Rousseau, lui dit quelqu'un. — Sans doute, répondit-il avec une noble audace; Rousseau a fait la philosophie du xviii® siècle, je fais celle du XIX^ » En effet, c'a été la position de Gondorcet de se trouver sur la dernière limite de son siècle en pressentant celui qui allait s'ouvrir; et sa pensée fut véritablement la lettre initiale de la philosophie du xix*^ siècle.
Disciple de Voltaire et de Rousseau, il a senti la double et contraire influence de ces deux hom*
CONOOECET. BE MAISTEE ^ ETC. ^35
mes, et, presque seid de leurs caotemporattis, il savait compléter Tun par Tautre : il passa la première, partie de sa vie arec la vieillesse de d'A« lembert> la seconde avec la révolution française; géomètre^ secrétaire perpétuel de l'Académie des scifixiQes^ il trouva le temps d^appliquer aux sciences poUtiques de ^andes facultés. Je né^ gUge quelques métanges épars pour apprécie^ uniquement V Esquisse d'un iaèieau historique des progrès de tèsprii humain.
Bousaieiua avait, été, dans l'histoire même, in-^
suffisant et légar. La phtlosopkiè d^ faits, l'in^
telljgencede la réalité, cette force de Fabstractic^
qui s'imprime et s^impose à cettemasse concrète,
à ce bloc dont Tart seul peut tirer la statue de
Vhistoire, avait entièrement échappé à Jean-Jao«
ques« Condorcet comprit le dernier de tous^ les
philosophes frani^is du'xviii^ siècle^ et lepr&«
nner du xix% le vérit£d>le sens; de- FhistDii^é. Il
reconnut en eUe renseignement* de l^humanicé^^
et, dans l'exploration des routes^ déjà pareourue^
la raison- des progrès et' des découvertes'àf fairèi
Cette vue, qui est pour ainsi dire 1^ principe
dirigeant de notre siècle, appartient ot^ginaire^
ment à Condorcet. Dans l'elécution^ sa' main' a
pu £siiblir ; il a pane tracer qu'une esquisse; mais
dans quel moment écrivàitnl? au plus fort ^'au
plus vif de la tragédie révolutionnaire. Si donè
:i56 CONDORCET. DE MAISTRE.
il manque quelquefois de calme et d'impaptiatité, s'il méconnaît l'autoritë nécessaire du sacerdoce dans les premiers temps de la civilisation; si^ dans Tintervalle entre sa proscription et sa morf^ seul, sans livrés^ il ne recueille pas tous les faits avec une érudition toujours exacte, il n'j^ aurait pa» moins Une folle injustice à nier son génie, ou k s'imaginer Tavoir caractérisé par quelques paroles dédaigneuses.
Le progrès de V esprit humain, dit en commençant Condorcet, est soumis aux mêmes lois générales qui s^odservent dans le développement individuel de nosfacuUéSjpuisquHlest le résultat de ce développement y considéré en même temps dans un grand nombre d'individus réunis en société. Aux yeux du philosophe, Thistoire est en relation intime avec la nature humaine ; mais il n'ea conclut pas que l'histoire est toujours légitime, parce qu'elle est la production de cette nature. Il en conclut au contraire que, la nature humaine étant progressive et mobile, l'histoire doit reproduire ce progrès et cette mobilité.' Le principe dont certains métaphysiciens voudraient tirer l'immobilité du monde, Condorcet s'en empare à son tour dans les intérêts de l'avenir. Le changement est capital; c'est aller de l'esprit humain à l'histoire, faire des idées la condition des faits, subordonner ce qui s'est
SAINT-SIMOIT; — B. COK^TAÏfT. a3^
Qcc<mipli à riD3atiable activité de la nature hu^ maioe. Où nous mène en effet le principe énoncé? à la conviction de la perfectibilité indéfinie. Oft a dit que la nature était donnée dans ses points fondaaientaux^ une fois pour toutes; et dans cette maxime, on a trouvé la condamnation de Ja perfectibilité indéfinie de Condorcet. Sans doute, la nature humaine est donnée, mais elle n'est pas connue; elle est là, mais elle n'e/st pas sue dans son esprit, dans son système et dans ses détails; livre toujours ouvert, mais encore obscur. Donc, si vous n^avez pas encore pu définir la science, vous ne sauriez davantage définir la perfectibilité j dona cet indéfini qui vous gêne et vous tourmente se trouve exact. Je vois des systèmes et des bibliothèques; mais les sociétés n'en cherchent pas moins aujourd'hui leur point d'appui. La philosophie n'est donc pas faite; elle est donc à l'état à! indéfini; la proposition de Condorcet est donc plus juste que les raisonnemens mêmes dont il a pu l'étayer, et que Içs exemples que lui a fournis son imagination. Il a vu instinctivement la mobilité de la spience et de la civilisation, l'esprit de l'homme sortant de son repos et de son passé pour s'enga* g^r dans des spéculations et des destinées nouvelles, la pente de son siècle, cette attraction Yprs l'avenir, l'avènement d'idées nouvelles qui
pa^sQOl; pom" ^lûnériques tant qu'elles n'ont pa plil*yemr.à se définir ellefr-mémes, à se faire re* (t^nn^ître et obéir. Maià iln'a pas senti assez ciaijrement commenl; Thomme exerce véritdDiemeat 3a puissance j qu'il ne crée pas de noa^reffiil éléniens dai^â&pensée, dans sa constitution phy^ jûque et dans ses rapports avec le monde ; que ses conquêtes ne peuvent être qu'une iconsaissiance ptus profonde ) une révélation plus vive de sa liature, qui est posée par Dien*œénie coemùenn problèmefÀ résoudre daoe le eonrs des sièdes.
Le philosoj^ie enviaageait danjs l'état h venir de l'espèce liiiiBSfttne trais points importa»» : ta destruction de l'inégalité entre les nations, ks progrès de l'égalité dans un même peuple^ enfin le perfectionneiment réel de l'hcmime. La révo<iution française, dont il feit'poor ainsi dire lé icorôUaîre de la philoso{ilHe de Descartes dans sa neuvième époque, lui paraît le signal de U séa^^vation européenne, w La maladresse du gou- ■» vemement français, dit* il, a précipité iiette » révolution^ la philosophie en a dirigé lès p1^it|<^ » cipes; la force populaire a détruit les bbstacle& vqui &! pouvaifent anréter les mouvement; elle » a été plus entière que celle de T Amérique,^ et » par conséquent m<nns paisible dans Fintérieur; » parce que les Aihéricains n^avaient à détruire » ni ^rannies féodales, ni distinctions héréditai*^
SAiHTrSiMos . — B, gcmutaiit. aSg
» res, ni corporations pririlégiées^ ni un système » d'intol^ance religieuse» En France, par la rai- » son contraire^ la révolution devait embraâeer » réconomie tout entière de la société, changer » toutes les relations sociales et pénétrer jus^ » qu'aux derniers anneaux <le la chaîne politi-^ » que *. »
Dans la dixième époque, il cherche à pressentir les progrès futurs de l'esprit humain. Sans croire que l'homme devienne immortel, il demande si la différence entre le moment où il commence à vivre et l'époque commjuine où naturellement , sans maladif, sans accident , il éprouve ia difficulté d'être, ne peut s'accr^tre sans cesse. Quand il 4ésirait pour la narture humaine une viabilité presque in4éfinie^ il avait 1-échaÊiud devant les yeux; mais il ne s'en écrie pas moins : « Gpmbien Dce tableau de l'espèce humaine afïranchie de 3» tçutes les chaînes, soustraites à l'empire du ha- » sard dommeà celui fies ennemis de ses progrès, » présente au philosophe un spectacle qui le coâ^ 9 sole des erreui^, des crimes, dès injustices dont » la terre est encore souillée, et dont il est souvent » la victime I C'est dans la contemplation de ce »^ tableau quUl reçoit le prix de' ses eMorts pour A la défense de. la liberté. Il ose alors les lier à
^ Neutièn» époqa^f CéNiMmGBT.
2»4o .COVDOaCST* DE HAjlSTRÏ.
»ia chaino éternelle 4es destinées humaii^; » c*est là qu'il trouve la vraie récompense de sa » vertu, le plaisir d'avoir fait i^n bien durable » que la fatalité ne détruira pas, par une com-* p pensatioQ funeste, en ramenant les [M*éjugés jet D reftclavage^. Cette contemplation est pour lui » l'asile où le souvenir de ses persécuteurs ne » peiiltie pQtfrwivre; où, vivant par la pensée »fivec l'homme rétabli, dans les droits comme » dans la dignité de la nature^ il oublie celui que « Fayidité, la. crainte et l'envie tourmentent et » coiTompent; c'est là qu'il existe véritablement » avec ses semblables dans un Elysée que sa raison D a su se créer^ et que son amour pour l'huma- D.nîté embisllit des plus pures jouissances. » Ncm; jamais l'histoire de la philosophie n'a présenté un plus noble spectacle. Victime de la terreur, Con** dorcejt n'a. pas pour elle une parole de réicrimi-* iiation et d'amertume., Sa pensée ne retombe pas sur soa ^rt; ejle contemple l'avenir du, genre humain. Il n'Imite pas le découragement et la défection de Brutus ; il ne doute pas de la liberté, iximme le Romain de la verttu; il ne l'accuse ni ue la maudit ; il se , consolie au contraire par , la toi en son invincible immortalité* Cond^ceta ireçMide Price, de Priesiley et de.Turgot Vidée 4^ la perfectibilité de l'espèce humaine ; mais il se l'e^t appropriée en l'appUquMil ^ l'hiatoireavec
titié COhvîctîon si énergique; il y a éternellement attaché son nom,
Pendont qne la révolution poursuivait ses phases et ses destinées, le passé trouvait un interprète et un vengeur qui, plus sa cause semblait détruite et desespérée, luttait avec plus d emportement et d'amertume contre la victoire de Tiesprit novateur. De Maistie est pai^ excellence le soutien de la tradition ; il ne s'occupe qu'à faire rentrer l'huinanité dans la révélation mosaïque et chrétienne ; puis tl incarne le christianisme dans le pape, et il fonde ainsi son unité. Au lieu de partir^ comme doit faire le philosophe^ de Tesprit humain pour descendre aux faits po* sitifs et aux élabiissemens de Thistoii^, il érige ce qui sVsl fait et ce qui s'est dit en loi * il élève la tradition à la certitude. Dans ce travail il est admirable; quand il commente des membres de la Bible, de Plutarque ou de Platon, pour reconstruire avec eux la vérité primitive; quand il cherche dans les textes la preuve du gouvernement temporel de la Providence, la justîtication de la dotileur qui déchire Thomme, par le crime originel dont il s'est souillé, la puissance de la prière qtû peut adoucir et abréger Texpiation, le dogme de la réversibilité, de cette solidarité touchante qui déverserait sur les têtes coifpables tes bonnes oeuvras des justes; quand enfin il