CHAPITRE II
Aristote.
Vers la cent troisième olympiade entrait dans Athènes un jeune Macédonien^ sujet du roi Phi^ Hppe. Âristote^ fils de Nicomaque, apportait à Técole de Platon une raison vaste et sévère^ disposée à £siire peu de cas des images et des syrtï" boles, cherchant à se rendre compte de tout et ne voulant conclure qu'après avoir observé. Ce jeune homme commença par suivre les. leçons d'un maître qu'il devait contredire et balance au moins» L'idéal de Platon donna l'éveil à son génie, lui fit exercer des qualités tout-à-£ait contraires, qui le menèrent à substituer ta réalité dans la philosophie sociale au poétique mysticisme du père de l'Académie.
Aristote ne réfléchit plus le siècle de Périples ;
AHISTOTE. 2S
il introduit dans la philosophie l'esprit et la monarchie d'Alexandre; même dictature^ mêmes conquêtes, et la Grèce ne devient assez forte pour envahir FOrient qu'en laissant mourir Démosthène, en faisant taire sa tribune^ et dispa* jraître la richesse et la variété de son génie démocratique sous le despotisme puissant et imiforme d^Aristote et d'Alexandre.
f^^ «Le philosophe macédonien apportait une indépendance &cile dans l'examen de l'histoire et des constitutions politiques. Libre des préjuge et des liens de la démocratie athénienne^ il put observer les différentes formes sociales^ l'aristocratie, la monarchie, comme la démocratie, apprécier leurs avantages, condamner sévèrement leurs inconvéniens. S'il a quelque penchant pour Lacédémone, il en voit toutefois les causes de corruption et de décadepce. Quand il parle d'Athènes, il n*est pas fâché de pouvoir la blâmer; il ne l'aimait pas, et il avait coutume de dire que les Athéniens, qui avaient trouvé à la fois les Ichs et le blé, se servaient bien du blé, mais non pas des lois*-
Avant d^arriver à sa politique, constatons en passant que, s'il a combattu la théorie des idées
* no>Xaxiç Si x,cà àiroTetyo'(ii.6voç , toùc JLOiovatouç l^aoxçv éupY)}cév9it
o6 ARI8TOTB.
de Platon, il n'en a pas moins sëpttré tout'^i^fak rintelligence de la sensibilité; les formes coastitatives de l'entendement, de ses applications |MLrti>' câlins ; la nécessité^ de la contingence ; la sdeace de l'opinion ; le générai, du particulier ; et qu'il a écrit de la manière la plus explicite, dans aom Organam* et dans sa métaphysique, unevéri^ table critique de la raison. Il vit même dans l'intellig^mîe une identité mec Dieu, et daas^itf^^ spéculation la jouissance la plus pure et la plus haute de l'homme. M. Hegel , à la fin de son Encyclopédie, relève cette métaphysique qui^mi^
* Dans ses Analytiques^ Aristote part de la description du sfy-
logisme, examine ses espèces, ses conditions dans ce» différentes espèces ; puis il considère les conditions même de la science et de la démonstration ; les diffîérences qui lés séparent, comment ladâmonstration a, au-dessus d*elle, des principes nécessaires dont elle découle. Les principes eux-mêmes échappent à la démonstration. Tliéoriedela causalité. Excellence de la méthode è/NM/morf, qui remonte à singularibus ad Universalia. Relation de la cause à l'effet. Origine de la connaissance des principes. Là, le Stagyrite sépare la science tant de l'opinion que de l'intdltgence elle-même, source dernière^ mode dernier de tous ses principes^ Je cfferai aos dernières paroles : Êirel ^^ tôv wept nèv ^làvoiav iÇecdv, alç àXr,0éuo(i8V, al p.èv àel àXmôetç aCaiv * ai ^à imHfjfrzo^^ fo ^vj^oz, oTov ^o^a xaè Xo-ytopioç • àXYiÔTi ^ ael iiri<mifi.Yi )cat voOç • xal oô^èv émanopiYiç dbcpi€^*T8^ôv àXXo ^^voç, ^ voOç • al S* àpx** ^ôv àiro^sîÇswv 'Yvwptfi.tittpai * ^inonifiYi ^' flbraaa \uxk Xa-|fou iort • t«v àpx^v ImQnif&iq f&^ oOx âv ifio. iipil ^ oxi^h àXyjd^arepov hHxvtdi stvat IwicmapiYiç , ^ vouv, vooç 5v eiyj t«v dfXf^v * U ^ï T0UT«»v <»(9irQy(n » )&ai 5t( àifo^sv&ci)^ 4pX^ ^ «tto^m&c ' àot" où^' liRVTQfi.ific jmarnpiV). £i o2»vj^v){^ diXXo tcapà Jmanopiv 4C!^(MV
ja vie dans la pensée et la pensée dans Dieu :
Tovtov ifoOç xat voirràv naï y? itdi^pix to ^lotoy xot
^^9t(noy\.».. Mais c'est en vertu même de Tobser* vation qti'Aristote a décrit tout ce que l'esprit humain a d'intellectuel : à lui la gloire d'avoir également observé l'homme intérieur, le monde de l'histoire, et la nature. Il ne limitait pas l'ex* périence auic explorations des sdences natu<relies; la moralité sociale lui paraissait pouvoir être étudiée av^c autant d'exactitude que l'orga^ nisme physique. De même qu'il avait rassemblé pour son histoire naturelle tous les. matériaux
âv'ièï ^90. ôpwtwç ixty irpèç th S.'KtM 7rp5-^a. {Afialit. posi., Mb. H, édit. Bip. BI9ELB, t. 8, p. 620, 631.) ypici I9 iVLït/e des 4édactioQd péripatéticiennes.
1 . Entre les modes et les conditions à travers lesquels nons percevons le Trai, les unes sont toujojors vraies, les antres se tacheift de mensMige» Les premières sont la sdence et TinteUifencei Im ntcondes l'opinion et le raisoimement*
2. Dans Tordre scientifique, Tintelligence est ce qu'il y a de plus sûr et de ^ns exact. ^
3« Les principes sont pl«( ftieilea à c^nnaitr^ que les démonstrations.
4* Le principe de la démonstration n*est pas la démonstration même.
|. Le principe de la science n'est pas la acienpe.
6. C'est rintelligence qui est le principe même de la science*
On est donc fondé à estimer que la véritable philosophie d'Arfatote fut un idéalisme réaliste qui s'appuyait sur Fobsenralioa et sur les faits fournis par la sensation, mais qui partait des conditions même et des lois de Fesprit.
* Métaphjrs., XI, ?•
28 ARJSTOTB.
qu'il avait pu arracher à la nature, il avait recueilli pour sa politique cent cinquante-huit constitutions des différens Etats de la Grèce et de ritalie ; selon Diogène Laërce % il avait, comme dans un catalogue méthodique, classé à part les constitutions démocratiques, les oligarchiques^ les aristocratiques et les tyranniques : tant Ari- ^tote n'affirmait qu'après avoir tout comparé ! tant il voulait préluder par la vue directe de tous les faits aux conclusions théoriques de sa philosophie sociale !
Il nous reste pour Tapprécier sa Morale et sa Politique ; plus réel et plus profond que Platon, il ne confond déjà plus la législation avec un mysticisme spéculatif et moral : il veut bien fonder sa politique sur la morale pratique, mais il l'en distingue j il réunit les deux sciences au même centre, mais il les suit à part dans leurs déve^ loppemens^ et trace leurs limites avec une rare précision.
Commençons par la Morale. Quel est le bien que nous nous proposons en toutes choses? c'est la fin. Que veut le médecin, si ce n'est guérir son malade ? l'orateur, persuader son auditoire ? Dans chaque chose l'homme se propose un bien qui en est la fin particulière. Mais n'y a-t-^il pas une
* DiOG. Lajbbt. Aristoteles, lib. 5, cap. 1, 12.
fin générale que se proposent les hommes dans les diflférentes actions auxquelles ils se livrent, outre le dénoûment d'un fait isol^^ La dernière fin de toute action n'est-elle pas le bonheur que nous poursuivons à travers des routes différentes qui aboutissent au même but ?
Qu'est-ce donc que le bonheur? Pour le savoir, cherchez quelle doit être ici^^bas l'œuvre de l'homme, et pourquoi il est mis en ce monde. Il doit développer son activité conformément à la raison dans la direction de la vertu ; et , quand il a rempli ce devoir, il est à la fois vertueux et heureux. Il s'est développé; il se trouve un homme complet et carré selon l'énergie de l'expression grecque, terpaytavoç ivhp. Cependant il esta cette heureuse destinée une condition étran-, gère; ce sont les biens extérieurs dans une certaine mesure, et le bon sens pratique d'Aristote fait consister le bonheur dans l'harmonie convenable de la vertu et des biens extérieurs. Maintenant qu'est-ce que la vertu, cette condition fondamentale du bonheur qui se confond avec lui, et qu'en séparera plus tard l'austérité du Portique? Quand l'artiste exécute son œuvre, il cherche en le présentant à la sympathie et à l'admiration de ses semblables, à ce que son juge, le public, ne veuille rien en ôter, rien y ajouter; il veut se sauver de l'excès comme de Fellipse, et
3o ARISTOTE.
rencontrer Tharslionîe dans le miheu. De même la vertu, supérieure aux arts, plus parfaite^ se proposera coipme la nature d'atteindre un milieu harmonique : v $h àperhj i^dari^ tix^<i é}ipiS$<j^ipa xal à(ii&f»y ioTtv^ &(m$p aairi fxxjiq^ toû fi&îou êtv eïn atoxot* mtxn^. La vertu, ainsi définie dans son caractère général, engendre des vertus, les unes intellectuelles^ les autres morales , les unes résultat de rintelligence, les autres produit des mœurs; car Aristote distingue dans l'homme les affections^ les facultés et les habitudes. Je laisse Ténutnération détaillée des différentes vertus. Je signale seuleiïient en passant la théorie de la volonté et de l'imputabilité morale, chose nouvelle pour la philosophie antique; et j'arrive à la justice, qui, dans son expression .la plus générale, est la vertu appliquée dans nos f^apports avec les autres. Mais qu'est-elle spécialement? elle consiste dans l'égalité.
C'est ici qu'il fout considérer les procédés de la pensée aristotélicienne. Partant de ce fait, que, dans toute action où il peut y avoir du plus et du moins, il doit y avoir aussi une égalité possible, et que, si on appelle injuste ce qui s'écarte de cette égalité, le juste sera ce qui y est con^ forme, Aristote conclut que le juste doit être né-
* MOTiUe, Ht. ii, cap. 6, pag. 38| édition Gway.
Aiimrots. 3i
cesiairenieiit un milieu, une égalité par rapport à des choses et a des personnes. La justice^onsiste donc dans une sorte de proportionnalité^ et le caractère de l'injustice^ c'est le défaut de proportion; car, dès lors, ou il y aura plus, ou il y aura i^oins qu'il ne faut. Pour Aristote, pour Platon qui, dans le sixième livre de ses Lois, passe par les mêmes détours, pour Bodin qui reproduisit: au xvi^ siècle la même théorie % le juste est le juste, parce que c'est un terme moyen entre deux termes, une proportion géométrique^ un reflet des nombres pythagoriciens^ la justice est un partage égal : ^âcatov, qui signifie justBy exprime ce qui est partagé en deux, et ii%a<nii<ijuge, celui qui fait le partage. Il n'y a pas là un sentiment intime, direct et psychologique du droit et du juste; c'est la déduction d'une logique mathématique.
Toutefois Aristote se débarrasse de ces liens géométriques pour revenir à la réalité; il distingue ta justice sociale en justice naturelle et justice légale ; il reconnait que la justice naturelle est partout la même et toujours indépendante des opinions et des décrets de la société, tandis que la justice légale ne doit son existence qu'aux prescriptions des lois. On ne peut séparer plus
* Introdoctton générale à l'histoire du dMt : Bodin, ohap. 6.
3a iUliSTOnS.
DetteoMsat ce que la l^lilé palftiqiie a d'arbî*^ traire et de tranâtoîfe d'avec la justice naturelle dans ce ^qu'elle a d'incorruptible et de général. Le philosophelermine sa Morale par une théorie détaillée des sentimens moraux; 1^ a£fe<^ons du cœur et de famille et l'amitié y sont décrites avec une douceur qui vous charme de la part de ce génie sévère.
La PolUiqiùe. se partage en huit livres. Vous tarouverez dans le premier la théorie de l'esclavage et.de la sodabilité. Le second est tout critique. Aristote y examine les théories de Platon et de quelques autres philosophes. Il y observe les constitutions de Sparte^ de la Crète et de Carthage. Dans le troisième livre, il pose le prin^cipe fécond et nouveau que la société doit être instituée pour l'avantage du grand nombre ; il reconnaît en même temps que l'Etat se compose de différentes parties et que la variété est de son essence. Il distingue trois espèces de gouvernement : la monarchie, l'aristocratie et la républirque (ffr»XiT6ia). Ces trois espèces en enfantent trois autres ; la royauté produit la tyrannie; l'aristocra* tie, l'oligarchie; la république, la démocratie. Ce n'est pas assez: ces six espèces se subdivisent en d'autres plus dégénérées encore, et Aristote con^ sacre le troisième et le quatrième livre à l'observation des Ëtats divers. Le cinquième nous offre
ARisTon. 33
une théorie complète ctes révolutkms politiques, et nous enseigne comment les sociétés périssait. Dans les sixième et septième livres, Aristote cherche les améliora tionà convenables aux différentes iasiitutions dans lesdifFérens Etats, les conditiofts de la justice et du bonheur social qu'il veut pui* ser dans la nature, les mœurs et la raison. Ici il réunit fortement la législation et la morale, et ne veut pas à l'Etat d'autre fondement que la justice* Enfin l'éducation occupe le huitième livre; Aris* tote ne se contente pas d'en vant^ la puissance, mais il en trace les principes et les règles. Telle est l'économie de ce fragment précieux de philo» Sophie politique qui, dans l'antiquité, est une sorte d'Esprit des Lois et qui est aussi nécessaire pour l'étude de ia sociabilité même que pour la connaissance de la Grèce.
L'homme ne saurait exister isolé, et il s'unit à la femme. Cette union est le germe de la famille, de cette association qui s'est formée pour subve*vif aux besoins de tous les jours. Plusieurs fa-* milles se sont groupées les unes à côté des autres; elles ont constitué une bourgade ; plusieurs bourgades se sont réunies comme en un corps^ et la cité s'est trouvée formée : c'est pourquoi il est juste de dire que la cité est une œuvre toutnà^fait naturelle, puisque c'est la nature. qui a formé les preEœières associations, puisque la cité est \sk fia
de celles-ci. Hegel et Vico ont reproduit cette transformation de la sociabilité qui sort de la famille, de l'agrégation des familles forme une bourgade, et par la réunion des bourgades constitue la cité. Si la cité est fondée par la nature^ il suit que, par la nature aussi, l'homme est un animal social : ex xq2x(ùv ouv (favi^ov, Sri zcjùv (fiaei yi noXe^ èaxi^ %cd ore êcyOpcùno^ f udec ttoXciucov Çcdov. Aristote ne se contente pas de faire sortir également de la nature des choses l'homme et la cité; il pense que, dans l'ordre de la nature , la cité prime la famille et chaque individu; car il faut nécessaire-: ment que le tout existe avant une de ses parties. Après cette raison logique, il en donne une meilleure : « Si chacun , dit-il, est incapable de, » se suffire à lui même dans l'état d'isolement, il » sera, comme les autres parties, dans la dépen- » dance du tout. Quant à celui qui ne peut rien » mettre en commun dans la société, et qui n'a )) besoin de rien parce qu'il se suffit à lui-même^ » il ne saurait faire partie de la cité ; il faut que » ce soit une béte, ou un dieu : ^ats 77 dyipiov^ n 6eiç. » Ainsi, il y a dans tous les hommes une pente » naturelle à l'association ; et celui qui le premier » parvint à l'établir fut la cause des plus grands » biens : car si l'homme, quand il a atteint son M degré de perfection, est le plus excellent des » animaux, il en est lé pire quand il vit isolé, sans
ABISTOT£. 35
» lois et sans justice '^. » C'est pourtant -sar le même sujet qu'ont écrit Aristote et Rousseau. La philosophie antique a toujours cherché l'homme dans la socie'té. Ainsi Platon estime qu'il est beaucoup plus raisonnable d'étudier l'âme humaine dans l'image même de la cité politique, que dans l'abstraction de l'homme pris à part : tant l'homme n'était pour les anciens que le citoyen! tant ces mystères de la nature humaine^^qui sont pour ainsi dire hors de la légalité sociale, leur échappaient! Figurez -vous un peu la plus ferme intelligence des temps antiques en face des conceptions de Descartes et de Byron.
Quand Aristote a jeté les fondemens de la sociabilité, il rétablit les droits de la propriété méconnus par Platon; il rapporte dans le second livre l'opinion de Socrate qui met tout en commun, les biens, les femmes et les enfansf il la censure, il triomphe , il accablé Platon sous la supériorité de son bon sens. Après une argument tation logique qui tend à prouver que tous les hommes ne peuvent pas dire mien en parlant d'une même chose, il arrive aux raisons puisées ^ dans la nature humaine. Pourquoi la communauté de biens est-elle nuisible ? parce que, si l'on attache une grande importance à ce qui nous
* LiT. 1. Je me sers de la traduction de mon savant collègue» M. Thuroty et j*ai sous les yeux Pédition grecque du docteur Coray .
apparlient en propre, on en attache bien moins à ce qu'on possède en commun, ou du moins chacun ne s'y intéresse qu'en ce qui le concerne* Tâîv yàp c^iW fuckuTxa, (ff*ovxi^u<Ji,. rm ^ xocvâv iTccov^ » â(70v èmtntà hciêcûltu Yoilà un commen-» cément d'individualité. Mais sur la communauté tles epfans, la réfutation d'Aristote est encore plus heureuse, a Dans une société civile où la » bienveillance est pour ainsi dire délayée entre » tous, elle doit être extrêmement £Eiible; et il 4> est presque impossible qu'un père y dise, Mon » fils^ ou un fils. Mon père; car de même qu'en- ^ mêlant un peu de miel dans une grande quan-^ •n tité d'eau, on obtient un mélange qui n'a plus n de savieur douce, ainsi ce qu'il y a d'individuel n et de touchant dans les rapports que désignent n ces noms se dissipe et s'évanouit, parce que n le résultat inévitable d'une pareille commu- » nauté est d'intéresser extrêmement peu un >x père à ses fils, des fils à leur père et dés frères >> les uns aux .autres. Car 11 y a deux choses qui » contribuent essentiellement a faire naître l'inn térêt et l'attachement dans le cœur des hom** » mes, la propriété et l'affection ; or ni l'une nî M, l'autre ne peuvent exister dans une forme de » |[ouvernement comme celle-là ^. » Les expre9*-
* Liv. 11.
ARTSTOTE. 3j
siens d'Aristote sont aussi justes que sa pensée • To îStov xûLi To ayairy}tov. Les deux élémens de ITiumanité sont en effet le propre^ ce qui nous constitue, nous fait être nous-mêmes, to îivov ; et puis, ce qui nous attire les uns vers les autres, cette sympathie affectueuse qui nous rattache et nous associe, to ocfaitr^iv. La propriété ainsi maintenue, le philosophe n'en veut pas moins la faire tourner à l'utilité de tous, et il estime que la possession doit être particulière, mais Tavaii* tage générs^l : ce sera là l'ouvrage d'un sage législateur : focvepov xoùvVj oxt êêXrtov ehat (iht lâiaç xâç TfXrictiÇy T^ ii yjpT,azï 'koiuv Y.oivdç.
Ce même Aristote, qui déploie sur la propriété et la nature de l'homme la raison la plus droite, échoue tristement devant le problème de la Kberté humaine. Toutefois on s'étonnera moins de trouver dans sa Poliêiqueune justification ra* tionnelle de l'esclavage, si l'on né perd pas de vue qu'observateur des faits, homme d'Etat autantque philosophe. Macédonien positif, il s'attachait surtout à la réalité. Comment pouvait-il tomber dans l'espritdu contemporain d'Alexandre deréprouver l'esclavage, fondement de la constitution sociale ? J'admire davantage que le spiritualiste Platon, que n'arrêtait pas le respect de l'ordre établi, qui dans ses spéculations hardies bravait son siècle, n'ait rien trouvé d'humain et de novateur contre
38 ahistote.
une telle institution. Mais dès que ces philosophes ne soupçonnaient même pas devoir condamner recela vage, ils étaient naturellement amenés à vouloir le justifier en vertu même de la nature des choses. Aristote ne se dissimule pas que quelques-uns ont prétendu que le pouvoir du maître est contre nature. 11 y avait donc protestation, même dans l'antiquité. Maïs il ne s'arrête pas à l'objection ; il estime que l'art de posséder est nécessaire à la vie ; que parmi les instrumens que l'on possède^ les uns sont inanimés, les autres animés. « Ainsi^pour le pilote le gouvernail du » vaisseau est un instrument inanimé, et le mate- » lot qui veille à la proue un instrument animé; » car dans les arts le manouvrier est une sorte » d'instrument. De même une chose qu'on pos- » sède est un instrument utile à la vie, et la somme }) des choses possédées une multitude d'instrumens » ou d'outils. L'esclavage est en quelque sorte » une propriété animée, et en général tout ser- » viteiir 'est comme un instrument supérieur à » tous les autres. Ô (îoyioç x-rt/xa rt e/jL4^x°^- " Aristote consent à animer l'esclavage, non pour le réhabiliter, mais pour l'avilir et le condamner à jamais. Il s'entête encore davantage dans son raisonnement. « Dans l'homme nous trouvons la relation de l'âme et du corps. Qui obéit à l'âme? le corps. Dans le monde physique nous voyons
la relation des animaux à l'homme, et l'homme leur commande. .De plus, entre le mâle et la femelle, c'est la femelle qui obéit au mâle. Donc tous les êtres entre lesquels i!y a autant de différence qu'entre l'âme et le corps, entre l'homme et l'animal, sont esclaves par nature, et c'est pour eux un avantage d'être esclaves, et la nature a même .voulu marquer les corps des hommes libres et ceux des esclaves en donnant aux uns la force convenable pour leur destination, aux autres une stature droite et élevée qui les rend peu propres aux travaux serviles, mais utiles dans les emplois civils et de la guerre. » Détestable argux^entation, tellement absurde qu'à l'instant même Aristote la rétracte, en avouant que souvent il arrive que certains individus n'ont que le corps des hommes libres, tandis que d'autres n'en ont que l'âme. Mais le philosophe est si fort persuadé de l'indignité naturelle de l'esclave, qu'en énumérant les différentes vertus humaines, il demande si les esclaves ont besoin d'avoir de la vertu; il établit que ceux qui commandent ont besoin d'autres vertus que ceux qui obéissent; que, pour l'esclave, il ne lui faut que très-peu de vertu et seulement le strict nécessaire pour ne pas manquer à ses travaux soit par indocilité, soit par défaut de courage. Est-ce assez de déraison et d'inhumanité? et cependant c'est le
Hiéme philosopbe qui a rétabli sur certains points l'individualité humaine contre les excès de Platon. Mais pour détruire l'esclavage, il a fallu que l'antiquité elle-raéme s'écroulât; tant les idées comme les empires avancent aussi par les révo* lutions !
Quand Âristote a constitué la sociabilité même, il lui reconnsdt un double caractère, la variété des formes et des moyens^ l'unité du but qui est l'utilité générale. A ses yeux, la cité se compose d'individus qui ne sont pas semblables. Comme la famille est composée du mari et de la femme; la propriété, du maître et de l'esclave ; de même la cité se compose de tous ces élémens divers el de plusieurs autres encore. Il suit naturellement que la vertu de tous les citoyens ne doit pas être la mérâe; comme, dans un choeur de danse, le talent du coryphée doit différer de celui du choriste. De la différence des citoyens entre eux et des vertus sociales, Aristote passe à la diversité des formes de gouvernement. Il apprécie successivement les caractères réels et historiques de la royauté, qui peut deveilir tyrannie; de l'aristocratie, qui dégénère sbuvent en oligarchie; de la république, qui tourne facilement à la dénujH cratie. Dans cette contemplation de l'histoire, Aristote prend encore le pas sur Platon. Les inconvéniens de chaque gouvernement, leurs mé-
rit€8t le$ causes'de coiruption et de déçadeoiçe } les levons que donnent pour Tavenir des sociétés^ Lacédémone à la fols démocratique ;et. oligarchie qae, Athènes livrée tout entière au génie brillant et iacrie de» mo&urs populaires, l'orageuse Syracuse; Sôlon, Lycurgue et Charondas* appré* ciés dans leurs intentions et leur ouvrage, toutes les petites républiques de la Grèce et de l'Italie citées en témoignage des règles politiques qu'établit le philosophe, tout cela fait du livre d'Aris^ tote la meilleure école pour l'historien et le jurisconsulte. Mais au milieu de ces richesses historiques le philosophe n'oublie pas le but général de la société qui est^ comme pour l'homme individuel, l'union du bonheur et de la vertu : il feût que tous les citoyens participent à une vie heureuse qui procure aux familles et aux générations qui se succèdent toutes les ressources, nécessaires à la subsistance et à une aisance coin-^ plète ; il faut aussi que la société politique mette son principe et son but dans les actions honnêtes et vertueuses des hommes qui la composent et non pas simplement dans la condition de vivre enseiîable. Pour le philosophe, le souverain varie suivant la forme de l'Etat ; la souveraineté est tantôt dan^ la multitude, tantôt dans les riches, tantôt dans l'aristocratie, tantôt <kas un homme, roi ou tyran. Âristote ne songe pas à tracer une.
4^ AEIdTOTE.
théorie philosophique de la souTeraineté considérée abstraitement ; il ne l'étadie que dans ses manifestations.
Le politique macédonien reprend les mêmes £iits et les mêmes leçons sous une autre face ; il considère les révolutions des empires, comment ils se pervertissent et finissent par tomber, l'égalité politique faussemeat entendue dans les républiques et les démocraties, les querelles et les factions entre les plus puissans, l'insolente audace des démagogues; dans les oligarchies, une ambitieuse minorité s'a ttribuant toutes les magistratures, et s'appuyant sur des soldats étrangers; à peu prés mêmes dangers dans les aristocraties; la royauté n'ayant de force que dans la justice, affaiblie et impuissante dès qu'elle ne donne plus: au peuple la sécurité des personnes et des propriétés; la tyrailnie travaillée à la fois des vices de l'oligarchie et de ceux de la démocratie, ne pouvant se conserver quelque temps que par des procédés exaspérés et cruels. Platon dans sa République avait aussi traité dés révolutions; w mais,. I) remarque son rival, il n'en parie pas bien; car » il ne fait pas connaître proprement le change- ».ment qui peut arriver dans la première et meil- » leure forme de gouvernement. Il prétend en » effet que rien ne peut se maintenir, parce qu'il » doit toujours survenir des changemens dans
>i une période donnée^ et que cela arrive lorsque » les nombres dont la racine cubique est ajoutée » à un multiple de^ cinq font deux harmonies; » c'est-à-dire lorsque le nombre de cette figure te devient solide, attendu qu'al(H*s la nature pro- (T duit des êtres dépravés, et qu'iU résistent à » toute éducation. » Voilà le fameux nombre de Platon sur lequel les commentateurs se sont épuisés, mais X^fial lux n'a pas encore paru. Au surplus, en écartant les formules géométriques, on ne s'étonnera pas si Platon enseigne que tout sur cette terre doit périr et totober. Comme il faisait descendre sa politique du ciel et des idées éternelles, comme il ne voj^ait dans ce monde qu'une tente éphémère qui devait se replier quand les destins seraient accomplis, il obéissait à ses croyan* ces en assignant aux révolutions politiques une périodicité fatale, en prodiguant les siècles pour aboutir à l'éternité. Ainsi Bossuet, dans le siècle même où les institutions paraissaient le plus immobiles, célèbre d'un ton de triomphe l'acheminement des choses humaines vers le néant. Qu'en dirons -nous donc aujourd'hui où les rois et les empires s'évanouissent comme une fumée légère? Aristote abandonne les révolutions pour chercher quelles améliorations peuvent dans chaque Etat en fortifier le principe, le conserver et le fé-
44 ARISTOTB.
conder : transition naturelle qui le conduit à Té* ducatîon.
L'antiquité faisait de Téducation une puissance à laquelle rien ne pouvait résister. Quand ses législateurs voulaient fonder des sociétés nouvelles, ou réformer les anciennes, ils demandaient à Téducation de façonner les hommes à leurs pensées et à leur conceptions. Socrate, dans la République de Platon, répond à ceux qui lui objectent que les^ femmes ne sauraient se livrer aux mêmes exercices et aux mêmes occupations que les hommes : Nous y parviendrons par l'éducation. Monstrueux contre-sens, car l'éducation ne saurait être efficace qu'en respectant le caractère et les variétés de la nature humaine. Mais malgré cette exagération^ l'antiquité, législateurs et philosophes, avait reconnu l'office social de l'éducation, comment elle doit rallier les générations naissantes à un sentiment commun, les suivre dans tous les âges de la vie, se multiplier sous toutes les formes, fêtes, solennités, réunions de jeunes gens, assemblées de vieillards, théâtres, pompes nationales, comment elle peut à la fois réjouir et fortifier l'homme par cette ^oiKjtxy?, expression admirable dont les mœurs modernes n'ont pu reproduire le véritable setis. L'éducation est si bien le corollaire nécessaire de la législation que toujours elle se
▲RISTOTE^ 45
trouva afisoclée dans la pensée des législa^ars et des philosophes. Rousseau Ëiit de même qu'Âris* tote et Platon; il écrit le Contrat social pour la législation, et ï Emile pour l'éducation. Il a senti que la réforme sociale dont il traçait la théorie devait s'asseoir sur ces deux fondemens. Mais tandis qu'Aristote et Platon ne considérèrent que l'Etat et l'harmonie sociale, Jean -Jacques ne songe qu'à l'individu. Emile est un homme qu'il a voulu armer contre ses semblables et la société entière; il les lui montre comme ses ennemis. Il lui apprendra un métier; il saura le préparer à la fois à Tesclavage chez les A Igériens et à l'adultère dans ^a maison *. Le problème de l'éducation n'est si difficile chez les modernes que parce qu'il s'est agrandi^ et qu'il embrasse l'individu comme la société. Il ne se dénouera pas en un jour^ dûton vouloir en précipiter les progrès avec une puérile impatience.
Aristote au début du second livre de sa Poli^ tique a déclaré que, s'il s'engage dans la recherche des améliorations sociales, c'est qu il est touché des imperfections des Etats qui existent:
Tsiaç). Il a SU réunir à la critique de l'historien
* Voyez chap. 10, Jean- Jacques Rousseau.
rindépendancedu philosophe^ raconter et juger/ apprécier les faits et recommander les réformes; à le lire^ on dirait que des siècles le séparent de Platon, et cependant il est son contemporain : cette Grèce accumulait dans un court espace Périclès, Socrate, Platon, Arlstote et Alexandre.