CHAPITRE IV
QUE LE DROIT DE PUNIR N*BST PAS UX DROIT MYSTIQUE DIRECTEMENT ÉMANÉ DU CIEL OU UNE DÉLÉGATION DE LA DIVINITÉ (SYSTEME DE JOSEPH DE MAISTRE).
Mais si le droit de punir ne dérive ni des droits naturels de l'individu, ni de l'intérêt collectif de la société, ni d'une convention originelle sur laquelle serait fondé l'ordre social, n'est-on pas forcé de le concevoir comme une délégation mystique de la divinité, comme un organe moins encore de la justice que de la vengeance divine, comme un pouvoir terrible et impénétrable, dont les nommes, quelque rang qu'ils occupent dans ce monde, ne sont que les instruments aveugles? Cette opinion a trouvé des partisans plus ou moins décidés, plus ou moins conséquents, chez les théologiens et chez les politiques du droit divin. On la reconnaitrait facilement dans Tertulien, dans saint Augustin, dans Selden ; mais Joseph de Maistre, par la sombre énergie, par 1 cioquence sauvage avec laquelle il l'a défendue, en a fait en quelque façon sa propriété ; on peut dire qu'elle s'est identifiée avec sa personne. Quoique tous ses ouvrages, comme son esprit lui-même, en soient pénétrés, c'est dans les Soirées de Saint-Félersbonrg qu'il en faut chercher la plus haute et la plus complète expression.
On sait quel est le sujet de ce livre. Afin de persuader aux peuples qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de se laisser mener, comme de vils troupeaux, par la main sous laquelle ils sont courbés ; qu'ils n'ont le droit ni de juger, ni de contrôler, ni de modifier, et moins encore de changer, même d'un consentement unanime, leurs lois, leurs institutions, leur gouvernement, on soutient que c'est Dieu lui-même qui, dès ce monde, s'est chargé de leurs affaires, dans l'ordre temporel comme dans l'ordre spirituel, dans l'ordre politique comme dans l'ordre religieux; que c'est lui qui les a faits tout ce qu'ils sont, ne leur permettant pas d'être autre chose ; lui qui est leur législa-
teur, leur instituteur, leur souverain, leur juge. C'est cela que de Maistre appelle le gouvernement temporel de la Providence. 11 n'y a donc pas ici d'équivoque possible. Il ne s'agit pas de cette croyance générale, consacrée en même temps par la philosophie et par la religion, par la raison et par la foi, que l'action divine sur Tordre moral et sur les sociétés humaines se manifeste par les facultés mêmes que Dieu nous adonnées, par notre intelligence, par notre conscience, par notre liberté et par les lois générales qui les dirigent, par les conditions que nous impose la nature des choses, aussi bien que notre propre raison, et qui ne permettent que pour un temps limité le triomphe de l'iniquité et de la violence : non. Le but que poursuit l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg est tout à Ja fois plus mystique et plus positif; il veut montrer que l'intervention de Dieu dans les affaires de ce monde, je veux dire dans Tordre civil et politique, est tout à fait directe et immédiate, et que les hommes n'ont que l'alternative, ou de se soumettre aveuglément à sa volonté, ou de se consumer, de se dévorer les uns les autres dans une complète impuissance.
Le gouvernement de la Providence une fois compris de cette manière, il n'y a qu'un seul moyen de le justifier : c'est de mettre résolument sur son compte tous les désordres, toutes les iniquités dont nous souffrons, en les représentant, non pas comme des épreuves qui nous préparent aune meilleure vie: ce serait déplacer la question, ou passer de Tordre temporel à Tordre spirituel : mais comme des châtiments légitimes, comme une satisfaction que nous devons rigoureusement à la vengeance, à la colère divine, par cela seul que nous sommes nés ; car tous les hommes, pris en général, sont des coupables, ils ne soutirent que quand ils le méritent. Cette proposition, i faut la garder attentivement dans notre mémoire; car c'est la pierre angulaire de l'édifice, c'est la base sur laquelle repose tout le système, c'est la source d'où nous allons voir découler une suite de maximes plus étranges les unes que les autres.
Le gouvernement temporel de la Providence, ou Tinterventiun de Dieu dans les destinées de la société humaine,