LE FATALISME DE M. VICTOR HUGO
ment de l'Italie et de plusieurs autres nationalités longtemps opprimées. Pourquoi donc aurions-nous accepta pour nous le rôle d'imitateurs et de servîtes échos? Quelle raison, quel devoir pouvait nous obliger, nous, dont la liberté, récemment conquise, avait, agrandi l'horizon e( multiplié les forces, à rester honteusement accroupis sur l'héritage de nos pères? Quand les sciences mathématiques et physiques, quand la physiologie, l'astronomie, l'histoire naturelle, l'érudition, la connaissance des langues, étendaien t chaque j our leur domaine par de nouvelles conque tes et brillaient d'un incomparable éclat, quand elles citaient avec orgueil les noms des Cuvier, des Laplace, des Etienne Geoffroy Saint-Hilaire , des Poinsot, des Biot, des Sylvestre de Sacy, des Champollion le jeune, comment les lettres seraient-elles restées enchaînées au même symbole à la même tradition, gardiennes impuissantes plutôt que prêtresses d'un sanctuaire où la divinité avait cessé de descendre? Aussi les lettres ont-elles repoussé ce rôle dégradant que voulait leur imposer une discipline pédantesque et inintelligente. Elles ont voulu, elles aussi, tenir leur place dans l'histoire de notre temps, et, avec cet acte d'émancipation, a commencé, pour la poésie, pour la philosophie, pour l'éloquence, pour l'histoire, pour le roman, une ère nouvelle, qui, oserai-je le dire? ne le cède pas' malgré ses excès et ses erreurs, aux deux ères précédentes. Parmi les noms qui en font l'honneur, on voit briller au premier rang celui de M. Hugo ; un nom qui n'a rien à envier à ceux de Byron et de Goethe. Ce qui doit surtout nous le rendre cher, ce qui assure sa gloire dans la postérité la plus reculée, c'est qu'il a ouvert parmi nous , avec Lamartine, une source d'inspirations dont nous étions privés avant lui et qui a fourni tant de chefs-dœuvre à l'antiquité païenne. Ce sont les Orientales, les Chants du crépuscule, les Feuilles d'automne, les Voix intérieures qui, avec les Earmonies et les Méditations poétiques , ont inauguré en France la poésie lyrique; car Jean-Baptiste Rousseau n'est qu'un versificateur, et Racine, dans les strophes d'Esther et d'Athalie, n'est qu'un écho magnifique des prophètes hébreux. C'est le poète lyrique que nous montre Hugo jusque dans ses drames; car ce qu'il y a de meilleur
dons Cromwell, dans Marie Tudor, dans les Bur graves, dans
Rui/ Btas, c'est sans contredit la partie lyrique C'est le poète lyrique qu'il nous laisse apercevoir jusque dans ses romans et dans la plupart de ses œuvres en prose. Qu'estce qui distingue, en effet, tous ses ouvrages? Quel est le caractère propre du génie de M. Hugo ? C'est, indépendamment de la force, trop souvent poussée jusqu'à La violence, cette magie qui donne une âme, une pensée, une volonté, un cœur, non seulement à l'animal et à la plante, mais à la matière elle-même, aux parties les plus inertes de l'univers, et qui plonge dans un océan commun de vie et de sentiment la terre et le ciel, l'homme et la nature. Or, tel est particulièrement l'effet de l'inspiration lyrique. Toute autre poésie, la poésie épique, la poésie dramatique, et plus particulièrement la comédie et la satire, sont obligées de distinguer entre les choses et les hommes, entre les hommes et la divinité, entre les caractères et les personnages. La poésie lyrique ne distingue rien, ne reconnaît aucune barrière à son enthousiasme ; elle va où la poussent les enivrantes émanations du trépied sacré; elle flotte sur un océan sans rivage, sine litlore pontus.
Mais là est précisément recueil de M. Hugo; là est la source de son aveuglement et de ses excès. A force d'élever les choses jusqu'au rang de l'homme, jusqu'aux attributs mêmes de Dieu, il prend l'habitude d'abaisser Dieu et l'humanité jusqu'au rang des choses. Il leur ôte toute liberté, toute responsabilité morale, tout empire sur euxmêmes. De là une manière de parler de Dieu tantôt sublime, tantôt inintelligible, tantôt pleine d'irrévérence, comme lorsqu'il dit qu'il faut écheniller Dieu. De là une théologie toute panthéiste, comme celle qui respire sous une forme plus éthérée, dans les Méditations poétiques de M. de Lamartine, et une morale qui se résout dans le pur fatalisme. L'homme n'a pas le mérite de ses vertus, il n'a pas la honte de ses vices et de ses crimes. Elevé au comble de l'honneur, entouré de l'estime et de l'admiration de ses semblables, il doit tout ce qu'il est aux privilèges de son rang, aux caprices de la fortune ou de la nature, descendu au plus bas degré de l'avilissement et de la perversité, il n'est tombe que par la faute de la société, ou