‹ Philosophie du droit pénalChapitre 59 sur 70 · LES « MISÉRABLES » DE VICTOR IICGO · texte numérisé non relu

LES « MISÉRABLES » DE VICTOR IICGO

pai des instincts et des passions que la société ne comprend pas, qu'elle étouffe et opprime sans justice, et, jusqu'au fond de cet abîme, il conserve encore une étincelle divine qui brille par moments du plus admirable éclat. Quelle est cette étincelle? Ce n'est pas l'idée du devoir; ce n'est pas la réaction de la liberté et de la dignité humaine contre la servitude du vice et l'oppression des sens. Non, c'est la passion ou l'instint. C'est ainsi que la femme impure est relevée dans Marion Delorme par l'amour, dans Lucrèce Borgia par l'amour, je ferais mieux de dire par l'instinct maternel. C'est le même spectacle que nous offre la Sachette dans Notre-Dame de Paris, et Fantine dans les Misérables. Tri boulet, dans le Roi s'amuse, c'est la contrepartie de Lucrèce Borgia; c'est l'homme dégradé qui se rachète par l'amour paternel, et cet homme pourquoi est-il dégradé? parce qu'iL est né contrefait et pauvre, et que ce double malheur Ta condamné à la profession abjecte de baladin.

A ces idées, qui sont le fond invariable de la morale de M. Hugo, et qu'un trouve indistinctement dans toutes ses œuvres, tant en vers qu'en prose, si vous ajoutez une hostilité plus prononcée contre la société et une compassion plus profonde pour ceux qu'elle a rejetés de son sein, pour ceux que l'opinion ou les lois ont flétris, vous aurez la conclusion des Misérables Vous aurez au moins la thèse qui est soutenue dans la première partie de ce livre. Cette thèse est nettement exposée dans la préface. Il s'agit de montrer que les crimes des hommes et le déshonneur des femmes sont le fruit des institutions et des opinions qui représentent pour nous l'ordre social. En effet, quels sont les héros du récit? C'est un homme qui. lîétri par la chaîne du bagne, traqué toute sa vie comme une bête fauve, n'en est pas moins un modèle d'abnégation, de dévouement, de charité, d'ineffable tendresse unie aux grandeurs du stoïcisme ; c'est une femme qui, n'ajrant plus rien à perdre sous le rapport de l'honneur, qui, ayant vide jusqu'à la lie le calice de la honte, a cependant conservé au fond de son âme toutes les grâces et toutes la pureté de la femme et de la mère. Sans nous laisser émouvoir par ce qu'il y a de révoltant dans ces deux propositions, examinons par

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quel- moyenselles sont défendues el quel degré de vraisem blance elles acquièrent dans l'œuvre même du poète; entrons un instant dans ses fictions pour nous demander ensuite jusqu'à quel point elles ressemblent à La réalité. Jean valjean était un honnête ..vrier d< illcs,

émondeur de son état, qui nourrissait du fruit de sueurs la veuve de son frère et ses six enfants; je veux parler de ses neveux. Un jour, le travail vient à lui manquer, et avec le travail manque aussi le pain de cette pauvre famille. Jean Valjean. ému de pitié et aveuglé par le désespoir à la vue de ces orphelins mouranl de faim, se rend un soir d'hiver devant l'étalage (Tune boulangerie; brise une vitre et emporte un pain. Il est pris sur le l'ait, livré à la justice et condamné en cour d'assises à cinq ans de travaux forcés. Le code est formel : ii y a eu vol commis avec effraction, pendant la nuit, dans une maison habitée. Arrivé au bagne, notre pauvre émondeur, ne pouvant résister à la pensée tjue tous les siens sont dans l'abandon, et ne trouvant dans sa conscience aucun inolit de respecter une sentence aussi inique, fait plusieurs tentatives d'évasion; à chaque fois, il est repris et réintégré dans ses fers avec une aggravation de peine. Il arrive ainsi à prolonger son supplice pendant dix-neuf ans. Rendu a la liberté, il est devenu un scélérat de la plus dangereuse espèce, et les sentiments d'amertume qu'il a accumules dans son âme sont encore accrus par la répulsion qu'il rencontre le jour de sa sortie. Point de travail, point d'asile, point d'abri pour reposer sa tète et pour apais faim, à prix d'argent, même dans la plus vile auberje. Aussi est-il décidé a ne reculer devant aucun crime. Il en commet deux le même jour, de la nature la plus odieuse et la plus lâche. Il vole à un digne prélat, qui lui a donné l'hospitalité, ses couverts d'argent; il vole à ud malheureux enfant, un pauvre petit Savoyard, la pièce de deux francs qui l'ait toute sa fortune. Heureusement l'évèque qu'il a ainsi payé d'ingratitude le désarme par sa charité plus qu'évangéliquè, Valjean. à la vue de ce saint homme et au son de ses angéliques paroles, sent fondre en lui son cœur de bronze; il est complètement régénère, il est devenu un martyr et un héros. Sa conversion lui a porté

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bonheur; il fait fortnue, il fonde dans une petite ville de magnifiques établissements, source de richesses pour tout le pays. On ne jure plus que par lui, on ne connaît plus que lui ; mais il a changé de nom. Grâce à ce changement, il lui est permis «le porter lécharpe municipale; il est le maire de Montreuil-sur-Mer. Il serait, s'il le voulait (ô comble de gloire! chevalier de la Légion d'honneur. Mais tout à coup il redescend dans l'anime d'où il est sorti si laborieusement, et cela pour obéir à la loi du devoir. Un malheureux a été arrêté, qu'on prend pour l'ancien Yaljean, l'échappé du bagne, le dangereux malfaiteur. Ce malheureux va être condamné aux travaux forcés à perpétuité quand lui, Yaljean, vient se dénoncer à la justice, déclarer son nom et prouver son identité. Dès lors recommence sa vie de proscrit. Il est arrêté au chevet d'une mourante qu'il vient consoler; il est reconduit au bagne, d'où il s'échappe de nouveau pour accomplir une bonne œuvre. De nouveau il est traqué par une police impitoyable; de nouveau il est proscrit, et ce n'e^t qu'à force de ruse, de patience, de courage, d'énergie, qu'il parvient à accomplir le bien qu'il a voulu et à élever, avec la tendresse d'une mère, une pauvre orpheline.

Maintenant, je le demande, quel est le pays où se passent de tels événements? Assurément ce n'est pas la France, car d'abord il n'existe pas en France une petite ville comme Faverolles, où un honnête ouvrier, connu par son activité, par son dévouement à une veuve et à des orphelins, n'eût pas trouvé, en cas de détresse, secours et protection? Ce n'est pas en France qu'un homme aurait été condamné à cinq ans de travaux forcés pour avoir dérobé un pain sur l'étalage d'une boulangerie, dans un moment d'égarement cause par la misère et par la faim ; jamais la magistrature française, jamais un jury français ou anglais n'aurait prononce une aussi odieuse et absurde sentence; jamais le code pénal, si imparfait qu'il p être, et l'on a pu voir que je n'en suis pas un admirateur fanatique, jamais le code pénal n'a été interprété d'une manière aussi brutale el aussi inintelligente. Ce n'est pas non ilus en France, malgré la sévérité des cours maritimes ni peut-être dans aucun autre pays civilise, que

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cinq ans de travaux \\>\ci'> sont devenus, par mesure de discipline, une condamnation à dix-neuf ans de La môme pe né. Je défiequ'on me cite un seul exemple d'une j areille rigueur. La suite du l'histoire que je viens de résumer est bien plus incroyable en< ore.

Quoil voilà un homme qui a racheté sa vie passée par mille vertus, par mille bienfaits, par La prospérité substituéeà La misère au sein (l'une nombreuse population. Un acte de probité suprême, qu'on peut appeler un acte d'héroïsme, conduit cet homme à délivrer un innocent el a demander sa place dans le lieu d'infamie d'où il est sorti il y a viEgt ans. Quel est le magistrat qui consentirait à le poursuivre et qui le pourrait d'ailleurs en présence de l'article 038 du code d'instruction criminelle? Cel article, en effet, déclare qu'il y a prescription a; dix ans pour les crimes qui peuvent entraîner une peine afilictive et infamante. Cette supposition une lois détruite, tout L'échafaudage s'écroule, et de ce long tissu d'horreurs, il ne reste plus rien. Jean Valjean n'est pas arrêté, revêtu encore des insignes de la magistrature municipale, dans l'hôpital qu'il a fonde. Il n'est pas obligé d'enterrer sa fortune sous prétexte qu'il a encouru la peine de la mort civile. Il n'est pas oblige de se couvrir de baillons et de fuir de repaire en repaire devant la police, comme une bète fauve «levant la meute et le chasseur. Non, la société n'est pas cet être féroce, inique et insensé que VOUS DOUS mette/ sous les yeux; non, ses lois, si imparfaites qu'elles puissent être, ne sont pas impitoyables; non, ses juges ne sont pas des bourreaux, toute- ses opinions no sont pas «les préjugés, ses institutions ne sont | as dos chaînes; il u'esl pas vrai que les méchants soient ceux qu'elle boi -oniine d'honnêtes gens, et que les honnête- gens soient condamnés au bagne.

L'histoire de la femine est toute aussi chimérique que celle de l'homme. Fantine (c'est son nom] n'a pas connu ses parents; elle est restée dès son plus bas âge liv elle-même. Née avec les sentiment- Les plus tendres et les plus déli :ats, elle est abandonnée par un homme qui l'a séduite et qui ne compte pour rien le dévouement qu'il lui inspire, [lestée seule avec, ^uu enfaut.elle se me:

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