LES « MISÉRABLES » DE VICTOR HUGO
Par quel miracle, quand l'individu n'est pas responsable, la société le serait -elle? Un être collectif, un être abstrait comme la société, aurait-il plutôt la conscience de luimême et le sentiment de non libre arbitre que la personne humaine ? Cette proposition se réfute elle-même ; elle <^st insoutenable à tous les points de vue, et, comme on le peut cependant se refuser à l'admettre avec les récriminations qui la supposent, cela suffit pour détruire la thèse de M. Hugo.
Une seule chose reste vraie dans les sombres tableaux que déroule sous nos yeux l'auteur des Misérables : c'est la rigueur avec laquelle l'opinion poursuit ceux que la justice a frappés, c'est l'inflexible obstination avec laquelle tous les cœurs et toutes les portes restent fermés devant eux; c'est la barrière insurmontable qui les arrête quand par hasard ils veulent rentrer dans le bon chemin. M. Hugo a raison de s'indigner contre cette injustice. Il a raison d'émouvoir les âmes sur le sort de ces damnés de la terre, qu'aucun acte de repentir ne peut racheter, et pour qui le repentir même est devenu impossible. Il a raison de faire jouer en leur faveur, avec la force qu'on lui connaît, tous les ressorts de la pitié. Mais est-il nécessaire, pour venir à leur aide, de bouleverser de fond en comble l'ordre social, de changer les lois, les gouvernements, les institutions, les croyances ? IS'on, ce sont plutôt ces forces qu'il faudrait appeler au secours de la cause qu'on veut défendre, et plus cet appel sera modéré, plus il sera exempt d'exagération et d'injustice, plus tôt et plus sûrement il sera entendu.