‹ Philosophie du goût musical (volume 2)Chapitre 12 sur 13 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Je crois n'avoir contesté à Wagner aucune de ses séductions. J'ai dû à son art de grandes jouissances que je suis bien loin de renier. Mais si l'on me demande ce que notre art (leçons techniques à part, encore une fois) pourrait avantageusement lui emprunter, à mon très humble avis, je répondrai sans ambages : « Rien. » Nos sources vivifiantes sont ailleurs.

Cela veut-il dire que son action sur les musiciens français n'ait rien eu de bienfaisant? Non pas! Il a donné une secousse salutaire. Quand il a paru, la musique française était très bas. La période qui s'étend de 1820 ou 1825 à 1865 environ est celle de la plus profonde dépression qu'elle ait connue depuis ses origines. Sauf Berlioz, beau génie, mais trouble musicien, et quelques délicieux opérascomiques d'Auber, c'était le vide, si du moins on admet que des monuments en simili et de fausses gloires fondées sur des succès de qualité grossière ne se distinguent pas réellement du vide. Il est possible (et je le crois) que notre art se fût fort bien relevé sans le secours de Wagner. Du moins le bruit universel qu'il a fait avec des œuvres, dont le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles relevaient glorieusement le drapeau déchu de la vraie musique,

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a-t-il apporté un réconfort et un soutien à cette génération de jeunes musiciens français qui se proposait la même restauration et qui comprenait Bizet, Lalo, Massenet, Saint-Saëns, César Franck. Ceux-ci pourtant n'allaient guère l'imiter.

J'ai marqué en quel sens il peut dévoyer nos artistes, en quel sens il en a, en fait, dévoyé quelquesuns. Mais, d'une manière générale, notre musique est demeurée indépendante de la sienne. Elle a été, depuis sa venue, plus française qu'elle ne l'était dans l'époque immédiatement antérieure. Les gens (il en est encore) qui opposent à Wagner Meyerbeer, Adolphe Adam ou Ambroise Thomas comme représentants de la musique nationale, se trompent de tout. La musique de ces compositeurs, n'avait que peu de traits français. Ils faisaient de la musique italienne, mais plus faiblement que des Italiens, quelquefois de la musique allemande, comme on peut la faire quand on n'est pas Allemand.

Au surplus, le plus sage est-il que nous ne nous préoccupions point de savoir si la musique de nos musiciens est conforme ou non au type national. Demandons-nous seulement si elle est belle et vivante. Si elle possède ces qualités, tranquillisonsnous : c'est qu'elle est française. Car on ne crée rien de vivant qu'avec sa nature. Un Français de France qui a un talent réel a un talent français. Depuis cinquante ans, notre pays a montré, dans le domaine musical, la fécondité la plus brillante. Depuis la mort de Wagner, son rang dans la musique est le premier du monde. Le demi-sir» le

qui a vu naître, après la génération dont je nommais les représentants les plus illustres, celle qui fait actuellement notre honneur, ne peut pas ne pas avoir été français en musique.

Faisons cependant une hypothèse restrictive. Supposons que, considérée sous son aspect le plus général, la musique — la bonne musique — de cette époque récente et contemporaine ne nous contente pas tout à fait. Supposons qu'avec ses admirables qualités de noblesse, de style, de sincérité, de finesse, de subtilité expressive, d'ingéniosité savante, de beau travail, elle ne nous paraisse pas encore réaliser l'idée ou le rêve que nous formons du véritable chant de notre race. Supposons qu'en entendant un chœur de Josquin des Prés ou de Jeannequin, un opéra-comique de Grétry ou de Monsigny, une tragédie ou un ballet de Rameau, une pièce instrumentale de Daquin ou de Couperin, nous ayons lieu de nous demander ce que sont devenues cette santé, cette vigueur, cette naïveté, cette allégresse de l'esprit et des sens, cette jeunesse, cet enthousiasme, cette tendresse et cette simplicité du cœur; de nous demander pourquoi, au contraire, ce parfum entêtant de mélancolie, cette complexité douloureuse et un peu paralysante du sentiment, ce frémissement de nervosité, ces troubles et ces hésitations dans l'élan lyrique. Supposons, dis-je, ces lacunes ou ces ombres au tableau. Est-ce à nos musiciens eux-mêmes que nous devrons nous en prendre, à leur formation particulière, au fait de quelque influence peu heureuse, d'ordre artistique

et professionnel, que c'eût été leur lot de subir? Assurément non. Il faudra chercher une cause plus générale. Et où la trouver, sinon dans la condition momentanée de la sensibilité française et du caractère français, dans l'état de la vie nationale?

L'art est fils de son temps. Le temps que terminent es terribles événements actuels fut pour notre pays un temps de dépression morale et civile, peu favorable à la forte et abondante vie de l'âme, à l'énergie de l'imagination. Ces événements nous en font espérer un meilleur. Ils nous en prescrivent l'espérance. La race française a prouvé sur les champs de bataille et dans la tranchée qu'au milieu des longues et lentes épreuves d'avant la guerre et sous l'apparente atonie, elle n'avait pas au moins laissé dégénérer son cœur. L'expérience de tant de sang et de tant de ruines, ramènera (à quel prix!) dans le bon chemin sa raison distraite. La force conservée du cœur, l'équilibre retrouvé de la raison, le contentement qu'apportera la victoire lui rendront sa vieille joie. Et avec sa joie, elle retrouvera sa musique.

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