‹ Philosophie du mariage (faisant suite à l'hygiène du mariage)Chapitre 12 sur 34 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

HAIU&GES D'INCUNATION OU D’AMOnit.

Ces sortes de mariages, quoique étant les plus naturels, sont cependant aujourd’hui les plus rares, parce que l’homme civilisé abandonne les goûts que lui donna la nature, pour leur en substituer de factices ; parce que, dirigé par l’égoïsme, il voit, dans le mariage, plutôt un moyen d’augmenter sa fortune, qu’un moyen d’être heureux par le commerce de son épouse et les douces caresses de ses enfants.

Les mariages d’amour ne se contractent généralement que pendant la jeunesse, bel âge où l’amour est pur comme le cœur qu’il embrase, où deux êtres, irrésistiblement entraînés l’un vers l’autre par la sympathie, s’adorent d’âme et de cœur, sans qu’aucun intérêt métallique se môle à leur amour.

Mais, d’un côté, si les mariages d’inclination paraissent tout d’abord les plus naturels et les mieux

assortis, d’un autre côté, l’expérience démontre qu’ils ne sont pas exempts de malheurs. L’amour est bien souvent un guide trompeur ; plus ses feux sont violents, plus vite ils s’éteignent. L’amour, considéré comme un besoin, comme un appétit physique, ne peut se nourrir longtemps de sa propre substance ; il commencé par tout absorber, et meurt bientôt faute d’un nouvel aliment. Il faut donc se défier de ces transports brûlants, de ces violentes aspirations d’un sexe vers l’autre ; lorsque le mariage se contracte au milieu du délire d’une lièvre d’amour, un désillusionnement prochain est à craindre. Il est de toute sagesse de réfléchir, de temporiser avant de s’unir par le lien indissoluble ; la prudence exige que les deux partis se fréquentent plus longtemps qu’ils ne le font ordinairement, aûn de mieux s’apprécier, afin d’acquérir une connaissance plus approfondie du cœur et de l’âme. En se conduisant de la sorte, on prévient, autant qu’il est possible, les regrets, les chagrins qui naissent, se multiplient au sein des unions, et qui empoisonnent, hélas ! tant de généreuses existences.

Avant de vous unir par des liens indissolubles, jeunes amants, méditez la comparaison suivante : L’amour parcourt les divers degrés d’une échelle; dans les mariages d’inclination, l’amour occupe la degré le plus élevé de l’échelle ; il ne saurait aller plus haut, et ne peut que descendre. — Dans les mariages

de raison, l’amour n existe pas, ou, s’il existe, il se trouve tout au bas de l’échelle. Evidemment, il ne, saurait descendre, mais il peut monter, et môme arriver au degré le plus élevé. Cette marche ascendante n’est pas aussi rare qu’on le croit ; elle s’exécute toutes les fois que les époux découvrent mutuellement en eux des qualités ignorées, ei qu’ils s’appliquent à se rendre heureux.

L'amour est un enfant capricieux, aveugle, sourd à tous les conseils de la raison. La jeunesse, subjuguée par ce tyran, ne s’occupe que du présent sans s’inquiéter de l’avenir; elle voit tout en beau, et n’aperçoit pas les épines cachées sous les fleurs. Posséder ce qu’on aime, être heureux dans ses bras, c’est le seul désir, l’unique pensée des amants; ils s’imagi-, nent que l’amour tient lieu de tout, et que sans lui point de plaisir, point de bonheur. Aussi sacrificraient-ils parents, amis, gloire et fortune à l’objet adoré. Mais une fois que la possession a calmé l’effervescence amoureuse, le prisme aux illusions se brise, la raison reprend ses droits, et alors, combien de jeunes époux donneraient tout ce qu’ils possèdent pour être encore à la veille de leur mariage 1 Comme preuve du changement des goûts, des affections et quelquefois du caractère après quelque temps de mariage, nous citerons l’anecdote suivante : Un peintre faisait un tableau de l’Hymen que lui avait commandé un amant passionné sur le point de

se marier avec celle qu’il adorait. — Je veux, lui disait l’amant, que l’Hymen soit plus beau qu’ Adonis, et tienne en main un ûambeau plus brillant que celui de l’Amour. Faites un effort d’imagination, je vous payerai votre œuvre en proportion de la beauté du sujet. Le peintre, qui connaissait la libéralité de l’amant, n’oublia rien pour le satisfaire, et lui apporta le tableau achevé, la veille de son mariage.

Notre jeune amant trouv{i que la figure de l’Hymen manquait de gaieté, était pauvre d’agréments et de charmes; enfin, ce n’est pas là l’idée que j’ai de l’Hymen, dit-il au peintre; vous l’avez fait d’une beauté médiocre; vous ne serez que médiocrement payé.

L’artiste, qui avait autant de sagacité que de talent, lui répondit : — Vous avez raison de ne pas être satisfait de mon tableau ; il n’est pas encore sec, et, pour vous parler franchement, j’emploie des couleurs qui ne produisent leur effet qu’au bout d’un certain temps. Dans quelques mois, je vous le rapporterai ; je suis sûr qu’il vous paraîtra tout autre, et que vous me le payerez selon sa beauté.

L’artiste remporta donc son œuvre. L’amant se maria le lendemain. Six mois de mariage s’étaient écoulés lorsque le peintre reparut avec le même tableau. Le jeune mari fut très-surpris en y jetant les yeux. — Vous m’aviez promis que le temps embellirait votre peinture, lui dit-il, c’est vrai ; je ne le rccon-

nais plus. J’admire l’effet du temps sur les couleurs, et encore plus votre habileté. Néanmoins, je ne puis m’empêcher de vous faire observer que ce visage est un peu trop gai.

— Vous ne le trouviez pas assez? repartit le peintre.

— Les yeux sont un peu trop vifs, le flambeau trop ardent; car enfin, les feux de l’Hymen doivent être moins brûlants que ceux de l’Amour.

— Vous trouviez les yeux ternes il y a six mois, et désiriez que ce flambeau fût plus brillant que celui do l’Amour.

— Les feux de l’Hymen sont des feux solides. De plus, l’attitude enjouée de votre flgure lui donne un air de badinage et de liberté qui ne caractérise nullement l’Hymen.

— Fort bien, répondit le peintre : ce que j’avais prévu est arrivé. L’Hymen est aujourd’hui moins beau dans votre idée que dans mon tableau ; c’était tout le contraire il y a six mois. Croyez-le, ce n’est pas ma peinture qui a changé, ce sont vos yeux, vos idées qui ne sont plus ce qu’ils étaient alors.

— Comment, vous croyez?

— Oui, Monsieur : il y a six mois, vous étiez amant passionné, tandis que vous ôtes mari maintenant.

On peut donc conclure de ce qui précède que si l’on abandonne les ieunesgens à eux-mêmes, ils sc»

ront le plus souvent viclimcs de leur passion ; l’expérience des parents devient tout à fait nécessaire pour leur dessiller les yeux sur un mariage qui, le plus souvent, ne portera que des fruits amers. Nous traiterons cette question dans le chapitre suivant.

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