‹ Philosophie du mariage (faisant suite à l'hygiène du mariage)Chapitre 11 sur 34 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

MARIAGES D’iNTÉRÉT OU d'arGEUT.

De toutes les influences, en matière de mariage, la plus pernicieuse et la plus féconde en désastres est celle qui a l’argent pour mobile. La soif maudite de l'or que le poëte a flétrie semble alors s’emparer de tous les membres de la famille, et nous connaissons telles scènes d’intérieur qui seraient un digne pen~ dant aux plus terribles mystères de l’Inquisition. La poésie a constamment, et sous toutes les formes, protesté contre ces hideuses exécutions : elle n’est, en ceci, que l’écho de la philosophie. Pourquoi donc la loi reste -t- elle muette? Pourquoi le rôle du magistrat se borne-t-il à ceindre son écharpe , à lire Jle Code civil et à prononcer une formule? Le sanctuaire de la loi devrait être un lieu d’asile pour tous

les opprimés. Quel inconvénient y aurait-il à ce que, pendant le temps que durent les publications, on laissât toute liberté de corps et d’esprit aux futur* conjoints, et qu’ils fussent placés sous la sauvegarde d’une magistrature indépendante? Si la jeune fill* avait le suprême recours d’une autorité protectrice, on ne verrait point autant d’Iphigénies tomber sous le couteau des modernes Chalcas !

Les lois doivent puiser leur esprit dans l’intérêt général, dans la philanthropie : les lois actuelles sur les mariages, adoptions et successions seraient à reviser. Une bonne loi qui rappellerait le mariage à sa sainteté première, le rendrait riche d’estime, d’amour et de fidélité. Cette loi existait à Athènes, il y a plus de deux mille ans ; elle était bien digne de trouver place dans notre Code. Plutarque, à ce sujet, s’exprime ainsi :

Le législateur des Athéniens, l’illustre Solon, exigea que les femmes n’apportassent à leurs maris que trois robes seulement avec quelques meubles de peu de valeur, ne voulant pas qu’elles achetassent leurs maris, ni qu’on fît trafic de mariage comme d’autres marchandises. Ce grand homme pensait, avec raison, que l’union de l’homme et de la femme était toute dans un but de lignée, de plaisir et d’amour, et non dans celui de gagner de l’argent. En effet, ce n’est point se marier, c’est négocier que de prendre une femme pour son argent. Celte circons-

tance, commune à tous les temps, fit dire à un poëte des siècles passés :

Le mariage est un lien

Dont bien souvent le cœur n’est point le gage ; Car on ne s’attache qu’au bien,

Sans faire attention au caractère, à l’âge.

Ce qu’on appelle un bon parti N’est pas toujours ce que l’on pense ; lus une fille est riche, et plus, par sa dépense, Vile est à charge à son mari.

Les mariages d’intérêt sont de deus sortes : les uns ont lieu entre les gens riches, comme moyen de soutenir leur rang et ne rien diminuer de leur train de vie, diminution qui deviendrait forcée s’ils s’alliaient à une personne pauvre. Selon eux, deux fortunes réunies et n’en formant plus qu’une seule, augmentent la valeur de l’individu; et, abstraction faite de toute vertu, de toute intelligence, le rendent deux fois plus considérable dans la société. Aussi les parents riches sont ennemis jurés des mariages d’inclination, lorsque le parti est inférieur sous le rapport de l’argent.

Un fils de famille riche vient-il à s’éprendre d’un bel amour pour la fille d’un prolétaire, au cœur vertueux, aux sentmienis élevés? On s’clTorce, par tous les moyens jinssihles, de le déloiirncr de roi .-imn'tr de lui démoiitrer (pi'd \

va de l’honneur, de la dignité de son nom, de rompre au plus tôt avec cette créature de rang inférieur, de faire un sacrifice d’argent, s’il en est besoin, pour opérer cette rupture. Si ce fils de famille est un honnête garçon, s’il a reconnu dans celle qu’il aime des qualités morales et physiques équivalentes, sinon supérieures, à la fortune qu’il doit lui apporter, enfin s’il lui a donné sa parole de l’épouser et qu’il veuille la tenir, savez -vous ce qu’il arrive? Ses parents le repoussent, menacent de le déshériter, lui font éprouver mille chagrins, mille privations, jusqu’à ce que, cédant à leur volonté, il abandonne la pauvre fille qu’il a trompée. Mais, si ce fils de famille, plus honorable que ses parents, qui le poussent à faire un faux contre lequel la loi est muette; si ce jeune homme, énergique dans sa loyauté, regarde comme un déshonneur, une lâcheté, de délaisser la pauvre fille qui s’est abandonnée à lui sous la foi du serment; s’il accomplit enfin son devoir d’homme d’honneur en se mariant contre la volonté paternelle, alors les liens de parenté sont violemment brisés; désormais tout est fini entre le père et le fils; pour la vie entière, séparation, oubli!... Il est des parents qui, non contents d avoir chassé leur enfant, lui jurent une haine éternelle, vendent leur bien pour l’en frustrer; qui s’efforcent de lui nuire, de lui rendre l’existence amère, et se réjouissent de tous les maux qui lui arrivent. Ces parents-là sont de misérables insensés.

et l’on pourrait fies êtres méchants, dangereux, contre lesquels la loi devrait créer d’autres moyens do répression.

Les autres mariages d’intérét, plus fréquents quo ceux dont nous venons de parler, sont un commerce au moyen duquel celui qui ne possède rien cherche à s’enrichir d’emblée, ou à attraper une somme qui lui est indispensable pour s’établir, pour se faire un® position. Il est facile, d’après ce motif, de voir qu’on épouse l’argent et non la personne.

Est-elle riche^ A combien se monte sa dotl voilà les premières questions qu’on adresse en entamant une affaire de mariage; et selon le plus ou moins de fortune, les épouseurs se pressent autour de la fille à marier ou s'éloignent d’elle. On ne s’informe nullement de ses qualités morales, et ses difformités physiques, si elle en est affligée, n’ont rien de repoussant. Il est de ces effrontés chercheurs de dot qui, s’ils l’osaient, diraient à une riche, que sa gibbosité est une des trente beautés de son corps (1), et s’efforceraient de le lui persuader, si elle était assez béte pour le croire. Ils diraient à une boiteuse que sa claudication a quelque chose de coquet, d’attrayant, qui la rend adorable. C’est absolument l’histoire du renard et du corbeau. A peine ces épouseurs ont-ils saisi

(1) Voyez l’intéressant ouvrage intitulé : Physiologie des Ti enli bcaulée de la femme.

la proie, objet de leur convoitise, qu'ils y mordent à belles dents; la pauvre femme est délaissée, sa fortune est dissipée en spéculations ou en parties de plaisirs auxquelles elle reste étrangèrft, et si parfois on lui donne un simulacre de caresse, c’est pour lui fermer les yeux sur des excès qu’elle aurait le droit d’arréler en s’adressant à la loi.

Les parents, objectera-t-on, ne donnent pas leur fille sans prendre de minutieux renseignements sur la conduite du prétendant, et ce n’est qu’après avoir été satisfaits dans leurs investigations, qu’ils se décident à conclure le mariage. Cela est vrai ; mais les épouseurs de dot sont adroits, rusés, quelquefois fripons, et payent d’audace; ils prennent mille formes pour arriver à leur but : sous un masque hypocrite, ils cachent leurs moindres défauts et profitent de toutes les circonstances qui peuvent les servir ; leurs mielleuses paroles, leurs soins empressés, leur modestie feinte, leur loyauté apparente, enfin leurs grimaces font croire à des qualités qu ils n’ont jamais eues. Parents et jeune fille sont pris au piège ; le mariage est conclu. Qu’arrive-t-il? Peu de temps après le contrat, les penchants reprennent leur empire, le caractère de l’épouseur éprouve un changement si subit, une altération si notable, que la victim* de celte ruse honteuse reste stupéfaite, désolée, en face du sombre avenir qui lui est réservé. Alors, il y a des gémissements et des pleurs, des regrets amers, des

paroles aigres, des discussions envenimées, de l’aversion, puis de la haine. Mais la loi, qui a fait du mariage un lien indissoluble, est inexorable; il faut le subir, et se résigner à un malheur de toute la vie, ou il faut ébruiter ses secrets de famille et provoquer le scandale d’une séparation publique. La grande majorité des femmes n’ont point l’énergie d’en venir à cette extrémité ; elles se résignent à leur malheur, et le supportent avec une admirable force d’inertie. Le temps marche, et le chagrin creuse incessamment au cœur de profonds ulcères; bientôt une sombre langueur dessèche la pauvre femme; elle s’éteint, en

pardonnant au misérable qui l’a tuée Sur la

tombe qui s’ouvre et se referme sur elle, on devrait écrire : Encore une victime du mariage indissoluble.

Nous terminerons ce chapitre par quelques lignes bien senties du docteur Ménestrel : « La société actuelle a laissé bien loin le but naturel du mariage. S’il était permis à la législation de réformer les coutumes, de corriger les actes de la vie, elle aurait beaucoup à faire pour l’amélioration des mariages ; car, de nos jours, ils ne sont plus qu’un trafic d’argent. On ne s’occupe qu’accidentellement de la moralité de celui qui demande une alliance; les rapports de goûts, de convenance qui doivent exister entre les caractères sont négligés : Est-il ou est-elle i-ichet voilà l’unique pensée qu’on ait, la seule information

qu’on prenne. Les scnlimenls généreux, les bonnes actions, ne constituent pas une dot; les belles qualités n’étant point considérées comme un des éléments du bonheur, on n’y prête aucune attention. »

Un des grands bienfaits de notre première révolution, c’est d’avoir rapproché les classes, confondu les rangs, en rabaissant la morgue aristocratique de l’une et relevant la dignité de l’autre. Aujourd’hui, ce bienfait est presque perdu; une autre aristocratie a succédé à la première : l’aristocratie d’argent, la pire de toutes.

L’alliance de cet homme vous est agréable, parce qu’il possède une fortune qui, ajoutée à la dot que vous donnerez à votre fille, lui procurera un rang dans le monde. Mais vous êtes-vous informé dos goûts, des penchants, des passions de cet homme? Yous êtes-vous assuré si la dot de votre fille ne servira pas d’aliment à ses prodigalités, à ses vices. Quand il aura brisé le seul lien qui était entre vous et lui, lorsque voas lui aurez retiré votre estime et l’aurez accablé d’un juste mépris, ne vous accuserez-vous point d’avoir fait le malheur de votre fille? Et cependant vous avez refusé un jeune homme pauvre dont les talents, la probité et l’honneur valaient mieux qu’une fortune. Pensez-vous que son activité. Bon travail, sa bonne conduite, n’eussent point fait le bonheur de votre fille et augmenté la dot que vous lui ailliez iluiinée? Hélas! quand vous pouviez former

la plus heureuse des unions, ébloui par la fortune, égaré par l’égoïsme, vous avez choisi la pire, et, si l’amour paternel n’est pas éteint dans votre cœur, vous vous accuserez sans cesse d’avoir fait le malheur de votre enfant.

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