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heureux; il en fut tout autrement. L’employé ne s’était marié que dans l’espoir de monter en grade, par l’influence de l’oncle de sa femme, qui faisait partie de la Chambre des députés : C était un mariage d'intérêt.
Trois mois venaient à peine de s’écouler, que l’employé, portant le nom de Pansard, ne voyant pas arriver le grade qu’il attendait, s’en prit à sa femme. Il commença par se plaindre, lui reprocha en termes grossiers d’avoir fait un mariage de dupe, la menaça et finit par se porter à des actes de violence.
Sur ces entrefaites, un jeune homme de famille, nommé Anatole et séparé de sa femme, fut témoin, par hasard, de la brutalité de M. Pansard envers Nisa, sa femme. Ne pouvant rien faire dans cette fâcheuse circonstance, il plaignit la malheureuse et s’attacha instinctWement à elle; bientôt il l’aima éperdument. De son côté, la pauvre Nisa, reconnaissant tant d’heureuses qualités dans Anatole, l’aima d’abord comme un ami , puis l’adora de toutes les forces de son ûme. L’amour d’Anatole était noble et pur comme son cœur, il adorait Nisa ; mais Nisa étant la femme légale d’un autre, il l’aimait chastement et attendait le rétablissement de la loi du divorce pour s’unir à elle.
Mais, hélas I la loi du divorce, si impatiemment attendue par tant de malheureuses victimes, fut rejetée *t, avec ce rejet, s’évanouirent les espérances des
deux amants. La vie leurétant désormais un fardeau, ils la terminèrent par un acte de dévouement sublime. C’est ce dernier épisode, qui eut lieu dans les Monts-d’Or, que nous reproduisons; les lecteurs qui désirent connaître les détails de cette triste catastrophe, pourront consulter l’ouvrage intitulé : Tyran et victime ou les Nœuds indissolubles (1).
Nisa et son mari passaient une saison aux bains du Mont-d’Or; Anatole s’y rendit secrètement. Nisa, prévenue la veille de sou arrivée, était allée l’attendre à quelque distance du village.
O Nisa!... ô Anatole!... furent les seules paroles qu’ils articulèrent en se voyant. Le cœur gonflé de joie, ils se regardaient, souriaient, levaient les yeux au ciel et tressaillaient de bonheur... '
Après cette première effusion, la jeune femme d; à son amant :
— Comme tu as l’air triste, mon bien-aimé ; toü beau visage est amaigri ; tes joues sont plus pâles que de coutume; te serait-il arrivé quelque chose de fâcheux?
(r) L’intéressant ouvrage, Tyran et Victime, ou les Vœvds indistotubles, est semé de charmantes anecdotes; sa lecture est nonseulement dos plus agréables, mais elle attendrit et vous dirige doucement vers le sentier de la vertu. — i beau vol., prix : 3 fr.
— Être condamné à déguiser son amour, répondit Anatole, à agir de ruse, à se cacher comme des maU faiteurs; ne pouvoir s’aimer en face du soleil, et penser qu’une main brutale peut, à chaque instant, meurtrir ce faible corps qui commande le respect ; gémir sans cesse, lorsqu’on pourrait être heureux ; la crainte, les angoisses.., au lieu d’une douce sécurité... ô Nisal l’existence à ce prix, j’en suis las..
— Mon ami, pourquoi te- désespérer; le jour viendra peut-être où...
— Le jour... silence! Nisa... ce jour... oh! si tu savais ce que je souffre...
— Mon ami, confie-moi tes peines; ne sont-elles pas les miennes?
— Nisa, au rendez-vous du vallon, tu sauras tout.
Le soleil, luttant contre les nuages amoncelés à l’horizon, éclairait une de ces vaporeuses soirées des derniers jours d’été, et jetait sur la vallée ses teintes mélancoliques. Anatole et Nisa étaient assis entre deux rochers que couronnaient de noirs cyprès. Tous les deux muets, le front pâle et soucieux, restaien' immobiles ; Anatole brisa le premier le silence.
— Non !. . . pour nous plus d’espoir, murmura-t-il; la majorité de la Chambre des pairs a rejeté la loi sur le.divorce que la Chambre des députés avait acceptée. le divorce, reconnu nécessaire par trois cents
députés, a été refusé par quarante pairs... les bourreaux!... Ils ont signé notre arrêt de mort... et aussi celui d’une foule de victimes. Ils veulent contraindre des êtres antipathiques à vivre ensemble, à s’aimer. .. Ils veulent forcer les sympathies à se haïr, à se séparer... Ainsi donc, ces législateurs en dernier ressort provoquent au concubinage, aux scandales, au suicide... et ils se disent les sages du royaume?... Nisa, si ton amour n’est pas un mensonge, le soleil de demain nous trouvera couchés dans la même tombe.
La femme le regarda tristement.
— Hélas ! mourir, soupira-t-elle, mourir quand je croyais apercevoir le plus doux avenir. Ami, regarde le ciel, comme il est pur; le soleil est si tiède, la natures! belle!... Au moment où, pour nous, tout est bonheur, pourquoi cette détermination désespérée ?
— Parce que sans toi, plus de beaux jours pour moi sur la terre, plus d’azur ni de soleil aux deux ; sans toi, ô ma bien-aimée, le néant et ses profondes ténèbres.
— Avant de t’avoir connu, Anatole, vivre, pour noi, c’était souffrir ; j’aurais vu la mort arriver avec indifférence; mais, depuis que je t’aime, une voix qui chante dans mon cœur m’a révélé tous les char-v mes d’une nouvelle existence. Je veux vivre, mais avec toi et pour toi. Fuyons, Anatole, retournons chez ton ami, sur les bords de la Drésila.
— Ne m’en parle plus de cet ami; il est mort pour
moi et pour bien d’autres... L’amitié n’est qu’un mensonge, comme la plupart des serments des hommes... Tu es libre, Nisa, retourne aux bras de ton époux.. . Il a peut-être changé, car toutes les passions sont éphémères, l’amour comme l’amitié... Un jour, tu m’oublieras; je disparaîtrai dans ton souvenir ainsi qu’un rêve effacé... D’ailleurs, ai-je le droit de disposer de tes jours? Pardonne-moi cette folie. ..Tu'l es libre, Nisa, retourne à la chaîne que les lois t’ont forgée ; moi, je suis condamné à mourir.
— Tu mens, Anatole ; non, je ne suis pas libre... Si j’appartiens à un autre, ce n’est que par le serment arraché à la bouche, sans la participation du cœur ; tandis que je t’appartiens par l’amour et par la communion de l’âme. En revanche, tu n’es pas libre non plus, toi! car tu m’appartiens par le serment et l’honneur.
Anatole regarda son amante avec étonnement, et, comme subjugué par l’énergie de ces derniers mots ;
— Que dois-je donc faire? s’écria-t-il.
— Écoute , poursuivit la jeune femme , dans quelques jours je serai à Paris ; je demanderai ma séparation ; si la loi s’y refuse, ce qui est presque impossible, alors, Anatole, tu ordonneras en maître et j’obéirai en esclave.
— Ta séparation!... eh! quand bien même elle te serait accordée, cette séparation, sais-tu ce qui en résulterait?... D'abord, un scandale pour tes parents
et ceux de ton mari ; une honte pour toi, des haines de famille contre moi; leur malédiction, leurs désirs de vengeance qui nous poursuivraient sans cesse. Ensuite, moi, si glorieux de ton amour, si heureux de semer les plaisirs sur tes pas, il faudrait te laisser enfermée, isolée, te voir privée de toutes les distractions du monde ou bien user de stratagèmes, tromper l’un, mentir à l’autre, pour te donner un nom, une position que tu n’aurais pas. En supposant que ta position illégale avec moi vînt à être connue, il te faudrait endurer tous les chuchotements d’une foule imbécile et méchante : C’est une maîtresse; c’est une femme mariée, séparée de son époux et vivant en concubinage avec un homme également marié et séparé de sa femme ; nous ne saurions les fréquenter ni leur donner accès chez nous sans nous compromettre, et mille autres méchancetés semblables. C’est ainsi que nous nous verrions peu à peu exclus des sociétés que nous fréquenterions. Le côté le plus affreux de notre position, c’est que nos enfants seraient adultérins; j’aurais beau les reconnaître, leur donner mon nom, si leur naissance n’était pas une taclja pour eux, elle serait toujours une preuve de l’inconduite de leur mère. Et encore, ceci est monstrueux! s’il prenait fantaisie à ton mari de dire que nos enfants sont les siens,... on viendrait nous les ravir; nos lois nous les arracheraient pour les donner au seul père qu’elles reconnaissent... Et lui,
peut-être... dans sa haine contre nous... il les empoisonnerait...
— O monstruosité 1 s’écria Nisa toute frissonnante de ce qu’elle venait d’entendre.
— Ne vaut-il pas mieux mourir? Mourir ensemble, s’embrasser pour ne plus se quitter ; conçois-tu ce bonheur? S’endormir sur la terre pour se réveiller dans un monde meilleur I
— Dis plutôt pour se réveiller aux deux et entendre l’Éternel sanctifier nos nœuds de son divin sourire. Pauvres enfants, nous dira-t-il dans son inépuisable bonté, innocentes victimes des lois humaines, vous qui fûtes si longtemps abreuvés d’amertume, buvez aujourd’hui à la coupe des élus; aimez-vous de l’amour des anges.
— O ma Nisa ! mourir avec cette heureuse croyance, c’est plus de bonheur que t’en promettait la vie.
La jeune femme continua d’un accent ferme et calme :
— Anatole, le suicide est-il, pour toi, une détermination froidement envisagée, irrévocablement arrêtée, ou n’est-ce qu’une parole de désespoir?
Le jeune homme, pour réponse, fit briller aux yeux de son amante une lame de poignard, et de l’autre main lui présenta la gueule d’un pistolet.
Nisa pâlit, mais ne frissonna point.
— Il y a un mois, poursuivit Anatole, que je pourrirais dans la tombe, si je n’avais eu l’espoir
de t’y voir descendre avec moi. Tiens, ma Nisa, choisis. Et, si ces armes te font peur, si tu préfères une agonie plus lente, voilà de quoi t’endormir du long sommeil. Il lui présenta un flacon d’opium concentré. Un dernier moyen te reste encore, si tu refuses ceuxci ; regagnons la maison que j’occupe ; les réchauds sont prêts; l’asphyxie nous y attend...
La jeune femme lui prit la main et la posa sur sa poitrine.
— Ami, interroge mon cœur? il est calme, aucune pulsation précipitée ne peut trahir la moindre émotion de frayeur. Mais je demande trois jours de réflexion pour toi comme pour moi. Si, après ce délai, ta résolution est la même, ma vie t’appartiendra.
Le quatrième jour arrivé, les deux amants ne purent se rendre au rendez-vous convenu. Ce jour-là, M. Pansard et une société de baigneurs devaient faire une ascension au Pic de Lancy; c’était comme un pèlerinage obligé pour ceux qui quittaient les bains. Nisa eut beau alléguer une indisposition, une courbature générale, il fallut céder aux instances de toutes les personnes de la partie. On la fit monter, ainsi que sa petite fille, âgee de six ans, sur un de ces chevaux de montagnes au pied sûr. Aussitôt qu’elle fut installée sur sa monture, toute la société se mit en route.
Un beau soleil favorisa cette partie de plaisir; mais, aux approches du soir, lorsqu’on s’en revenait au village, un vent de Sud-Ouest s’éleva ; l’horizon s’assombrit, le ciel se couvrit de nuages, un orage sa préparait. Les chemins étaient dangereux ; déjà quelques éclairs avaient sillonné la nue, et le sourd grondement d’un tonnerre qui se roulait dans le lointain se fit entendre. Tout le monde se hâtait d’arriver.
Depuis quelques instants on marchait dans un petit sentier creusé au flanc de la montagne et dont le coté libre dominait un immense précipice. La petite fille deNisa, ayant aperçu une de ces jolies grenouilles vertes qui se cachait sous une touffe de menthe, courut après pour la saisir ; le pied lui glissa, et la malheureuse enfant roula dans le précipice. Deux cris perçants se confondirent, celui de l’enfant et celui de la mère, qui, n’écoutant que l’instinct maternel, se précipita pour sauver sa fille. Un buisson les arrêta dans leur chute. Mais ce faible soutien ne pouvait longtemps les protéger. La mère tenait d’une main sa fille, convulsivement serrée contre sa poitrine, et de l’autre implorait du secours. A cet effrayant spectacle, les dames se trouvèrent mal et les hommes pâlirent.
M. Pansard criait, gesticulait, promettant une récompense à qui les sauverait. Mais, au bord du sentier, le gouffre s’ouvrait béant I et la mort était au fond.
Tout à coup, on voit accourir de la montagne un jeune inconnu; en deux bonds il sauta dans le sentier ; détacha les cordes qui servaient à maintenir la charge des mulets ; les ajouta l’une à l’autre, puis, présentant un des bouts à M. Pansartl :
— Voilà le moment de prouver que vous aim ez votre femme, il faut mourir ou la sauver.
Le mari ne répondit point et s’éloigna du boKl, Alors, le jeune homme lui lançant un regard plein (,!e mépris :
— Malheureux !... apprenez lequel de nous deux était le plus digne de votre femme ?
Il s’attacha soudain un des bouts de la corde au poignet et, après lui avoir donné l’autre à tenir, s’élança dans le gouffre.
M. Pansard eut peur d’étre entraîné; sa main tremblante lâcha la corde qu’on lui avait confiée... Un des baigneurs s’en saisit et l’attacha promptement à un arbuste ; car tout le monde frissonnait en ce moment terrible. .. ^
L’intrépide jeune homme, en sautant de rocher en rocher, perdit l’équilibre et roula sur leurs angles aigus. Il passa près de celle qu’il adorait sans pouvoir s’arrêter ; mais il lui jeta ces mots :
— Adieu, ma Nisa, adieu ! j’aurai pu .mourir pour toi...
Cependant, la corde attachée à son poignet le retint.,. La nuit était venue : à la lueur des livides
éclairs, on le voyait se cramponner aux broussailles .( Après des efforts inouïs où il déploya une force sur~^ humaine; après un courage, un mépris de la dou« leur, que l’amour peut seul inspirer, il atteignit enfm
,ia jeune mère. Son corps était horriblement mutilé :
fses bras montraient à vif leurs muscles déchirés, un ^ enorme lambeau de la peau du crâne lui retombait sur les yeux, et de ses artères ouvertes le sang jaillissait à flots... Ce n’était plus qu’une forme humaine toute dilacérée, tout ensanglantée, couverte de blessures palpitantes.
Les spectateurs de ce drame affreux étaient restés glacés d’épouvante, immobiles, muets, sans souffle ni voix.
Tandis que Nisa arrachait son fichu pour bander les plaies de son amant, Anatole nouait sous les bras de la petite fille la corde qui devait la sauver. Alors, il serra vivement la mère contre sa poitrine, en disant :
— O Nisa ! l’heure est arrivée; voilà le moment de mourir... Les mariages devant la loi n’ont que la durée de la vie ; les mariages de sang ont celle de l’éternité. .. 1
L’enfant était sauvée, on leur renvoya la corde.
— Il en est temps encore, Nisa, retourne à l’exis-=
tence...
— Non I répondit-elle en essuyant avec ses lèvres le sang qui ruisselait sur le visage de son amant, je veux mourir avec toi I
— Sublime et dernier sacrifice ! s’écria le jeune homme avec un sourire d’amour et de bonheur.
— Dieu juste et bienfaisant, dit la jeune femme en levant les mains au ciel, daigne accepter notre martyre ; daigne surtout éclairer l’âme d’Anatole d’un rayon de ta sainte lumière. O mon ami 1 toi , qui m’a tant aimée ;,toi qui as tout sacrifié pour moi en ce moment suprême, donne-moi encore une marque d’amour.
— Tout ce que tu voudras.
— Aies foi dans l’autre vie.
Le jeune homme secoua tristement la tête.
— Anatole, mourir avec l’espoir que Dieu nous pardonnera, nous réunira dans les deux, n’est-ce pas la réalisation de tous nos rêves , la plus belle récompense de nos douleurs sur la terre ?.. . Espérons, espérons dans sa bonté infinie...
— Femme généreuse, divine créature, j’ai foi en ton amour ; ton front me semble ceint de l’auréole prophétique ; ta voix, plus douce que celle des anges, pénètre dans mon sein et me console. T’aimer toujours... espérons...
Alors, ils s’embrassèrent et roulèrent étroitement la corde autour d’eux par un triple tour. Nisa, avec un sourire de béatitude sur les lèvres, agita la main, comme pour dire adieu à ceux qui les regardaient, et cria d’une voix forte :
— Notre réveil se fera dans les deux 1
— Tlh —
Ils se précipitèrent. . . La corde se rompît au choc, et l’on vit, pendant quelque temps, leurs corps réunis rouler, bondir sur les rochers ; on les perdit de vue, on n’entendit plus qu’un sourd gémissement qui sortait de l’abîme, comme une accusation contre le mariage indissoluble.
Le lendemain, lorsqu’on retira leurs cadavres de l’abîme, on trouva dans le portefeuille d’Anatole un testament olographe par lequel il partageait sa fortune en trois parts: l’une en faveur de Julie, la femme de chambre de Nisa, pour la récompenser de son dévouement à sa maîtresse ; l’autre pour Zinzella, jeune orpheline napolitaine, modèle de piété filiale ; la troisième était destinée aux pauvres de sa localité.
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