‹ Philosophie du progrèsChapitre 8 sur 34 · ANT 1 LAS AN RAA D · texte numérisé non relu

ANT 1 LAS AN RAA D

l'emploi et méconnu le rôle, et que je fais remonter jusqu’à eux la cause de cette anarchie, antiesthétique qui désole notre civilisation, supérieure sous tant de rapports. Même dans la production du beau, la tendance à l’Ab- . solu conduit à l'exclusion, à l’uniformité, à l’immobilisme. De là à l’ennui, au dégoût, finalement à la dissolution, la pente est irrésistible.

Les dieux et les héros, les déesses et les nymphes, les pompes sacrées et les scènes de batailles, une fois figurées, rendues avec leurs types célestes et leurs physionomies homériques, tout était fini pour l'artiste grec : 1l ne pouvait que se répéter. Il avait idéalisé dans ses dieux les âges, les sexes, toutes les conditions de l’humanité : le jeune homme, la vierge, le guerrier, la mère, le prêtre, le chantre, l’athlète, le roi, tout le monde avait son idole, comme on disait au moyen âge, son saint. Que pouvait-on exiger encore! Il n’y avait plus qu'un degré à franchir : c'était que, par un dernier effort d’idéalisation, l'artiste ramenât ces divines effigies à une forme suprême, à peu près comme le philosophe opérait la réduction des attributs divins, faisait de toutes les personnalités immortelles un sujet invisible, insondable, éternel, infini, absolu. Mais un pareil chef-d'œuvre était tout bonnement une chimère : c’eût été tomber dans l’allégorie, dans le néant. Un Dieu infini et unique, l’Absolu, en un mot, ne se représente pas : rien de ce qui est au ciel, sur la terre, ou dans la mer ne saurait le figurer, dit l’'Hébreu Moïse. Au point de vue de l’art, l’unité de Dieu est la destruction du beau et de l'idéal : c’est l’athéisme.

Ainsi, la théorie de l’art, telle que la conçurent les Grecs, mène, d’idéalité en idéalité, c’est à dire d’abstraction en abstraction, droit à l'absurde : elle ne s’y dérobe que par l’inconséquence. Combien eût été surpris le philosophe de l’idéal, Platon, si on lui eût démontré, par rai-

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sonnements socratiques, que toute sa philosophie reposait sur l’une ou sur l’autre de ces deux négations, la négation de Dieu ou la négation de la Beauté!

Divin Platon, ces dieux que tu rêves n'existent pas. Il n’y a rien au monde de plus grand et de plus beau que l'homme.

Mais l’homme, sortant des mains de la nature, est misérable et laid; il ne devient sublime et beau que par la gymnastique, la politique, la philosophie, la musique, et surtout, chose dont tu ne paraïs guère te douter, l’ascétique (1).

Qu'est-ce que le beau ? Tu l’as dit toi-même : c’est la forme pure, l’idée typique du vrai. L'idée, en tant qu'idée, n'existe que dans l’entendement; elle est représentée, réalisée avec plus ou moins de fidélité et de perfection par la nature et l’art.

L’art c'est l'humanité.

Tous tant que nous vivons nous sommes artistes, et notre métier à tous est d'élever en nos personnes, dans nos corps et dans nos âmes, une statue à la BEAUTÉ. Notre modèle est en nous-mêmes ; ces dieux de marbre et et de bronze que le vulgaire adore, n’en sont que des étalons.

La gymnastique comprend la danse, l’escrime, la lutte, la course, l'équitation, et tous les exercices du corps. Elle développe les muscles, augmente la souplesse, l’agilité et la force, donne la grâce, DR l’embonpoint et les maladies.

La politique embrasse le droit civil, le droit public et le droit des gens: l'administration, la on la diplomatie et la guerre. C’est elle qui, tirant l’homme de Ia

(1) Par ascétique, il faut entendre ici l’exercice industriel, ou le TRAVAIL, réputé servile et ignoble chez les anciens,

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barbarie, lui donne la vraie liberté, le a et la dignité.

La philosophie enseigne la logique, la morale, l’histoire : c’est le chemin de la science, le miroir de la vertu, lantidote de la superstition.

La musique, ou le culte des muses, a pour objet la poésie, l’éloquence, le chant, le jeu des intruments, les arts plastiques, la peinture et l'architecture.

Son but n'est point, comme tu le supposes, à sage Platon, de chanter des hymnes aux dieux, de leur élever des temples, de leur ériger des statues, de leur faire des sacrifices et des processions. C’est de travailler à la déification des hommes, tantôt par la célébration de leurs ver- . tus et de leurs beautés, tantôt par l’exécration de leurs laideurs et de leurs crimes. F:

Il faut donc que le statuaire, que le peintre, de même que le chanteur, parcoure un vaste diapason, qu'il montre la beauté tour à tour lumineuse ou assombrie, dans toute l'étendue de l’échelle sociale, depuis l’esclave jusqu’au prince, depuis la plèbe jusqu’au sénat. Vous n’avez su peindre que des dieux : il faut représenter aussi des démons. L'image du vice, comme de la vertu, est aussi bien du domaine de la peinture que de la poésie : suivant la leçon que l'artiste veut donner, toute figure, belle ou laide, peut remplir le but de l’art.

Que le peuple, se reconnaissant à sa misère, apprenne à rougir de sa lâcheté et à détester ses tyrans ; que l’aristocratie, exposée dans sa grasse et obscène nudité, reçoive sur chacun de ses muscles la flagellation de son parasitisme, de son insolence et de ses corruptions (1). Que le

(1) Notre public conservateur n’est pas de cet avis. Il ne lui suffit pas qu’on l’appelle konnéle et modéré ; il veut qu’on le fasse beau et qu’on le croie tel. Un artiste, qui dans la pratique de son atelier sui-

magistrat, le militaire, le marchand, le paysan, que toutes les conditions de la société, se voyant tour à tour dans l'idéalisme de leur dignité et de leur bassesse, apprennent, par la gloire et par la honte, à rectifier leurs idées, à corriger leurs mœurs, et à perfectionner leur institution. Et que chaque génération, déposant ainsi sur la toile et le marbre le secret de son génie, arrive à la postérité sans autre blâme ni apologie que les œuvres de ses artistes.

C’est ainsi que l’art doit participer au mouvement de la société, le provoquer et le suivre.

Et c’est pour avoir méconnu cette destination de l’art, pour l'avoir réduit à n'être que l'expression d’une idéalité chimérique, que la Grèce, élevée par la fiction, perdra l’intelligence des choses et le sceptre des idées.

Un temps viendra, Ô Platon, où le Grec ayant mis en ses dieux toute beauté, s’en trouvera totalement dépourvu, et en perdra jusqu’au sentiment. Une triste et grossière superstition s’emparant alors des esprits, on verra les descendants de ceux qui jadis adorèrent des divinités si belles, se prosterner devant un dieu chenu et difforme, couvert de haïllons, type de misère et d’ignominie (1); on les verra, par amour de cette idole, prendre la beauté en haine; se faire ignoble et laid par principe de religion. Les pieux, les saints se reconnaîtront à la crasse et à la vermine. Au lieu de la poésie et des arts, inventions de péché, ils pratiqueront le dénûment, se feront une gloire de la mendicité. Gymnases, écoles, bibliothèques, théâtres, aca-

vrait les principes d’esthétique ici formulés, serait traité de séditieux, chassé du concours, privé des commandes de l'Etat, et condamné à mourir de faim.

(1) Les Grecs, convertis au christianisme, représentent l'Homme-

| Dieu vieux, maigre, souffrant et laid, conformément au texte d’Isaïe,

ch. 53,

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