‹ Philosophie du progrèsChapitre 7 sur 34 · DE OR RITES · texte numérisé non relu

DE OR RITES

Ce terme générique de Progrès, permettez-moi, monsieur, avant de passer outre, d’en résumer les différentes acceptions, se traduit donc pour moi, en logique, par an de série, forme ns du raisonnement, lequel

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l'équation ou fusion des deux termes à l’unité, produit l'idée synthétique et vraie, la synthèse, célèbre pan les mystiques sous le nom de #rinité ou triade.

En ontologie, Progrès, c’est groupe, c’est à dire l’éére, par opposition à toutes les chimères substantielles, causatives, animiques, atomistiques, etc.

De l’idée d’être, conçu comme groupe, je déduis, par une seule et même argumentation, cette double proposition : que le Dieu simpliste, immuable, infini, éternel, absolu, des métaphysiciens, ne devenant point, n’est pas et ne peut pas être; tandis que l'être social, groupé, organisé, perfectible, progressif, dont l'essendé est de devenir toujours, est. Comparant ensuite les données de la conscience religieuse avec celles de la métaphysique et de l’économie, j'arrive à cette conclusion décisive, que l’idée de Dieu, quant à son contenu, est identique et adéquate à celle de l'Humanité, tandis que, quant à la forme, elle en est l’antagoniste.

Dans l’ordre politique, le Progrès a pour synonyme la liberté, c’est à dire la spontanéité collective et individuelle évoluant sans obstacles, par la participation graduelle des citoyens à la souveraineté et au gouvernement. Mais cette participation demeurerait à tout jamais illusoire, et le mouvement politique s’accomplirait dans un cercle invariable de révolutions sans but et de tyrannies uniformes, si la raison politique, reconnaissant enfin que le véritable objet du gouvernement est de garantir la liberté du pro-

ducteur et de l’échangiste, par là d'assurer la juste distri

bution de la richesse, ne finissait, après avoir dégagé le contenu de l’idée politique, par en changer aussi l’organisme. L'autorité a donc pour formule organique l’Écoxom1, et le corrélatif de la liberté est l'égalité, non pas une égalité réelle et immédiate, comme l’entend le commu-

nisme, ni personnelle, comme le suppose la théorie de

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Rousseau, mais une égalité commutative et progressive, ce qui est d’une tout autre portée pour la Justice.

Admettons, en effet, pour un moment, le principe de l'égalité à priori des biens et des personnes. Chose singulière! la conséquence de cette prétendue égalité sera l’immobilisme, l’absolu, partant la misère. La société pourra sans doute continuer de végéter et s’agiter; elle ne progressera plus. L'espèce humaine, constituée sur une anticipation, prenant son but pour son moyen, au lieu d’être elle-même, ne serait plus qu’un analogue de certains animaux, tels que les fourmis, les castors, etc., dont les sociétés existent depuis la création, mais mbncont point. Pour une société ainsi faite, le principe d'ordre, ou, pour mieux dire, de station, se trouverait, comme pour les sociétés fondées sur l’inégalité ou la caste, dans un pouvoir impératif, dominant toutes les volontés, se subordonnant toutes les énergies, absorbant dans sa virtua- Bté collective toutes les spontanéités individuelles. C’est d’après ce système d'égalité absolutiste que s’organisèrent les premiers États; c’est ainsi qu'en cédant toujours un peu sous la pression invisible de la liberté, à travers mille contradictions et mille inconséquences, ils se sont maintenus jusqu’ à nos jours dans le vieil esprit de leur institut.

Mais qu’une révolution, comme celle de 89, proclame tout à coup la liberté industrielle et par ce seul mot change la notion de l'égalité : alors la civilisation ne rencontre plus d'obstacles dans sa marche, du même coup l'ancienne forme politique reste inapplicable. Avec le pr de la liberté dans le travail et de l'égalité dans Y “mi ce qui implique le consentement del impôt et le

tique, quotidienne, du droit et de l'avoir des sociétaires. À la centralisation gouvernementale succède donc la solidarité contractuelle ; aux constitutions de pouvoirs poiitiques l’organisation des forces économiques. C’est pour cela que le socialisme eut raison de dire, en 1848, que toutes les déclarations de droits et de devoirs, toutes les chartes et tous les codes promulgués antérieurement ou à promulguer dans l'avenir, se réduisaient à deux articles, le droit au travail et le droit à l’échange : le travail et l'échange sont l'alpha et l’oméga de la révolution.

Aïnsi, d’un côté, la suppression des formes politiques n’est autre chose que la suppression des entraves imposées au Progrès par l'arbitraire politique; d’autre part, l'émancipation du travailleur ou l’exacte compensation des produits, est l’acte décisif et solennel par lequel l’'Humanité, brisant la chaîne du privilége, entre dans la carrière sans fin de la Justice.

Fais à autrui comme tu veux qu'il te soit fait, a dit, après tous les anciens sages, l’auteur de l'Évangile, Jésus- Christ. Belle maxime, maïs vague, et dont la lueur incertaine n’a pas empêché depuis trente siècles la servitude du genre humain. Car, qu'est-ce que je dois vouloir que les autres me fassent ?.. Tant qu’une réponse précise ne sera pas faite à cette question, la justice périclitera. La science économique met fin à cetteindécisionen déclarant que, pour tout citoyen valide, Le revenu doit être égal au produit. La formule, cette fois, est catégorique et concrète; elle ne vise ni au sublime ni au sentimental ; elle n’a pas plus la prétention d’étonner les doctes que de faire pâmer les caillettes. Mais trouvez-m’en une qui soit plus écrasante pour l’orgueil, plus désespérante pour la mauvaise foi, qui Ôte mieux son excuse à la lâcheté et à l'envie, qui assure davantage le dréit de tous en laissant plus de liberté à chacun ? 4

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En dotinant à la Justice une formule plus pratique et plus précise, la théorie du progrès économique à posé le fondement de la morale.

La Morale est l’ensemble des préceptes qui ont pour objet la persévérance dans la justice. C’est, en autres termes, le système de la justification, l’art de se rendre saint et pur par les œuvres, c’est à dire encore et toujours le Progrès. Jeureux ceux qui ont le cœur pur, est-il dit au sermon sur la montagne, parce quils VERRONT Dreu! Ces paroles, beaucoup mieux que le précepte de charité, résument toute la loi. Elles signifient que la sainteté, l’apogée de la justice, est le fond même de la religion, et que la vision béatifique, le souverain bien des anciens philosophes, le bonheur, comme disent les socialistes modernes, en est le fruit. Voir Dieu, dans la langue des mythes, c'est avoir la conscience de sa propre vertu, c’est en jouir et par là même en recueillir le prix. Ainsi, la morale n’a de sanction qu’elle-même : elle dérogerait à sa dignité, elle serait immorale, si elle tirait d’ailleurs sa cause et sa fin. C’est pourquoi la morale a tendu de tout temps à se séparer du dogmatisme théologique, l’essence de la religion à se séparer de l’enveloppe religieuse, dont les vaines figures ne pouvaient que la compromettre. À Rome, les formules de la religion étaient toutes, comme les articles

du Décalogue, des formules juridiques. A la Chine et au Japon, où toute théologie a été rejetée de bonne heure, on a conservé précieusement la pratique de la sanctification, ou culte de la pureté. Pureté ou clarté de la raison, pureté ou innocence du cœur, pureté ou santé du corps, pureté ou justice dans les actions et sincérité dans les pa-

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N'y PHILOSOPHIE DU PROGRÈS.

roles, pureté même dans la justice, c’est à dire, modestie dans la vertu : voilà la morale du Progrès, voilà ma religion. Elle suppose un effort continuel sur elle-même, et elle admet toutes les transitions, elle convient à tous les lieux et à tous les temps. La morale, monsieur, remarquez-le bien, est la seule chose que je regarde comme absolue, non pas quant à la forme du précepte, toujours variable, mais quant à l’obligation qu'il impose : or, cet Absolu n’est encore qu’une conception transcendante, ayant pour but la perfection idéale de l’être humain, par la fidélité à la loi et au progrès. |

Mais, m'allez-vous dire, qui est saint? Et si aucun homme vivant ne peut se vanter d’être saint, comment, avec la théorie du Progrès, allons-nous résoudre le problème de la destinée de l’homme? Le péché existe, et c’est une grande question parmi les sages, de savoir s’il diminue, ou si au contraire il n’étend pas, avec la civilisation elle-même, son empire. Tous les siècles ont retenti de plaintes sur la malice croissante des générations, L’orateur dénonce à la tribune la décadence du siècle : O tempora, 6 mores! s'écrie-t-il. Et le poète, dans sa misanthropie, chante le progrès du vice et du crime :

Ætas majorum, pejor avis, tulit Nos nequiores, mox daturos Progeniem vitiosiorem.

Si donc la sainteté n’existe nulle part sur terre, si la sanctification n’aboutit point parmi les mortels, le Progrès reste sans conclusion. Il faut en reporter le terme plus loin, et après avoir affranchi de l’Absolu l'humanité militante, l’y faire rentrer pour son couronnement. A quoi sert, dès lors, l’idée du Progrès, si le Progrès, de même que la chute, réclame une solution transmondaine, quelque

PHILOSOPHIE DU PROGRÈS. . sa

chose comme l’immortalité ? Quelle peut être la valeur d’une théorie qui, après avoir posé le Progrès comme con dition site qu& non de la nature et de l'esprit, est forcée d’avouer qu’elle ne trouve à ce Progrès ni terme ni objet, qui se contredirait si elle en admettait un ?.…

À cette objection, voici ma réponse.

D'abord, en ce qui concerne non plus la loi morale, désormais hors d'atteinte, mais la moralité humaine, je définis le Progrès une connaïssance du bien et du mal, par conséquent wne émputabilité toujours croissante (1). De telle sorte que, quelle que soit à chaque génération la proportion du délit, le mérite et le démérite, soumis à une oscillation perpétuelle, deviennent aussi toujours plus grands.

Ceci se démontre par l’histoire.

Il-est avéré, 1° que les sciences, les arts, le commerce, la politique, etc., sont en progrès continu ; 2° qu’en vertu de ce progrès les rapports juridiques se multiplient de plus en plus parmi les hommes. De ce double progrès, qui s’accomplit en dehors de la volonté, il résulte pour cette dernière, d’une part, que ses attractions passionnelles sont de plus en plus exaltées, de l’autre, que le sentiment du juste augmente en elle parallèlement. Sous ces deux points de vue, il est certain qu’une différence immense existe entre la civilisation moderne et la société primitive : de même que chez nous la sensibilité, en dépouillant ses formes brutales, est devenue plus vive, de même le respect du droit est devenu plus profond. Les honnêtes gens

(1) Ce n’est pas la connaissance seule qui s’augmente, non plus que la moralité ; le travail de la raison réagissant sur {a raison, c’est aussi la raison, Nos facultés, prises dans la moyenne de leur ensemble, ne sont plus de même degré ni de même qualité qu’elles l’étaient chez nos pères : là aussi il y a mouvement,

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au dix-neuvième siècle valent mieux que ceux du temps de Scipion ou de Périclès; par la même raison, les méchants sont devenus plus scélérats. La conformité de la volonté à la loi est donc aujourd’hui plus méritoire, sa résistance plus criminelle. C’est en cela, selon moi, que consiste le progrès de notre moralité. |

De savoir maintenant si la somme des faits coupables diminue, si celle des actes vertueux augmente, c’est une question sur laquelle on peut disputer à loisir, mais dont la solution me paraît en fait impossible, et en tout cas inutile. Ce qui est vrai, c’est qu'il y a compensation à toutes les époques entre le bien et le mal, comme entre le mérite et le démérite, et que la condition la plus favorable pour la société est celle où le mouvement dans la justice s’accomplit avec la moindre oscillation, dans un équilibre qui exclut également les grands sacrifices et Les grands crimes. Etne nos inducas in tentationem! a dit Jésus-Christ : “ Ne nous expose pas, Ô Dieu, à des épreuves trop difficiles! , On ne pouvait caractériser plus heureusement la moralité humaine et sa marche timide.

Que notre conscience, de plus en plus éclairée, acquière donc de plus en plus d’énergie : là est notre gloire, car là aussi est notre condamnation. Que l’idée du bien se réalise dans toutes nos actions, s’il est possible; que l’idée du mal reste au fond de nos cœurs, comme une puissance enchaînée : c’est tout ce que nous pouvons nous promettre. Quant à prétendre que les œuvres de la vertu devenant chaque jour plus abondantes, le principe du péché, qui n’est autre chose que la spontanéité de notre nature animale, s’affaiblisse, ce serait une contradiction.

Vertueux ou coupable, l’homme, en un mot, devient toujours plus homme : telle est la loi de son génie et de ses mœurs.

Mais insistez-vous, et c’est ici la pierre d’achoppement

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de notre pauvre raison, quel est le terme de cette ascension dans la justice? “ J’ai fourni la course, s’écrie PApôtre; jai touché le but : où est ma récompense ? , Là donc où la religion nous fait entrevoir l’immortalité, que dit le Progrès?

A cette question finale, où toute pensée se trouble, où la philosophie se confond, je suis forcé d'abréger mes paroles, et d’y laisser malgré moi quelque obscurité. Les faits sociaux, qui doivent servir à la constitution de la morale, étant encore inconnus, je ne puis argumenter de ces faits comme s’ils étaient connus : il faut que je me renferme dans de sentencieuses assertions.

L'immortalité de l’âme n’est autre chose que l’élévation de l’homme par le pensée à l’idéalité de sa nature, et la prise de possession qu'il fait de sa propre divinité.

Le front rayonnant de Moïse, l’assomption d’Élie, 1a transfiguration du Christ, et jusqu’à l’apothéose des Césars, sont autant de mythes qui servirent jadis à exprimer cette idéalisation.

L'art et la religion ont pour objet de nous faire travailler sans cesse, par les excitations qui leur appartiennent, à l’apothéose de nos âmes.

Aïnsi la théorie du Progrès ne nous promet point l’immortalité, comme la religion ; elle nous la donne, elle nous en fait jouir dès cette vie, elle nous apprend à la conquérir et à la connaître.

Être immortel, c’est posséder Dieu en soi, dit le prophète Isaïe, ce qu’il exprime d’un seul mot, dont il fait un nom propre : Zmmanuel. Or, nous possédons Dieu par la justice.

Cette possession est de tous les temps, de tous les lieux, de toutes les conditions : il suffit pour l'obtenir, de connaître, de vouloir et d’exercer la justice.

La justice est donc en même temps béatitude, comme

l’enseignait le Portique : sa présence fait notre félicité, sa privation notre supplice. L'idée d’une félicité ultérieure à mériter par la justice est une illusion de notre entendement qui, au lieu de nous faire concevoir le mouvement comme une série d'ensemble, ayant sa raison en soi et son objet essentiel, s’obstine à y voir un point de départ et un autre d'arrivée, comme si la justice, ainsi que la vie, n’était pour nous qu’une transformation de notre être d’un état à un autre état. Mais c’est là une erreur palpable, qui se trouve réfutée d'avance par la théorie du mouvement et de la formation des concepts, et qui d’ailleurs constitue, ainsi que nous venons de le prouver, une offense à là morale : de même que le mouvement est l’état de la matière, de même la justice est l’état de l'humanité.

La possession de la justice est donc adéquate à la possession de Dieu, au delà. de laquelle il n’y à, c’est la religion qui le déclare, plus rien pour l’homme. Reste à savoir quel est le caractère de cette possession, relativement aux

conditions de l’espace et du temps.

L'espace et le temps ne sont rien par eux-mêmes : ils né valent que par leur contenu. Si une existence, quelle que soit sa durée, s’élève jusqu’au sublime ; si, par la conception de son propre idéal et sa volonté de l’exprimer, elle vient pour ainsi dire toucher à l'absolu : alors cette existence peut se dire consommée. Elle tombedans l'infini : parvenue à son apogée, elle n’a plus rien à faire parmi les vivants. Îl n’y a rien pour un être hors de sa plénitude, qui est sa glorification, pas plus qu’il n’y a de complément. à l'univers. De même que l’insecte, au plus haut période de sa vie éphémère, vaut autant et plus que le soleil dans. la splendeur de ses rayons; de même pour l’homme*juste un instant d’extase vaut une éternité de paradis. Une éternité et un instant, c’est la même chose, a dit saint Augustin. Or, l'éternité ne se répète pas : et quand on à vu

PHILOSOPHIE DU PROGRÈS. Vies

Dieu une fois, c’est pour jamais. La durée dans l’Absolu est une contradiction (1).

Celui-là donc qui à été illuminé de l’idée du beau, du juste et du saint; qai a admiré, qui à aimé; qui, à un moment de sa vie, concentrant l'effort de toutes ses puissances, en à senti l’exaltation ineffable : que celui-là se tranquillise, l’immortalité ne lui manque pas. IL À vécv : cela est plus consolant pour lui que de s'entendre dire qu'il vivra.

Celui, au contraire, dont le FAR de vices croupit ‘dans l'ignorance et la paresse; qui s’est fait une loi de liniquité ; qui a mis son intelligence d'homme au service de ses passions de brute : celui-là à trompé sa destinée; il arrivera au terme, sans avoir connu l'existence. Qu'il appelle le prêtre à son lit de mort : il en a besoin. Le prêtre, par ses allégories, réussira peut-être à toucher cette âme féroce. Au dernier moment il lui inspirera une idée sublime, il lui communiquera, à son agonie, une étincelle de sens moral. Alors seulement le pécheur aura entrevu la vie, et pour peu qu'il y ait en lui de repentir, il mourra en paix (2)...

(1) La mort des justes, célébrée dans l’Écriture; l’enéantissement en Dieu, qui fait le fond du bouddhisme, ne sont pas autre chose que cela. Le mysticisme des Gerson, des Thérèse, des François de Sales, des Fénelon, y conduit encore. L'Église de Rome, en condamnant le dernier, a plutôt blâmé la révélation du secret que la corruption de la doctrine.

(2) Les universitaires, par leur défaut de franchise, ont produit une génération de libertins ; les jésuites, avec leur bigotisme, nous créent

une génération d’athées. En faisant le désespoir des âmes pendant la wie, ils se ménagent le bénéfice des recommandations ix extremis, Demandez, après cela, pourquoi le peuple a besoin de religion !

Je disais tout à l’heure que l’art avait pour objet, de même que le culte, de nous élever à l’immortelle béatitude par l'excitation de ses jouissances. Permettez-moi d’entrer à ce sujet dans quelques explications. C’est surtout au point de vue de l’art que le socialisme est accusé de barbarie, et le progrès de fausseté : il faut savoir jusqu’à quel point ce double reproche est mérité.

On nous dit : Quelle supériorité les modernes ont-ils obtenue sur les anciens, pour tout ce qui concerne les œuvres de l’art? Aucune. Du premier bond, le génie humain, s'appliquant à la représentation du sublime et du ‘beau, s’est élevé à une telle hauteur, qu’il lui a été depuis impossible de se surpasser. Admettons que l’idée du progrès, devenue fondamentale dans la philosophie et les sciences politiques , les régénère : de quelle utilité peutelle être pour la peinture et la statuaire? Sufhra-t-il de dire aux artistes qu'en vertu du progrès ils doivent, comme les mathématiciens, être toujours plus profonds et plus habiles, pour qu'en effet ils le deviennent? Que si l'expression, et par conséquent la conception du sublime et du beau faiblit ou demeure stationnaire dans l’humanité, qui osera dire que celle du bien ou du vrai grandisse et se fortifie? La théorie du progrès, après avoir obtenu un triomphe plus ou moins sincère dans les questions antérieures, échoue sur la dernière, la plus séduisante et la plus impitoyable : plus malheureuse qu'Ulysse, elle est dévorée par les Sirènes ; elle ne peut rien Lope la

Beauté !.. ;

Telle est l’objection, que je dissimule d'autant moins.

PHILOSOPHIE DU PROGRÈS. cs

qu’à mon propre jugement, l’art, abstraction faite de la période d'apprentissage, est par nature toujours égal à lui-même, dans un niveau inférieur à ses plus grandes sublimités. En quoi donc et comment rentre-t-il dans la théorie du progrès ? comment le sert-il? comment lui fournit-il sa dernière preuve? Je vais essayer de le dire.

Ce que la morale révèle à la conscience, sous la forme de préceptes, l'esthétique à pour but de le montrer aux sens sous la forme d'images. La leçon exprimée par le Verbe est impérative dans sa teneur, et se réfère à une loi absolue; la figure présentée aux sens, explicite dans sa signification, positive et réaliste dans son type, se réfère également à un absolu. Ce sont deux modes de notre éducation, à la fois sensible et intellectuelle, qui se touchent dans la conscience, ne différant entre elles que par l’organe ou la faculté qui leur sert de véhicule.

Se perfectionner par la justice ou se faire saint, en observant la loi temporelle, et en la développant dans son entière vérité, tel est le but indiqué à l’homme par la morale; — se perfectionner par l’art, ou si j'ose me servir de cette expression familière, se faire beau, en épurant sans cesse, à l'instar de notre âme, les formes qui nous entourent, tel est l’objet de l'esthétique. L’une nous enseigne la tempérance, le courage, la pudeur, la fraternité, le dévoûment, le travail, la justice; l’autre nous purifie, nous pare, nous environne de splendeur et d'élégance : n’est-ce pas toujours la même fonction, procédant du même principe, et tendant au même but? — C’est partir de bas, direz-vous, que de faire commencer l’art au bain de propreté, à la coupe des ongles et des cheveux! Il n’y a rien de petit et d’ignoble dans tout ce qui touche à l’amélioration de l’humanité. La morale n’a-t-elle pas commencé par la défense de la chair humaine et de l’amour bestial ?.…

Il s’agit à présent de savoir comment cette théorie de | 6

l’art a été entendue et pratiquée, et comment il convient dorénavant qu’elle le soit. |

Au commencement, l’homme pose loin de lui-même son idéal ; il le concrète, le personnifie, en fait un être sublime et beau, dont il se dit l’image, et qu’il nomme Dieu. A ce moment, la-religion, la morale, le culte, l’art, le merveilleux, tout est confondu : et l’on peut prédire que tels auront été conçus les dieux, tels seront plus tard les artistes et les poètes. Chez les Grecs, les premières images taillées furent celles des personnes divines ; la première poésie chantée, c’est la religion qui l’inspira. Les dieux etaient beaux, d’une beauté achevée; leurs images durent done être belles, et tous les efforts des sculpteurs tendirent à leur donner une perfection typique, qui, à force de se rapprocher de la Divinité, finit par n'avoir plus rien de l’homme. Le culte et l’art s’identifièrent au point que pendant un temps on ne fit de statues que pour les dieux; c'eût été presque un sacrilége de faire partager à de laids mortels les honneurs réservés aux éternelles beautés. Tout le reste fut traité en conséquence. La poésie fut appelée Ia langue des dieux; jusqu’au dernier jour, les oracles se rendirent en vers : parler en prose, c’est à dire en langue profane, dans les temples, cela eût été d’une insigne inconvenance.

La théorie de l’art chez les Grecs découla donc tous entière de la religion. Elle s’imposa à leurs successeurs; elle a régné jusqu’à nos jours. L'artiste, d’après cette théorie religieuse, recherchait en tout LE PLUS BEAU, au risque de sortir de la nature et de manquer à la réalité, Son but, ainsi que l’a exprimé Raphaël, était de faire les choses, non pas telles que les produit la nature, maïs comme elle devrait et ne sait ni ne peut les produire. Il ne lui suffisait pas de révéler, par son œuvre, la pensée de: l'Absolu, il tendait à la reproduire, à la réaliser. C’est;

ainsi que, Hiwsghiation toujours tendue vers leur idéal, les Grecs arrivèrent, dans l'expression du beau, à un point qu'on n’a Jamais calé que peut-être on n 'égalera plus. Il faudrait, pour égaler et surpasser les Grecs, qu’à leur exemple nous crussions aux dieux, que nous y crussions davantage : or, c’est là qu'est l'impossible.

Le peuple partageait les idées et le sentiment des artistes : c’est ce qui explique comment dans cette société profondément idolätrique, amoureuse de la forme par principe de religion, tout le monde, en matière de littérature et d’art était compétent. La religion imprimant aux esprits la même direction, aux caractères la même physionomie, le sentiment esthétique se développait à l’unisson, et tandis que parmi nous la littérature, la musique et tous les autres arts sont un objet perpétuel de contradiction, chez les Grecs c'était des choses de goût que l’on disputait le moins. Jamais la démocratie ne se montra plus souveraïne, et le jugement populaire plus incorruptible. Les. Athéniens n'avaient que faire de consulter sur la beauté des statues et des temples les philosophes de l’Académie, les aristarques du feuilleton; ils s'y connaissaient, pour ainsi dire, de naissance, comme en combats et en festins. Les chefs-d’œuvre de Phidias, ceux de Sophocle et d’Aristophane étaient reçus, sans commission et sans jury, en pleine assemblée du peuple, qui ayant appris à lire dans Homère, partant sa langue mieux qu'Euripide, n'aurait pas bobtért qu’un directeur des beaux-arts, à la nomination d’Aspasie, lui choisit ses déesses et ses courtisanes.

S'ensuit-il que les Grecs et leurs imitateurs aient rempli le but de l’art, au point que, désespérant de les égaler, il ne nous reste qu’à les copier et les traduire, à peine d’une décadence continue et inévitable ? |

Je suis si loin de le penser, que j’aceuse précisément les Grecs, à force de rechercher l’idéal, d'en avoir amoindri

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